De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad

Part 24

Chapter 243,826 wordsPublic domain

Le Ghaladima est souriant ; je m’assieds et lui souhaite la bienvenue. Je suis heureux de voir le chef le plus puissant du Bornou après le Cheik. Envoyé d’une grande nation, je suis en route pour aller saluer le Cheik dont la renommée et celle de ses ancêtres, Lamino, Oumar, sont venues jusqu’à nous grâce aux envoyés d’autres nations qu’ils ont bien reçus. Je demande ensuite au Ghaladima de m’assurer bonne route, un bon guide, parlant peul autant que possible.

A ces derniers mots, des murmures se font entendre dans l’assistance ; je m’aperçois immédiatement que j’ai fait ce que nos marins appellent une gaffe ; il est défendu, en effet, de prononcer le mot Peul dans le Bornou. Il y a une haine très vivace entre Bornouans et Foulbés qui, d’ailleurs, n’englobe pas les Haoussa. Sans me déconcerter, j’en prends prétexte pour me railler moi-même, ce qui provoque l’hilarité de l’auditoire ; dès cet instant, j’ai partie gagnée.

Le massier, qui seul ose élever la voix, dit au Ghaladima qu’il faut m’accorder ce que je demande. Celui-ci remue les lèvres, et toute l’assistance de donner son assentiment. C’est accordé. Je me retire pour envoyer aussitôt mon cadeau qui n’arrive pas dans la salle d’audience. Aussitôt, et sans l’avoir vu, le Ghaladima m’envoie remercier.

Celui-ci, pendant toute l’audience, a souri en me regardant attentivement ; il a toujours marqué une approbation bienveillante.

Il a eu, je le confesse, un fier mérite de me recevoir par cette température torride ; car, malgré le jeu d’éventail de son captif, il était ruisselant.

Le surlendemain, 6 mars, nous quittons Bakousso avec un guide peul, qui doit me conduire jusqu’à Kargui où doit seulement, deux jours après, me rejoindre l’envoyé officiel du Ghaladima porteur d’une lettre pour le Cheik de Kouka.

Le Kachella de Hadéïdjia et ses hommes, ainsi que Gadiéré, me font la conduite pendant quelques kilomètres. A hauteur de N’Guéleva, je me sépare, non sans regret, de mes amis haoussa. Jusqu’au dernier moment ils ont rempli avec ponctualité et courtoisie leur mission, et, l’heure venue de la séparation, ce n’est pas sans une reconnaissance émue que je leur serre la main. J’ai déjà eu occasion, à Bakousso, de faire la comparaison entre les gens policés que je quitte et les rustres vaniteux et malveillants qui désormais seuls m’entourent.

Toutefois, comme mon guide du moment est un captif peul dont les préférences sont plutôt du côté haoussa que du côté bornouan, la transition est ménagée et en particulier à Askounari, le 6 et le 7 mars, l’accueil qui nous est fait est des plus aimables.

A Kargui, où nous sommes le 8 mars, sous divers prétextes, nous devons attendre jusqu’au 13 l’arrivée du guide et de la lettre. Les caravanes venant de l’Ouest se groupent en ce point pour franchir en nombre la fraction de la route entre Kargui et Gambétoua, qui est dangereuse à cause des incursions constantes des Baddés. Une escorte de cavaliers accompagne jusqu’à Gambétoua les caravanes qui, pour cette protection, sont obligées de payer au Ghaladima une redevance de 5 francs par bourriquot, de 10 francs par chameau. De même les caravanes venant de l’Est sont escortées par des cavaliers de Gambétoua.

Enfin, le 13 après midi, on se met en route. A deux heures du matin seulement nous arrivons à Tantiari. Nous avons été retardés un peu dans notre marche par un chameau que je dus faire abattre le lendemain.

La route jusqu’à Borsari ne présente pas d’incident digne d’être noté ; elle fut pénible à cause de l’espacement des villages et de la rareté des puits.

A Borsari, où nous arrivâmes le 16 mars, nous étions entrés dans le Bornou proprement dit. Le Kachella Ména y représentait le Cheik ; je trouvai en lui un personnage affable, simple, loyal, qui, dès le premier abord, m’inspira confiance. Après une demi-heure de conversation avec lui, j’acceptai sans protester la décision qu’il prit à mon égard ; elle était cependant de l’ordre le plus désagréable. Il m’engageait à rester à Borsari jusqu’à ce qu’il eût prévenu le Cheik de ma venue ; mais il s’engageait à obtenir de lui qu’il me laissât venir à Kouka. Je fus gagné par la sincère franchise avec laquelle il m’affirma que de son opinion le Cheik ferait état, tandis qu’arrivant sous les auspices du Ghaladima j’avais grande chance pour ne pas parvenir jusqu’à la capitale. Kachella Ména reste dans mes souvenirs comme la personnalité la plus estimable que j’aie connue au Bornou ; avec Settima-Abd-el- Kérim, le premier eunuque, dont j’aurai à parler plus loin, il partage les seules sympathies durables que j’aie emportées de ce pays du Bornou, que les Haoussa et les Foulbés appellent à juste titre la « Terre du Mensonge ».

Ce fut pendant mes deux séjours à Kargui et à Borsari que j’arrêtai la conduite politique que je devais tenir pour arriver enfin à Kouka. Je vais dire comment je parvins à définir les grandes lignes dont je ne devais pas m’écarter. Il me faut pour cela revenir un peu en arrière.

Même après mon départ de Bakousso, j’étais convaincu que la question de mon entrée à Kouka n’avait pas fait un pas, car je savais que la personne et les actes du Ghaladima étaient tenus en suspicion, et le passage je ne l’avais obtenu que grâce à mes cadeaux.

Le point capital pour moi était de faire la lumière sur les causes de l’insuccès de l’expédition européenne qui m’avait précédé d’un an au Bornou, de manière à éviter les fautes qu’elle avait pu commettre et me mettre en garde contre les influences qui avaient pu la desservir.

A Kargui, où je dus subir ce que j’appellerai une première quarantaine d’observation, je fis la rencontre d’un Peul[31] qui avait fait le pèlerinage de la Mecque et avait résidé cinq ans en Égypte.

Il se trouvait que cet homme avait justement fait la route de Kouka en Adamaoua avec les Européens expulsés. Voici succinctement les renseignements qu’il me donna :

« Les blancs, au nombre de deux avec cinquante hommes, armés de fusils à tir rapide, et soixante-dix porteurs, sont venus d’Adamaoua porteurs d’une lettre du Roi de ce pays. Ils ont eu le tort d’arriver jusqu’à Kouka sans demander à entrer. On les a fait arrêter et camper au dehors et on leur a demandé l’objet de leur venue. Ils se sont dits porteurs d’une lettre de leur Roi pour le Cheik et que leur intention était seulement de venir faire le commerce. Je ne sais ce qui se passa exactement, ajouta le Peul, mais ils firent de très nombreux cadeaux au Cheik et à tous les grands ; ils donnaient à pleines mains à qui venait les voir ; de plus, chaque jour, entre quatre et six heures, ils se livraient à des exercices militaires. Toujours est-il que le Cheik qui est très timoré en prit ombrage ; il leur fit rendre tous leurs cadeaux et leur donna l’ordre d’avoir à reprendre au plus vite la route de l’Adamaoua. »

Ce récit ne fit que me confirmer dans mes pressentiments, que c’était de la mission Mizon qu’il s’agissait. Mais les causes réelles de l’expulsion, je ne les voyais toujours pas.

Quelques jours après, à Borsari, où je subissais une deuxième quarantaine d’observation, j’obtins d’un autre Peul, que je pris comme deuxième interprète pour la route, des renseignements plus précis, qui me furent très précieux, car ce fut sur eux que je basai ma conduite. Cet homme était un captif de Shérif Shassimi, le consul des Arabes à Kouka, qui jouit auprès du Cheik d’une grande influence et qui fut le principal acteur de toute cette affaire qui se termina par l’expulsion des blancs.

Il me dit en substance que les Arabes voyaient de très mauvais œil l’arrivée des blancs pour faire le commerce à Kouka, parce qu’ils ne manqueraient pas de leur enlever en peu de temps le marché. Ils mirent tout en œuvre, Shérif Shassimi en tête, pour les faire expulser. Ils déclarèrent faux les cachets que portait la lettre des blancs, puis ils firent ressortir au Cheik qu’avec les énormes ressources dont ils disposaient, ils auraient bientôt fait de se créer un groupe de partisans à la tête desquels ils s’empareraient du pays, que la preuve que leurs intentions n’étaient pas pacifiques était les exercices militaires auxquels ils se livraient chaque jour.

Enfin, ajoutèrent-ils, les blancs ne viennent au Bornou que dans un but : ils savent par leurs précédents explorateurs que le Tchad contient de l’or et du corail, et ils désirent s’emparer de ces richesses.

Toutes ces fables n’eurent qu’un trop facile crédit auprès du Cheik indécis et timoré ; il expulsa sur-le-champ les Européens en leur envoyant quelques cadeaux après leur avoir retourné les leurs.

Mais un fait que me révéla mon narrateur, dans sa candeur, fait qui était de la plus haute importance, c’est que le lendemain du départ des blancs, tous les Arabes firent un cadeau collectif à Shérif Shassimi pour le remercier d’avoir fait chasser les Européens.

De ce jour seulement je pus démêler quelque chose ; je savais où il me fallait chercher des alliés.

Je pus déblayer rapidement la situation ; je savais où me renseigner. Les Arabes n’ont d’influence que par Shérif Shassimi dont la sœur est la première femme du Cheik ; mais cette puissance elle-même a des points faibles, et j’eus vite fait de les déterminer. D’autre part, je savais que le péché mignon du Roi était l’avarice, et que ce n’était pas sans regrets pour les cadeaux qu’il avait dû rendre, qu’il avait obéi aux suggestions du Shérif. Enfin cette immixtion des Arabes dans les affaires du Bornou n’avait pas dû avoir lieu sans froisser l’orgueil des confidents du Roi. D’enquête en enquête j’arrivai à me faire une idée très nette des causes qui avaient déterminé l’expulsion des Européens, et des moyens que je devais employer pour obtenir au contraire un résultat favorable à mes desseins.

Je ne tardai pas à remarquer, dès les premiers jours de mon séjour à Borsari, la suspicion dont mes moindres actes étaient l’objet ; tout le long du jour j’étais espionné, mes hommes étaient suivis, on tentait de les faire causer et, presque chaque jour, des figures nouvelles venaient pour repartir le lendemain, se dirigeant vers Kouka.

Enfin, grâce à la bonne impression que j’avais faite sur Kachella Ména, et à l’opinion qu’il acquit au bout de quelques jours que mes desseins n’avaient rien de ténébreux, que le but pour lequel j’étais en route était bien celui que je lui avais indiqué, grâce aussi aux renseignements qui lui parvinrent par les caravanes qui venaient de Kano, l’interdit qui pesait sur moi fut enfin levé.

Lorsque arriva le 29 mars, le Diakadia (homme de confiance) du Cheik, chargé de juger en dernier ressort de la décision à prendre à mon égard, il ne put, devant les bons rapports qui lui furent faits unanimement, qu’envoyer le lendemain au Cheik un cavalier pour le prévenir qu’il se mettait en route avec moi pour la capitale.

Le Diakadia, que je dois présenter au lecteur parce qu’il fut mon hôte pendant tout mon séjour au Bornou, était un captif de Cheik Ashim qui l’avait pris en affection et élevé. Malam-Issa était court, trapu et d’autant plus ridicule dans sa petite taille, qu’à l’instar des gens du Bornou qui veulent jouer au personnage, il accumulait vêtements et amulettes pour se donner l’apparence de l’embonpoint. Sa physionomie sombre et inquiète, au regard méfiant, le faisait paraître beaucoup plus âgé qu’il n’était en réalité, car à peine avait-il vingt-cinq ans ; au moral, dénué de scrupules et cupide, il était fat, inintelligent, sans énergie. Certainement ces qualités négatives n’eussent pas suffi, même au Bornou, à lui assurer auprès du Cheik quelque faveur, mais il était le frère de Malam-Adam, par contraction Maladam, captif grand favori de Cheik Ashim, le seul homme qui eût une réelle influence sur le Cheik, qui possédât sa confiance illimitée.

Nous faillîmes, dès le premier jour, entrer en lutte par la stupidité du Diakadia ; fort heureusement que Kachella Ména intervint pour le calmer et lui montrer qu’il était dans son tort.

Le 31 mars, nous quittâmes enfin Borsari ; j’avais, dès la veille, témoigné à mon aimable hôte ma reconnaissance par un cadeau généreux. Le premier jour, nous campons à Madou. Nous éprouvons tout de suite quelques difficultés pour la nourriture ; le Ramadan, grand jeûne musulman, a commencé le 29 au soir, à l’apparition de la nouvelle lune, et il est très difficile de faire manger les hommes pendant le jour. Malgré l’entremise de Malam-Issa, les habitants prétextent le rigorisme de leur foi pour se soustraire à l’obligation de subvenir aux besoins des hôtes du Cheik ; or il est admis que le jeûne n’est pas d’obligation pour le voyageur, qui a la faculté de le faire à une date ultérieure, pourvu qu’il l’accomplisse dans l’année.

De Madou, l’étape suivante se fait à Koukaboni. C’est en avant de ce village que nous traversons le Komadougou ; ses eaux, presque mortes, arrosent une grande plaine marécageuse où il se divise en une infinité de bras. Son lit principal a 60 mètres de large environ, l’eau est profonde de 50 centimètres.

Le lendemain, 2 avril, nous campons à Diggaé, non loin d’une autre branche du Komadougou que je vais reconnaître.

C’est un immense marécage qui, pendant la saison des pluies, est alimenté par une rivière, desséchée en ce moment, et que la route traverse à Messéri, à deux jours de marche de Diggaé. Cette rivière vient du sud de la province de Kerrékerré ; elle joint le grand Komadougou à Badou.

A partir de Diggaé, la route jusqu’à Kouka ne présente plus le moindre intérêt ; elle traverse un grand plateau argilo-sablonneux, sans ondulations, où les villages se réduisent à des hameaux de culture disséminés un peu partout ; la route elle-même n’est pas fixe, souvent les guides s’égarent. Cette région est d’une grande fertilité, c’est le grenier de Kouka pour les céréales, mil et maïs principalement ; on y fait aussi beaucoup d’élevage de chevaux, chameaux et moutons ; les bœufs ont presque disparu, ils étaient là en quantité presque innombrable.

Les puits sont d’une très grande profondeur, j’en ai trouvé un de 38 mètres (puits de Gotofo). Leur construction exige un tel travail et les éboulements sont si fréquents, que les habitants prennent des précautions, inusitées ailleurs, pour tirer de l’eau.

L’ouverture des puits, revêtue de rondins, est un carré de 50 centimètres de côté environ. Il est défendu à une personne seule de tirer de l’eau, parce qu’elle ne pourrait remonter le seau que par mouvements brusques, au cours desquels l’eau, rejaillissant sur les parois, pourrait les détremper et faciliter les éboulements. Deux personnes se faisant face doivent remonter le seau sans imprimer d’oscillations à la corde. On comprend que cette méthode soit fort longue quand il s’agit d’abreuver les animaux ; elle est aussi très fatigante, parce que les hommes ne peuvent déployer de force, par suite de la position que les bras doivent conserver.

Après Diggaé, nous campons à Dagaltaré, situé à quelques kilomètres au sud de Kars-Eggomo, ancienne capitale du Bornou, détruite par les Foulbés au commencement du siècle.

Le lendemain, nous gagnons Gogoro en passant par Messéri ; le 5 avril, nous sommes à Gotofo ; le 7, à Karna.

A ce moment, Malam-Issa, fatigué par la lenteur de mon convoi, dont presque tous les animaux, grâce à l’inexpérience de mes hommes, sont blessés, voulant d’autre part faire son Ramadan, ce qui en route était pour lui fort pénible, Malam-Issa, dis-je, veut brusquer les dernières étapes. Il a envoyé prévenir le Cheik et il faut pour lui que nous soyons le surlendemain à Kaliloua, village à quelques kilomètres de Kouka. Nous étions arrivés à Karna très péniblement à dix heures. A deux heures et demie du matin, nous partions pour camper seulement à dix heures quarante-cinq à Bamassou. En ce point, le Diakadia me demande de repartir l’après-midi et lui-même partant à deux heures me dit qu’il m’attendra à Kaliloua.

A cinq heures on se met en route ; bientôt le guide hésite, nous sommes dans une immense plaine dans laquelle rien ne peut servir de repère ; nous nous égarons pendant que deux de mes chameaux refusent tout service. Dès que la nuit est faite, nous marchons à l’aventure. Je prends ma boussole, et nous cheminons au travers de la plaine morne. On tire des coups de fusil qui restent sans réponse. Nous trouvons cependant un chemin et, bientôt après, un homme de Malam-Issa qui vient au-devant de nous pour nous guider ; mais à son tour il se perd et pendant une heure et demie encore nous errons sans pouvoir nous retrouver. Enfin, un grand rideau d’arbres apparaît, nous sommes à Kaliloua ; il est dix heures et demie. Au milieu de l’obscurité, on campe comme on peut ; bêtes et gens qui, depuis quarante-huit heures, marchent sans trêve, sont éreintés. J’ai deux hommes en arrière avec mes chameaux ; vers le matin, j’envoie leur porter à manger et les relever.

Mais le jour n’est pas levé que les environs du village sont en grande rumeur. Des cavaliers arrivent ventre à terre, qui pressent Malam-Issa et moi-même de nous mettre en marche. Je déclare vouloir attendre le retour de mes hommes et malgré leurs protestations j’attends en effet. Je ne m’explique pas l’excitation de tous ces gens ; l’un d’eux, devant mon calme, fait mine de vouloir forcer mes hommes à charger les animaux sans mon ordre ; je suis obligé d’aller à lui et de lui indiquer clairement par une mimique des plus expressives qu’il outrepasse ce qu’il sera de ma volonté de supporter.

Enfin, vers huit heures et demie, mes hommes sont de retour ; on charge ; à neuf heures, nous sommes en marche. A peine sommes-nous sortis du village, que Malam-Issa se porte à ma hauteur et me dit que je dois marcher seul avec lui ; que mes hommes doivent, avec Badaire, rester en arrière, à petite distance. Croyant voir dans cette demande un cérémonial convenu, je me rends à ses désirs. Au bout d’une demi-heure de marche, à une centaine de mètres, j’aperçois tout à coup une escorte de cent cinquante cavaliers environ barrant la route. Toutes les notabilités militaires du Bornou sont là, dans les costumes les plus fantastiques, depuis la cote de mailles et les casques des Sarrasins jusqu’aux lourds costumes ouatés, couronnés de coiffures étranges ; les chevaux sont tous enveloppés de caparaçons ouatés.

Aussitôt qu’ils nous aperçoivent, la ligne s’ébranle et se lance en désordre à la charge ; Malam-Issa a soin de se reculer et en un instant je me trouve entouré ; j’ai cinquante fers de lance à moins de 10 centimètres de la poitrine et de la figure ; les cavaliers prennent leur mine la plus farouche, en agitant horizontalement leur arme, pour me lancer d’un ton retentissant le « Lalé Laloua » de bienvenue, auquel je réponds par des « Oussé, Oussé » (salut, salut) que je sens devenir malgré moi de moins en moins fermes à mesure que la scène se prolonge. Cet exercice est d’autant plus dangereux que les chevaux s’excitent et que Guéladjio lui-même s’émeut.

Enfin, cette scène grotesque qui avait bien duré deux minutes prend fin et l’escorte nous précédant, exécutant de furibondes fantasias, nous nous remettons en marche à très rapide allure.

Heureusement j’avais été prévenu faiblement par Malam-Issa, mais de manière sérieuse par Abdallah, qui m’avait même laissé entendre que cette démonstration de très grand honneur, que l’on appelle le Salut des lances, serait poussée très loin, pour mettre à l’épreuve mon sang- froid ; non prévenu, j’eusse été tenté de m’affranchir violemment peut- être de cet hommage d’un goût plus que douteux.

En arrivant au marché extérieur, vers dix heures, je n’eus pas à me méprendre sur l’impression produite par le calme que j’avais conservé ; je trouvai un empressement des plus marqués à m’être agréable. Mais, en même temps, j’eus le regret d’apprendre que, vu l’heure tardive, l’entrée en ville était remise au lendemain. Malam-Issa fut obligé de s’incliner aussi devant l’ordre du Cheik ; il ne fut pas autorisé à rentrer en ville et dut prendre son cantonnement à côté du mien.

Il ne me vint pas à la pensée que cet ordre pût remettre en question mon entrée dans la capitale ; le Cheik m’avait envoyé chercher à dix jours de marche ; il ne pouvait se déjuger sans m’avoir vu.

Ce fut pour tous une journée et une nuit de repos, dont nous avions grand besoin.

Enfin, le but de mes efforts était atteint, la traversée d’Afrique, de l’Océan au Tchad, rêvée autrefois par Barth, était un fait accompli.

CHAPITRE XII

=Séjour à Kouka=

Entrée à Kouka. — Ma réception par le Cheik. — Le Salam de Baïram. — Ma situation à Kouka. — La formation d’une caravane pour Tripoli. — L’hospitalité au Bornou. — Je ferme ma caisse. — La haine de Maladam.

Géographie physique et politique du Bornou. — La dynastie du Cheik Lamino. — Cheik Ashim. — Décadence du Bornou. — Settima-Abd-el-Kérim. — Rabba et le Baghirmi. — Danger imminent que Cheik Ashim ne sait pas voir.

Mohammed-el-Mouselmani. — J’acquiers la conviction que la mission européenne venue l’année précédente était de nationalité anglaise et composée d’agents de la Royal Niger Company. — Les nouvelles de la mission Mizon.

Kanori et Arabes. — Le commerce de Kouka. — Influence de la femme au Bornou. — La Maguéra.

Je mets le Cheik dans l’obligation de me laisser partir. — Fureur de Maladam. — J’organise ma caravane. — Maïna Adam me donne Maï, son fils, pour me conduire à Mourzouk. — Audience de congé du Cheik. — Visite à Maladam qui parle de me conduire à la mosquée pour faire profession de foi musulmane. — Je prends mes mesures pour me garder des menaces et des rancunes du grand favori.

Le 10 avril était le jour mémorable qui devait voir mon entrée dans la capitale du Bornou.

J’extrais de mon journal de marche le récit de cet événement.

10 avril. . . . . . . . . . . Malam-Issa, dès le jour, me presse pour charger ; cependant ce n’est qu’à six heures quarante-cinq qu’on se met en mouvement. Une foule énorme nous environne bientôt. Je marche derrière Malam-Issa, Badaire à ma droite, Makoura à ma gauche, les tirailleurs en ligne, en arrière de nous, baïonnette au canon, le convoi suit. Bientôt l’escorte s’ébranle, et la scène de la veille, un peu plus calme toutefois, car le Diakadia a trouvé lui-même sur mon observation que c’était outré, se renouvelle. Enfin l’on se forme, les cavaliers sont sur deux lignes, les lanciers en première, les hommes munis de sabres en seconde ; entre les deux lignes, des hommes à pied munis de javelots en fer des Tédas[32] ; derrière la deuxième ligne, l’orchestre.

En arrière, notre petite troupe conserve le même ordre. Tout Kouka est sur le Dendal, la grande artère qui, traversant la ville de l’Ouest, aboutit dans celle de l’Est, au palais du Roi. Il y a quarante mille personnes pour le moins. Le cortège est imposant, salué tout au long du parcours par les ouloulous des femmes. Celles-ci se taisent quand j’arrive à leur hauteur ; mais, si je lève la main en disant « Oussé, Oussé », alors c’est une frénésie dont tout le monde s’égaye. Cette entrée triomphale qui arrache à Badaire l’exclamation : « On payerait cher pour voir cela sur le boulevard ! » se termine enfin devant le palais du Roi, où les différentes lignes et nous-mêmes, enfin, chargeons sur la porte. En avant de celle-ci sont massés tous les frères du Roi, coiffés du tarbouch sans turban, et les courtisans tête nue. Un certain nombre de porte-massues répondent à notre « Oussé, Oussé, Lalé ! » en brandissant leurs triques, puis de nouveau les lanciers m’entourent pour renouveler le Salut des lances. Le Cheik, que l’on est ainsi supposé saluer, regarde la scène avec ses femmes, de derrière les fenêtres grillées de l’étage du palais.