De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad
Part 23
A peine avaient-ils franchi la porte qu’ils étaient assaillis, bousculés, frappés même par des jeunes gens et des captifs tous très ingambes d’ailleurs, qui cherchaient à s’emparer du bien destiné aux pauvres. Lorsque par hasard un des distributeurs avait réussi, à force de lutter, à donner quelques cauries à un malheureux, c’était celui-ci qui, à son tour, était dépouillé, jeté à terre, maltraité. Armés de triques et de fouets, Badaire, Makoura et moi frappions à tour de bras sur tout ce qui se présentait à notre portée, échine, tête, bras, jambe ; c’était en vain ; il fut impossible d’arrêter même pour quelques minutes le pillage éhonté auquel se livrait cette bande de misérables. L’intervention énergique d’un chef captif de Madiou, vigoureusement appuyée par nous trois, laissa un moment de répit, grâce auquel plusieurs pauvres purent être gratifiés d’une obole, mais ce fut de courte durée.
Au total on distribua 200000 cauries et cinquante vêtements. Mais j’étais dégoûté pour longtemps de faire la charité.
CHAPITRE XI
=De Kano à Kouka=
Le départ de Kano. — Le Roi me donne un guide pour Hadéïdjia et le Ghaladima du Bornou. — Les Touaregs tentent de m’enlever mes chameaux. — La rivière de Hadéïdjia et le Komadougou-Yobé. — L’arrivée au Birni- Hadéïdjia. — Le Roi me donne une escorte pour entrer dans le Bornou. — Je brûle mon canot _Berton_. — Le marais de Madia. — Hyphème et mer Saharienne. — Entrée dans le Bornou. — La réception du Ghaladima à Bakousso. — La première quarantaine d’observation à Kargui. — Le Kachella de Borsari. — Deuxième quarantaine d’observation. — Malam-Issa, Diakadia du Cheik du Bornou, vient nous prendre pour nous conduire à Kouka. — Le Komadougou à Koukabon. — La marche vers Kouka. — Pénible arrivée à Kalitoua. — Départ pour Kouka. — Le Salut des lances. — Nous campons au marché extérieur.
J’ai dit que le 15 février le courrier envoyé au Lam-Dioulbé par le Roi de Kano était de retour. Aussitôt les derniers préparatifs de départ furent faits et, sur ma demande formelle, le Roi m’accordait de prendre la route du Bornou ; mais, au lieu de me donner un guide pour Kouka, il se bornait à m’assurer le passage jusqu’à N’Guéleva, résidence du Ghaladima du Bornou. Pour atteindre la frontière, le guide devait d’abord me conduire au Roi de Hadéïdjia qui, lui, devait, sur le vu de la lettre du Roi de Kano, me donner une lettre pour le Ghaladima.
Je vis une marque de la faveur du Roi dans le choix qu’il fit du guide qu’il me donna. Gadiéré était son nom, c’était le captif de Madiou dont j’ai eu à parler déjà. Je l’avais vu chaque jour pendant mon séjour à Kano et rien ne pouvait m’être plus agréable que d’avoir une personne de connaissance sur le dévouement de laquelle je savais pouvoir compter.
A cette marque d’intérêt véritable je fus très sensible ; mais ce ne fut que par la suite, en arrivant à Hadéïdjia, que je fus appelé à me rendre un compte exact de l’honnêteté des procédés du Roi de Kano et de son favori à mon égard. J’avais eu beaucoup à souffrir de leurs lenteurs, de leurs atermoiements ; mais je dois reconnaître que, sans leurs bons offices, je ne serais jamais entré dans le Bornou.
Madiou me disait la veille de mon départ cette parole que je pris sur l’instant pour une vantardise, car il m’avait souvent montré qu’il en était prodigue, et qui cependant était une absolue vérité : « S’il est possible désormais à un blanc d’arriver à Kouka, tu y parviendras avec le guide du Roi de Kano et la lettre dont il sera porteur. »
C’était donc dans les meilleures conditions que, le 19 février au matin, je quittais Kano après avoir pris de Madiou et de mes amis un cordial congé. Lorsque nous eûmes franchi les portes du Birni, je poussai un réel soupir de soulagement et cependant dans les murs de la grande ville j’avais joui d’une sécurité complète. Je laissais derrière moi de grandes sympathies ; l’avenir, d’autre part, n’avait rien de bien engageant, mais le point fixe était devant et chaque minute devait me rapprocher du but assigné à mes efforts. L’homme est ainsi fait que le changement le séduit, et n’a pas le tempérament de voyageur qui ne voit pas une suprême satisfaction à toujours pousser de l’avant vers l’inconnu, sans souci de l’œuvre accomplie la veille. Demain, c’est l’inconnu ; demain et l’inconnu l’attirent.
La première marche fut courte, ce qui est le cas général quand on quitte un lieu où l’on a fait un séjour de quelque durée. Les charges faites à la hâte sont toujours à revoir à l’étape, mais la situation se compliquait du fait que mes hommes faisaient l’apprentissage de la conduite et du chargement des chameaux.
Au campement que je pris dans la matinée à une dizaine de kilomètres de la ville, une aventure désagréable faillit m’advenir ; les Touaregs de l’Aïri, qui avaient leurs chameaux aux pâturages dans les environs, tentèrent de m’enlever les miens. Fort heureusement, allant à l’abreuvoir dans la journée, je pus m’apercevoir du guet-apens qu’ils tramaient et, grâce à une active surveillance pendant la nuit, leurs embûches furent déjouées.
Le stratagème qu’ils emploient et qu’il peut être utile de connaître est le suivant : ils poussent dans le bill (troupeau de chameaux aux pâturages) un chameau dressé à ne pas se laisser approcher, et le berger qui le poursuit fait mine de ne pouvoir s’en emparer. Devant l’inanité de ses efforts, le berger du bill accepte sans défiance de laisser l’animal au milieu des siens jusqu’à l’heure du retour au campement. Le Touareg insinue que l’animal rentrera avec les autres et qu’alors il pourra s’en emparer aisément. Puis, généralement il disparaît, laissant son chameau à la garde du berger inconscient. Celui-ci ramène le bill et, la plupart du temps, surtout en pays tranquille comme les environs de Kano, n’a pas le soin d’entraver ses chameaux en rentrant. Le Touareg n’a pas reparu, mais on sait qu’il viendra à un moment quelconque et l’on n’a garde de s’en inquiéter. La nuit vient, tout repose au camp, le Touareg veille ; posté à quelque distance de là, il s’arme d’une flûte spéciale dont tous les chameaux du Sahara connaissent très bien les modulations et en sourdine tire des sons auxquels les animaux ne peuvent résister ; instantanément, le fugitif en tête, c’est lui qui donne le branle, ils sont debout et s’acheminent vers l’endroit où le séducteur est tapi. Une demi-heure après, le bill entier a disparu, pour ne plus revenir, dans les profondeurs de la nuit ; quand le propriétaire s’aperçoit du rapt, le bandit a plusieurs heures d’avance et rarement peut être rejoint.
En allant à l’abreuvoir dans la journée, je fus étonné de voir un Touareg poursuivre au milieu de mon troupeau un chameau noir ; en suivant le manège de l’homme et de l’animal, je fus surpris du peu d’habileté que montrait le propriétaire à reprendre le fugitif ; j’avais là deux hommes sûrs auxquels je prescrivis de se défier. A la rentrée du bill, le chameau noir était parmi les miens ; le Touareg suivait à distance, semblant attendre que les animaux fussent parqués. Immédiatement je fis expulser l’intrus à coups de fouet. L’instant d’après, deux Touaregs venaient sans façon s’installer auprès des feux ; je leur fis dire d’avoir à s’éloigner du camp et de ne pas en approcher pendant la nuit s’ils ne voulaient recevoir un coup de fusil. Gadiéré me prévint alors de bien veiller et me mit au courant du stratagème que ma seule méfiance m’avait fait éventer. A la nuit faite, de divers côtés les flûtes firent entendre les sons les plus séduisants ; on dut veiller et longtemps, parce que, malgré leurs entraves, les chameaux tentaient de s’échapper. Vers minuit enfin, le calme se fit, les Touaregs lassés avaient abandonné la partie.
Nous les revîmes le lendemain, guettant l’occasion propice ; ils en furent pour la fatigue de la marche qu’ils durent faire pour nous suivre à distance.
Les jours suivants, la route se poursuivit sans incident notable, sauf des lenteurs et des fatigues causées par la maladresse et l’inexpérience de mon personnel.
Nous faisons étape ainsi successivement à Diézaoua, Yatirei, puis le 22 février auprès de Kortaoua, sur les bords d’une grande rivière qui est celle qui passe à Birni-Hadéïdjia. Cette rivière vient de Yangada, passe au sud de Kano à Odil, puis auprès de Kortaoua, de là à Birni- Hadéïdjia ; elle n’est autre que le Komadougou-Yobé, le seul affluent important du Tchad avec le Chari-Logone. Une autre branche importante du Komadougou passe à Katagoum, les rivières de Hadéïdjia et de Katagoum se réunissent dans le pays baddé au sud-ouest de Borsari. Le Komadougou formé par leur réunion, je devais le traverser plus tard dans le Bornou entre Madou et Koukaboni. J’aurai l’occasion d’en reparler.
Je m’aperçois que j’ai négligé un peu de faire la description du pays traversé. La vérité est que depuis Lanfiéra l’aspect général du terrain, sauf aux abords des grands cours d’eau, Sirba, Niger, Mayo-Kabbi, rivière de Gandi, est d’une uniformité parfaite. Partout des argiles sablonneuses que recouvre une végétation toujours la même depuis les rives de l’Océan. C’est un immense plateau courant à une altitude moyenne de 4 à 500 mètres, à peine sillonné de quelques rides et où par places affleurent des roches de forme tubulaire comme celles des bassins supérieurs du Sénégal et du Niger. Cette immense superficie, au demeurant peu arrosée, ne donne que des productions en petit nombre ; ce sont : le mil dans ses différentes espèces, les niébés (haricots), un peu de riz, le coton, du manioc, des patates, des courges, etc. D’apparence désolée pendant la saison sèche, la campagne présente des aspects luxuriants en hivernage ; les terres sont couvertes d’abondantes moissons. C’est aussi une région favorable à l’élevage ; des bœufs y paissaient par milliers, mais l’épizootie a anéanti les troupeaux. Dans le Mossi, dans le Liptako et le Yagha, on fait grand élevage de beaux et bons chevaux ; ceux-ci sont peu nombreux dans le Haoussa, mais le Bornou en produit des quantités considérables qui sont vendues sur les marchés de Kano et de Kouka.
A partir de Kortaoua la rivière de Hadéïdjia fait une courbe dans le sud et la route la quitte pour se diriger droit sur le Birni. Sur le plateau qu’elle traverse les eaux sont rares et de mauvaise qualité, les puits profonds. Le seul village de Rindyem où nous faisons étape, en partant de la rivière, est entouré d’une enceinte en terre ; les autres, d’apparence assez misérable d’ailleurs, n’ont pour toute défense que des palanques formées de troncs d’arbres non équarris. Plus on s’éloigne de Kano, plus les apparences du bien-être et du confortable disparaissent ; la population est pauvre, les infirmes sont en quantité considérable.
Les étapes à Dandouzé, Coloni, Kokodji ne présentent aucun intérêt. Nous rencontrons cependant d’assez nombreux campements de Foulbés porteurs. A quelques kilomètres de Kokodji nous entrons au village de Yalo, sur le territoire de Hadéïdjia. Ouro-Gako est notre première étape ; le lendemain 27 février, dans la matinée, nous sommes à Karbo, pauvre bourgade avec un mauvais puits, d’où j’expédie Makoura et Gadiéré à Birni-Hadéïdjia pour saluer le Roi. Le soir, je viens camper à Boulacori où je trouve un confortable relatif dont nous étions sevrés depuis le départ de Kano. Ce sont des œufs, des poulets et du bon lait dont j’ai le plus grand besoin, car j’ai eu au long de la route une fièvre bilieuse grave ; or j’ai dû marcher, faute de pouvoir m’arrêter dans des villages qui n’offraient aucune ressource.
Le 28 février, nous arrivons à Birni-Hadéïdjia, capitale du Hadéïdjia. La ville assez grande, au moins à en juger par ses dimensions extérieures, car je n’y suis pas entré, est située sur la rive gauche de la rivière dont j’ai parlé plus haut. Elle est entourée d’une muraille en terre, très élevée, en fort bon état d’entretien. Tout autour de l’enceinte se développe un très beau bois de mimosas. Sous les ombrages, d’innombrables écoliers de tout âge ânonnent tout le long du jour des versets du Coran qu’ils ne sont pas destinés à comprendre. L’étude du Coran, en effet, pour la majorité des élèves des marabouts se borne à un exercice de mémoire analogue à celui de nos enfants de chœur et de nos chantres qui psalmodient dans nos églises les hymnes et cantiques latins dont ils ne comprennent un seul mot.
La rivière qui, je l’ai dit, n’est autre que la rivière de Kortaoua, couvre la ville au Sud-Est et à l’Est ; son cours se continue ensuite dans la direction du Nord-Est ; dans le pays baddé, région frontière du Bornou, elle se réunit à la rivière de Katagoum, pour former le Komadougou-Yobé qui se jette dans le Tchad à une dizaine de kilomètres à l’est du village de Yo.
Sous les murs de Birni-Hadéïdjia la rivière a 200 mètres de large environ ; elle coule dans un lit de gravier et sable. Au moment de mon passage, il n’y avait plus d’eau que par endroits, et cependant, quand plus tard je l’ai traversée à Koukaboni, j’ai trouvé une nappe d’eau courante. Ce fait semble une anomalie qui n’est susceptible d’être expliquée qu’en admettant des trajets souterrains qui, aux basses eaux, réunissent entre eux les différents biefs[29].
D’après les indications de Barth, la carte porte un troisième cours d’eau comme constituant, avec les deux autres, le réseau du Komadougou. J’ai eu occasion de traverser, entre Birnioua et Madia, ce que Barth a, par renseignement, porté comme une rivière. J’en parlerai quand le récit sera arrivé en ce point.
La réception qui me fut faite à Hadéïdjia fut des plus courtoises, grâce à la lettre du Roi de Kano et à l’entremise de Gadiéré. Après une journée de repos, je demandai à continuer ma route et, chose inaccoutumée, non seulement ma demande reçut accueil favorable du Roi, mais encore celui-ci tint très exactement son engagement.
Le Roi donna une lettre pour le Ghaladima du Bornou ; mais, en outre, il adjoignit à Gadiéré un de ses Kachellas (capitaine) et six cavaliers d’escorte.
« Les gens du Bornou, me fit-il dire, par son premier ministre, ne sont pas honnêtes ; ils manquent de bonne foi. Au lieu d’un guide, le Roi te donne un de ses Kachellas et une escorte. Si par ce qu’ils verront à N’Guéleva (résidence du Ghaladima), ils pensent que ta sécurité ne peut être menacée, ils reviendront après que, _devant eux_, le Ghaladima t’aura mis en route avec ses hommes ; s’ils jugent qu’ils ne peuvent faire fond sur la parole du Ghaladima ou si celui-ci te refuse la route de Kouka, ils te ramèneront ici. »
L’acte du Roi était d’autant plus méritoire que les gens de son entourage montraient un grand scepticisme : « Mais, disaient-ils, que va-t-il faire au Bornou, ce blanc, puisque le Cheik ne veut pas en recevoir ? »
Le 1er mars au matin, nous nous mettons en route ; un envoyé du Ghaladima du Bornou se joint à l’escorte ; il se tient vis-à-vis de moi dans un mutisme plein de morgue qui fait contraste avec la courtoisie des gens de Hadéïdjia. Nous passons à hauteur de Garou N’Gabès pour venir camper à Rindjia. Une température intolérable, unie à un vent d’est plus pénible encore, et de la dernière violence, a rendu la marche des plus fatigantes, d’autant que nous ne campons qu’à midi.
Au moment de partir de Rindjia, le lendemain, j’ai un homme malade qu’il me faut faire porter sur un chameau. Une de mes chamelles boite, je dois la décharger en partie. Il faut me résoudre à un sacrifice pour alléger mes charges ; je prends le parti de me séparer de mon canot _Berton_ ; il est de chargement difficile à cause de sa longueur ; de plus il ne peut plus m’être d’aucune utilité. Il ne nous reste que le Komadougou à traverser, et dans cette saison les eaux sont basses, il y a des gués partout ; pour la route du Sahara que je veux prendre une fois arrivé à Kouka, ce serait un luxe superflu. Cependant c’est un sacrifice qui me peine, sans que je puisse bien m’expliquer pourquoi. Il est venu de si loin ! J’aurais voulu pouvoir l’amener jusqu’au Tchad, quitte à l’y abandonner. Enfin la raison parle ; entre un de mes hommes et lui je ne puis hésiter. Et au petit jour, pendant que l’on charge, cette pensée de l’abandonner ainsi m’obsède ; je me résous à le brûler ; je le fais ouvrir, j’entasse au-dessous du bois sec et de la paille et je mets le feu. La flambée superbe illumine la scène au milieu de laquelle s’agitent les hommes entassant les charges sur les chameaux hargneux qui beuglent lamentablement. Puis, quand les membrures ne sont plus que des tisons informes, je donne le signal du départ. Partis à cinq heures quarante, nous prenons campement à midi à Birnioua, dernier village du Hadéïdjia, non loin de la frontière.
Le 3 mars, nous entrons, en sortant du village, dans une forêt où l’hyphème domine ; bientôt la route incline à l’Ouest pour longer le bord d’un marais de 3 à 400 mètres de large que nous passons en face de Madia, en un point où deux îles le divisent en trois bras. Le maximum de profondeur de l’eau n’est que de 80 centimètres.
Ce marais, qui se prolonge de quelques kilomètres encore dans l’Ouest jusqu’à Matamou, est la ligne d’eau que Barth a marquée comme étant une des branches du Komadougou. En réalité ce n’est qu’un marais qui peut- être à l’époque des grandes pluies déverse son trop-plein dans le Komadougou, mais qui, en dehors de cette époque, est sans communication avec lui.
J’ai dit qu’une végétation abondante d’hyphème en garnissait la rive sud, il en est de même de sa rive nord. L’hyphème d’autre part borde toute la rive gauche du Komadougou à hauteur du marais de Madia prolongé vers l’Est ; j’ai pu m’en rendre compte _de visu_ à Yo et par renseignements j’ai su qu’il en était de même entre Koukaboni et Yo. J’ajoute que le sel qu’on consomme au Bornou vient de la rive gauche du Komadougou, de la province de Manga[30] ; j’ai dit comment on le préparait ; or les terres salifères présentent, comme le terrain de Dalhol dont j’ai parlé au chapitre VIII, la végétation spéciale dont l’hyphème est le sujet le plus caractérisé.
Si d’autre part, pour les terrains que je n’ai pas parcourus vers l’Ouest, nous prenons la relation de Barth, nous retrouvons l’hyphème (palmier flabelliforme) dans le Dalhol de Tessaoua, puis nous le retrouvons à Kouraje sur les bords du Goulbi N’Rima ou Goulbi N’Sokkoto, soit sensiblement à hauteur du cours du Komadougou-Yobé prolongé vers l’Ouest.
En nous reportant à la théorie que j’ai émise au chapitre précité sur l’écoulement de la mer Saharienne, on verra que les flots de celle-ci sont venus mourir sur les bords du Komadougou et du Goulbi N’Rima, apportant avec eux, à la baisse des eaux, les sables salifères de transport et les semences de la végétation spéciale qui garnissait ses bords. Entre ces rivières, le Dalhol de Tessaoua a livré passage à des masses d’eau qui sont venues se perdre dans les bas-fonds marécageux au nord de Kano et qui sont repérées par les marais de Koulougou et de Madia. Autrement dit, la ligne de raccord du versoir sud et sud-est qui, au Nord, s’appuie aux monts Toummo et aux massif du Tibesti et du Borkou, avec le plateau central africain qui n’a pas été impressionné par le soulèvement avant déterminé l’écoulement des eaux de la mer Saharienne vers l’intérieur du continent, cette ligne de raccord, dis- je, est marquée par le ruban très étroit de palmiers hyphèmes qui de manière ininterrompue borde les rives du Komadougou, se prolonge par les marais de Madia, passe au nord de Kano et joint à Kouraje le Goulbi N’Rima.
J’ai dit que Madia était le premier village du Bornou. Pour l’atteindre, j’avais suivi depuis Kano une route complètement nouvelle et exploré la province de Hadéïdjia jusqu’alors connue de nom seulement. Ma route se trouve comprise entre celles de Clapperton par Katagoum au Sud et celle de Barth par Goumel et Machéna au Nord. Point intéressant, il m’a été donné de relever en partie la rivière de Hadéïdjia qui est, je l’ai dit, la branche principale du Komadougou-Yobé.
Je dirai tout de suite que quoique sur la carte les itinéraires semblent se confondre et que la route des caravanes de Kano à Kouka soit immuable depuis de bien longues années, je n’ai retrouvé de Madia à Kouka qu’un seul point de la route de Barth, Borsari. La cause en est que les villages de cette région se déplacent constamment à cause du manque d’eau et de la profondeur des puits. Quand les puits se comblent, les habitants préfèrent en creuser de nouveaux et déplacer leur village plutôt que de les curer, par crainte des éboulements.
Les villages ne sont pas, pour cette cause, entourés de Birni ; au plus quelques-uns ont-ils des enceintes de troncs d’arbres. Borsari seul est pourvu d’une enceinte en terre en mauvais état.
Au moment de mon passage, tous les villages étaient en déplacement, le Ghaladima abandonnait N’Guéleva, sa résidence, pour se construire un nouveau village à Bakousso. Askounari aussi se reconstruisait à côté de son ancien emplacement, Boundi n’existait plus ; lorsque je voulus me renseigner, on ne put que me répondre que Boundi voulait dire lion et qu’il y en avait beaucoup au nord de Bakousso. De même N’Gourou veut dire hippopotame. Sourrikolo a disparu. Au delà de Borsari, et pour la même cause, ma route n’a aucun point commun avec celles de Barth et de Clapperton et cependant nos itinéraires ne peuvent être très éloignés ; les villages se sont déplacés et ont pris le nom de l’emplacement sur lequel ils ont été réédifiés.
De Madia, le 3 mars, je fis prévenir le Ghaladima de ma venue ; le soir même il m’envoyait des guides pour me conduire le lendemain à Bakousso.
La distance est courte, en deux petites heures nous étions au village ; j’eus quelque peine, par suite du peu d’état d’avancement des travaux de construction, à obtenir un logement.
L’accueil qui m’est fait a des dehors généreux, mais ce n’est qu’une apparence : je sens partout une réserve froide, presque hostile. Les gens sont pleins de morgue, ils manquent de chaleur et de franchise, ils distillent l’ennui. Le Ghaladima que j’envoie saluer et auquel je demande audience par Makoura et Gadiéré, me fait apporter des calebasses de nourriture très bien préparée et recherchée, mais me prévient qu’il me recevra peut-être dans la soirée. Pendant ce temps, il se renseigne, et, malgré les lettres des Rois de Kano et de Hadéïdjia, peut-être n’aurais-je pas été admis à le voir si Gadiéré n’avait défendu ma cause avec chaleur et levé les scrupules du Ghaladima en lui disant que je voyais seul tous les jours le Roi de Kano.
Enfin, à trois heures et demie, à la rentrée du Ghaladima de la mosquée, car c’est vendredi, on vient me chercher.
Je trouve le Roi sous une vaste tente circulaire surmontée du parasol, insigne de sa dignité. Un bourrelet de terre marque la projection de la tente ; le sol est battu dans ce cercle. Le Roi, sur un banc d’argile couvert de tapis, est assis à la coutume noire ; il porte une espèce de couronne faite d’un gros bandeau turc en étoffe dorée, par-dessus un turban blanc formant litham ; cependant la figure est découverte ; il est vêtu d’un lourd caftan de velours rouge, pardessus des burnous blancs ; sur son puissant abdomen, des mouchoirs de soie à ramages chatoyants ; c’est un colosse dans le genre du Serky de Guiouaé ou du Naba de Yako avec lesquels il a quelque ressemblance.
La foule des courtisans, nus jusqu’au torse, tête rasée et découverte, lui tourne le dos ; au centre, un individu armé d’une puissante matraque terminée par une tête de 10 centimètres de diamètre me marque la place que je dois occuper. J’apprends plus tard que ce maître des cérémonies est en même temps l’exécuteur des hautes œuvres, Serky Diogaré.