De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad
Part 18
Prendre la route de Dendi ou celle de Say, c’est tourner le dos au but, je ne puis y consentir ; essayer de gagner l’Adar, il faut traverser le Mayo-Kabbi, et sans guide, sans pirogues ; comment entreprendre ce passage ? Me faudra-t-il donc partir sans avoir obtenu aucun résultat, après d’aussi pénibles efforts ? Non, je reste : je vais attendre les événements. Conduite méritoire, je vous l’affirme. Depuis Léma, je n’ai pu dormir ; à Sassagoua, à cause des moucherons ; à Argoungou, à cause des moustiques et des moucherons qui y sont en quantité invraisemblable. On enfume le camp toutes les nuits et malgré cela même nos hommes ne dorment pas. Badaire et moi, nous passons nos nuits assis dans notre pliant. Le jour, les hommes dorment et se ressentent ainsi moins de la fatigue ; mais c’est à peine si nous pouvons voler une heure ou deux de sommeil.
En outre, mon dioula ne vend rien ou à peu près ; les vivres sont rares et hors de prix, il n’y a pas un poulet dans tout Argoungou.
Le premier jour, le Roi m’a envoyé, chose qui paraîtra singulière, un superbe porc de plus de 100 kilogrammes.
Enchantés sur l’instant, nous voyons en perspective grillades, jambons, saucisses et le reste. Mais, horrible malechance, ces animaux se ressentent de l’immonde nourriture à laquelle ils sont condamnés, nourriture dont on pourra se faire idée quand j’aurai dit que de sept heures du soir à sept heures du matin les portes d’Argoungou sont hermétiquement closes, que nul n’en peut sortir, et que les fosses fixes ou mobiles, les égouts collecteurs sont choses absolument inconnues. Argoungou est certainement la plus immonde des agglomérations noires qu’il m’a été donné de voir.
Le fait est toutefois digne de remarque que cette ville est peut-être la seule dans l’Afrique centrale où le porc existe. Il y en a par centaines et ils sont énormes, preuve qu’au point de vue de la graisse, la quantité peut remplacer la qualité de la nourriture.
Deux jours se passent pendant lesquels j’essaye, par de petits moyens, de faire revenir le Roi sur sa décision : peine perdue. Mais, chaque fois que les hommes du Roi viennent au camp, ils me mandent d’aller voir un de ses fils qui est malade. Je refuse avec persévérance ; avec non moins de persévérance ils insistent en faisant finalement les offres les plus capables de me séduire ; le Roi donnera deux chameaux ; puis les offres montent, je vois qu’il y tient beaucoup. Un point capital est de savoir si je peux quelque chose à l’état du jeune homme ; le troisième jour je me laisse fléchir et, sans rien demander, je me rends au village.
Le fils du Roi, jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, robuste gaillard, bien sain, a été victime, il y a un peu plus d’un an, d’un terrible accident. Un jour qu’il faisait froid, il s’était assis contre le mur d’une case ; c’était pendant l’hivernage ; à la suite d’une forte tornade survenue dans la journée, la terre de la muraille avait été détrempée. Pour se réchauffer, il fit apporter et plaça entre ses jambes un canari en terre, rempli de braise : tout à coup le mur de la case s’effondra et l’ensevelit à moitié, brisant le canari. A ses cris on survint, et on le dégagea. Mais la partie interne des cuisses était profondément brûlée et aussi toute la jambe gauche, derrière principalement, de la fesse au mollet.
Soigné tout de suite, l’enfant guérit assez vite ; mais, de peur de le faire souffrir, on s’était trop facilement rendu à son caprice des premiers jours, de ne pas vouloir étendre la jambe gauche, si bien que, lorsque les cicatrices furent fermées, il était infirme ; la jambe gauche était collée à la cuisse. Seulement alors le Roi, informé, vint le visiter ; lors qu’il vit l’ineptie commise par ceux auxquels était commis le soin de sauver son enfant, il n’hésita pas : prenant le pied, il ramena brusquement la jambe à sa position normale ; fort heureusement, l’ankylose des os du genou n’avait pas eu le temps de se produire.
Les chairs furent profondément déchirées ; mal soignée, la plaie qui en résulta ne pouvait guérir depuis un an ; de plus, par suite du manque forcé d’exercice, l’articulation semblait ne plus vouloir fonctionner. Par tous il était considéré comme incurable, et la conduite du Roi était très fortement blâmée, parce que, à envisager son état présent et celui de l’année précédente, on trouvait que cet état avait été aggravé par la brutalité du Roi.
Je fis un nettoyage complet qui me demanda près de trois heures, puis trois pansements successifs à la teinture d’iode. Les résultats sur ce sujet jeune et sain furent surprenants ; le quatrième jour, j’étais certain d’une guérison complète et rapide ; j’autorisai mon malade à marcher un peu avec une béquille, car mon premier souci avait été de rétablir le jeu de l’articulation et j’y avais réussi. Sans prévenir personne, je n’y retournai pas le soir comme de coutume, le lendemain pas davantage ; le Roi m’envoya supplier dix fois dans la journée. Refus. Il était bien établi désormais qu’en continuant mes soins, la plaie pouvait guérir et que le jeune homme pourrait marcher comme par le passé. C’était ce que je voulais forcer tout le monde à bien reconnaître ; mais je déclarai ne vouloir continuer le traitement qu’autant que le Roi me donnera ce que je suis venu chercher : une lettre dans laquelle il prendra l’engagement que librement et, en toute sécurité, nos caravanes pourront circuler du fleuve de Say à la frontière haoussa.
Deux longs jours s’écoulent sans que le Roi consente à accepter mon ultimatum ; il faut les instances réitérées de la mère du jeune homme qui entrevoit la guérison assurée de son fils, la pression unanime de l’entourage du Roi ; il faut enfin que chez ce dernier la certitude de la guérison de l’enfant qu’il est unanimement accusé d’avoir rendu infirme contre-balance le sacrifice d’amour-propre qu’il doit faire pour revenir sur sa parole.
Enfin, le 4 octobre, j’entre en possession de la lettre qui stipule les conditions que j’ai posées. C’est bien là le maximum des concessions possibles de la part d’un tyran dont le récent succès de Gandé a encore surexcité la morgue. Jamais je n’eusse pu réussir, sans le soin que j’avais eu dès le début, de prendre un empire absolu sur son esprit superstitieux.
En retour, je dois soigner le fils du Roi et donner un beau fusil.
Entre temps, je ne puis acheter aucun animal, ni bourriquot, ni chameau ; car ces derniers, assez nombreux en saison sèche, succombent très rapidement ici en hivernage, à cause des mouches et des moustiques ; pour cette cause, on les envoie pendant cette saison dans les pâturages de l’Adar. Il faudra à nouveau charger les deux chevaux pour gagner Sokkoto.
Quant à la direction à prendre, je n’ai le choix qu’entre deux routes, celle de Gando et celle de Sokkoto. La première sud-est est à écarter, la seconde seule reste. Quant à gagner l’Adar, il n’y faut pas songer ; d’abord, il faudrait traverser le Mayo-Kabbi ; mon petit bateau ne peut me servir, j’aurais à faire un trop grand nombre de transbordements qui nécessiteraient deux ou trois jours pendant lesquels je serais sans défense contre le plus faible parti de pillards ; de plus, il me faudrait, sans guide, traverser une zone frontière déserte d’une soixantaine de kilomètres, pour arriver dans un pays sur lequel je suis mal renseigné, dont je n’ai pu, par aucun moyen, me ménager l’accès, puisque Adar, d’une part, Kabbi, Arewa et Djerma se pillent mutuellement, l’avantage toutefois restant toujours aux Maures de l’Adar ; enfin, je n’ai pas d’interprète.
Pour toutes ces raisons, la route de Sokkoto s’impose ; je puis la prendre sans guide, car, une fois hors de la zone frontière déserte, j’arrive en pays haoussa très peuplé, et puis j’ai la caravane dont je pourrai suivre les traces pour traverser la zone frontière.
C’est dans ces conditions, tous les animaux de selle chargés, Badaire, Makoura et moi-même à pied, que nous nous mettons en route le 10 octobre, à dix heures et demie du soir. Je suis obligé de marcher de nuit, parce que la route est longue et que l’état de fatigue de mes animaux me rend la marche impossible de jour.
J’ai reconnu dans la journée la route jusqu’au point où, entrant dans la brousse, elle devient unique. Pénible, assurément, cette marche où alternativement mon interprète et moi nous nous relayons pour chercher le sentier enfoui au milieu de hautes herbes de 4 et 5 mètres de haut ; il y a près d’un an qu’aucune caravane n’est passée par ce chemin et j’ai voulu prendre l’avance de la nuit sur celle qui nous suivra demain, afin de ne pas faire à sa suite une marche que sa longueur rendrait impossible pour mes animaux.
A cinq heures du matin, je campe, bêtes et gens renâclant. Nous faisons de nouveau une marche de nuit, le soir du 11, celle-ci très courte, car la route nous est barrée par une rivière dont le passage nous demande deux heures et demie le lendemain. Enfin, le 12, à midi, j’arrive à Katami, premier village du Haoussa ; mais les derniers animaux ne sont au camp qu’à quatre heures.
Enfin nous avons atteint le territoire du puissant Empereur de Sokkoto ; je ne sais ce que l’avenir m’y réserve ; mais, ce dont je ne puis douter, c’est que les cinquante jours qui viennent de s’écouler compteront parmi les plus durs du voyage.
Pour n’y plus revenir dans la suite, je vais donner ici le récit succinct des événements qui, à peu de temps de là, modifièrent l’état politique du Djerma, du Maouri et du Kabbi.
A mon arrivée à Sokkoto, je trouvai sur le trône un nouvel Empereur, le Lam-Dioulbé Abdherraman.
Son avènement remontait à huit mois à peine. En homme énergique et conscient de la situation de l’empire, il avait juré de tirer vengeance des humiliations continuelles que le Roi d’Argoungou infligeait à son autorité. Il avait fait serment de ne pas se raser la tête sans avoir pris Argoungou et, au moment de mon arrivée, la prise récente de Gandé avait encore aggravé ses griefs contre son farouche voisin. Il avait donné des ordres pour convoquer le ban et l’arrière-ban de ses troupes, prescrit à chacun de ses vassaux et au Roi de Gandé lui-même de lui envoyer leurs contingents.
La lettre que je lui portais d’Ibrahima-Guéladjio, qui l’assurait de son dévouement, le mit au comble de la joie.
Ce ne fut pas chose aisée que la réunion de cette colonne dont le point de concentration indiqué était Kaoura, pour le Haoussa. Ibrahima devait amener les contingents de la rive droite du Niger (Liptako, Yagha, Torodi, Say).
En février, la colonne haoussa put se mettre en mouvement. Pendant que l’Empereur se portait sur Argoungou par l’Est, le Roi de Gandé l’attaquait par le Sud et le frère de l’Empereur par le Nord. Après les premières escarmouches, on se résolut à faire le siège de la place. De son côté Ibrahima-Guéladjio avait passé le Niger et était entré dans le Djerma. Aussitôt le Djermakoy fit défection et, s’alliant à Ibrahima, se porta avec lui contre le Maouri. Le Serky N’Guiouaé fut défait et tué aux environs de Sassagoua, et l’investissement d’Argoungou se trouva complété par les troupes d’Ibrahima qui s’établirent sur la rive droite du Mayo-Kabbi.
Il semblait qu’il en était fait d’Argoungou ; mais une panique se mit parmi les troupes haoussa qui repassèrent la frontière. Avec une rare énergie, l’Empereur refusa de rentrer à Sokkoto, réunit une nouvelle colonne et, de nouveau, se porta sur Argoungou, qui peu après succomba.
Nama, le Roi du Kabbi vaincu, fut exécuté. Makaroui, celui de ses fils que j’avais soigné et guéri, fut tué au début du siège par un de mes hommes, déserteur de mon escorte.
Le frère de l’Empereur et son héritier présomptif qui, par tradition ancienne, portait le titre de Serky N’Kabbi, réunit sous son autorité le Kabbi-Haoussa et le Kabbi indépendant, et fit d’Argoungou sa capitale. Je ne sais comment furent partagés le Maouri et le Djerma. Ils furent, m’a-t-on dit, attribués au Roi de Gandé. En tout cas, Ibrahima-Guéladjio fut largement pourvu aux dépens du Djerma.
Ces divers renseignements me parvinrent à Kouka vers le mois de mai 1892.
Ainsi se trouva vérifiée une prophétie qui courait à Argoungou, pendant mon séjour, qui était dans la bouche de tous, inventée probablement à plaisir par les marabouts du Roi, pour me le rendre hostile : « Argoungou tombera au pouvoir du Lam-Dioulbé, le jour où un blanc venant de l’Ouest y trouvera passage pour se rendre à Sokkoto. »
CHAPITRE IX
=De la frontière haoussa à Kano=
En route pour Sokkoto. — Entrée dans la ville. — Visite au Oiziri. — L’audience du Lam-Dioulbé. — Étude ethnographique de la race peule. — Définition du Soudan. — Ses limites, ses divisions. — Torodo ou Toucouleurs. — La dynastie haoussa. — Liste chronologique des Empereurs de Sokkoto. — Le nationalisme haoussa. — Mon escorte est fatiguée. — Symptômes de relâchement. — L’Empereur m’oblige à lui vendre des marchandises. — Changement imposé d’itinéraire. — Conséquences heureuses de la dette contractée vis-à-vis de moi par l’Empereur. — Je remonte ma caravane. — Le traité de Sokkoto. — Le départ pour Kano. — Désertion d’un de mes hommes. — L’arrivée à Gandi. — Bandawaky, roi de Gandi. — Boubakar, mon guide. — Je mets mon bateau sur la rivière. — Désertion d’Aldiouma. — La route de Dampo à Kaoura. — Les exorcismes pour l’entrée dans la brousse. — La ligne de partage d’eaux des bassins du Niger et du Tchad. — Les mauvais procédés de Boubakar. — Entrée dans Kano.
Katami, situé à peu de distance du Mayo-Kabbi, n’était certes pas un endroit fort agréable, car nous y fûmes dévorés par les moustiques ; mais il nous sembla un véritable paradis. Enfin, fait unique depuis plus de cinquante jours, nous pouvions goûter quelques instants d’un vrai repos, fait d’une détente complète de corps et d’esprit. L’avenir n’était pas assuré encore, mais du moins nous nous trouvions au milieu de gens relativement civilisés, ou nous les jugions tels par le contraste. Nous pûmes aussi nous procurer un peu de poisson frais, luxe qui ne nous avait pas été permis depuis Say.
Dans de telles dispositions d’esprit, je fis séjour à Katami le lendemain ; mes pauvres animaux, terrassés par l’hivernage, en avaient le plus grand besoin. Comble de bonheur, l’hivernage lui-même était terminé ; nous avons eu en effet la dernière tornade, la veille du départ d’Argoungou, et nous allions pouvoir, avec du beau temps, aborder des pays nouveaux.
Qui n’a éprouvé combien est grande l’influence du ciel sur le moral ? La chose qui semble la plus aisée par un beau jour ensoleillé se présente hérissée de difficultés insurmontables par un temps pluvieux ou couvert seulement. C’est que le soleil joue dans la nature le rôle de grand illusionniste, qu’il habille de couleurs chatoyantes les objets les moins faits pour séduire l’œil ou l’esprit hors de sa présence. Un rayon de soleil suffit à transformer en un paysage ravissant une mare infecte, flanquée de quelques arbres chétifs ; la roche nue, inculte, terne et grise, s’irise des couleurs du prisme et semble une mosaïque inimitable ; le moindre monticule se hausse à la taille d’une montagne ; la végétation la plus banale se nuance de teintes délicates ; l’homme semble meilleur, la femme plus belle, le danger est plus loin ; la plus légère satisfaction est une joie, le travail est un plaisir ; la plus petite difficulté vaincue vous fait sonner à l’oreille comme un chant de victoire, et le pauvre voyageur esseulé, loin de la terre natale, est heureux d’avoir un témoin de son dur labeur, qui dissipe pour lui les ténèbres de la route et lui met au cœur le rayon d’espoir qui l’aidera à persévérer sans faiblir.
Donc le beau temps est revenu, avec lui l’horizon s’est éclairci. Le 14 au matin, nous nous remettons en route pour gagner Silamé, également situé aux bords du Mayo-Kabbi. Nous trouvons à profusion vivres de toute nature, en particulier des œufs et des poulets dont nous sommes sevrés depuis Guiouaé.
Je puis aussi, et fort heureusement, trouver des bourriquots à loyer pour gagner Sokkoto ; mes pauvres animaux sont à leur fin.
Le lendemain, toujours longeant la rive gauche du fleuve, nous venons camper à Diékanadou, d’où nous partons le jour d’après pour arriver à Louakoby.
En ce point, je me trouve à une petite journée de marche de Sokkoto. Dans la journée nous entendons des salves de coups de fusil qui signalent, me dit-on, l’arrivée, dans la ville, de l’Empereur venant de Vourno où il réside de préférence.
Quoique des dunes de sable courent parallèlement à la rive gauche du fleuve, les terres n’en sont pas moins très fertiles et couvertes des cultures les plus variées ; les mils sont coupés, mais les niébés (haricots), les ignames, les patates, le manioc, les arachides couvrent des superficies de terrain considérables et s’étendent en tout cas de manière ininterrompue le long du chemin, jusqu’à la capitale.
Dans l’après-midi, j’expédie Makoura, avec un Peul que j’ai pris à Katami pour interprète haoussa, à Sokkoto, pour informer le Lam-Dioulbé de mon approche et lui demander l’hospitalité.
A la nuit faite, craignant que mes animaux ne puissent supporter la chaleur du jour, nous nous mettons en route pour abréger l’étape du lendemain. J’acquiers une fois de plus, à mes dépens, la conviction que les marches de nuit en terrain non connu sont de pures folies ; même dans les conditions les plus favorables, on déploie un effort décuple pour un résultat insignifiant. De huit heures à minuit, nous dûmes peiner durement pour faire quelques kilomètres. En fin de compte, je dus camper au bord du chemin, parce que mes animaux attestaient, en refusant de se relever quand ils tombaient, de leur résolution de ne pas continuer plus longtemps l’expérience.
En ce point, qui fort heureusement n’était pas éloigné d’un village de culture, j’attendis le retour de mon interprète qui vers midi arrivait, la figure radieuse, accompagné d’un envoyé du Serky N’Kabbi, frère de l’Empereur. J’ai dit que ce titre porté par l’héritier présomptif, qui avait sous ses ordres les pays frontières de l’Ouest, devait surtout avoir toute sa signification, quelques mois après, par la prise d’Argoungou.
Au nom de l’Empereur, le Serky N’Kabbi me faisait saluer et m’invitait au plus vite à entrer dans Sokkoto, où une installation était préparée pour me recevoir.
Nous faisons une petite marche dans la soirée et le lendemain matin, dès le jour, nous entrions dans la ville. Droit nous poussons à la demeure du Serky N’Kabbi, qui, après un bout de visite où il se montre très gracieux, me fait conduire auprès du Oiziri (grand vizir), lequel a pourvu à mon logement à peu près au centre de la ville.
L’installation, sans être luxueuse, est suffisante ; notre groupe de cases est sur la voie qui conduit à la porte de Kano.
Sokkoto est une grande ville, pourvue d’une enceinte en forme de rectangle, constituée par des murs en pisé de 5 à 6 mètres de hauteur environ. Cette enceinte est mal entretenue, elle tombe en ruine sur plusieurs points ; mais pendant mon séjour l’Empereur passait chaque matin l’inspection d’une partie de l’enceinte et surveillait les travaux qu’il avait prescrits pour son relèvement. A l’intérieur de cette muraille, la ville est bâtie sans aucune symétrie, les cases sont sans élégance ni propreté ; quelques constructions en pisé sont les demeures du Roi ou des grands, mais elles-mêmes sont mal entretenues. De nombreux terrains vagues existent ; les uns, desquels on a extrait les terres pour les constructions voisines, sont couverts d’excavations qui se transforment en cloaques infects à la fin de la saison des pluies, les autres sont destinés à servir de terrains de culture en cas de siège. Les palais du Lam-Dioulbé, du Oiziri, du Serky N’Kabbi, que j’ai visités, sont au-dessous de toute description ; on m’en donna pour raison que l’Empereur faisait de Vourno sa résidence accoutumée, qu’il n’était venu à Sokkoto que pour réunir la colonne destinée à opérer contre Argoungou.
Le lendemain, je vais voir le Oiziri qui, de la façon la plus aimable, me met à l’aise, me parle de ma route, me demande l’objet de ma mission. C’est un homme de quarante-cinq à cinquante ans, tête fine, un peu ascétique. Il est fils de la sœur de l’Empereur. Je lui remets les traités qu’il lit avec la plus grande facilité ; il retient ceux de Ouro-Guéladjio et de Say pour les envoyer immédiatement au Lam-Dioulbé qui doit me recevoir le jour même. Bientôt en effet on vient me chercher. Quand j’arrive au palais, l’audience publique est terminée, l’Empereur s’est retiré chez lui ; il faut aller chercher le chef des eunuques, qui seul a le droit de pénétrer dans les appartements privés. On me fait entrer dans une salle en assez mauvais état d’entretien, où, sur un banc d’argile, l’Empereur est assis. Tête difficile à définir, au milieu des turbans et du voile (litham) qui lui cache le bas du visage ; les yeux sont vifs et intelligents. Aussitôt après les salutations, il me dit avoir lu les traités, celui de Ouro-Guéladjio en particulier, et qu’il me fera le semblable. Puis il me dit le plaisir qu’il éprouve à savoir que je suis venu de si loin pour le visiter. Il me parle ensuite d’Argoungou et, soulevant son turban, il me montre ses cheveux qui ne sont pas rasés comme il est de coutume chez les chefs musulmans ; il me dit qu’il a fait serment de ne pas se faire raser la tête tant qu’il n’aura pas pris Argoungou.
Je lui demande de me donner, en quittant Sokkoto, des guides pour Vourno, Katzéna, Zinder et Kouka. J’ajoute que je prendrais volontiers une lettre de lui pour le Sultan d’Adamaoua, pour le cas où, de Kouka, je voudrais revenir par le Sud. Ces diverses demandes me sont sur l’instant accordées et l’Empereur ajoute : « Tu es ici chez toi ; le jour où tu voudras partir, fais-moi prévenir, je te dirai adieu. »
Sur cette parole, je prends congé et rentré à mon logis je fais porter à l’Empereur, au Oiziri et au Serky N’Kabbi les cadeaux que je leur destine. J’ouvre à cette occasion une caisse zinguée où sont de merveilleuses soieries, des caftans brodés, des brocarts d’or et d’argent. Au retour de mon interprète, j’apprends que tous ont été satisfaits, l’Empereur en particulier.
L’impression que j’ai retirée de ces visites, c’est que ces hommes sont d’un niveau intellectuel très élevé, qu’ils sont très polis et, chose plus rare, bien naturels. Mais ils appartiennent à une race dont j’ai déjà entretenu le lecteur et dont je veux lui parler plus longuement ici. C’est la race peule.
Les Peuls, appelés aussi Poul, pluriel Foulbés, Fellata, Fellani, Foulfouldé, sont disséminés un peu partout dans les bassins du Sénégal, du Niger et même du Tchad, des rives de l’Atlantique au Chari ; dans le Soudan occidental[19], ils ne descendent guère au-dessous du 9e parallèle ; dans le Soudan central, on les trouve jusqu’au delà de la Bénoué en Adamaoua et dans la région de N’Gaoundéré jusque sur la Haute- Sangha. Dans le Soudan oriental, on en trouve des groupes isolés, dans le bassin du Chari et dans le Ouaday.
Au physique, le Peul n’a pas l’apparence d’un noir ; le teint est rouge brun, la taille élancée, flexible, les extrémités sont fines, les attaches nerveuses ; le facies est sensiblement celui de la race caucasique, le nez est presque toujours aquilin, le front haut et large ; les cheveux très fins n’ont pas l’apparence laineuse ; longs, ils ne sont pas broussailleux ; la femme n’a point le sein en poire de la négresse.