De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad

Part 22

Chapter 223,920 wordsPublic domain

Pour que le kola puisse se conserver frais, et traité avec soin il peut rester deux et trois ans en cet état, il lui faut une température humide et surtout qu’il ne soit pas exposé à l’air. Si « le vent entre », comme disent les Haoussa, le kola est perdu, il s’ouvre suivant la ligne de séparation dont j’ai parlé plus haut, comme s’il allait germer, puis se dessèche, se ride, devient dur comme un morceau de bois. Dans cet état, il a perdu 90 pour 100 de sa valeur.

Les soins employés pour le conserver frais sont les suivants : au moment de faire le panier, on garnit le fond et les parois de feuilles fraîches, feuilles de cé (karité) de préférence ; ces feuilles, on les mouille légèrement, puis on tasse les kolas dans le panier en les aspergeant d’eau ; on a soin de laisser le moins de vides possible, puis au-dessus on place une nouvelle couche de feuilles fraîches et humides, pardessus lesquelles on met encore du vieux linge mouillé ; enfin, on ficelle fortement avec une bonne corde, de telle sorte que le dessus du panier, quand il est fermé, présente l’apparence d’une pelote de laine.

Tous les quatre ou cinq jours au plus, il faut renouveler cette opération, qui se complique encore de ce fait qu’à chaque fois il faut faire un triage pour éliminer les kolas simplement piqués comme d’une tache de rouille, car, enfermés avec les kolas sains, ils les gangréneraient.

De ce que nous avons dit des fatigues de route et de ce que l’on vient de lire au sujet des soins de tous les instants dont la marchandise doit être entourée, on peut se rendre compte que le métier des caravaniers n’est exempt ni de fatigues ni de périls.

Quelle est la récompense de leur peine ? Au Gandjia, l’un dans l’autre les kolas valent de 5 à 7 cauries ; dans le Mossi, ils valent de 40 à 50 ; à Say, de 70 à 80 ; à Sokkoto, 100 ; à Kano, de 120 à 140 cauries ; à Kouka, de 200 à 250 et 300 cauries. Malgré cette majoration considérable des prix, les caravaniers, tout compte fait, ne gagnent pas plus de deux fois la valeur qu’ils ont engagée dans l’entreprise.

Quelles sont maintenant les vertus de ce fruit qui, on peut le dire sans exagération, est la clef de voûte du mouvement commercial du Soudan ?

Le noir attribue au kola toutes les propriétés bienfaisantes ; il lui est aussi indispensable que la chique de bétel à l’Indou et à l’Annamite, que l’opium au Chinois, que la cigarette à l’Espagnol, que le chien à l’aveugle.

Le noir prétend que le kola l’empêche de souffrir de la faim, lui fait trouver bonne l’eau la plus détestable, lui donne l’endurance à la fatigue, restaure même certaines de ses facultés quand elles sont affaiblies.

Pour mon compte personnel, j’ai dû renoncer à son usage parce que deux noix de kola me donnaient une agitation fébrile, mais je ne lui ai jamais trouvé aucune vertu spéciale, sinon d’offrir quelque analogie avec le café. Les Arabes ont bien cette impression, puisqu’ils appellent le kola « gaoua Soudan » — café du Soudan. — Toutefois, à raison d’une astringence très marquée qu’il possède, le kola, quand on l’a mastiqué un moment, fait paraître fraîche et savoureuse une eau de qualité médiocre.

Les analyses scientifiques qui en ont été faites ont révélé dans sa composition la présence d’une forte proportion de tanin et d’un alcaloïde analogue à la caféine ou à la théine. Des produits qui en ont été tirés je n’ai rien à dire, l’usage seul peut en démontrer la valeur.

Ce qui est incontestable, c’est que, dans le Soudan entier, le kola est l’objet de luxe par excellence, accessible à peu près à toutes les bourses. Un homme qui se respecte doit toujours avoir sur lui un kola à partager avec son interlocuteur, voire même son esclave. C’est la prise de nos grands-pères, c’est le cadeau que tout le monde peut donner, que personne ne peut refuser sans une excuse valable. Avec un kola on voit s’évanouir d’elles-mêmes des difficultés qui avaient résisté à tous les efforts appuyés de cadeaux ; on se réconcilie avec son guide, quand il trouve qu’on le fait partir de trop grand matin ; on calme un créancier irrité ; on se débarrasse d’un solliciteur importun ; on enlève un marché indécis ; on soutire un renseignement précieux ; on ferme la bouche à un braillard ; on gagne le sourire d’une jolie femme ; on peut même capter les bonnes grâces d’un eunuque.

C’est assez dire que c’est la panacée universelle, et la puissance commerciale de Kano repose en grande partie sur les millions de kolas dont son marché est approvisionné.

Une autre branche importante du commerce de Kano, ce sont les captifs. Je dis à dessein captif et non esclave, car l’esclavage a été, s’il n’est plus, une plaie tout européenne. L’esclavage tel que les Arabes et les Européens, à leur exemple, l’ont compris, implique l’idée d’infériorité morale de la race asservie ; de là, à traiter comme un vil bétail les malheureux noirs, il n’y avait qu’un pas ; il a été franchi. On connaît les horreurs de la traite qui transportait de l’autre côté de l’Océan des milliers d’infortunés destinés à ne jamais revoir le sol qui les avait vus naître. Toute leur vie, ils devaient peiner durement sous le fouet du farouche et cruel commandeur. Serfs attachés à une glèbe étrangère, leur descendance était, à perpétuité, vouée au même servage, sans espoir de relèvement. Plus impitoyable encore, l’Arabe pousse la barbarie jusqu’à les priver des attributs de la virilité pour en faire les gardiens féroces de son harem.

Au Soudan, la captivité n’a rien de commun avec ces barbares coutumes. Le captif est toujours un prisonnier de guerre ; la vente des prisonniers couvre les frais de guerre du vainqueur. Guerre souvent inique, je le veux bien ; mais le spectacle que nous offre l’Europe, dans son histoire, ne nous permet pas d’être juges trop sévères en la matière. Toujours, c’est aussi vrai, le plus fort mange le plus faible ; mais n’est-ce point là une loi d’humaine nature, que cet instinct de domination qui force le plus faible à courber le front sous la loi du plus fort ?

Ce qui fait, au Soudan, que le captif est presque toujours traité avec douceur, c’est que son sort peut être partagé le lendemain par son propre maître ; aussi est-ce en général avec résignation qu’au bout de quelque temps il accepte la perte de sa liberté. Une autre raison qui porte le maître à se montrer clément est que souvent la population servile est en plus grande proportion que la population libre, dans les grands centres comme Kano, ainsi qu’autour des grands chefs. A Kano, la population libre ne forme certainement pas le cinquième de la population totale de la ville.

Il n’est pas sans exemple qu’une révolte générale des captifs ait interverti les rôles ; le plus connu de ces exemples est rapporté par Raffenel dans son Histoire des Bamanas (Bambaras). A Ségou, au siècle dernier, les captifs révoltés mirent sur le trône un Diara captif comme eux et massacrèrent le Roi, un Kourbari-Massassi, et toute sa famille.

La situation du captif est digne de pitié, lorsqu’il est encore à l’état de prisonnier, c’est-à-dire tant qu’il n’a pas été acheté.

Après la razzia ou l’expédition de guerre, la population du village est emmenée par le vainqueur ; les vieillards sont sacrifiés ; ou on les tue, ou on les abandonne ; la population mâle adulte est enchaînée ; les femmes, les enfants suivent, et le vainqueur regagne son territoire. Souvent, dans ces marches de retour très rapides, de nombreuses victimes succombent, les femmes et les enfants surtout, tant par suite de la fatigue que par manque de nourriture. Impitoyablement les traînards sont massacrés. Rares sont ceux qui réussissent à s’enfuir.

Arrivé au village, chacun prend son bien, qui pour le garder, qui pour le vendre. Des marchands sont là bientôt, comme des oiseaux de proie, qui viennent acheter la marchandise humaine pour la porter sur les marchés où ils peuvent en trouver le meilleur prix. C’est presque toujours les fers aux mains et portant de pesants fardeaux que les malheureux font ces routes souvent fort longues. On les voit passer hâves, chétifs, couverts de plaies et de vermine, nus ou vêtus de quelques lambeaux d’étoffe, marchant à pas pressés, poussés par le maître et par ses captifs plus durs que lui-même bien souvent, jetant de temps en temps en arrière un regard défiant, aiguillonnés par la crainte de voir s’abattre sur leur échine la dure lanière de cuir. Et ainsi, ils parcourent des distances énormes, nourris tout juste à ne pas mourir de faim, pour arriver à un marché le plus lointain possible, car le marchand a le souci de les dépayser pour s’en défaire mieux. Un captif offre plus de sécurité au maître qui l’achète, quand il est éloigné de son pays d’origine, car il y a moins de chances pour qu’il tente de s’échapper.

Au marché finissent en général les tribulations du captif, mais elles ont duré plusieurs mois déjà. A partir de ce moment, le marchand, intéressé à le faire valoir, le nourrit bien, lui donne aussi un vêtement ; chaque jour on le conduit au marché, jusqu’à ce qu’il soit vendu.

Sa condition est dès lors celle du commun ; les premiers temps, par défiance, le maître pourra lui conserver des fers, mais pour les lui enlever aussitôt que son attitude l’aura rassuré.

Il s’occupe des cultures, des réparations aux habitations ; son travail est celui des enfants de la maison. S’il est intelligent, il s’élève vite au-dessus de sa condition, son maître l’associe à ses affaires, à son commerce, lui donne la gestion de ses intérêts, souvent de préférence à ses propres fils. Comme première récompense, son maître lui donne une femme, puis des esclaves, bientôt il est lui-même propriétaire. S’il vient à avoir de la famille, son sort est définitivement fixé, il ne peut plus être vendu, pas plus que ses enfants. En faisant prospérer les affaires de son maître, il fait les siennes propres, et, si sa bonne étoile l’a conduit sous le toit d’un Roi ou d’un chef de pays, il peut prétendre par son assiduité, son travail, son dévouement aux plus hautes destinées.

Dans tous les pays musulmans du Soudan, en effet, les grandes charges, les grands commandements territoriaux ou aux armées sont entre les mains des captifs qu’on appelle captifs de la couronne, ou grands captifs. Au Bornou, en particulier, ils sont tout-puissants. La raison de cet état de choses réside dans la suspicion dans laquelle les chefs tiennent généralement leurs parents les plus proches. Le proverbe arabe ne dit-il pas : « On t’a dit beaucoup de mal de moi ? Ce ne peut être que mon frère ou mon oncle. »

La captivité doit être envisagée au Soudan comme une nécessité sociale et économique. Sociale, parce que la rémunération du travail ne peut se faire qu’avec les produits du sol et que chacun, ayant la terre à sa disposition, peut cultiver suivant ses besoins, sans aliéner sa liberté, puisqu’il n’obtiendrait en échange que ce que son propre travail peut lui donner.

Si la main-d’œuvre servile n’était point, comme la main-d’œuvre mercenaire ne peut exister, il n’y aurait pas de société, mais bien des individualités sans cohésion.

Je sais que cet état, idéal chimérique de certains, peut hanter le cerveau de quelques rêveurs qui y voient la suprême égalité ; je regrette d’avoir à constater que, même dans les pays les plus arriérés, ces utopies n’ont pas cours, et que le principe d’autorité a toujours prévalu dans toute organisation sociale, quelque rudimentaire que j’aie pu la rencontrer ; il est jugé indispensable, ne serait-ce que pour la protection du droit le plus sacré, le droit au travail.

Or, si l’on veut bien s’en rendre compte, du seul exercice de ce droit, l’inégalité prend naissance, à cause de la différence de production fatale entre les individus. Mais je crois que je m’égare dans des discussions hors de propos. Je terminerai en disant que la nécessité économique est de même ordre que la première, puisque la terre et ses produits ne pouvant être une rémunération, l’industrie et le commerce ne sauraient ni prendre naissance ni prospérer.

On peut entrevoir toutefois, et à brève échéance, je crois, la fin de cet état de choses ; c’est lorsque la fortune mobilière se présentera sous une forme à la fois transportable, facilement transmissible et négociable ; autrement dit, quand la marchandise monnaie sera d’un usage courant.

A ce moment, en effet, le loyer du travail sera possible, et la captivité disparaîtra d’elle-même. Il suffit, pour s’en rendre compte, de considérer que le captif, s’il est un luxe, est aussi une lourde charge. Au maître incombent sa nourriture, les soins de maladie ; s’il meurt, le capital qu’il représente est perdu ; c’est pis encore si par accident il devient infirme.

Déjà, dans les pays voisins de la côte, les noirs ont compris tous les avantages de la domesticité libre ; ils savent qu’ainsi ils peuvent exiger du travail en échange du salaire et qu’ils ne sont pas obligés de nourrir, pendant de longs mois, une bouche inutile.

Cette transformation économique qui doit déraciner du sol africain cette plaie ignoble de la captivité, c’est à l’Europe de la mener à bonne fin ; mais toutes les sociétés anti-esclavagistes briseront leurs efforts contre l’inéluctable nécessité, tant que la question économique n’aura pas été tranchée.

Le siècle à l’aurore duquel nous serons bientôt, tiendra à honneur de rendre à l’Afrique cet immense bienfait en juste compensation de l’œuvre d’infamie des siècles qui l’ont précédé.

J’aurai terminé avec le commerce de Kano quand j’aurai dit quelques mots de la caravane au sel et du mouvement commercial vers la Tripolitaine.

Chaque année, vers le mois de septembre, part de l’Aïr ou Asben (région montagneuse du Sahara central) une caravane de trois à quatre mille chameaux appelée aïri. Cette caravane, chargée de céréales et de dattes, se rend à Bilma (sud de l’oasis de Kawar au nord du Tchad) pour y échanger son chargement contre le sel renommé qui s’y recueille. L’aïri, chargée de sel, fait retour à Tintelloust[27] et se dirige ensuite sur Zinder et Kano.

A Zinder, une partie de la caravane se porte sur Katzéna et Sokkoto.

L’aïri arrive à Kano vers janvier et là prend, pour les transporter vers Ghadamès, les produits des négociants arabes. Ce sont des plumes d’autruche, un peu d’ivoire et des maroquins bruts.

Ces Touaregs sont des Kel-Oui ; ils se chargent des transports pour un prix convenu à l’avance, et la plupart du temps les Arabes n’accompagnent pas les caravanes. Au Bir-Assiou, situé à la frontière de leur territoire, les Kel-Oui remettent leur chargement aux Touaregs- Asgueurs, lesquels assurent le transport jusqu’à Ghadamès[28].

Quatre ou cinq cents Arabes, représentants des maisons de Ghadamès et de Tripoli, ont le monopole du commerce par le Sahara ; mais ce mouvement n’est, à mon avis, que le cinquième du mouvement commercial de Kano, qui, par conséquent, est, pour la plus grande part, aux mains des Haoussa.

Mon séjour à Kano, en dehors de la préoccupation incessante que j’avais de continuer ma route, n’eut rien de bien pénible. J’avais réussi à prendre dans l’esprit du Roi, de Madiou et de la population en général, une situation exceptionnelle. J’étais maître d’aller et venir à ma fantaisie et partout j’étais l’objet de prévenances et d’amabilités. Je revis à son passage, alors qu’il se rendait à Yola, Bandawaky, frère du Lam-Dioulbé, Roi de Gandi. Je lui dis les ennuis que m’avait causés Boubakar, lequel, par surcroît, s’était enfui de Kano avec la traite.

Je reçus aussi la visite de deux agents indigènes de la Royal Niger Company. L’un venait de la Bénoué ; il n’avait pu arriver à Sokkoto que le jour où j’en sortais muni du traité ; il me joignit à Kano, mais les embûches qu’il me tendit étaient vraiment trop faciles à démasquer pour que je m’y laissasse prendre. Un beau jour il disparut, fatigué de l’insuccès de ses perfidies. Un autre était ou se disait être le fils de Kossoko, Roi de Lagos ; il parlait bien l’anglais. Je n’eus qu’à lui offrir de me porter une dépêche à Kotonou pour qu’il s’empressât de partir avec mon papier, croyant tenir des renseignements de la plus haute valeur. Cette dépêche parvint en France six mois après que j’y étais moi-même arrivé ; le Gouvernement voulut bien, sur mon avis, payer quand même au messager le prix convenu, 100 francs.

Si je parle de ces faits, c’est seulement pour montrer que je n’ai pas ignoré les agissements de la toute-puissante Compagnie. Celle-ci s’est défendue avec ses moyens ; je n’en discuterai pas la valeur ; elle a tenté de me devancer à Sokkoto, à Kano, à Kouka, dans le but évident de me faire fermer les portes ; elle n’y a pas réussi, je me contente de ne pas lui en tenir rancune.

C’est aussi à Kano que j’appris la venue à Kouka et l’expulsion de M. Charles Makintosh, représentant de la Royal Niger Company dans la Bénoué. Ce fait, très important pour moi, eut une grande influence sur la suite de mon voyage ; mais en quittant Kano, et même longtemps encore après mon arrivée à Kouka, j’étais convaincu que l’Européen qu’on me signalait était mon camarade Mizon, parti de France presque en même temps que moi et qui, lui aussi, on le sait, avait le Tchad pour objectif.

Voici dans quelles circonstances ce fait vint à ma connaissance :

Un jour que Madiou était chez moi, c’était le 6 janvier 1892, l’obsédante demande de médicaments revint sur le tapis ; c’était chez lui une passion, mais la seule que je lui ai découverte, je dois le dire. Il voulait pour le Roi de l’iodure de potassium et il m’en restait très peu. Ne voulant point lui en donner, je lui dis, me rappelant une parole de Mizon qui m’avait promis de me laisser à Kouka des médicaments, que je lui en enverrais aussitôt arrivé au Bornou.

« Mais, me dit Madiou, qui donc te donnera à Kouka des médicaments ?

— Un de mes amis a dû y arriver, qui doit m’en laisser.

— Non, dit Madiou, Kouka est fermé aux Européens depuis l’année dernière. »

Je le pressai de questions, étonné de le trouver aussi affirmatif, alors que, déjà interrogé discrètement par moi, à diverses reprises, il avait éludé de répondre.

Comptant obtenir ce que je lui refusais obstinément, Madiou me fit le récit suivant :

« Il y a exactement douze mois, des blancs sont arrivés à Koukaoua, venant de l’Adamaoua ; ils ont fait au Cheik des cadeaux considérables ; ils ont aussi beaucoup donné dans son entourage. Ils avaient beaucoup de porteurs et de nombreux fusils.

« Dix jours après leur arrivée, le Cheik a réuni ce qu’il avait reçu personnellement, a fait rassembler ce qui avait été distribué au dehors et a fait reporter le tout en donnant l’ordre aux blancs de reprendre au plus vite la route par laquelle ils étaient venus, c’est-à-dire celle de l’Adamaoua.

« Puis le Cheik envoya au roi d’Adamaoua une lettre lui disant qu’il était libre d’avoir commerce avec les blancs, que quant à lui ce n’était point son désir, et de ne plus leur ouvrir à l’avenir, la route de Koukaoua. »

Pour préciser la date, Madiou me dit que cette lettre, transmise par le roi de l’Adamaoua au Lam-Dioulbé, arriva à Kano quelques jours après la mort de ce dernier (Lam-Dioulbé Oumarou, prédécesseur de Lam-Dioulbé Abdherraman, actuellement régnant), laquelle survint quinze jours avant le Ramadan, c’est-à-dire fin de mars 1891.

Ces renseignements me furent confirmés avec la même précision par un Arabe qui est celui auquel j’ai confié mon courrier deux jours après. Ils étaient rigoureusement applicables à la mission Mizon, celle-ci ayant parfaitement pu arriver à Kouka dans les premiers jours de 1891.

Sur la nationalité de ces Européens, je ne pus être fixé.

De ce jour-là seulement, je compris que le principal obstacle à mon départ n’était point le payement de ma dette, mais bien la crainte de déplaire au Cheik du Bornou. Dix fois déjà, Madiou m’avait déconseillé d’aller à Kouka, il voulait à tout prix que je partisse pour Yola. Les différents courriers envoyés au Lam-Dioulbé n’avaient que cet objet, et cela est si vrai que, lorsque, par une indiscrétion, j’eus connaissance de la réponse du Lam-Dioulbé qui parvint à Kano le 15 février, il était dit dans cette lettre au Roi de Kano de me donner un guide et des lettres pour la route qu’il me conviendrait de prendre. Or, quand le Roi me fit appeler pour me la communiquer, il ne me parla que du règlement de la dette, mais ajouta :

« Tu pourras partir quand tu voudras, je vais te donner une lettre et un guide pour le Roi d’Adamaoua. »

Je me récriai vivement, et, voyant ma volonté bien arrêtée, le Roi déclara qu’il me donnerait guide et lettre seulement pour le Ghaladima du Bornou dont la résidence N’Guéleva est à la frontière.

Jamais, ni le Roi ni Madiou n’auraient consenti seuls à me laisser prendre la route du Bornou, et, si le Liam-Dioulbé y a consenti dans la forme évasive que j’ai citée, c’est qu’il n’a pas pensé que l’interdiction pût s’appliquer à la personne d’un envoyé du Roi des Français aux Rois du Haoussa et du Bornou. On a surtout craint de mécontenter le Cheik, qui n’avait pu évidemment que viser le cas des commerçants européens. La suite du récit montrera la vérité de cette supposition.

J’ai dit que, le 8 janvier, je confiai à un Arabe, dont le frère quittait Kano, un volumineux courrier. Je l’adressai au Consul général de France à Tripoli pour le faire parvenir au Ministre ; contre remise, le porteur devait recevoir 250 francs.

Dans les derniers jours de mai, ce courrier était entre les mains de M. Destrées, qui paya ma traite. Dans les premiers jours de juin, le Gouvernement, ma famille et mes amis étaient tranquillisés sur mon sort, car depuis un an on était sans nouvelles ; mon courrier de Lanfiéra, comme je le sus ensuite, ne parvint que plus tard.

Cette longue période d’inaction à Kano ne fut guère favorable à la santé de Badaire pas plus qu’à la mienne. Badaire eut une très grave rechute de dysenterie dont j’eus grand’peine à le sauver. Sa convalescence fut facilitée heureusement par les vivres de toute nature que nous pouvions trouver, œufs, viande, volaille. Je pus acheter à un prix modique de magnifiques dindons importés de Tripoli par les Arabes ; Kano est la seule ville où j’en ai trouvé. Quant à moi, j’eus une bronchite grave et un très douloureux rhumatisme articulaire.

Les derniers jours furent consacrés aux préparatifs et aux visites. Le Roi et Madiou se montrèrent particulièrement aimables et généreux. J’avais une superbe caravane de sept chameaux, quelques chevaux et des bourriquots.

Avant de quitter Kano, voulant remercier la population et aussi faire plaisir à mes hommes, je fis ce qu’on appelle une charité.

L’aumône est recommandée très expressément par le Coran ; aussi les gens riches qui veulent se conformer à son esprit font, à l’occasion de certaines fêtes religieuses ou de famille, la charité aux pauvres. Tous les vendredis, le Roi fait distribuer des vêtements et des vivres. A cet effet, on envoie au marché où les malheureux se tiennent habituellement et on prévient que tel jour, à telle heure, il sera fait la charité dans telle maison. Un marabout est habituellement chargé des distributions ; cet homme est obligé d’enlever ses vêtements qui sortiraient à l’état de loques des mains des faméliques qui se précipitent vers lui comme à l’assaut, malgré les captifs apostés qui font pleuvoir de toutes leurs forces les coups de fouet sur les échines qui sont à leur portée.

Je fis prévenir la veille au marché, et le lendemain, dès le jour, il y avait en rangs pressés dans la rue, devant ma porte, cinq ou six cents misérables. Toutes les infirmités et difformités étaient là représentées. Je donnai des cauries et des vêtements.

Jamais je n’ai vu spectacle plus écœurant ; mes hommes, tous équipés d’une grande musette, prenaient les cauries dans la cour, pour les répartir dehors entre les pauvres.