De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad

Part 19

Chapter 193,896 wordsPublic domain

Au moral, le Peul se différencie encore plus de ses congénères noirs : il a l’esprit subtil, fin, délié ; il saisit toutes les nuances, il est apte à toutes les besognes. Très policé, il séduit par l’urbanité de ses manières, de son langage, qui n’a d’inflexions rudes que ce qu’il faut pour rendre l’énergie de la pensée. Il a grand souci de l’hospitalité et l’exerce largement, mais il vaut mieux être son hôte que son ennemi, car il n’est pas dans ce cas de ruses et de pièges insidieux qu’il n’emploie pour vous perdre. Il est en outre d’une ténacité dans ses desseins, d’une endurance aux fatigues, d’une sobriété dans sa nourriture vraiment admirables. L’instinct de domination apparaît dans ses moindres actes ; mais il sait aussi se plier aux nécessités, se faire humble et rampant pour arriver à ses fins. Pasteur, il n’aime que le bétail dont il vit ; les produits de ses troupeaux lui permettent de s’assurer par l’échange les céréales qui lui manquent, les étoffes qu’il ne tisse pas ; mais, pour acquérir le bétail convoité, il n’est pas de sacrifice qu’il ne fasse à son humeur ou à ses goûts. Vagabond par nature, il est partout, il n’est nulle part ; le sol ne l’attache pas, il ne le cultive pas.

Ce qui frappe dans cette race singulière, c’est l’identité de l’individu, quel que soit le degré de l’échelle sociale où vous le preniez : perdu dans la brousse ou assis sur le trône d’un grand empire, c’est le même homme. Musulman, il l’est parce qu’il a été le propagateur de l’islamisme en Afrique, mais son fanatisme n’a rien d’intolérant. Les Peuls sont souvent des voisins gênants et de voisinage désagréable pour les chefs de pays où ils établissent leurs campements, car ils sont grands pillards, de bœufs surtout, mais ils arrivent toujours à s’imposer et à se faire respecter, quel que soit leur nombre. Ils couvrent le Soudan d’un réseau de campements à mailles larges ici, serrées ailleurs ; mais il est inouï de voir combien ils sont renseignés sur toutes choses, principalement sur les questions politiques. Ils vivent entre eux, sans se mélanger aux noirs ; ils ont des coutumes très patriarcales, — leur organisation est celle de la tribu. Leur vie de famille est pure et chaste : souvent ils n’ont qu’une femme, jamais ils n’en prennent plus de trois. Ils prennent grand souci de leurs alliances pour conserver la race.

Les femmes sont très belles, mais aussi très coquettes ; elles ont d’étranges qualités de séduction ; toutes les passions se lisent dans leurs grands yeux profonds, mais aussi elles sont moqueuses, souvent acariâtres. Les enfants sont pliés de bonne heure à une obéissance absolue.

Le noir, parlant du Peul, dit : « Cherche parmi eux, tu ne trouveras jamais un imbécile ; » de la femme peule, il dit : « Laisse entrer une Peule comme captive dans ta maison, elle en sera demain maîtresse. »

Le Peul a du mépris pour le noir, il le juge comme un être inférieur ; qu’il soit petit ou grand, c’est pour lui un aabé (barbare, étranger). Il n’hésite jamais à venir au-devant de l’Européen ; d’ailleurs une de leurs légendes est qu’eux-mêmes sont blancs.

La race que je viens de dépeindre est la race peule pure, la race des pasteurs. Nous étudierons ci-après les croisements de cette race mère.

Mais une question doit être élucidée, si possible, avant d’aller plus loin. D’où vient ce peuple, qui n’est certainement pas originaire des régions africaines où il est aujourd’hui fixé ? La question est très controversée et les ethnographes ne sont pas d’accord. Le général Faidherbe lui-même, dans sa préface sur les idiomes de la Sénégambie, se déclare impuissant à trancher cette question. Il penche toutefois à leur reconnaître une origine asiatique, « parce que seuls, dit-il, ils possèdent dans leurs troupeaux le bœuf à bosse et le mouton à nez busqué, originaires du plateau central de l’Asie ».

Quand, à eux-mêmes, on pose cette question, ils répondent par des légendes confuses ; cependant ils reconnaissent que le berceau de leur race ou du moins la région d’où elle a rayonné est le Fouladougou, pays situé au nord-est de Kita. Ce que l’on sait historiquement toutefois, c’est que les Foulbés possédaient vers le quatorzième siècle un grand empire, dont la capitale était Melle. Ils ont vraisemblablement rayonné de cette région vers les voisines, moins par la puissance des armes peut-être que grâce à leurs habitudes nomades. Ainsi ils ont atteint les pays Djoloffo en Sénégambie, le Fouta-Djallon aux sources du Sénégal, le Macina et le Haoussa vers l’Est. Que ce soit par la conquête ou par leurs migrations, ils ont fortement imprimé leurs passages dans ces diverses régions, et nombre d’entre eux se sont fixés à demeure dans ces pays et s’y sont mélangés à la population autochtone, tout en conservant toujours et partout la suprématie, ce qui tendrait à établir qu’ils ont dû s’imposer par la force des armes. La plus importante des races métisses issues du croisement des Foulbés et des populations noires est la race toucouleur, dont le berceau a été le Toro (Fouta sénégalais). C’est une race guerrière et fanatique qui possède les défauts du Peul et du Ouoloff, sans avoir leurs qualités, la forfanterie du Ouoloff, sans en avoir la bravoure unie à la finesse souvent fourbe du Peul. Le Toucouleur a chassé les Peuls du Fouta sénégalais et c’est avec les Toucouleurs que le prophète El-Hadj-Oumar, Toucouleur lui-même, a fait la conquête de l’empire de Ségou. Les Toucouleurs sont appelés Torodo ; ils sont considérés par les Foulbés comme la caste noble entre toutes ; la vérité, c’est qu’ils possèdent des qualités essentiellement dominatrices, que le timide pasteur s’est habitué à respecter. Les Torodo sont encore répandus dans l’est du Macina, dans le Yagha et le Torodi. Les Foulbés sont partout dans la Sénégambie, dans la boucle du Niger ; ils vivent au sud du Macina, entre San et Lanfiéra ; ils sont dans le Liptako, dans le pays de Say, dans le Dafina, dans le nord du Moussi. Du Macina et du Dafina, peu à peu ils descendent vers le Sud, en s’immisçant au milieu des populations bobos. Lors de mon voyage j’en trouvai jusqu’auprès de Boussoura ; or il y avait quelques années seulement que, sortant du Dafina, ils avaient passé la Volta et déjà ils avaient pris une très grande influence sur ces natures simples et timides que sont les Bobos. Les Foulbés tiennent le Haoussa sous leurs lois. L’Empereur de Sokkoto, le Roi de Gando et tous leurs grands vassaux sont d’origine peule.

La dynastie de l’empire haoussa, d’origine torobé, remonte au commencement du siècle seulement. Vers 1802, un marabout peul vénéré habitait le Koni (pays à hauteur de Vourno sur la rive droite du Gaulbi N’Rima) ; il leva l’étendard de la révolte contre le Roi haoussa du Gober et appela ses frères à la guerre sainte contre les infidèles Goberoua. Il s’appelait Othman, fils de Fodia. Ses débuts furent malheureux ; mais, soutenu par son frère Abd-Allah et surtout par son fils Mohammed-Bello, non seulement il soumit le Gober, mais encore tous les pays de nationalité haoussa : Kabbi, Zamfara, Kano, Zozo, Baoutchi et Gando. Il fit même plus, il pénétra en 1808 jusque dans le Bornou et chassa le Sultan de sa capitale, Kars-Eggomo. Cette capitale qui, sous le Cheik Lamino, a été remplacée par Kouka, était située non loin des rives du Komadougou-Yobé, à l’est de Borsari.

A sa mort, vers 1817, il divisa son empire en deux parties[20].

A son fils Mohammed-Bello échurent avec le titre de Lamido-Dioulbé ou Lam-Dioulbé (terme peul) ou de Serky-Mouselmin (terme haoussa), signifiant tous deux Commandeur des Croyants, le Kabbi où il établit à Sokkoto sa capitale, le Koni, le Zamfara, le Katzéna, le Kano, le Gober, le Marodi, le Kazaourei, le Messaou, le Hadeïdjia, le Baoutchi, le Goudjba et le Zozo.

A son frère Abd-Allah fut attribué avec le titre de Serky N’Gando tout le pays de Gando entre Niger et Bénoué.

Les Empereurs de Sokkoto, successeurs d’Othman dan Fodia, sont dans l’ordre chronologique :

Mohammed-Bello (1817 à 1832). C’est sous le règne de ce prince qu’eurent lieu à Sokkoto les voyages de Clapperton ; Atikou, fils d’Othman (1832-1837) ; Aliou, fils de Mohammed-Bello (1837-1855). Sous son règne eut lieu le voyage du célèbre explorateur allemand Barth, partant de Kouka pour aller à Tombouctou par Sokkoto et Gando, et revenant à Kouka par ces mêmes points ;

Hamadou, fils d’Atikou (1855 à 1862) ; Aliou-Karami, fils de Mohammed- Bello (1862-1863) ; Aboubakar, fils également de Mohammed-Bello (1863-1868) ; Amadou-Rafai, fils de Cheik-Ousman, fils de Bello (1868-1873) ; Madiou-boun-Diabolou, fils de Bello (1874-1879) ; Oumar, fils de Mohammed-Bello (1879-1891) ; Abdherraman, fils d’Aboubakar, monté sur le trône en 1891, actuellement régnant.

On se rend compte par cette liste que l’ordre de succession tel que le prescrit la loi musulmane a été sévèrement maintenu. Cheik-Oumar, fils de Mohammed-Bello, étant mort avant d’accéder au trône, a été remplacé par son fils devenu héritier de ses droits, puis l’ordre normal a été repris parmi les fils de Mohammed-Bello, et après la mort du dernier le trône est échu à Abdherraman, parce que les lignées d’Atikou, d’Aliou et d’Aliou-Karami étaient épuisées.

Le Sultan Abdherraman était monté sur le trône au mois de mars 1891 dans des conditions particulièrement défavorables. L’audace sans cesse croissante du roi d’Argoungou (de nationalité haoussa, il ne faut pas l’oublier), qui s’était affirmée l’année précédente par le pillage de tous les villages des deux rives du Mayo-Kabbi jusqu’à Louakoby aux portes de Sokkoto, et plus récemment par la prise de Gandé, n’avait pas été châtiée et faisait courir de grands périls à la couronne.

J’extrais de mon journal les lignes suivantes, qui résument la situation politique au moment de mon arrivée à Sokkoto :

« 19 octobre, jour où j’ai eu ma première audience du Lam-Dioulbé.

« Le roi, âgé de cinquante-cinq ans environ, est jeune au pouvoir ; il n’a pas eu le temps de s’affirmer ; il a gardé Sokkoto comme capitale de nom, mais il réside à Vourno. Il est arrivé la veille de mon entrée, pour réunir soi-disant une formidable colonne : on en parle beaucoup dans la province intéressée et l’on semble y croire ; ici on en parle peu et l’on y croit, je pense, encore moins.

« Comme sur l’autre rive, la domination peule est ici très chancelante. D’abord, les vainqueurs se sont alliés beaucoup avec la population haoussa et il est à peu près impossible de retrouver trace pure de l’élément conquérant ; de plus, une longue période d’inertie et une relative prospérité commerciale ont émoussé et le fanatisme religieux et l’humeur guerrière. En outre, aux premiers temps de la dynastie, mais surtout depuis Aliou, on a pris la coutume de se désintéresser aussi bien des attaques du Gober que de celles du Kabbi, tant qu’elles ne touchaient point l’élément conquérant, analogie complète avec ce que j’ai vu dans le Yagha. A la suite d’un pillage de bœufs au détriment de Goungoungou fait par les gens du Torodi, le Roi du Yagha et les Torodo de Zebba répondaient d’une façon méprisante : « A quoi bon s’en inquiéter ? Ce ne sont que des Tarkas[21] (Peuls non Torodo). Oh, si l’on s’attaquait au Lamorde[22], nous nous lèverions. » Ici on a fait de même depuis longtemps, on s’est désintéressé des pillages et attaques du Roi d’Argoungou, parce que Sokkoto n’avait, semblait-il, rien à en redouter ; mais les actes d’audace de l’an dernier, puis la razzia récente de Gandé ont enfin réveillé les maîtres. Ils ont compris que les populations se désaffectionnaient d’eux, de jour en jour, davantage, parce qu’ils ne remplissaient point leur devoir et ils craignent aujourd’hui très sérieusement que les Haoussa du Kabbi indépendant ne se substituent à eux. Ils sentent un réveil du sentiment national maté autrefois par la conquête, mais qui, depuis, s’est relevé en même temps que s’affaiblissaient et le prestige et la vitalité du vainqueur.

« D’où réaction ; le Roi a juré de détruire Argoungou, mais ce qu’il sent lui, à la frontière, on le méconnaît dans les provinces, et la colonne en formation est à l’état de mythe. Fait caractéristique, la langue peule est bannie aussi bien des relations officielles que des relations journalières. Le Peul qui me sert d’interprète est rabroué par le moindre Haoussa sans qu’il ose regimber, tout comme dans le Maouri ou le Kabbi. On veut faire, on le sent, du nationalisme haoussa, mais je crains bien qu’il ne soit trop tard, et le Roi, malgré ses promenades militaires de chaque jour autour du tata, ne paraît pas être à la taille du rôle qu’il devrait jouer pour conjurer la ruine, prochaine suivant moi, de son empire. »

Nous avons vu dans le chapitre précédent comment, grâce à son énergie persévérante, le Lam-Dioulbé Abdherraman, donnant démenti aux pronostics ci-dessus, put conjurer le péril qui menaçait l’empire, comment il s’empara d’Argoungou vers mars 1891 et fit rentrer sous ses lois le Kabbi, le Maouri et le Djerma.

L’hospitalité qui me fut offerte à Sokkoto était généreuse et large. Chaque jour, deux fois, une nourriture très abondante était apportée de la part du Oiziri, mon hôte. Vers midi, c’était le dégué ; le soir, du touho à la viande.

Malgré le grand désir de donner quelque repos à mon personnel surmené, je sentais que le séjour de Sokkoto pouvait avoir des inconvénients. Mes hommes, quoique Bambaras pour la plupart, parlaient le peul. Ils avaient été très travaillés dans les pays foulbés de la rive gauche par le désir de ne pas aller plus loin ; à Ouro-Guéladjio, je vis le moment où la défection de Baba amenait une désertion en masse. Les fatigues et les périls de la dernière partie de la route, le séjour à Argoungou, fait d’insomnie et d’abstinence, avaient achevé d’user leur résistance, et je sentais que la tentation était forte pour eux de renoncer. Deux sentiments les tenaient encore ; le premier était tout de loyauté : ils considéraient comme honteux de rompre sans cause l’engagement qui les liait à ma fortune ; ils savaient qu’ils se fermaient à jamais le retour au Soudan ou dans leur village ; le second, plus intéressé, était la certitude qu’ils n’obtiendraient de moi un centime de la solde qu’ils avaient acquise.

Quoi qu’il en soit, il eût été inhabile de ma part de ne pas compter avec le caractère très volage du noir et je pris immédiatement mes mesures pour organiser le départ.

Pour cela, il me fallait tout d’abord acheter des animaux. Je me heurtai dès le début à une difficulté insurmontable. Sokkoto n’est pas une ville de commerce ; on n’y vit que du Roi et des grands. Dès qu’une affaire de quelque importance est à traiter, on va à Kano.

Tout ce que mon dioula (traitant) put faire, en onze jours, fut de réunir 33000 cauries en vendant à vil prix de l’argent et de la soie.

Un événement que je n’avais pu prévoir vint me tirer de cette mauvaise situation, mais au prix d’un sacrifice qui me fut des plus pénibles.

Le Lam-Dioulbé, je l’ai dit, avait été enchanté de son cadeau. Le lendemain, il me fit demander de m’acheter des étoffes semblables à celles que je lui avais données. Je répondis en posséder encore, mais que je ne voulais pas les vendre ; que je n’étais pas un commerçant, que je faisais bien débiter de la pacotille, mais dans l’unique but de faire vivre mon monde. J’ajoutai toutefois que j’avais coutume, quand un Roi me faisait semblable demande, de lui donner ce qu’il désirait et qu’en échange je recevais ce qui pouvait m’être utile pour la route. Pour le présent, ce qui m’était indispensable était d’avoir des animaux, des chameaux de préférence, et des vêtements pour habiller mes hommes.

Ceci posé, j’envoyai au Lam-Dioulbé un stock de très belles étoffes qui pouvaient lui plaire, ce qui arriva ; mais, en me les renvoyant, il me faisait dire que je n’avais qu’à fixer le montant, qu’il prendrait volontiers tout ce que je lui avais fait montrer, sans en discuter le prix ; que, quant au payement, il était au regret de ne pouvoir me régler immédiatement, qu’il me donnerait une traite sur Adamaoua ; qu’à Yola un homme de confiance qui m’accompagnerait vendrait des esclaves et me verserait le montant de ma dette.

Désespéré de la tournure que prenait cette affaire de si peu d’importance cependant, je ne fais qu’un bond chez le Oiziri. Je lui explique d’abord que je n’ai envoyé des marchandises que pour permettre au Lam-Dioulbé de choisir celles qu’il pouvait désirer, que je ne puis me dessaisir de tout, il doit le comprendre, étant donnée la route qui me reste à faire ; que d’autre part, le payement qui m’est proposé ne peut me convenir, car il m’éloigne de la route que le Lam-Dioulbé m’a permis de prendre, soit celle de Vourno, Katzéna et Zinder. Si j’ai accepté de vendre, c’est pour acheter des chameaux et des vêtements à Sokkoto, pour pouvoir continuer ma route.

Le Oiziri est de mon avis, je n’ai qu’à vendre mes marchandises et à acheter ce qui m’est nécessaire ; mais il doute que j’y parvienne, car Sokkoto n’est pas une ville de commerce. « Quant au Lam-Dioulbé, me dit- il, il n’a rien ; au pouvoir depuis un an, il a donné son propre bien et ce qui lui venait de la succession de son prédécesseur, pour se faire une clientèle et rallier le plus de monde possible autour de lui. Car, tu ne l’ignores pas, ajoute-t-il, les temps sont graves, » faisant allusion à l’expédition projetée.

Deux jours encore on s’agite sans obtenir de résultats : je n’ai ni crédit ni ressources ; de plus l’Empereur a été séduit ; son idée est arrêtée, il lui faut mes marchandises. De guerre lasse je propose de les abandonner. On se récrie en disant qu’on ne manquerait pas de raconter que le Lam-Dioulbé a abusé des lois de l’hospitalité pour me piller. Enfin je me vois contraint d’accepter la solution suivante : le Lam- Dioulbé fera une traite de soixante-douze captifs sur Yola, mais l’homme qui m’accompagnera négociera cette traite à Kano et me payera le montant de ma dette. Pour permettre cette opération, il a fallu quintupler le chiffre qui m’était dû. Un esclave à Yola est estimé 100000 cauries : ma dette étant de 1200000, c’était un total de douze esclaves ; pour permettre la négociation à Kano, on a dû faire la traite de soixante esclaves pour le montant de la dette. Personnellement, en outre, le Lam- Dioulbé me donnait 1 million de cauries, soit dix esclaves, et 200000 à mon interprète, soit deux esclaves, au total donc, soixante-douze esclaves.

Si j’ai insisté sur ce point, c’est pour montrer à quel degré sont développées les connaissances de commerce et le crédit dans le Haoussa.

Cette solution qui n’était pas pour me plaire eut cependant une conséquence inattendue et pour moi des plus heureuses. Le lendemain, sans avoir eu à m’en inquiéter, je trouvai sur la place le crédit le plus large _sur Kano_. Affluèrent immédiatement des gens, qui avec des bourriquots, qui avec des chevaux, pour me proposer leurs animaux _payables à Kano_. Moyennant des reconnaissances de la somme convenue pour l’animal, payable à Kano, je pus remonter en quelques jours une très belle caravane. Mes créanciers devaient faire la route avec moi ou me retrouver à Kano.

Pendant ce temps, sans que j’eusse eu besoin d’en faire le rappel, la promesse que m’avait faite le Lam-Dioulbé, au sujet du traité, s’accomplissait ; le 28 octobre, il était signé. C’était à la fois un traité très complet, en même temps qu’un sauf-conduit dans lequel l’Empereur me recommandait à tous ses grands vassaux et aussi au Cheik du Bornou, mais en particulier de manière expresse à Mohammed-Bello, Roi de Kano, à Dibaïri, fils d’Aliou-Adama, Roi d’Adamaoua.

L’année précédente, les Anglais avaient envoyé à Sokkoto en même temps qu’à Kouka ; leurs envoyés parvinrent alors que le Sultan Oumar était encore sur le trône ; mais le Oiziri était en fonctions, car il détenait cette haute charge depuis neuf ans au moment de mon séjour à Sokkoto ; il a pu m’affirmer que l’Empire n’avait d’engagement d’aucune sorte avec la Société royale du Niger.

Le jour même, je fais de très beaux cadeaux à l’occasion de la signature du traité et, dans l’après-midi, je vois le Roi en audience de congé. Je remercie le Lam-Dioulbé, au nom du Roi des Français, de sa bonne hospitalité, et l’assure que d’autres viendront après moi entretenir les bonnes relations désormais ouvertes entre les deux pays.

Je sors du palais pour aller chez le Oiziri, dont je prends congé dans les formes les plus cordiales de part et d’autre.

Le 29 octobre, au matin, a lieu le départ ; un guide donné par le Oiziri, porteur de la traite de l’Empereur, doit me conduire jusqu’à Gandi où réside le frère du Lam-Dioulbé. Celui-ci me donnera un guide pour Kano, où il sera chargé de négocier la traite.

Les sentiments dont quelques-uns de mes hommes étaient animés se font jour au départ. Je constate en particulier la mollesse et la mauvaise volonté de l’un d’entre eux auquel je fais une observation. Il le prend sur un ton insolent que je réprime tout de suite en lui infligeant pour punition de porter son ballot d’effets. Mais, au sortir des portes, le passage est difficile, et, pendant les deux premiers kilomètres, les animaux inexpérimentés se déchargent les uns après les autres. Mon homme, profitant de ce que le convoi est disséminé sur un long parcours, s’esquive et ne revient pas ; après deux heures de marche, son absence prolongée me semble louche, je reviens en arrière avec Badaire, au galop des chevaux, mais nous ne pouvons l’apercevoir. Aussitôt campé, j’envoie Makoura à Sokkoto prévenir le Oiziri que, si l’homme est entré à Sokkoto, je ne puis le contraindre à revenir, mais que je désire que ses armes et ses munitions me soient renvoyées. Le Oiziri me fait la promesse ; elle n’a jamais été tenue. J’appris plus tard que cet homme prit part au siège d’Argoungou dans les troupes de l’Empereur ; il était habile tireur et tua plusieurs chefs importants, entre autres Makaroui, le fils du Roi d’Argoungou.

Le lendemain, sans m’arrêter davantage, je continue la route. Celle-ci longe le cours du Goulbi N’Gandi ou rivière de Bakoura. Nous faisons étape à Riri, à Koundous. Entre ce point et Gandi, nous sommes obligés le même jour de traverser trois fois la rivière, dont la largeur moyenne est de 50 mètres et la profondeur de 0m,70.

Le 1er novembre, nous sommes à Gandi. Bandawaky, Roi de Gandi, frère du Lam-Dioulbé, ainsi que je l’ai dit, me donne l’hospitalité.

C’est un homme de quarante à quarante-cinq ans, à l’œil intelligent, au visage fin, quoique dénotant un peu la fourberie. Il est gendre du Oiziri, lequel lui délègue une partie des fonctions extérieures qui ressortissent à sa charge et qu’il ne peut exercer lui-même.

L’empire haoussa est divisé en provinces qui ont chacune leur chef portant le titre de Serky. Dans la province, le Serky a droit de haute et basse justice, fait les levées de troupes, reçoit les impôts. La dignité est héréditaire dans la même famille, sauf ratification du choix par l’Empereur, qui donne l’investiture.

Auprès du Serky se trouve un Ghaladima, sorte de lieutenant nommé par l’Empereur, mais toujours choisi parmi les héritiers éventuels les plus proches, quand ce n’est pas l’héritier présomptif lui-même.

Les Serky des provinces doivent à l’Empereur obéissance complète, lui fournissent un contingent armé et entretenu à leurs frais pour ses expéditions, lui payent en outre un tribut annuel prélevé sur la rentrée des impôts. En dehors de ces liens de vassalité, ils administrent leur province de manière à peu près indépendante. Toutefois l’Empereur se réserve le contrôle de leur administration et, à cet effet, aux titulaires des grandes charges de la cour ressortissent un certain nombre de provinces qu’ils ont mission d’inspecter, dont ils centralisent les affaires pour en rendre compte à l’Empereur.

Ainsi du Ghaladima, héritier présomptif de l’empire, dépendent les provinces de Katzéna, Kazaourei, le Magazingara (environs de Magami N’Didi), le Kabbi.