De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad

Part 21

Chapter 213,842 wordsPublic domain

J’ai omis de dire qu’à l’audience du Roi on a lu la partie du traité dans laquelle le Lam-Dioulbé m’adresse à ses différents lieutenants. Le passage où l’Empereur me recommande au Roi de Kano, haut et puissant monarque, a provoqué, comme la veille, le grand enthousiasme de l’assistance.

Le lendemain, je fais porter les cadeaux qui reçoivent bon accueil.

Je passe la journée à installer mon monde, mes animaux, mes bagages. Je compte passer quelques jours à Kano pour me ravitailler, donner un repos bien gagné, me refaire une caravane avec des chameaux ; car, dès cet instant, mon idée arrêtée est de prendre pour le retour une des routes du Sahara et je veux habituer mes hommes à la conduite et au chargement des chameaux ; puis je demanderai au Roi de me donner, suivant les ordres du Lam-Dioulbé, la route de Kouka.

Je ne me doutais guère, en faisant ces projets, qu’un long temps se passerait avant que je pusse les mettre à exécution.

Mon mauvais génie à Kano, du moins je le crus longtemps, fut Madiou.

Madiou, de son vrai nom Aliou, était, comme origine, un Saratedjio, nom que les Foulbés donnent aux habitants des pays frontières du Haoussa et du Bornou : Katagoum, Hadeïdjia, Goudjeba. Il avait d’abord étudié pour devenir marabout, puis, lassé de la profession, il était venu s’établir à Kano comme commerçant. Peu à peu, ses affaires avaient prospéré ; grâce à son intelligence et à son activité, il était devenu très riche. Mohammed-Bello, alors héritier présomptif, fréquentait chez lui, et largement Aliou lui ouvrit sa maison en même temps que sa bourse. Lorsque le Roi son frère fut déposé par le Lam-Dioulbé Oumar, Mohammed- Bello monta sur le trône et, aussitôt, pour reconnaître les services que lui avait rendus Aliou, le prit pour trésorier, intendant général (Mohadji, Madié).

« Cette charge est, à Kano, des plus importantes. Le trésorier est chargé de la rentrée des impôts et de toutes les dépenses de la maison du Roi. Jamais cette fonction n’est attribuée à un membre de la famille royale, de crainte que les ressources considérables mises aux mains de l’intendant général ne soient détournées de leur emploi au profit d’agissements politiques. C’est généralement un des grands captifs du Roi, dévoué à sa personne et habile homme d’affaires, ou encore, comme dans le cas présent, un négociant connu pour sa probité et ses aptitudes. L’intendant général a à sa libre disposition tous les revenus de la province ou du royaume, car l’organisation que j’expose ici est commune à tous les pays foulbés et haoussa, également au Bornou ; il a en même temps l’administration de la maison du Roi et quelquefois, comme c’était le cas pour Madiou, celle de la liste civile. Une fonction de si grande importance crée en faveur du titulaire une situation privilégiée, qui pourrait avoir de graves inconvénients, tels que concussions, détournements, etc., si la législation n’y avait pourvu.

L’intendant général prend possession, à son entrée en charge, du palais qui lui est assigné ; il s’y installe, comme nous dirions, avec sa chemise pour tout apport, mais il en sort de même ; sa fortune personnelle dont il confie l’administration à un tiers ne peut s’accroître en aucune manière pendant toute la durée de ses fonctions ; riche ou pauvre il est arrivé, tel il sortira. Généralement l’intendant change à la mort du Roi ; comme sa place est toujours enviée, il est rare que le nouveau Roi ne nomme pas un Madié pris dans son entourage. L’autre se retire et bien heureux si les accusations portées contre son administration par ceux qui l’ont jalousé au moment de sa faveur, n’amènent pas sa propre ruine.

Ce revers de la médaille est compensé largement par les honneurs, les satisfactions d’amour-propre qui environnent le titulaire de cette haute charge ; il a grand état de maison, nombreuse escorte ; les clients attachés à sa fortune lui font une cour plus nombreuse quelquefois que celle de l’héritier présomptif. Mais souvent aussi s’accumulent contre lui les haines des membres de la famille royale, quand il n’est pas assez habile pour garder une certaine retenue ; s’il se laisse griser par sa faveur passagère, son sort est à l’avance marqué, il payera, peut-être de la vie, son intempérance et son orgueil.

Madiou (contraction de son titre et de son nom) était un habile homme entre tous, très attaché au Roi, très entendu en toutes les questions commerciales, qui avait pris au contact des Arabes un vernis de civilisation composite ; mais il était menteur et fourbe. C’était le personnage le plus fuyant qu’on puisse imaginer, banal à n’avoir ni qualités ni défauts saillants. J’ai tout tenté pour le séduire pendant les deux premiers mois ; j’étais désespéré de n’arriver à rien. Chaque jour il venait passer deux ou trois heures avec moi, s’entretenir de tout et de rien ; je ne pus jamais l’intéresser à mes affaires, malgré les offres les plus alléchantes. Combien de fois ne l’ai-je pas mis à la porte en l’accablant d’injures de toutes sortes, lui reprochant amèrement sa mauvaise foi, sa duplicité ! Le lendemain, sinon le jour même, il revenait sans prétexte s’asseoir à la même place, comme si rien ne s’était passé entre nous.

Un jour, sans cause, il m’envoyait pour mes hommes ou pour moi-même des charges de cauries, des dindons, du tabac, du café ; l’instant d’après il me faisait menacer de me faire emprisonner si je ne voulais payer mes dettes qu’il s’était engagé sur sa parole d’honneur à liquider.

Le règlement de mes dettes fut en effet le gros souci des premiers temps. J’avais parlé, dès mon arrivée, à Madiou de la traite du Lam- Dioulbé dont Boubakar était porteur ; cela n’avait pas paru digne de son intérêt, pas davantage que de celui du Roi auquel il me disait en avoir parlé. Boubakar, de son côté, préférait se payer lui-même sur ma créance en touchant une forte commission, plutôt que de s’en remettre à ma générosité ; aussi au bout de quelques jours vint-il m’annoncer qu’il ne pouvait trouver pour la traite que la moitié de sa valeur.

Je refuse d’accepter et fais prévenir Madiou. Celui-ci ne veut entendre parler de rien. Toutefois, comme le lendemain il m’envoie 200000 cauries, je puis régler deux de mes créanciers qui ne sont pas Haoussa. Mais bientôt mes autres créanciers s’impatientent et je suis le premier à reconnaître qu’ils n’ont pas tort ; mais, comme je sens que céder est me mettre en mauvaise situation, que l’on s’empressera de ne pas me payer et que n’étant plus couvert par cet engagement je serai à la merci de Madiou, je déclare à ces gens que je suis incapable de les payer tant que la dette contractée vis-à-vis de moi par l’Empereur ne m’aura pas été remboursée. Je leur donne le conseil d’aller trouver le Roi pour porter plainte contre moi.

Cela ne fait nullement le compte de Madiou, qui me fait informer que le Roi, suivant la loi, me fera mettre en prison jusqu’à parfait payement. C’est complet ; je réponds que j’attendrai l’exécution de cette menace. La crise est à l’état aigu, je l’ai poussée à ce point pour forcer le Roi à intervenir. Le résultat est obtenu. Le 9 décembre, je me rends au palais, à l’audience du Roi.

« A neuf heures et demie[24], on vient me prendre, et, accompagné de Makoura, je me rends au palais. Celui-ci est situé dans la partie est de la ville. Dégagé sur tout son pourtour, sa façade est en bordure d’une grande place. Cette façade est constituée par un mur de 7 à 8 mètres de haut en excellent état d’entretien ; une seule porte monumentale donne accès dans l’intérieur. Devant cette porte sont deux ficus sous lesquels attendent les chevaux des grands qui sont entrés dans le palais. Je mets pied à terre sous l’un d’eux.

« La porte franchie, nous traversons une première cour d’une quarantaine de mètres de longueur, puis une deuxième porte donne accès dans une autre cour de 100 mètres environ de longueur sur 50 de large.

« Au milieu est une grande case ronde dans laquelle on me prie d’attendre. Un quart d’heure après, Madiou vient me chercher et à sa suite nous entrons dans le palais.

« Nous franchissons une porte formant vestibule ; dans les entre-piliers qui soutiennent les terres sont engrangées d’énormes quantités de foin ; nous en sortons pour pénétrer dans une petite cour intérieure sur laquelle ouvre la salle d’audience. Tout est d’une propreté méticuleuse, il faut reconnaître que cet ensemble a grand air.

« Les gens sont somptueusement vêtus de pantalons et de boubous artistement brodés, par-dessus lesquels sont jetés de beaux manteaux de drap importés de la côte par les Arabes. Leur habillement est complété par un énorme turban qui n’est pas sans être quelque peu ridicule et dont la dimension marque l’importance du personnage.

« Les Haoussa sont les premiers à reconnaître d’ailleurs que l’exagération de leur coiffure est souvent grotesque, car on dit d’un sot prétentieux : « Il fait son gros turban. »

« Le vestibule fourmille de monde, de solliciteurs qui attendent à la sortie un personnage influent, de captifs à l’air important qui gardent les sandales et la canne de leur maître, de prisonniers enchaînés qui attendent leur condamnation, assassins ou voleurs de profession, écume de toutes les grandes villes, en Afrique comme ailleurs.

« Le rideau de la salle d’audience se lève pour nous laisser entrer. Je me trouve dans une grande case ronde en terre, de proportions que je n’ai pas vues encore. La masse des terres est contenue par des arceaux de bois très artistement établis. Le diamètre est de 10 à 12 mètres à l’intérieur, la hauteur au cintre est de 7 à 8. La salle est parfaitement éclairée et le sol est si admirablement damé qu’on dirait du bitume. Le Roi est assis au fond, sur une estrade recouverte d’un tapis de laine sur lequel sont empilées, bien pliées, sept à huit couvertures. Il porte un grand turban blanc et le litham[25] ; il est vêtu d’un superbe boubou bleu, très finement brodé, par-dessus lequel est jeté un très beau manteau vert ; passé à son bras gauche, retenu par un bracelet de cuir, est un poignard touareg à fourreau et poignée d’argent.

« De chaque côté du trône et en avant sont rangés, dans l’ordre de leur dignité, les membres de la Faada (Conseil).

« Je m’assieds face au Roi qui, après les premières salutations, me demande l’objet de ma visite.

« Je suis venu te saluer, lui dis-je, et ensuite t’entretenir de mes affaires. »

« Mon interprète n’a pas achevé cette phrase qu’avant sa traduction en haoussa, le Roi part à fond de train pour me dire qu’il est impuissant à intervenir, qu’il ne peut obliger les gens à acheter vingt ce dont ils ne veulent donner que dix, que je dois me résigner.

« Je proteste qu’il n’y a pas là une dette ordinaire ; que c’est une dette du Lam-Dioulbé et que lui, Roi de Kano, ne peut s’en désintéresser. Si telle avait été la pensée du Lam-Dioulbé, que sa signature pût être protestée, il eût accepté l’offre que j’avais faite, à Sokkoto, de lui abandonner mes marchandises. Mais, comme le règlement de cette affaire m’a obligé contre mon gré à venir à Kano, je serai payé intégralement ou bien je passerai aux profits et pertes, mais je n’accepterai aucune transaction.

« On refuse de faire honneur à la signature de l’Empereur ! » ajoutai-je enfin ; « libre au Roi de Kano de laisser salir le nom du Lam-Dioulbé ! Moi, je n’ai qu’une parole ; je payerai les gens qui ne m’ont fait des avances que parce qu’ils connaissaient le crédit que j’avais sur Kano. »

« Un moment de stupeur de l’auditoire suit cette violente réplique. Le Roi prend enfin la parole pour dire :

« Attends encore ; je vais envoyer des cavaliers au Lam-Dioulbé avec une lettre ; s’il me dit de te payer, je le ferai.

« — Inutile. Le Lam-Dioulbé a mieux à faire que de s’occuper de semblable vétille (je faisais allusion à la colonne en formation) ; j’abandonne ce qui m’est dû. »

« Puis, me levant, je me retire. »

De retour chez moi, je fais appeler un Arabe auquel je propose de l’or à vendre et qui, le couteau sous la gorge, me le paye 7000 cauries le gros au lieu de 15000, prix courant ; mais il m’est indispensable de montrer à tous qu’un Français tient ses engagements.

Je vends 100 gros[26] d’or et aussitôt j’envoie convoquer pour le lendemain mes créanciers.

Ce coup droit atteint Madiou et le Roi dans leur sentiment le plus intime ; c’est nier à la fois la richesse et la générosité du Roi de Kano.

Mon or n’est pas vendu que Madiou accourt ; il a su que j’ai convoqué mes créanciers, il veut savoir comment je les payerai. Il me demande si j’ai de l’or à vendre, qu’il me le payera le double des Arabes ; je refuse.

Mais je lui avais promis des médicaments deux jours avant ; il me les demande. Je lui déclare que, dans ma situation précaire, la générosité doit être bannie ; que, ces médicaments, je ne puis désormais que les lui vendre.

« Combien ? dit Madiou.

— 600000 cauries (600 francs). » C’est le montant actuel de mes dettes ; c’est un prix exorbitant ; il y a bien pour 5 francs, valeur réelle, de quinine, de salicylate de soude, etc.

« Accepté, » dit Madiou, à ma stupéfaction.

Je dois reconnaître que c’était perdre la partie en beau joueur. Le Roi ne pouvait se déjuger, puisqu’il avait dit devoir consulter le Lam- Dioulbé ; mais Madiou avait trouvé le moyen habile de me permettre le payement de mes dettes. Il règle, en effet, mes créanciers, le lendemain.

Il n’y a plus de temps à perdre ; maintenant il faut partir.

Madiou est tout miel et sucre ; il me redemande des médicaments pour le Roi ; je lui en donne, et le Roi m’envoie un chameau en me faisant dire que ce n’est pas là son présent de congé, mais seulement le commencement de ma caravane. Quelques jours après, des Touareg m’amènent, de la part de Madiou, deux chameaux à vendre. Je déclare ne pouvoir acheter que si Madiou veut avancer les fonds sur la somme qui m’est due. C’est accepté.

Puis viennent les lenteurs voulues, systématiques, que je ne m’explique pas jusqu’au jour où Madiou vient et, dans le plus grand secret, me confie que le Roi devient aveugle, qu’il me faut le soigner. Je vais faire visite au Roi une après-midi. Je pénètre dans les parties les plus reculées du palais ; seuls, quelques eunuques silencieux veillent aux portes ; un grand calme, une fraîcheur délicieuse planent dans l’atmosphère comme alanguie ; une lumière discrète, tamisée par les grands arbres, repose la vue fatiguée par la réverbération des grandes cours qui précèdent les appartements intimes. A la consultation, Madiou assiste seul avec Makoura, mon interprète, et Gadiéré, traducteur de haoussa, captif de Madiou. Le Roi devient aveugle, la chose est certaine ; un œil est complètement perdu par la cataracte, l’autre prend le même chemin. Je me retire après avoir constaté que rien n’est à tenter pour guérir le mal, car le Roi est déjà âgé ; il a de soixante- cinq à soixante-dix ans. Je compose une potion à l’iodure de potassium et la donne à Madiou en lui disant que le Roi doit en prendre par jour une cuillerée à bouche. Je pense que ce dépuratif pourra enrayer le développement du mal en améliorant l’état général.

Cela fut en effet, et un mieux notable se produisit ; mais je dus attendre plus de deux mois encore à Kano ce résultat, ne me doutant pas que les retards systématiques que l’on apportait à mon départ n’avaient d’autre but que celui de voir l’effet de ma médication. Il y avait aussi une autre cause, mais que j’ignorais alors. Nous le verrons plus loin.

Motiver le retard, d’ailleurs, était simple ; le courrier envoyé au Lam- Dioulbé n’était pas de retour, et maintenant on considérait comme ignominieux pour la bonne renommée de l’Empereur et du Roi de Kano de me laisser partir sans me payer ; puis le courrier avait été arrêté par les Goberoua dans la forêt de Goudomi. Après un nouveau temps, on se résolvait à envoyer un autre courrier, cela le 4 février ; il rapporta la réponse du Lam-Dioulbé le 15.

Mon séjour à Kano put me permettre d’étudier à loisir cette ville, qui est la capitale commerciale du Soudan central.

Kano, dont le plan est ci-après, est une très grande ville entourée d’un Birni (enceinte) de 7 à 8 mètres de hauteur. Dans sa grande largeur, Kano mesure environ 8 kilomètres de diamètre, mais toute cette immense surface de terrain n’est pas couverte de constructions ; en particulier les parties ouest et nord-ouest sont dépourvues de maisons.

A Kano, comme dans presque toutes les villes du Haoussa entourées d’une enceinte, les constructions sont en terre, de forme rectangulaire, à toiture plate. Les maisons des Arabes, des grands personnages et des riches commerçants haoussa sont à un étage.

Kano est incontestablement la métropole commerciale du Soudan central ; tous les peuples du Soudan et du Sahara s’y donnent rendez-vous. Le Touareg du Sahara y coudoie l’homme du Bornou et du Ouaday, le commerçant arabe traite affaires avec les indigènes des deux rives du Niger, de la Bénoué et du Tchad. Kano est, en outre, sur la route du pèlerinage ; tous les musulmans du Soudan central et occidental qui se rendent à La Mecque passent par cette ville.

Toutes les terres, dans un rayon de plus de 100 kilomètres autour de Kano, sont en culture, pour permettre de nourrir l’immense population fixe et flottante. J’estime la première à cinquante ou soixante mille habitants ; la deuxième, je ne puis la chiffrer, même approximativement, mais je ne crois pas être au-dessus de la vérité en fixant à deux millions le nombre des individus qui sont temporairement dans une année appelés à Kano par leurs affaires.

Le marché de Kano est journalier, et, sur l’immense place où il se tient, on trouve tous les animaux, toutes les productions, les produits de toutes les industries du Soudan et beaucoup d’articles européens. La foule qui encombre le marché, acheteurs et vendeurs, peut s’élever chaque jour à trente mille personnes.

Toutes les affaires se traitent en cauries ; l’argent cependant passerait très aisément ; il y est connu, mais il est rare, et les Arabes l’accaparent. Les transactions de quelque importance ne se font pas directement entre le vendeur et l’acheteur, il y a toujours un courtier intermédiaire qui est payé par le vendeur. Toutefois, quand la vente se fait à l’intérieur d’une maison, le propriétaire de celle-ci, qu’il soit présent ou non au marché, a droit à la commission due au courtier. Les courtiers, à l’ouverture du marché, règlent le cours suivant l’abondance ou la rareté des produits demandés ; ils sont responsables devant le chef du marché du prix des marchandises qu’ils vendent ; l’acheteur n’a pas à se préoccuper que le vendeur soit satisfait ou non : si le courtier a vendu, l’acheteur peut contraindre le vendeur à livrer.

Les cauries, difficiles à transporter (50000, soit 50 francs, forment la charge d’un bourriquot), ne représentent guère qu’une monnaie de compte ; la plupart du temps, les produits estimés à une valeur déterminée s’échangent directement les uns contre les autres.

C’est à Kano que se traitent toutes les opérations commerciales un peu importantes dans un immense rayon de territoire. Mais ce n’est pas seulement par son commerce que Kano brille d’un éclat incomparable, c’est aussi par son industrie propre, _industrie toute soudanienne_. C’est d’abord l’industrie du vêtement ; on peut dire que Kano vêt les deux tiers du Soudan et presque tout le Sahara central et oriental. Chaque année de nombreuses caravanes partent de Kano, s’en vont à Salaga, au Gandjia, au Ouorodougou même, chercher la noix de kola qu’elles échangent contre les tissus de Kano.

La teinturerie est très renommée et, en particulier, certains pagnes nommés _tourkédis_ teints à l’indigo pur, puis lustrés, font prime sur tous les marchés du Soudan et du Sahara.

Kano est encore célèbre par ses brodeurs et par son industrie de peausserie. Tous les cuirs baptisés du nom de maroquins, teints en jaune ou en rouge, sont préparés et teints à Kano, et sont, de ce point, exportés vers la Tripolitaine, la Tunisie, l’Algérie, le Maroc. Les peaux de bœuf admirablement tannées et assouplies sont indispensables à toutes les caravanes, tant de l’intérieur que du désert ; enfin, les peaux de bouc de Kano, ou outres à eaux, sont recherchées au point que jamais une caravane ne partira de Kouka, par exemple, avant d’avoir fait venir de Kano sa provision de peaux de bouc (or la distance de Kouka à Kano est de plus de 600 kilomètres).

L’importance de Kano est donc capitale, et je n’ai cité que ce qui a trait à l’_industrie indigène_. Les transactions sur la noix de kola que Kano envoie chercher à la côte occidentale sont immenses, mais difficiles à chiffrer ; cette noix est ensuite transportée de Kano jusqu’à Kouka et de là au Ouaday et à Khartoum.

Tout le monde sait aujourd’hui ce qu’est la noix de kola, qui s’est même introduite depuis quelques années dans la pharmacopée européenne. La noix de kola est produite par un arbre appelé _Sterculia cola_, il croît entre le 6° 30′ et le 11e ou 12e degré de latitude nord. On trouve les kolas sur la Gambie, dans le Niokolo, dans le pays des Timénés, aux abords de la Mellacorée, mais les plus célèbres viennent du Ouorodougou et du Gandjia. Les fruits, analogues à un marron comme grosseur moyenne, sont contenus dans une coque présentant quelque similitude extérieure avec celle de la noix ordinaire ; ils y sont réunis par trois ou quatre, à la manière des châtaignes dans leurs pelons. Le kola présente généralement sur son pourtour une raie noire, quelquefois deux, qui permet de le diviser sans le rompre.

La grosseur du kola est très variable : on en voit de la grosseur d’une châtaigne ordinaire, tel celui du Niokolo : d’autres atteignent la grosseur de la moitié du poing. La couleur générale est rouge brique foncé, mais dans certaines contrées, dans le Ouorodougou en particulier, il y a toutes les teintes intermédiaires entre le rouge et le blanc. Le kola du Ouorodougou se consomme surtout dans les bassins supérieurs du Niger et du Sénégal. Dans les pays bambaras, la noix de kola joue un grand rôle dans la vie ordinaire ou dans la vie publique ; la couleur, dans ce cas, a une grande importance : le kola blanc est toujours un signe d’amitié, d’hospitalité. Demandes de mariage, acceptation ou refus, défi, déclaration de guerre, marque de soumission, etc., se traduisent par l’envoi d’un nombre de kolas de couleur déterminée.

Je veux parler ici spécialement du kola du Gandjia, qui est, lui, uniformément rouge et qui, moins fin souvent que le kola du Ouorodougou, est cependant de préférence acheté par les caravanes de Kano, parce qu’il se conserve plus longtemps.

J’ai dit ci-dessus l’itinéraire suivi par ces nombreuses caravanes ; j’ai dit aussi les tribulations sans nombre que sont obligés de subir les malheureux traitants qui vont si loin à la recherche de ce précieux produit. Ce que je veux dire maintenant, ce sont les soucis de tous les instants, les soins méticuleux dont le commerçant est obligé d’entourer sa marchandise pour pouvoir l’amener à Kano, à Khartoum même, dans des conditions qui lui en assurent la défaite facile et rémunératrice.

C’est à Kano que se confectionnent les paniers destinés au transport des kolas. Ces paniers sont des sortes de corbeilles dont l’ossature est formée de fortes branches d’osier ; ils ont la forme d’un tronc de pyramide à base carrée ; les faces et le fond sont garnis en cuir. Chacun de ces paniers contient de trois à quatre mille kolas ; deux paniers sont la charge d’un bourriquot.