De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad

Part 16

Chapter 163,917 wordsPublic domain

Pendant ces trois jours de séjour à Dosso, j’eus occasion de prendre contact avec la population, d’en étudier les coutumes. J’appris ainsi à mes dépens que, pour avoir la permission de tirer de l’eau à un puits, il faut louer à un prix très onéreux la corde et le seau d’un habitant du village ; qu’il ne faut jamais accepter un cadeau, quelque faible qu’il soit, un poulet, une poignée de mil ou d’arachides. Le bon apôtre qui vous l’offre sous les dehors les plus simples ne manque jamais de vous affirmer que c’est un don d’hospitalité sans importance, dont il ne saurait avoir le mauvais goût de demander la moindre rétribution ; n’êtes-vous pas l’hôte du village ? Il n’est pas parti qu’il revient s’assurer que le poulet a été égorgé, le mil mangé ; alors c’est d’un ton menaçant qu’il exige un cadeau décuple de la valeur de ce qu’il a apporté. Il n’y a pas à le convaincre de mauvaise foi, c’est un procédé d’usage courant, le village entier est là pour soutenir ses revendications. Il est vrai que vous trouvez immédiatement, si l’incident ainsi provoqué grossit, un défenseur parmi l’assistance ; celui-ci le prend de très haut avec ces misérables, les chasse en les invectivant de belle sorte ; mais, si vous acceptez ses services, vous vous êtes mis sur les bras une dette de reconnaissance que vous ne pourrez acquitter, c’est un maître chanteur qui a tous ces canaillards pour complices.

J’avais pris à Tondo, pour me servir d’interprète djerma et haoussa, un certain Peul du nom d’Ahmadou. Sans cesse bafoué et rudoyé par ces braillards, il ne me rendait que de faibles services ; il était en butte à toutes les menaces et se renfermait dans un mutisme absolu chaque fois que je lui demandais un renseignement.

Le départ de la caravane haoussa a été fixé pour le 5 septembre au matin ; nous partons ce même jour avec le fils du Djermakoy pour guide. En route nous rencontrons des fractions de la caravane qui attendent, sans cesse en alerte, que toute la caravane soit en mouvement. De tous côtés c’est une agitation extrême, les femmes sont bousculées, les porteurs sont adroitement débarrassés de leur charge de kola par des gens embusqués ; ce ne sont partout que cris et bruits de querelles. Nous prenons les devants, et, sauf un léger retard provoqué par un bourriquot qui s’est déchargé et se fait chasser comme noble bête de vénerie, nous arrivons sans encombre à Tambokiré, à huit heures. Malgré mes protestations sur le peu de longueur de l’étape, le fils du Djermakoy m’oblige à camper. Vers neuf heures et demie seulement, la caravane arrive ; elle marche avec une extrême lenteur, mais dans un ordre parfait. En tête sont quelques chameaux qui ont été loués pour la traversée du pays et qui portent quatre charges de kola, puis viennent les femmes très lourdement chargées des ustensiles de ménage et de cuisine, des pots en terre, de grandes calebasses, des escabeaux contenus dans de grands filets. Les malheureuses, outre ce pesant fardeau de 50 à 60 kilogrammes, portent souvent un enfant ; derrière marchent les porteurs, en file indienne comme les femmes, ou seuls avec une lourde charge de kola, ou poussant les animaux, ânes, bœufs, mulets, chevaux aussi pesamment chargés. Sur les flancs marchent les propriétaires des charges, quelques-uns à cheval ; en arrière enfin, fermant la marche, le Madougou, chef de la caravane, entouré d’une nuée de quémandeurs qui lui feront, au campement, durement expier l’honneur de l’avoir escortée pendant la route.

La race haoussa est essentiellement industrieuse et commerçante ; je ne saurais mieux comparer Kano, la capitale commerciale de l’Afrique centrale, qu’à Nijni-Novogorod, et les caravanes qui en sortent, qu’à ces caravanes mogoles qui viennent apporter sur le marché de la grande cité commerciale russe les produits de l’Orient.

Chaque année sortent de Kano, entre mars et mai, une vingtaine de caravanes qui vont chercher au Gougia (nord du pays des Achantis) des noix de kola, pour les apporter sur le marché de Kano.

A cet effet, un certain nombre de commerçants se réunissent, qui ont résolu de partir ensemble ; ils choisissent parmi eux un homme expérimenté, énergique et habile qu’ils désignent pour leur chef ; il prend le nom de Madougou. Pendant la durée de la route, il a les pouvoirs semblables à ceux du Roi de Kano lui-même, c’est-à-dire que son autorité est absolue. C’est lui qui a charge de s’entremettre avec les autorités locales pour acheter le passage de la caravane ; la réussite de l’opération dépendra de l’habileté avec laquelle il saura manœuvrer pour se soustraire aux taxes trop lourdes. Il est admis que la caravane ne peut faire résistance, il faut donc contenter chacun sans ruiner l’entreprise. Il a mission de répartir au prorata de l’importance des charges les impôts prélevés sur la caravane. A ces riches marchands, qui emmènent des esclaves chargés, des bourriquots, des mulets, des chevaux, s’en joignent en outre de plus humbles, qui ont, pour toute fortune, la charge qu’ils portent sur la tête.

Au départ, dans les paniers garnis de cuir, qui sont destinés à rapporter les kolas, on emporte les divers articles de l’industrie de Kano, des boubous, des pantalons ordinaires, d’autres plus riches, artistement brodés, des pagnes communs et d’autres spécialement renommés, appelés tourkédis, qui sont fortement teints à l’indigo pur et glacés d’un côté, puis des peaux préparées dont Kano fait un immense commerce.

La route est la même à l’aller qu’au retour ; elle passe par Gandi, Sokkoto, Argoungou, Guiouaé, Dosso. En aval de Say, généralement à Kirtassi, la caravane traverse le Niger, puis entre dans le Gourma, atteint Soudou M’Bodjio, aussi appelé Fada N’Gourma ou Noungou, capitale du Gourma, longe la frontière du Mossi et par le Gourounsi, le Mampoursi, le Dagomba, arrive à Salaga, capitale du Gondia.

En ce point, elle échange ses marchandises contre des noix de kola, puis, son chargement opéré, fait retour sur Kano où les premières caravanes arrivent vers le milieu d’octobre.

Chaque jour la caravane doit payer passage au village où elle campe ; mais surtout la traversée du Djerma était[17], pour les malheureux caravaniers, la cause de soucis sans nombre, de pillages continuels, de vexations de tout genre. Je ne puis mieux en donner une idée qu’en citant la parole d’un de ces hommes auquel je manifestais mon étonnement de le trouver si calme en présence des exigences jamais inassouvies du chef de Tambokiré.

« Que veux-tu ? Il faut passer ; chaque jour, nous achetons nos têtes ! »

Je ferai, en parlant de Kano, la monographie de la noix de kola ; mais je veux donner ici une idée des fatigues supportées par ces caravaniers pour aller à la recherche du précieux produit.

Lorsque la caravane arrive au village où elle doit s’arrêter pour la journée, elle se rend à un emplacement connu à l’avance où se fait le déchargement des hommes et des animaux, et aussitôt la configuration, toujours la même, que doit avoir le camp, est marquée par les charges rangées sur le sol.

L’instant d’après, pendant que les esclaves conduisent les animaux à l’abreuvoir, puis aux pâturages, que les femmes font le marché et se livrent à la préparation du repas, tous les hommes qui ne sont pas laissés à la garde des charges se rendent dans la brousse ou dans la forêt, pour y couper des branches et des feuillages au moyen desquels des huttes en branchages sont immédiatement édifiées ; puis, ce premier travail fait, on entoure le camp d’une enceinte continue avec des matériaux de même espèce. Ainsi, à la mode des légions romaines, chaque jour la caravane établit un camp dans une enceinte fermée, qui a pour objet de la mettre à l’abri des entreprises des rôdeurs de nuit.

Pendant ce temps, le Madougou discute, soit au village, soit au camp, avec le chef et les notables, le taux de l’impôt qui sera prélevé en kolas ou en argent et vêtements. La discussion en général dure de longues heures au pays djerma, car le chef du village n’est pas seul à avoir des prétentions ; les chefs des autres villages, à grande distance, sont aussi venus, alléguant qu’ils ne sont ni moins puissants ni moins difficiles, partant, à satisfaire. Les rodomontades qui, en temps ordinaire, n’auraient d’autre effet que d’amener des rixes de village à village, ont au contraire pour résultat de rendre légitimes les exigences exprimées ; l’un n’a pas reçu satisfaction qu’il s’associe aux autres pour appuyer les revendications de celui dont on discute les droits. Lorsque cette tâche ardue est terminée pour les chefs, vient le tour des individualités turbulentes auxquelles il faut aussi donner satisfaction.

Enfin, on est tombé d’accord, le tribut est versé, mais jamais guère avant l’entrée de la nuit ; alors on barricade les portes de l’enceinte, et le griot (héraut) du Madougou annonce d’une voix retentissante aux échos d’alentour que les affaires sont réglées avec le village, à la satisfaction de tous, que la nuit il est défendu à quiconque de s’approcher de l’enceinte ou de tenter de la franchir, qu’il courrait risque d’être pris pour un voleur et qu’on tirerait dessus.

L’écho seul tient compte de ces menaces et les habitants mettent toute leur ruse et leur audace à pénétrer dans l’enceinte pour y voler.

Le lendemain, quand la caravane veut partir, nouvelles exigences ; si elles sont trop élevées, elle doit rester la journée pour parlementer ; sinon, le Madougou consent et presse la mise en route.

Au moment de notre passage à Tambokiré, la malheureuse caravane haoussa et la mienne furent plus qu’à l’ordinaire harcelées par des quémandeurs menaçants. La raison était que, quelques jours auparavant, le Roi du Kabbi avait demandé au Djermakoy de rassembler une colonne pour se joindre à lui, dans le but d’aller razzier un important village de la banlieue de Sokkoto.

Les guerriers s’étaient empressés de répondre à son appel et la caravane était obligée de supporter les vexations et les prétentions incessantes de tous ces fanatiques insatiables.

Je comptais personnellement m’affranchir plus aisément de ces misères, grâce à la présence du fils du Djermakoy et à l’ordre qu’il avait donné à chaque village de me pourvoir d’un guide. Je ne devais pas tarder à perdre cette illusion. Dès mon arrivée, j’avais envoyé au chef du village un cadeau qu’il avait accepté avec satisfaction, mais à ce moment il avait à s’occuper de la caravane.

Dans l’après-midi, un certain nombre de batteurs d’estrade tentèrent de pénétrer dans mon camp. J’eus toutes les peines du monde à les en expulser sans provoquer une bagarre. Ils s’éloignèrent dans la direction du village et revinrent accompagnés du fils du chef qui, fort insolemment, me rapportait mon cadeau. Je me bornai à le rendre à Badaire, qui le remit dans une caisse, et, malgré menaces de tout genre, je me refusai d’y ajouter la moindre chose. « Je suis un envoyé, leur dis-je, je ne puis être astreint à payer des droits comme une caravane de commerce ; que celui qui n’est pas content de ce que je lui donne, vienne prendre ! »

Peu habitués à entendre pareil langage, ils se retirèrent furieux, menaçant de la voix et du geste. Je n’en pris cure, mais j’installai, la nuit venue, un service sérieux de surveillance, aussi bien pour la garde des bagages que des animaux. Je doublai mes sentinelles et pris le parti de veiller une partie de la nuit. Vers neuf heures, le fils du chef revenait chercher le cadeau dédaigné. Je ne le lui rendis qu’à la condition qu’il me servirait de guide le lendemain. Il m’objecta que je devrais attendre le départ de la caravane, laquelle, faute de s’être entendue avec le village, ne pourrait encore continuer sa route.

Je trouvais gênant le voisinage de celle-ci qui attirait tous les gens en quête d’un mauvais coup à faire ; je désirais même m’en affranchir pour gagner l’Arewa ou Maouri, où je pouvais être assuré d’une meilleure protection de la part de l’autorité, et 30 kilomètres au plus m’en séparaient, que je voulais franchir au plus vite. J’insistai donc, promettant à cet homme un cadeau en argent, s’il voulait me guider le lendemain ; il consentit. Pendant ces pourparlers, un de ses hommes, assis contre la tente qui couvrait les bagages, réussissait à me voler mon petit appareil photographique ; je ne m’en aperçus que le lendemain.

J’ai dit que la maladie des bœufs sévissait encore, mais elle tirait à sa fin ; toutefois, un Djerma intelligent, qui possédait encore quelques têtes de bétail, craignant de les perdre, suivait la caravane et chaque jour abattait un animal pour le vendre en détail. Je fis marché dans la journée avec lui pour un petit bœuf ; mais, lorsque je voulus le lui payer, il me déclara préférer n’être payé qu’à Argoungou, et en argent.

Le lendemain, nous partons avec le fils du chef du village, laissant à Tambokiré la caravane haoussa. A neuf heures, nous sommes au village de Torso, où mon guide refusant d’aller plus loin m’oblige à camper. Comme je poursuis mon idée de sortir du Djerma au plus tôt, j’envoie un cadeau au chef du village en lui demandant un guide pour l’après-midi. Il accepte mon cadeau et me fait promesse d’un guide qui viendra en même temps m’apporter la nourriture pour mes hommes.

Mon camp n’est pas installé que je sens que ces bonnes dispositions sont mensongères. En effet, l’attitude de la population est des plus malveillantes ; à tout propos naissent des difficultés que j’ai grand’peine à calmer. Vient mon marchand de bœuf de la veille, qui me réclame le prix de son animal ; pour éviter des contestations, je le règle à un prix supérieur à celui convenu. L’instant d’après, c’est un certain Salé, jeune homme audacieux, chef d’un village voisin, qui me réclame insolemment un tribut de passage ; je l’éconduis, puis fais de même d’un deuxième.

Sur ces entrefaites étaient venus les fils de l’ancien Roi, prédécesseur du Djermakoy actuel, qui m’avaient offert, pour me guider, leurs services à un taux très élevé ; ils veulent me persuader que partir sans la caravane haoussa serait une imprudence ; je maintiens ma décision de partir le soir, trouvant qu’ils mettaient une réelle impudeur à vouloir traire deux vaches à la fois.

Je suis d’autant plus pressé de partir que je sens la situation de plus en plus tendue avec le village. Vers deux heures, le factotum du chef, qui devait me servir de guide et qui avait exigé à l’avance ses arrhes et les avait reçues, revient apportant le repas de mes hommes, mais à mon grand étonnement, en même temps, le cadeau du chef. Le voyant venir, j’avais donné l’ordre de chercher les animaux au pâturage ; toutefois, je ne puis m’empêcher de demander une explication. Cet homme me dit qu’avant tout une question est à régler et il me représente mon marchand de bœuf qui n’accepte plus son prix et veut davantage ; j’ai beau protester que j’ai déjà donné plus que je ne devais, mais comme je veux partir, j’ajoute 2 francs. Cette affaire réglée, il faut, me dit-on, régler le tribut de Salé et des chefs voisins ; le chef lui-même enfin trouve son cadeau insuffisant. Je m’insurge tout de bon cette fois et fais charger. Alors Salé et d’autres se jettent au milieu de mes hommes et des bagages et veulent employer la violence pour empêcher le chargement ; à bout de patience, je saisis mon revolver et, l’appuyant sur le front de Salé, je lui fais comprendre que, s’il ne sort pas de mon camp, je lui brûle la cervelle. Pour un instant le calme revient, mais les têtes sont fort échauffées. Pendant ce temps, craignant de se trouver mêlé à une mauvaise affaire, mon Peul Ahmadou prend son arc et ses flèches et s’enfuit. Que faire sans interprète au milieu de ces forcenés que j’hésite, les voyant sans armes, à éloigner à coups de fusil ? Je suis le conseil d’un sage, qui me dit qu’aller voir le chef du village est le plus sûr moyen d’arranger les choses. Je me rends à cet avis ; le chef est tout miel et sucre : c’est un malentendu, les choses vont s’arranger, il est tard déjà, il me demande de rester à mon camp jusqu’au lendemain.

Le soir revient l’obsédante question du cadeau ; il ne faut rien moins que de l’or, des assiettes, des gobelets, etc. Finalement on s’arrête à une pièce de flanelle blanche et 5 francs que je donnerai le lendemain quand le guide sera au camp. Salé revient à la charge, je le renvoie.

7 septembre. — Je voulais tenter de profiter de la nuit pour partir ; mais ma seule ressource comme guide eût été mon interprète peul qui n’aurait pas manqué, aux premiers préparatifs, de s’enfuir pour prévenir le village. Réflexion faite, j’ai chance, en partant, d’avoir le lendemain sur les bras les villages de la route ; je me résous à rester, fidèle au principe que j’ai toujours maintenu, de sortir de jour et la tête haute.

Au matin, je fais charger ; le factotum du chef arrive, qui, de nouveau, refuse le cadeau arrêté la veille ; cette fois c’en est trop, c’est un parti pris de renchérir sur chacune de mes concessions. En route ! Nous nous mettons en marche pour tourner le village ; celui-ci nous est caché par un pli de terrain ; j’entends bientôt le tam-tam et les habitants sortent en armes du village, qui avec arcs et flèches, qui avec une lance, qui avec un bâton. Je fais charger les armes, et, le convoi bien groupé, nous continuons à avancer. Je suis résolu à attendre l’attaque, car je ne me sens pas le courage de faire exécuter le feu sur cette centaine d’inconscients auxquels des femmes et des enfants sont mêlés et qui n’ont pas même à m’opposer un fusil à pierre.

Au moment où je pousse droit sur un des assaillants qui me tient en joue à cinq ou six pas, son arc bandé, le chef du village s’élance vers moi, les bras au ciel, attestant que c’est chose ridicule que ce qui va se passer et me conjurant d’arrêter.

Je me rends au désir de l’hypocrite et, sur-le-champ, par l’intermédiaire d’Ahmadou qui avait trouvé bon d’esquisser une deuxième fuite, on reprend la question du cadeau. Malgré tout l’esprit de conciliation que j’y veux mettre, on ne peut arriver à s’entendre. Je comprends qu’il me faut ruser pour éviter une effusion de sang inutile qui pourrait avoir pour effet de me fermer définitivement la route. Je déclare que, ne pouvant nous entendre, je vais changer mon camp que je trouve défectueux et qu’on reprendra les pourparlers quand j’aurai installé mon nouveau campement. Mon but est de profiter de la situation pour me rapprocher d’une mare que j’ai reconnue et dont la position, beaucoup plus rapprochée de la route que je dois suivre, présente cet avantage qu’en y prenant position j’aurai tourné le village.

Cette manœuvre s’exécute sans incident. Je m’installe et entoure mon camp d’une corde pour défendre l’approche des bagages.

Bientôt la foule grossit, devient menaçante ; ce n’est plus le village seul que j’ai sur les bras, mais bien tous les villages environnants qui ont rallié à l’appel du tam-tam. Les hommes sont assis sur les bagages, les armes prêtes ; j’ai mon revolver à portée de ma main, pendant que je parlemente pour les cadeaux. J’entreprends de gagner Salé, qui me semble le plus accessible ; j’y réussis par quelques concessions et l’instant d’après il me débarrasse d’un braillard qui fait mine de se jeter sur moi, mais que j’attends au bout de mon revolver. Plusieurs objets sont volés, que Salé fait restituer. Toutefois, l’horizon est des plus sombres ; sûrement les coups de fusil partiront avant la fin de la journée. Des rixes éclatent à tout instant, suscitées par entente entre eux pour provoquer un désordre à la faveur duquel ils se livreront au pillage. Le règlement même des cadeaux sur lesquels ils sont obligés de transiger, parce que la caravane haoussa est signalée et qu’ils ont hâte d’aller l’exploiter, n’amène qu’une détente passagère. Mon Peul, un instant revenu, s’enfuit à nouveau. Nous sommes à la merci du plus futile incident qui mettra l’un de nous aux prises avec un de ces forcenés, qui ont l’intuition que la voie de fait seule leur est défendue et se permettent le reste.

Je me faisais cette triste réflexion que, même chez les plus sauvages des peuples que j’avais fréquentés, j’avais pu trouver à éveiller un sentiment généreux ; le Djerma n’en possède aucun. Il est cupide, voleur et lâche. Un exemple montrera l’impudeur étrange de cette race. A côté de moi s’était assis un homme à qui, au milieu de tous ces événements, on avait omis de payer un achat fait la veille ; à un moment il s’éloigne et revient s’asseoir à la même place. Tout à coup il me demande où se trouve ma canne ; l’instant d’avant je l’avais auprès de moi, je la cherche en vain. C’était une canne de bois noir renfermant un stylet d’acier qui sortait de lui-même, si l’on imprimait une secousse un peu forte. J’appelle mon domestique et lui demande où il l’a mise, et mon homme de me dire :

« Inutile de la chercher, on te l’a volée.

— Si tu connais le voleur, lui dis-je, et que tu me la fasses rendre, je te donnerai vingt sous.

— Donne la pièce.

— Non, quand tu me rapporteras ma canne.

— C’est moi qui l’ai prise, mais je te la rendrai si tu me donnes une pièce de vingt sous. »

Je ne pus même en ce moment m’empêcher de sourire de tant d’impudence, et, sachant qu’une pièce de dix sous n’avait pour eux aucune valeur, j’entrepris de le mystifier en lui en proposant une. Il refusa de la prendre, et moi je persistai à ne pas lui donner plus. Il s’en alla furieux d’être obligé de garder la canne qui n’avait aucune valeur, car le stylet en était cassé.

Vers dix heures, aucune détente ne se produisait dans notre situation, qui ne pouvait au contraire que s’aggraver du fait de l’arrivée de la caravane haoussa et des dangereux parasites qu’elle traînait à sa suite.

Mais il existe une Providence pour le voyageur, et, comme à Gastiatbé[18] dans le Ferlo, au moment où je pouvais le moins m’y attendre, l’horizon s’éclaircit. Le rayon de soleil avait figure, c’était le Djermakoy. Celui-ci, allant joindre la colonne en formation dans le Kabbi dont j’ai parlé, avait rejoint, la veille, à Tombokiré, la caravane haoussa et, faisant route avec elle, arrivait à Torso. Mon Peul en désertion, craignant autant pour lui que pour moi, se précipite au- devant du Djermakoy qui lui demande de mes nouvelles. Ahmadou répond en racontant les événements du jour et de la veille. Le Djermakoy entre dans une violente colère ; ses ordres ont été méconnus : « Le blanc est un envoyé, je lui ai donné la route jusque vers le Roi du Kabbi ; si celui-ci veut le manger, il le mangera, c’est affaire à lui ; mais j’entends que dans mon pays il soit respecté. »

Ses ordres ont été méconnus ; il n’entend pas que ce qu’il n’a pas fait, lui, un chef de village se le permette. Tout me sera restitué sur l’instant ; il me donnera un guide jusqu’à Guiouaé, capitale du Maouri ; enfin, je ne donnerai sur la route que ce qu’il me conviendra. Coût de cet équitable jugement : 15 francs, que je verse allègrement, car je sais pouvoir compter sur la parole du Djermakoy ; il est intéressé à ce que j’arrive le plus dodu possible auprès de son puissant suzerain, le Roi du Kabbi, qui pourrait lui faire expier durement un état de maigreur qu’il n’aurait pas mis tous ses soins à empêcher. C’est mon Peul, revenu avec les beaux jours, qui m’apporte cette bonne nouvelle ; bientôt arrivent les fils du Djermakoy, qui m’entourent de prévenances, et les gens du village disparaissent pour ne laisser place qu’à des physionomies relativement sympathiques.

C’était une détente et nous en avions besoin, car multiples encore étaient les mauvaises heures que nous devions passer dans cet ignoble pays djerma. Dans l’après-midi, très humble et déconfit, le chef du village me rapporte les cadeaux qu’il m’a extorqués.