De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad

Part 17

Chapter 174,045 wordsPublic domain

Le lendemain, j’ai le guide que m’a promis le Djermakoy ; mais, en outre, celui-ci laisse un de ses conseillers avec la caravane, pour la garantir contre les bandes qui se sont réunies à l’occasion de la colonne en formation. Quant au Djermakoy lui-même, il rentre à Dosso, car il a reçu dans la nuit l’avis que la colonne n’aurait pas lieu. L’étape se fait à Kondibougou ; les mêmes procédés, atténués cependant, se continuent ; mais j’ai pris un parti bien arrêté de ne plus transiger et de pousser la situation à la crise, à la première occasion. Les misérables ne sont retenus que par la crainte salutaire que leur inspirent nos fusils ; j’ai conscience d’avoir été au delà des concessions possibles ; persévérer dans cette conduite serait faiblesse, dont je ne tarderais pas à être victime. Je puis mieux me défendre d’ailleurs, maintenant que je suis au fait de leurs ruses. Dans la soirée, Salé, qui a réuni autour de lui tous les jeunes turbulents et les fils de l’ancien Djermakoy, vient d’un air patelin m’apporter un mouton dont il ne veut pas de payement. Je fais mettre l’animal à un piquet, en arrière des bagages ; dans la nuit il revient ; il croit que l’animal a été tué, je le laisse un instant dans cette croyance et aussitôt il le prend de très haut et exige une somme énorme de trois pièces de 5 francs. Il est stupéfait quand je lui fais ramener son mouton qu’il refuse de reprendre. Je le mets à la porte et lâche la bête dans la brousse.

Le lendemain, 8 septembre, dernier campement à une mare située à peu de distance de la frontière du Maouri, et appelée Boundou-Dieidi. Cette mare est en pleine forêt, j’y fais débroussailler un camp, dont je fais découvrir le plus possible les abords dans la journée. Toute la tourbe du Djerma est là, comme une ruche en effervescence. On est obligé de veiller toute la journée en armes autour des bagages. La bande de jeunes gens qui s’est attachée à mes trousses est là, aussi, au complet, qui tente de surprendre, sans y réussir, notre vigilance. Vers le soir, je suis informé par l’un d’eux du complot qui est arrêté de m’attaquer la nuit. En effet, bientôt, sur trois des faces de mon camp, des groupes nombreux s’installent ; il n’y a pas de doute à conserver sur les intentions dont sont animés ces énergumènes. Je fais prendre le repas avant la nuit, et aussitôt, avec les matériaux que j’ai fait réunir dans la journée, on allume trois énormes bûchers à 10 mètres de chacune des faces. Je mets deux sentinelles et prends la première veille, en donnant comme instruction aux hommes de tirer, sans autre avis, dès que quiconque tentera de dépasser la ligne des feux. Mes hommes sont très surexcités par ces tracasseries continues qui, depuis huit jours, leur enlèvent tout repos ; ils accueillent avec enthousiasme cet ordre, et dans un sentiment très noble de défi me demandent de veiller en faisant un tam-tam de guerre au nez de nos ennemis. J’accepte immédiatement et leur distribue des kolas, pendant qu’ils exécutent les danses bambaras les plus guerrières. L’effet ne tarde pas à se produire ; en dehors des feux se forme un grand cercle de spectateurs qui ne sont autres que ceux-là mêmes qui avaient le projet de nous assaillir. Mes hommes s’animent de plus en plus et finissent par exciter l’enthousiasme des Djermas eux-mêmes qui, prudemment, agrandissent le cercle, quand un des danseurs s’élance trop près d’eux avec son arme chargée. Ainsi se passe la première partie de la nuit, jusqu’au moment où une forte pluie disperse les spectateurs, qui vont chercher refuge sous le couvert.

A mon camp est venu dans la soirée et y est resté pour coucher, un homme du Maouri, chef de Kanda, le premier village après la frontière ; il doit me guider le lendemain pour entrer dans son pays. Il me dit, ce que je savais déjà, que je n’ai rien à redouter dans le Maouri, que les voleurs sont punis de mort par le Serky (roi) de Guiouaé.

Le 10 septembre au matin, après une nouvelle extorsion faite à la caravane, on se met en marche. Trois cents cavaliers sont autour de la caravane et de nous-mêmes. On se met en route bien en ordre. Non sans quelques difficultés, nous franchissons le premier échelon de la caravane ; des partis se présentent pour nous barrer le chemin, mais s’écartent sur un mot de mes guides.

Au moment d’entrer dans la forêt, Sambo, mon guide du Maouri, me dit de bien veiller ; je fais charger les armes ; il y a de tous côtés foule de gens de mauvaise mine en quête d’un mauvais coup ; on entend en avant les cris des femmes qu’on vole. Successivement nous traversons les échelons des porteurs et des femmes de la caravane qu’entourent des essaims de pillards ; il faut parlementer tous les cent mètres ; je laisse ce soin à mes guides, mais les bandits se bornent à des menaces ; ils constatent, à notre attitude à tous, que nous serions morceau un peu dur à digérer.

Après trois heures de cette marche très lente, la forêt s’éclaircit ; nous ne rencontrons plus de détrousseurs et ceux qui passent nous croisent venant de derrière. A un moment, Sambo part tout à coup à fond de train, exécutant sur son cheval une fantasia endiablée. Je lui demande l’explication quand il revient vers moi ; il me dit que tout danger est écarté, que nous sommes sur le territoire du Maouri et de son propre village.

A une heure, nous arrivons enfin à Kanda, où je prends cantonnement dans les cases mêmes de Sambo.

Je passerai sur les quelques tribulations des deux jours qui suivent et qui sont la liquidation du passage dans le Djerma. Mon interprète peul m’abandonne et les jeunes gens du Djerma qui m’ont suivi à Kanda, furieux de voir ma persévérance à ne pas « les satisfaire », me menacent de m’attendre sur la route ; l’un d’eux même m’affirme qu’il ira jusqu’à Argoungou me recommander au Serky, son oncle. Il le fit en effet, mais sans succès, comme on le verra par la suite.

Le 12 septembre, précédé de Sambo, j’arrive à Guiouaé. Le Serky me demande de venir le voir sur l’instant. A l’audience, je me trouve en présence d’un colosse à la physionomie douce et rieuse, il me rappelle beaucoup le Naba de Yako. Bonne réception à la suite de laquelle il me fait conduire dans un très beau groupe de cases appartenant au chef de ses captifs.

Mais une épreuve d’un nouveau genre m’attendait à Guiouaé. Le Roi de Kabbi avait donné ordre au Djermakoy et au Serky de Guiouaé de réunir leurs colonnes respectives et de venir le joindre, afin de faire une razzia dans le Kabbi-Haoussa (province de l’empire de Sokkoto située sur les deux rives du Mayo-Kabbi, entre Sokkoto, l’Arewa et le Kabbi indépendant). Cet ordre était parvenu au Djermakoy pendant que j’étais à Dosso et c’est l’exécution de cet ordre qui avait amené si providentiellement ce dernier à Torso, pour me tirer d’affaire. Contre- ordre d’ailleurs étant arrivé, le Djermakoy était retourné le lendemain à Dosso, laissant la pauvre caravane et moi-même en butte non seulement aux vexations ordinaires de la route, mais encore harcelés par ces faméliques qui, non prévenus en temps utile, venaient joindre la colonne en formation.

Pourquoi contre-ordre avait-il été donné ? Je l’ignore ; mais, le jour de mon arrivée à Guiouaé, le Serky m’annonça qu’il partait le lendemain dans la nuit pour joindre avec sa colonne le Serky N’Kabbi, afin d’opérer une razzia contre un village dont il ne me donna pas le nom : « C’est ta chance, » ajouta-t-il. Je ne compris pas d’abord ; mais on m’expliqua que, sur les conseils de ses marabouts, le Roi du Kabbi avait décidé de jouer une grosse partie sur ma tête. Il devait tenter d’enlever un très fort village fortifié (tata et triple fossé), Gandé ; si l’opération réussissait, c’est que ma venue dans le pays ne devait pas avoir de conséquences fâcheuses ; s’il échouait, ma venue était néfaste et le moins qui pouvait m’arriver était de rebrousser chemin par la route qui m’avait amené.

On peut penser si, dans de semblables conditions, je fais des vœux pour la réussite de la colonne, malgré le peu de sympathie que j’éprouve pour ceux qui tentent la fortune sur ma tête, et si j’attends avec impatience des nouvelles.

Elles arrivent enfin, dans l’après-midi du 16, par un Peul qui m’a servi plusieurs fois d’interprète et qui entre dans le terrain du cantonnement en criant : « La veine du blanc ! La veine du blanc ! » Renseignements pris, la tentative a eu un succès inespéré ; rien n’a échappé ; le village a été pris le 15 au matin, en plein jour, à dix heures ; résultat : douze à quinze cents captifs, un butin immense et en tout deux hommes blessés. Le Serky N’Guiouaé a pour sa part cent dix captifs ; or là les prises sont personnelles, chacun n’a que ce qu’il prend par lui-même ou par les captifs qu’il a amenés avec lui.

« Tu peux maintenant aller à Argoungou, tu seras bien reçu, » me dit le Peul.

Le 17, dans l’après-midi, le Roi rentre en triomphateur dans Guiouaé, au son des tam-tams et de grandes trompes analogues à celles de nos piqueurs de mail-coachs. La grande place du palais est couverte de peuple. Ses guerriers le précèdent, traînant de nombreux captifs enchaînés, les musiciens font rage devant la porte du palais. Le Serky paraît enfin lui-même, tenant sur le devant de sa selle un bambin de trois ou quatre ans, pauvre orphelin arraché aux bras de sa mère tuée probablement dans le pillage et qui, effrayé de tout ce bruit et de la vue de la foule, se serre avec effroi contre la poitrine du colosse.

Singulier contraste, bien fait pour aiguiser la verve des philosophes auxquels je livre la scène, sans plus de commentaires.

Le Roi me fait mander aussitôt rentré dans son palais, il est radieux : « C’est ta veine, me dit-il à peine suis-je entré ; le Serky N’Kabbi est enchanté et m’a chargé de bien te saluer et il t’attend. »

Il est heureux comme un grand enfant ; mais surtout le pauvre petit être, qui est déjà très en confiance avec lui, le ravit ; il le caresse, joue avec lui comme s’il était son propre fils. Je trouve inutile d’exciter sa pitié, car de lui-même il me promet de le faire élever, qu’il le gardera auprès de lui, et qu’il fera même racheter sa mère s’il peut la retrouver.

Mes affaires se ressentent de la joie qui l’anime et, de fait, j’obtiens ce que je veux ; le Roi me doit un chameau pour prix de marchandises cédées par moi ; mais, comme je veux partir et que celui-ci n’est pas arrivé d’un voyage de sel, il me prête deux chameaux de son père pour porter mes charges jusqu’à Argoungou. Son fils est mon guide jusque-là.

J’avais soumis préalablement au Roi la question du traité et j’en avais reçu la même réponse que du Djermakoy : « Cela, c’est affaire au Serky N’Kabbi ; nous ne pouvons que nous incliner devant la décision qu’il voudra prendre à ce sujet. »

Le 20 septembre après midi, je quitte Guiouaé. Je vais camper à Douméga, le lendemain à Oulakaré, le 22 à Léma, le 23 à Sassagaoua.

De Guiouaé à Douméga, la route traverse le Dalhol-Maouri qui a en cet endroit plus de 20 kilomètres de large. L’étude générale faite au commencement de ce chapitre me dispense d’en donner une description particulière. Toutefois, je dois dire que le Dalhol-Maouri s’embranche au sud de Guiouaé sur le Dalhol-Foga qui donne un sel renommé.

Sassagaoua est sur le bord occidental du Dalhol dans lequel le Mayo- Kabbi a creusé son lit. Nous remontons sa rive droite jusqu’à hauteur d’Argoungou et là je trouve d’immenses pirogues envoyées par le Roi pour prendre mes bagages. Les animaux doivent passer un peu plus au Nord. Il nous faut en pirogue deux heures et demie pour passer d’une rive à l’autre ; le Mayo a trois bras reliés entre eux par les terrains inondés en ce moment et couverts de rizières. Badaire passe au Nord avec les chevaux et les bourriquots, mais a la mauvaise fortune de me noyer deux de ces derniers.

Argoungou, où j’arrivai à deux heures et demie, le 24 septembre, est un village énorme, le plus grand que j’aie vu depuis Sikasso, entouré d’un très fort tata dont le développement total est de près de 6 kilomètres ; il est à peu près inexpugnable par le fait de sa situation.

Pour faire le siège d’Argoungou, ce ne sont point les hommes qui manqueraient au Lamido-Dioulbé de Sokkoto, et le temps, d’un autre côté, n’est pas un facteur à faire entrer en ligne de compte au pays des noirs ; mais la colonne qui devrait faire le siège d’Argoungou devrait être nombreuse, car le village, à l’inverse de toutes les autres villes fortes du Haoussa, n’a pas de vide ; il contient une population que j’estime à vingt mille habitants qui, tous ou presque tous, seraient des défenseurs actifs, car au premier signal les bouches inutiles gagneraient l’Arewa et le Djerma.

La plage est largement approvisionnée par les immenses rizières du lit du Mayo et en outre elle ne saurait être coupée de l’Arewa vers l’Ouest sans que l’armée haoussa ait enlevé les trois seuls villages qui constituent le Kabbi indépendant, Sassagoua, Goulma, Zaoua, villages très forts, très peuplés, largement approvisionnés, séparés de l’Arewa par une région déserte de 35 à 40 kilomètres sans eau, même en l’hivernage de cette année. Nous avons beaucoup souffert de ce fait dont je n’avais pas été prévenu, dans la longue marche de Léma à Sassagoua.

Le tata d’Argoungou est à l’Ouest, en bordure sur le fleuve même qui, aux hautes eaux, atteint en ce moment 12 à 14 kilomètres de largeur ; à l’Est, 60 kilomètres le séparent des premiers villages de la route Gando-Sokkoto. Au Sud-Est, sur la route de Gando, il y a 45 kilomètres sans village ; au Nord-Est, la distance est de 90 kilomètres environ jusqu’à Sokkoto, avec une partie déserte de 35 kilomètres environ.

Or, pour subsister, l’armée assiégeante, d’après les explications détaillées que je viens de donner, devrait, on le voit, tirer ses vivres de Gando ou de Sokkoto. Supposons cette armée de quarante mille hommes seulement, on peut se rendre compte du nombre immense de porteurs qui seraient nécessaires et qui, sauf sur la route de Sokkoto, mais laquelle est longue, auraient de grands espaces à parcourir sans eau.

Affamer la place, comme le font habituellement les noirs, au moyen d’un blocus qui va tous les jours se resserrant, est à peu près impossible du côté du Mayo, pour les raisons que j’ai exposées ; Argoungou resterait donc en communications avec ses greniers d’hommes et d’approvisionnements : l’Arewa et le Djerma.

Si je me suis longuement étendu sur la force d’Argoungou, c’est pour bien faire saisir ce qui semble à première inspection une anomalie ; avec ses quatre villages seulement, le roi d’Argoungou est le chef souverain du Djerma, de l’Arewa, du Dendi, parce que, en butte depuis la fondation de l’empire haoussa par Othman Fodia, aux menaces et entreprises de tous les Lam-Dioulbés, il y a victorieusement résisté, et qu’il est le vrai boulevard de la résistance de tout le pays entre Mayo- Kabbi et Niger contre la domination peul. J’ai omis de dire que le Djerma est peuplé par les Souhraïs, et que les habitants de l’Arewa et du Kabbi sont des Haoussa.

Non seulement, sous son chef actuel, Argoungou a pu défier les tentatives d’agression des Haoussa, mais il n’est pas d’année qu’il n’inflige quelque sanglant outrage au Lamido-Dioulbé de Sokkoto. L’année dernière, le Serky N’Kabbi s’est avancé jusqu’à 20 kilomètres de Sokkoto, forçant tous les villages à fermer leurs portes, mais ne trouvant personne pour l’arrêter en rase campagne ; cette année, c’est la prise de Gandé qui a eu dans tout le Haoussa, ainsi que j’ai pu en juger depuis, un retentissement capable d’ébranler le trône du Lamido- Dioulbé.

Celui-ci a compris qu’il fallait à tout prix en finir ; il a juré de ne plus se raser la tête qu’il n’ait pris Argoungou et il a convoqué dans ce but le ban et l’arrière-ban de ses forces.

Pour revenir à mon arrivée à Argoungou le 24 septembre, ce ne fut qu’à la tombée de la nuit que je pus prendre, après la venue de Badaire, le campement qui me fut assigné à 200 mètres en dehors du village.

Mon premier acte fut de protester énergiquement, disant que j’étais un envoyé venu pour voir le Roi et que tous les chefs chez lesquels je m’étais arrêté au cours de ma longue route m’avaient donné l’hospitalité auprès d’eux dans leur village.

Mon indignation, qui fut prise au sérieux par les hommes du Roi, était pure comédie, mais comédie bien préméditée pour les causes que je vais exposer.

Le Serky N’Kabbi est très redouté et l’opinion générale est qu’il est capable de tous les crimes ; il a tué son propre fils, de même aussi son principal chef de colonne, pour les motifs les plus futiles ; un autre de ses fils qu’il paraissait affectionner beaucoup, il l’a rendu infirme ; toutes choses parfaitement exactes, puisque le Roi s’est donné la peine de s’excuser à moi de ces actes, en invoquant la raison d’État.

Mais pour les gens du pays et pour les caravaniers haoussa en particulier, entrer à Argoungou, c’est entrer dans l’antre du lion.

Pendant mon séjour forcé à Guiouaé, de différents côtés, des gens que j’avais intéressés à ma cause par des cadeaux, et aussi les principaux dioulas de la caravane, me donnèrent les conseils suivants pour mon séjour à Argoungou :

Ne pas accepter l’hospitalité du Roi s’il me la donne dans le village, parce qu’un beau jour il me fera attaquer et piller ; camper au contraire en dehors du village, non loin de la caravane ; j’aurai en outre l’avantage, de cette manière, de ne pouvoir être affamé, parce que je pourrai toujours m’approvisionner au marché de la caravane. Si le Roi me fait appeler, n’y pas aller ; j’entrerais dans son palais pour n’en pas sortir.

Il avait, disait-on, le projet de faire de ma peau une fois tannée un tapis pour recouvrir le banc d’argile qui lui sert de trône.

Ces avis, inspirés évidemment par une terreur sans pareille, étaient unanimes ; la chose transpira et le Roi de Guiouaé, lors de son retour, s’empressa de démentir de lui-même tous ces racontars, en me disant que je n’avais rien à craindre en allant à Argoungou, que le Roi m’attendait.

Après avoir mûrement réfléchi et m’être avec soin renseigné sur le personnage, je sentis qu’il me fallait prendre position dès mon arrivée, que sinon on me mettrait le pied sur la gorge et que le moindre dommage qui pourrait m’arriver serait perte de temps d’une part, extorsion de cadeaux sous toutes les formes, de l’autre.

Comme certainement les conseils qui m’avaient été donnés étaient connus du Serky N’Kabbi, la plus grande faute que je pouvais faire était de les suivre ; d’un autre côté, mon but n’était-il pas de voir le Roi et d’essayer d’obtenir de lui la promesse écrite que les mauvais traitements, les vexations de tous genres qui avaient marqué ma route depuis Say seraient à l’avenir épargnés aux caravanes des Français ?

Mon premier acte est donc de demander l’hospitalité dans l’intérieur du village. Surprise des hommes du Roi, qui déclarent qu’il est impossible d’accéder à ma demande.

Le lendemain, on vient me demander les cadeaux que je dois faire au Roi. Je réponds qu’en effet je suis chargé de porter au puissant Roi d’Argoungou des cadeaux de la part du Chef des Français, mais que, ces cadeaux, je les remettrai en personne. « Mais, me dit-on, c’est contre tous les usages ; le Roi te recevra quand il voudra, dans huit jours, dix jours, certainement pas avant ; mais le cadeau doit être fait le jour même de l’arrivée. — Moi, je suis un envoyé ; ma mission est de voir le Roi, pour lui porter la parole que j’ai reçue et lui présenter les cadeaux qui m’ont été remis pour lui. Si je ne dois point voir le Roi, pas de cadeaux. »

Les hommes du Roi sont interloqués ; ils se refusent à aller porter même ma réponse et, toute la journée, emploient tous les moyens, la menace même, pour me faire céder ; mais je tiens bon. Enfin on informe le Roi et à la nuit je reçois la réponse de tenir les cadeaux prêts, qu’il me recevra de bonne heure le lendemain.

En effet, le 26 au matin, j’entre dans Argoungou pour aller à l’audience du Roi ; j’ai eu soin d’emporter avec moi les traités.

On me conduit dans une des dépendances du palais ; on m’y installe commodément et bientôt, par l’intermédiaire du premier ministre, commence un interminable va-et-vient qui ne dure pas moins de deux heures. Finalement, le Roi demande à voir les traités ; il les garde pour se les faire lire tout de suite, puis il demande les cadeaux ; on les porte, rien ou à peu près ne trouve grâce devant lui ; je m’y attendais. Toutefois le Roi va me recevoir ; j’ai promis de changer ce qui ne convient pas, car on y a mis des formes très correctes ; mais la lecture des traités prend grand temps, les marabouts sont de parfaits ignorants, c’est à tout moment qu’on vient demander l’explication de tel ou tel passage. Je déclare au bout de deux heures que je ne puis attendre davantage, que le Roi me fasse appeler quand la lecture des traités sera terminée. Je sors du palais pour traverser une foule littéralement ahurie de m’avoir vu entrer et sortir du palais sans aucune arme, avec mon interprète pour unique escorte.

Les racontars vont bientôt leur train et me sont rapportés ; il faut que j’aie des grigris bien puissants pour faire preuve de pareille audace.

Le soir, le Roi m’envoie dire qu’il a lu les traités et qu’il ne demande pas mieux que de m’en donner un semblable, mais à la condition que je reprendrai ou la route de Say ou la route du Noufé par le Dendi (route du Sud). Je ne réponds pas ; je verrai le Roi le lendemain et tâcherai de le convaincre. Mais non, il est inutile que je retourne au Palais, je n’ai qu’à remettre les cadeaux que j’ai promis de changer, et le Roi me renverra les traités, si je persiste à prendre la route de Sokkoto.

Je refuse, je porterai moi-même les cadeaux au Roi. De nouveau on cède et, le lendemain, je rentre dans le palais. Avant tout, j’exige la remise des traités ; si le Roi consent à en faire un, le marabout du Roi viendra le faire à mon camp ; puis, sur l’assurance formelle que je vais voir le Roi dans un instant, je montre les nouveaux cadeaux. Ils ne trouvent point grâce ; le Roi veut un autre beau fusil (j’en ai déjà donné un la veille), de l’argent, de la poudre. Je fais la sourde oreille ; puis, quand je me suis bien assuré que le Roi n’ose se décider à me recevoir parce qu’il craint ma puissance plus ou moins occulte (n’a-t-il pas déjà la preuve de ma veine dans la récente affaire de Gandé ?), lorsque je me suis bien assuré que j’ai le dessus de la situation, je me décide à frapper un grand coup. Je déclare aux ministres qui sont autour de moi que je n’ai pas l’habitude d’être berné, que deux fois, sur le désir du Roi, je suis venu pour le voir, que désormais je change d’avis et que je ne remettrai plus les pieds au palais. Cela dit, appuyé d’un geste de violente colère qui les fait s’enfuir épouvantés, je quitte seul le palais, laissant mon interprète ramasser les cadeaux pour les rapporter au camp.

Pour le coup, c’est de la terreur que j’inspire ; je suis arrivé à mes fins ; c’est pour moi le seul moyen de dominer ces brutes.

De la journée je ne revois les hommes du Roi ; le lendemain seulement ils viennent timidement me demander le complément des cadeaux. Non, rien. Je donnerai le fusil au Roi contre le traité. Les pourparlers s’engagent sur ces nouvelles bases, mais le Roi est inflexible ; un traité, si je dois prendre la route de Sokkoto, il ne peut y consentir, car je le montrerai au Lamido-Dioulbé ; or il doit stipuler la liberté de route pour les caravanes ; le Lamido-Dioulbé et tout le Haoussa y verraient de sa part une concession envers eux. Non jamais ! Jamais !

Je me rends bien compte que je n’obtiendrai rien. Je suis d’ailleurs autorisé à partir par la route qu’il me conviendra, à prendre même celle de Sokkoto.