De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad
Part 20
Sokkoto et Vourno sont sous l’administration spéciale du Serky N’Kabbi.
Le Serky N’Saffara, fils du Lam-Dioulbé, surveille le Zamfara et le Daoura.
Le Oiziri a la haute main sur les provinces de Kano, Zozo et Adamaoua.
Étant données les occupations multiples du Oiziri, celui-ci délègue partie de ses pouvoirs à Bandawaky, Roi de Gandi, à la fois son gendre et frère du Lam-Dioulbé. Sa charge principale est d’aller hâter sur place la rentrée des impôts de Kano, du Maouri et de l’Adamaoua. Chaque année, Bandawaky se met en route pour faire cette tournée, qui dure sept à huit mois. Je devais plus tard le retrouver à Kano, d’où il partit pour Yola.
Bandawaky, exécutant les instructions qu’il avait reçues, me donna un guide qui devait m’accompagner à Kano et y négocier la traite dont j’ai parlé.
L’homme qu’il choisit s’appelait Boubakar ; je fus surpris d’entendre cet homme me parler anglais, fort mal à la vérité, mais de manière suffisante toutefois pour me faire comprendre les choses les plus simples. Lorsque je lui demandai des explications, il me présenta un livret signé du capitaine Lansdale, qui l’avait engagé pour le Congo belge où il avait servi deux ans et demi. Boubakar, nonobstant sa connaissance des Européens, était un piètre personnage ; il me créa mille soucis qui attiédirent fort ma générosité à le récompenser.
Le 3 novembre, au matin, nous quittons Gandi pour gagner Dampo où se détache la route directe de Kano par Kaoura.
Le premier jour, nous faisons étape à Yassakoua. En ce point, je m’aperçois que plusieurs animaux sont assez grièvement blessés pour que je ne puisse continuer à les charger. Une idée me vient alors, bien malheureusement comme on va le voir, d’utiliser le cours de la rivière. D’après la carte de Lannoy, construite sur les données rapportées de leur voyage par MM. Staundinger et Ernst Hartrat, la rivière de Gandi était portée comme venant du Sud par Kaoura, Birni N’Goga, Gora, Dampo et Yassakoua. Ayant appris qu’à Kaoura seulement je pourrais trouver des animaux, j’entrepris de faire transporter par mon canot _Berton_, jusqu’en ce point, les bagages que ne pouvaient porter mes animaux. Malgré les protestations de Boubakar, je mis ce projet à exécution.
Le 4 au matin, je mis mon canot à l’eau et y fis transporter mes cantines et divers bagages, puis, le confiant à Aldiouma, mon chef d’escorte, je lui donnai pour instruction de le conduire jusqu’à Dampo où je devais faire étape le jour même. De retour au village, pensant qu’Aldiouma serait insuffisant en cas d’accident, je lui envoyai pour l’accompagner mon meilleur engagé, Mamady-Konaté, puis, faisant charger, nous nous acheminâmes vers Dampo où nous arrivions à dix heures.
Je prends campement dans l’intérieur du village et vers deux heures, un peu étonné de ne pas voir arriver Aldiouma, j’envoie au bord de la rivière. Rien n’est en vue.
Vers quatre heures, j’envoie deux de mes hommes, avec mission de descendre la rivière ; ils reviennent à la nuit, n’ayant vu ni hommes, ni bateau.
Accompagné de Boubakar, de mon interprète et de deux hommes, je pars à mon tour à huit heures du soir par la route qui m’a amené. Celle-ci est obligée de s’écarter un peu de la rivière, à cause de marais qui se rencontrent entre Dampo et Yassakoua. Par les marais, nous allons à la rivière ; on tire des coups de fusil, je lance des fusées avec ma canne- fusil. Rien ! J’avoue qu’à ce moment la peur me tient autant pour mes hommes que pour mes cantines qui renferment mes papiers et mes chronomètres. Qu’est-il advenu ? C’est l’idée fixe qui me poursuit, pendant que nous nous acheminons vers Yassakoua. Nous nous approchons des portes qui sont fermées, nous essayons de parlementer avec le cerbère ; il s’y refuse ; nous tirons des coups de fusil qui restent sans réponse ; à plusieurs reprises, je tire des fusées. Rien ne se signale.
Il ne nous reste qu’une ressource, attendre là le jour ; mais, avant de nous coucher, je tente un dernier appel en tirant coup sur coup les six cartouches de mon revolver, puis quelques fusées. Tout à coup nous percevons un bruit faible, mais qui a la résonance d’une arme à feu, à 5 ou 600 mètres à peine du côté de la rivière. Nous nous précipitons aussitôt dans la direction, en tirant de nouveaux coups de fusil auxquels on répond de la même direction. Enfin nous arrivons et je trouve Mamady-Konaté gardant sur la berge les bagages qu’il a sortis du bateau.
Mon premier mot est, en arrivant auprès de lui :
« Et Aldiouma ? »
Mamady hésite, puis en détournant la tête répond :
« Il a déserté.
— Aldiouma a déserté, dis-je en proie à la plus grande surprise. Pourquoi ? »
Et Mamady de persister à répondre :
« Aldiouma y a parti. »
S’il était une désertion à laquelle je pouvais m’attendre, certes, ce n’était pas celle de cet homme auquel j’avais toujours accordé une absolue confiance et qui m’avait donné de nombreuses preuves d’attachement. J’appris alors qu’Aldiouma avait trouvé à Gandi un homme originaire comme lui du Toro, qui lui avait laissé entendre qu’il serait bien mieux au repos à Gandi que d’aller courir les aventures à la suite d’un infidèle. Aldiouma s’était laissé ébranler et le hasard avait voulu que je lui fournisse le lendemain une occasion propice. Certainement, si je ne l’avais pas laissé seul, il ne fût pas parti.
Il fallait cependant sortir de situation. Boubakar y pourvut. Au passage il avait vu, campés sous les murs de Tombo, des Asbenaoua (dénomination sous laquelle les Haoussa désignent les Touareg noirs de l’Asben (Aïr) et de l’Aden), il fut les trouver et leur proposa de leur louer leurs bourriquots. Quand il fallut convenir du prix, ce fut chose malaisée ; ils émirent des prétentions léonines auxquelles je dus souscrire en partie.
A sept heures du matin, nous arrivons à Dampo.
On vide les cantines, tout a été mouillé, et les quelques clichés impressionnés qui me restent ont bien chance d’être perdus. C’est ce qui arriva.
J’eus à cet égard une malechance absolue. Je n’ai pas rapporté de mon voyage une seule photographie. J’avais, de Sikasso, expédié un certain nombre de clichés en boîtes bien fermées et j’avais eu soin de noter dans la lettre d’envoi que les clichés expédiés étaient impressionnés seulement et non développés ; j’indiquais en outre la personne à laquelle il fallait les remettre à Paris pour les développer. La division du travail a voulu qu’en arrivant à Paris la lettre fût remise à un bureau, pendant que les clichés allaient à un autre ; on ouvrit des deux côtés : mais il n’est pas besoin de dire que les épreuves furent si mal impressionnées de ce procédé qu’elles n’en revinrent pas.
J’ai dit au chapitre précédent que mon appareil me fut dérobé à Tambokiré ; c’étaient les épreuves que j’avais prises de Sikasso à Tambokiré qui furent perdues à Yassakoua.
Je pris juste le temps à Dampo de me convaincre que la rivière venait du Sud, de Bakoura, ainsi que je l’ai dit au chapitre précédent. Craignant le mauvais effet de la désertion de la veille, je fis rapidement détruire quelque matériel pour alléger mon convoi ; je fis charger mon cheval et à deux heures et demie nous partions de Dampo pour Yankaïoua où nous campions le soir.
De ce point, en cinq jours nous gagnons Kaoura, en passant par Rini, Gora, Diambako, Magami N’Didi et Birni N’Goga.
A Birni N’Goga, nous avons traversé la rivière de Kaoura et, remontant sa rive droite, nous avons rencontré sous les murs de Kaoura un affluent venant du Sud-Est. Kaoura est bien sur la rive droite, à l’inverse de ce que portent les cartes sur les indications du voyage de M. Staundinger.
Je profite de la présence à Kaoura d’une caravane qui se rend à Kano, pour acheter, toujours contre du papier remboursable à Kano, les animaux qui me sont nécessaires. Nous nous y arrêtons deux jours, pendant lesquels je suis en proie à une rechute du mal qui m’avait déjà terrassé à Zebba.
Kaoura est une assez grande ville, munie d’une enceinte (Birni) ; elle est la capitale de la province de Zamfara. Le Lam-Dioulbé Oumar y est mort l’année précédente et s’y trouve enterré.
A Kaoura, les caravanes se dirigeant sur Kano s’attendent de manière à se trouver en nombre pour franchir la forêt de Goundoumi, qui s’étend de Modomawa à Yanmaïtoumati, pendant la traversée de laquelle elles se trouvent en butte aux pillages des cavaliers du Gober et du Marodi. La situation ne s’est pas modifiée depuis le temps de Barth, on le voit.
Le 14 novembre, au matin, nous partons de Kaoura pour faire étape à Modomawa.
Le 15, au matin, la caravane entière se met en route ; nous tenons la queue. Arrivée à l’entrée de la forêt, elle s’arrête ; les femmes et les porteurs posent leurs charges et les marabouts de la caravane se portent sur le chemin pour s’y mettre en prière. Ces prières sont accompagnées de mômeries et d’exorcismes, de signes cabalistiques tracés sur le sable. Les marabouts et le Madougou, la tête couverte, restent un temps très long à ces exercices ; pendant ce temps, mes animaux se déchargent avec entrain. Un conflit de plusieurs membres de la caravane avec mes hommes m’irrite ; ils veulent contraindre ceux-ci à enlever leurs sandales et, comme ils ne se comprennent pas mutuellement, les Haoussa tentent d’employer la violence. Nous ne sommes pas longs à les éloigner ; mais, pour éviter une rixe probable, je fais mettre ma troupe en route, et, poussant en avant, je m’engage sur le chemin, au milieu des marabouts effarés de cette profanation.
J’appris qu’ils en furent quittes pour recommencer ; le rituel veut que, les prières étant terminées, les femmes passent les premières, puis les porteurs, tout le monde déchaussé ; les cavaliers doivent aussi mettre pied à terre. Comme les Haoussa ne sont rien moins qu’intolérants, la réconciliation fut bientôt faite.
La marche fut pénible ; toutefois, ayant trouvé de l’eau vers trois heures et demie, je m’arrêtai malgré les protestations du Madougou ; la caravane alla camper une heure plus loin. Nous avons, au cours de la marche, passé auprès des ruines de Kiaoua, ancienne capitale du Zamfara.
Le lendemain, on part à quatre heures et demie ; à huit heures, nous traversons le Goulbi N’Dourou qui n’est autre que le Goulbi N’Rima, lequel se réunit à Tozei à la rivière de Kaoura. Ce n’est qu’à deux heures quarante-cinq que nous arrivons au petit village de Dourou. La nuit, il fait un froid excessivement vif.
Le 16, on est en route à six heures et demie ; nous parcourons ce jour- là une superbe forêt, véritable forêt vierge, la première que j’aie vue au cours de mon voyage. A trois heures et demie, nous sommes enfin à Yanmaïtoumati ; les animaux sont très fatigués de ces trois jours à toute vitesse ; quant aux Goberoua, il n’y en a pas eu trace. Cependant les attaques ne sont pas de pures légendes, car une caravane qui nous suivit à cinq ou six jours fut assaillie, et, pendant mon séjour à Kano, trois cavaliers envoyés en courrier au Liam-Doulbé, pour mes affaires, furent enlevés.
Yanmaïtoumati, comme aussi Gardio, le village qui suit, est entouré d’un large fossé de plus de 10 kilomètres de développement ; il enceint le village et ses champs pour mettre les habitants à l’abri des entreprises du Gober et du Marodi, qui se servent surtout de cavaliers pour leurs razzias.
Ce sont ces fossés que Barth a signalés comme des canaux, dans les villages de la même région qu’il a traversés un peu au nord de la route suivie par moi-même.
Les étapes suivantes qui se parcourent sans incident notable, mais à petites journées, sont : Gardio, Moussaoua, Kourkoudian.
A la sortie de ce village, le 20 novembre, nous passons par un col peu élevé par rapport au village, mais dont la cote est 665. Ce col est situé sur une arête rocheuse qui est la ligne de partage des eaux entre le bassin du Niger et celui du Tchad. Kourkoudian, à la cote 650 mètres, est le point le plus élevé de la route entre Say et Koukaoua. Ce jour-là nous campons à N’Goya. Le lendemain, laissant à notre droite le grand village de Tchanono, entouré d’un Birni, nous venons camper à Yangada.
Le 22 novembre, nous partons de Yangada. Je constate que plus nous approchons de Kano, plus mon guide met ses soins à être désagréable. Il a toutes les exigences et joue au tyranneau ; il s’imagine que seul il peut me ménager une bonne réception du Roi, et à l’avance, en bon Haoussa d’ailleurs, il a supputé le revenant bon que ses services pourraient lui rapporter. Mais ses façons de protecteur ne sont pas sans lui créer avec moi des conflits dans lesquels il est furieux de n’avoir pas le dessus. A Magami N’Didi, son village, par lequel il m’a contraint à passer, alors que la route véritable est au Nord, puis à Moussaoua où il m’a contraint à m’arrêter, nous avons eu de sérieuses prises de langue qui se sont liquidées pour lui par des humiliations. Les motifs futiles en apparence n’ont pas pour cause unique l’aigreur de son caractère orgueilleux ; ce qu’il comptait, c’était m’exploiter sous toutes formes, en m’imprimant la conviction que je ne pourrais entrer dans Kano si tel n’était son bon plaisir, et plus la distance se rapprochait, plus croissaient ses exigences inassouvies.
Le jour du départ de Yangada, il se montra d’une humeur de dogue ; sur la route, il prit de propos délibéré une avance sur le convoi, destinée à me forcer quand même à faire une étape beaucoup trop longue, parce qu’il voulait arriver le jour même aux portes de la ville, alors que l’état de fatigue de mes animaux me défendait de le faire. Je finis par le joindre très au loin sur la route, et là son insolence fut telle que je lui signifiai son congé. Il le prit de très haut, en affectant de rire de mes menaces, et sa verve moqueuse ne connut plus de limites quand il me vit les mettre à exécution. J’arrêtai en effet le convoi sur place dès qu’il m’eut rejoint, et le laissai, lui, continuer sa route.
Aussitôt qu’on a mis bas les charges, je fais rapidement déjeuner Makoura, lui donne des vivres pour le lendemain, et, lui remettant en main le traité de Sokkoto, je l’expédie avec mon cheval à Kano, pour demander au Roi l’hospitalité.
Boubakar, furieux de ma résolution, attend Makoura sur la route et lui déclare qu’il l’empêchera d’entrer dans Kano.
Le lendemain, 23 novembre, je me remets en marche avec le convoi, de manière à me rapprocher de Kano, pour attendre le retour de mon interprète. Nous prenons campement vers dix heures au bord de la route, sous un superbe ficus où se tient en permanence un petit marché. Cet endroit s’appelle Rini-Asbenaoua, parce qu’il sert régulièrement de point de ralliement aux gens d’Asben quand ils entrent dans Kano ou en sortent. Birni N’Kano est devant nous à 600 mètres dans l’Est.
J’avais compté trouver mon interprète au plus loin en ce point ; je campe un peu inquiet, redoutant les mauvaises menaces de Boubakar.
Mes inquiétudes toutefois se calment, quand j’apprends par des passants que Makoura est entré en ville, mais qu’il ne pourra être de retour que le lendemain, parce que dans la matinée il a dû aller à l’audience du Roi, lequel ne se trouve pas en ville, mais bien à un village de plaisance appelé Fanisao, situé à quelques kilomètres dans le Nord-Est.
Enfin, vers quatre heures et demie, Makoura arrive radieux ; l’ordre du Roi est d’entrer dans Kano le soir même. Pendant que j’envoie chercher les animaux et qu’on les charge, je me fais raconter les incidents du jour et de la veille.
La veille, Boubakar et Makoura ont fait la route ensemble, l’un suivant l’autre ; mais, comme ils arrivaient dans l’après-midi devant les portes du Birni, Boubakar s’est arrêté dans une case voisine de l’enceinte, de manière à n’entrer que le lendemain. Makoura a voulu continuer, mais s’est vu barrer la route par le Serky N’Kofer (maître de la porte) qui, prévenu par un homme que Boubakar avait envoyé au-devant, lui a déclaré que les hommes du blanc n’entreraient point sans le guide du Lam- Dioulbé. Force fut à Makoura de faire comme Boubakar, de s’arrêter. Le lendemain, ils entrèrent de concert dans Kano et se rendirent auprès de Madiou, intendant général du Roi et son factotum. Malgré les plaintes de Boubakar, dont la rage fit explosion, il suffit à Makoura de montrer la lettre portant le cachet du Lam-Dioulbé, pour qu’aussitôt Madiou se prosternât très humblement et donnât l’ordre de les conduire tous deux immédiatement à Fanisao, auprès du Roi. Boubakar ne s’attendait pas à ce coup de théâtre ; il ignorait que j’eusse une lettre du Lam-Dioulbé ; sa morgue tombant aussitôt, il partit avec Makoura, en lui demandant de ne rien dire au Roi.
A l’audience, Boubakar fut appelé à parler le premier, pour rendre compte de sa mission ; il ne put le faire sans élever quelques récriminations. Le Roi dit alors à Makoura son étonnement que je ne me fusse pas entendu avec Boubakar ; mais, quand, l’instant d’après, ayant pris la lettre, il vit le cachet du Lam-Dioulbé, alors toute l’assemblée de se prosterner, pendant que le Cadi recevait la lettre des mains du Roi. Celui-ci, l’ayant lue à haute voix, arriva au passage où le Lam- Dioulbé me recommandait au Roi de Kano dans les termes les plus emphatiques pour l’amour-propre de ce dernier, avec force formules d’honneur et d’affection. A ce moment, me dit Makoura, le Roi et l’assemblée furent pris d’un vertige véritable, et, au milieu d’une explosion d’enthousiasme, le Roi, rendant à Makoura la lettre, lui donna l’ordre d’aller me chercher sur-le-champ, qu’il était honteux que Mon Importance pût se morfondre dans l’attente, qu’il voulait que le soir même, à quelque heure que ce fût, j’entrasse dans Kano.
A cinq heures quarante-cinq, nous passons la porte du Birni, mais ce n’est qu’à six heures et demie que nous arrivons au cantonnement que nous prenons péniblement aux lanternes.
Je me couche, harassé de corps et d’esprit, mais je puis m’endormir bercé par cette douce pensée qu’une seule grande étape me sépare encore du but : le Tchad.
CHAPITRE X
=Séjour à Kano=
La visite au Roi à Fanisao. — Madiou, intendant du Roi. — Je suis harcelé par mes créanciers. — Nouvelle audience du Roi. — Le palais de Kano. — Je suis obligé de vendre de l’or, mais je me venge sur Madiou. — Je soigne le Roi. — Mon départ est différé sous divers prétextes.
Kano métropole commerciale du Soudan. — Sa population, son marché. — Industrie de Kano. — Son commerce. — Monographie du kola. — La captivité au Soudan. — Transformation économique que peut seule amener sa disparition. — L’aïri ou caravane au sel. — Le mouvement commercial de Kano avec la Tripolitaine par le Sahara.
Divers incidents de mon séjour à Kano. — Les agents de la Royal Niger Company. — Madiou, en quête de médicaments, me donne des détails précis sur l’expulsion du Bornou, d’Européens venus l’année précédente à Kouka. — Quels sont ces Européens ? — Je puis enfin me rendre compte des vrais motifs qui retardent mon départ. — Le Roi de Kano n’aurait pas voulu me laisser prendre la route du Bornou. — Je finis par obtenir guide et lettre pour le Ghaladima du Bornou.
J’expédie, par Tripoli, un courrier en France. — Je fais la charité.
Je vais parler de mon séjour à Kano, qui se prolongea malgré moi au delà de mes prévisions. J’avais bien compté que le règlement de mes affaires demanderait quelque temps, mais je n’aurais jamais cru être, pour cette cause, retenu pendant trois mois et demi.
Ma première audience du Roi eut lieu le lendemain, j’en extrais le récit de mon journal.
« 24 novembre. — De bonne heure, Madiou me fait prévenir de me tenir prêt à partir pour aller voir le Roi à Fanisao. A six heures et demie, je suis chez Madiou, avec lequel je m’entretiens un instant ; il me désigne alors l’homme qui va me conduire au Roi.
« Nous partons ; je suis étonné de la propreté des rues et plus encore de voir de nombreux bourriquots chargés d’un double couffin plein d’ordures. Je me renseigne et j’apprends que ce sont des individus qui achètent ces immondices pour les porter dans leurs lougans[23]. Nous traversons le marché, désert à ce moment, mais fort propre, quoique bien des toits de cases soient ruinés. Je remarque de nombreux ruisselets et nombre de mares, mais toujours bien dégagés, pas d’immondices. Après le marché, nous dirigeant vers la porte nord, nous traversons le quartier arabe ou des Tourankés, nom donné aux agents des maisons arabes de Ghadamès en résidence à Kano.
« Toutes les maisons sont fort belles et propres, à deux étages pour la plupart ; elles ont un aspect confortable. Beaucoup sont fermées par des portes lamées de fer ; d’autres, ouvertes, laissent voir des vestibules bien bétonnés, souvent couverts de tapis, sur lesquels sommeillent des Arabes douillettement enveloppés de couvertures.
« Nous poursuivons et sortons enfin du Birni après avoir traversé une sorte de terrain de vaine pâture. Nous prenons la route de Damagharam. Une heure vingt après, nous entrons dans Fanisao. Partout, le long du chemin et dans la ville, un grand va-et-vient de cavaliers.
« On me conduit dans une maison où l’on remise nos chevaux, puis nous nous acheminons vers le palais auquel on accède par une large avenue bordée de belles maisons en terre, très bien entretenues. L’entrée en est monumentale. Après avoir franchi le vestibule d’entrée, à l’ombre sous un auvent on me dit d’attendre. Nos gens pénètrent à l’intérieur.
« Deux longues heures durant, je vois défiler devant moi une quantité innombrable de gros turbans, puis les fils du Roi, conduits comme un pensionnat. Enfin je m’impatiente et déclare mon intention formelle de partir sur l’instant ; on ne m’a pas laissé emporter mon pliant et je me morfonds debout au milieu des griots.
« Cette menace m’ouvre enfin la porte. Après avoir traversé une très grande cour remplie de gens en attente, j’entre dans une vaste salle où foule de gros turbans sont debout et, d’une voix grave, lancent à tout instant : Seun ! Seun ! entrecoupant de temps à autre d’une exclamation différente, bientôt suivie de nouveaux Seun ! Seun ! Disons tout de suite que le Roi, dans une alcôve voisine, est en train de revêtir, pour me faire honneur, un superbe pantalon, un superbe boubou, un superbe turban ; c’est ce que témoignent les courtisans en disant : « Le roi met un beau pantalon. Superbe ! superbe !... Le Roi met un beau boubou. Superbe ! superbe ! »
« Après ce petit lever, tout le monde s’accroupit, on me dit d’avancer. Je ne sais toujours où je suis, et, gravement, je salue un individu face auquel on m’a fait asseoir et qui, non moins gravement, ne me répond pas. Je prononce la formule de salut, que Makoura traduit en peul et Boubakar en haoussa ; alors, à mon étonnement, une puissante voix, mais venant de gauche, me rend mon salut ; je tourne la tête et j’aperçois très vaguement le Roi assis sur un banc d’argile élevé dans une alcôve sombre.
« Après les compliments d’usage, le Roi déclare qu’il me sera envoyé un beau mouton et cent cinquante kolas. Il rentrera, me dit-il, dans cinq jours à Kano, après avoir expédié au Lam-Dioulbé son fils, le Ghaladima, avec la colonne dont le Lam Dioulbé a tant besoin ; il n’a pas reçu encore l’homme du Lam-Dioulbé, mais il fait partir sa colonne, cependant.
« Je prends congé : je retourne à la case où nous sommes descendus ; là je dois attendre pour voir le Ghaladima. On vient enfin me chercher.
« J’entre tout de suite. Le Ghaladima est un homme de trente-cinq à quarante ans, sans rien de bien remarquable, c’est le fils aîné du Roi et son successeur désigné.
« Le Roi a bien un frère, mais ce frère a été destitué par le Lam- Dioulbé Oumar.
« Nous rentrons enfin à Kano ; il est deux heures trente quand je suis de retour au cantonnement. »