De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad

Part 15

Chapter 153,853 wordsPublic domain

Je ne devais pas tarder à m’apercevoir que ce n’étaient pas là des menaces vaines. Mais, avant d’entrer dans le récit des tribulations sans nombre dont cette route fut émaillée, je crois nécessaire de donner ici une idée de la géographie physique et politique des contrées qui s’étendent entre le Niger et Sokkoto.

Le Niger ne reçoit par sa rive droite qu’un affluent important, c’est le Mayo-Kabbi. Mayo, en foulbé, signifie rivière ; Kabbi est le nom du pays entre Sokkoto et Argoungou où la rivière se forme par la rencontre de deux autres dont nous allons parler, qui se réunissent sous les murs de Sokkoto. Le Mayo-Kabbi, en langue haoussa, s’appelle Goulbi N’Kabbi ou encore Goulbi N’Sokkoto, Goulbi ayant la même signification que Mayo. Le Mayo-Kabbi se jette dans le Niger en face de Goumba, après avoir arrosé Sokkoto et Argoungou. Il est formé : 1o du Goulbi N’Gandi qui vient du Sud, passe à Bakoura, Dampo, Yassakoua, Gandi, en ce point tourne à l’Ouest et par Koundous et Riri arrive un peu au nord de Sokkoto ; 2o du Goulbi N’Rima, lequel est formé de deux rivières ; la plus orientale est aussi la plus septentrionale, elle passe non loin de Katséna, à Kamané et Zyrmi ; la deuxième vient du sud de la province de Zaria ou Zozo, elle passe à Kaoura-Yankaba, Birni N’Goza, Boko, Dolé, Sansané-Issa et se rencontre avec la branche orientale à Tozei. De ce point, le Goulbi N’Rima se dirige vers le Sud-Ouest, passe à Vourno et rencontre le Goulbi N’Gandi au nord-ouest de Sokkoto.

MM. Staundinger et Hartret ont, à la suite de leur voyage, fait modifier les cartes construites jusque-là seulement d’après les travaux de Clapperton et de Barth ; ils ont fait de la rivière de Kaoura et de celle de Gandi une seule rivière. La version de Barth était la vraie. Ils ont été trompés par les lignes de marais qui se trouvent entre Magami N’Didi et Yankaïoua. Pour mon compte, je certifie que les rivières de Kaoura et Gandi sont différentes ; car, arrivé à Yassakoua et manquant d’animaux, j’ai voulu charger mon canot _Berton_ avec les bagages que je ne pouvais faire porter ; j’ai dû m’arrêter à quelques kilomètres au Sud, à Dampo, la rivière venait directement du Sud par Bakoura. C’est par la voie de terre seulement que j’ai pu gagner Kaoura.

Un point important fixé par ces voyageurs est celui de Boko, qu’ils ont placé à sa latitude véritable, bien différente de celle admise d’après Barth ; de ce fait, la courbe du Goulbi N’Rima est beaucoup plus au Sud que ne l’indiquent les cartes actuelles.

A l’inspection de la carte, il semblerait que le Niger reçoive d’autres affluents importants qui sont portés sur les cartes sous le nom de Dalhols. Il n’en est rien. Ces immenses tranchées, qui atteignent jusqu’à 20 kilomètres de largeur, ne sont pas des lits de rivières ; j’essayerai ci-après, sans pouvoir donner ici une théorie complète qui nécessiterait de trop longs développements, mais que je me réserve d’exposer avec preuves à l’appui, j’essayerai, dis-je, de faire comprendre ce que sont ces phénomènes géologiques.

La région qui s’étend entre le Niger et le Mayo-Kabbi jusqu’à Sokkoto est très peu arrosée, mais cependant fertile et assez peuplée.

En partant de l’Ouest, elle est divisée politiquement en trois États, qui sont : le Djerma (foulbé) ou Zaberma (sourhaï), le Maouri (foulbé) ou Arewa (haoussa), le Kabbi indépendant. Au sud de ces États est le Dendi.

Le Djerma et le Dendi ont des populations de race sourhaï ; le Maouri et le Kabbi sont habités par des populations de race haoussa. Indépendants les uns des autres, les chefs de ces divers États, dont les capitales respectives sont Dosso, Guiouaé, Argoungou et Bounza, reconnaissent cependant la suzeraineté du Roi du Kabbi dont le titre est Serky N’Kabbi.

Ils se sont affranchis de la domination des Empereurs de Sokkoto, depuis une trentaine d’années ; Argoungou, ainsi que je l’exposerai ci-après, était — et cet état de choses a duré jusqu’à une époque postérieure à mon passage — le boulevard de la résistance de ces contrées contre la domination de l’empire haoussa. Quelques mois après mon passage, Argoungou fut pris par l’Empereur de Sokkoto, pendant qu’Ibrahima- Guéladjio s’emparait du Djerma et du Maouri.

Malgré ces divisions politiques bien nettes, l’autorité des chefs du Djerma, du Maouri et du Dendi est plutôt nominale ; sur leur propre territoire, le moindre chef de village met facilement en échec cette autorité. Le prestige du pouvoir tient à l’homme seul qui en est investi, il a ou n’a pas la force de faire exécuter ses ordres. Dans le Djerma, le Djermakoy était d’une extrême faiblesse et incapable de se faire obéir ; dans le Maouri, le Serky de Guiouaé avait dans sa capitale du moins un certain prestige, mais qui ne rayonnait pas bien au delà. L’un et l’autre, que j’avais fini par disposer assez favorablement, ne purent me faire passer (et l’on verra plus loin au prix de quelles vexations), qu’en invoquant que j’allais auprès du Roi du Kabbi : « Laissez aller ce blanc, disait le Djermakoy aux forcenés qui nous harcelaient, il va comme envoyé auprès du Serky N’Kabbi. Celui-ci le mangera[16], s’il lui convient. » Cette restriction avait bien sa valeur et j’étais bien décidé à montrer au Serkyon N’Kabbi que ce qui pourrait lui être agréable rencontrerait de ma part une opposition que chacun peut comprendre.

Nous sommes au 28 août, jour du départ de la rive droite, l’étape se fait après trois heures de marche à Tond-Hiou. En route nous avons rencontré nombre de gens se rendant au marché de Say avec du grain et du sel. Ce sel vient de la vallée de Foga dans le Maouri ; il est enfermé dans des prismes de paille de 0m,40 de longueur sur 0m,10 de hauteur. Un homme porte cinq ou six de ces paquets. C’est du sel terreux, couleur bistre, que j’ai vu sur le marché de Say ; il s’y débite sous la forme d’un petit cône de 0m,04 de hauteur sur 0m,03 de diamètre à la base. Il est obtenu à froid par simple lavage des terres salifères, tandis qu’ailleurs, dans le Bornou par exemple, on évapore dans des moules d’argile les eaux préalablement saturées par des lavages successifs.

Sans trouver à Tond-Hiou d’hostilité bien marquée, je rencontre cependant du mauvais vouloir et c’est avec beaucoup de difficulté que j’obtiens le lendemain un guide pour Djiddal.

En ce point l’accueil est bon, le vieux chef me donne un guide pour le lendemain en me conseillant de prendre une route qui descend un peu vers le Sud par Tondo et Kourfari.

A mi-chemin de Tondo nous rencontrons une dizaine de cavaliers qui nous barrent le chemin et veulent contraindre le guide à nous conduire à leur village, Bossadjio. Une vive altercation s’engage, le guide refuse énergiquement de les suivre ; les coupeurs de route le prennent de haut, les menaces pleuvent ; ce que voyant, je fais grouper le convoi en dehors de la route et charger les armes, puis le revolver à la main je signifie à ces malandrins d’avoir à laisser le chemin libre. Ils s’exécutent de mauvaise grâce et nous pouvons arriver à Tondo sans encombre. L’accueil qui nous est fait est bon ; le chef de village est un vieillard parent du chef de Tond-Hiou ; je lui fais un cadeau dont il est enchanté, il me promet son frère pour me guider le lendemain jusqu’à Kourfari. Il faut veiller toutefois, car le camp est entouré de gens qui profiteraient de la moindre négligence pour voler et se sauver. Je constate depuis deux jours combien est immodéré l’amour de la pièce d’argent, appelée katibidjé dans le pays. J’en puis profiter pour mes achats ; mais aussi, chaque fois qu’on tentera de me pressurer, ce sera uniquement dans le but de m’en extorquer.

Le lendemain, nous partons pour Kourfari ; au village de Gobéri, nous descendons dans le Dalhol-Bosso.

Le Dalhol-Bosso est une énorme déclivité qui offre les apparences d’un lit de rivière et qui, de Gobéri à Kourfari situé à la bordure orientale, mesure 8 kilomètres de large. La berge, aussi bien du côté occidental que du côté oriental, ne domine que de 3 ou 4 mètres le plafond du Dalhol et cependant il y a un changement radical dans l’apparence et dans la nature du terrain. A l’inspection on se rend compte que, quelle que soit l’importance des pluies, une rivière ne peut couler dans cette tranchée ; il se trouve en effet des déclivités profondes dans lesquelles se forment en hivernage des mares d’étendue variable, mais il existe aussi des seuils plus élevés que les berges elles-mêmes et qui tiennent toute la largeur du lit. Si l’on étudie le terrain environnant, un fait d’importance capitale frappe l’observateur qui a quelque habitude de l’étude du sol. Si cette tranchée était un lit de rivière desséché, la direction suivrait celle des lignes de plus grande pente de la surface et la vallée serait constituée par des chaînes de hauteur en harmonie avec le relief environnant. Or il n’en est rien ; la direction générale du Dalhol est oblique quand elle n’est pas perpendiculaire à ces lignes de plus grande pente. En poursuivant cette étude, on remarque bientôt des phénomènes d’érosion qui, au lieu d’être localisés comme il arrive ordinairement, s’étendent sur toute la longueur du lit ; on se rend compte qu’il s’est produit un phénomène d’un ordre particulier comme celui d’une immense colonne d’eau qui se serait frayé un chemin en écrêtant tous les reliefs du sol qu’elle a trouvés sur son passage. On se rend compte aussi que le phénomène n’a eu qu’une courte durée, car le lit n’a pas de pente qui ait permis en aucun temps un écoulement régulier des eaux ; le sol a été seulement comme raboté parallèlement à sa surface.

D’où pouvaient provenir ces masses d’eau et quelle était leur nature ? La constitution du sol et la faune spéciale qui se développe à sa surface vont nous permettre de le définir. Les terres du Dalhol sont des terres salifères, argiles et sables ; outre du sel, elles contiennent aussi du natron. Or la présence du sable au milieu de terres argilo- ferrugineuses qui constituent les terrains des abords des Dalhols, unie à l’existence des sels de potasse et de soude, atteste de façon indiscutable que les eaux qui ont déterminé par leur passage ces énormes tranchées étaient des eaux de mer.

D’autre part, la flore du Dalhol, nous l’avons dit, est très spéciale ; un arbre en particulier y domine : c’est l’hyphème, appelé aussi palmier flabelliforme ou palmier d’Égypte. Or, et ceci est une constatation que j’ai maintes fois vérifiée, partout où l’hyphème se montre sous ces latitudes, on retrouve à sa base le terrain du Dalhol. Du fait que cet arbre n’est pas dans la zone climatérique qui lui convient, puisqu’il croît seulement dans la moyenne et la basse Égypte, il ressort que les semences qui ont donné naissance aux sujets existants se sont trouvées mêlées aux terrains de transport entraînés par les eaux.

Je suis obligé d’écourter à cette place cette étude que je me réserve de faire plus complète, et de donner seulement la conclusion à laquelle je suis arrivé, conclusion dont j’ai vérifié les éléments au cours de ma route jusqu’au Tchad, puis dans ma traversée du Sahara, éléments qui ont été rapprochés et se sont trouvés en harmonie avec des constatations de phénomènes de même nature que je me suis rappelé exister le long du cours du Sénégal et du Niger. Cette conclusion est la suivante :

A un âge géologique relativement récent, alors que les fleuves Sénégal, Niger et Nil avaient leur cours déjà bien défini jusqu’à la mer, que le lac Tchad était vraisemblablement un lac formé par le Chari, lequel en sortait vers l’Est pour se jeter dans le Nil, à cet âge, dis-je, existait dans l’intérieur du continent, à l’emplacement actuel du Sahara, une immense mer intérieure.

Si l’on examine attentivement une carte d’Afrique, on remarque qu’il existe une ligne de soulèvement partant du nord-ouest de l’Atlas pour aboutir aux sources du Nil. Cette ligne est jalonnée dans le Sahara par les montagnes, au nord de Rhat, les monts Toummo, le massif du Tibesti, les hauts plateaux du Borkou, du Wadaï et les lignes de hauteur entre Oubanghi, Congo et Nil. La poussée intérieure qui fit émerger ces divers massifs eut pour effet de déterminer deux plans inclinés, l’un vers le Nord-Est (Méditerranée et Nil), l’autre vers le Sud-Ouest, et sur la pente de ces versoirs la mer Saharienne s’écoula partie vers la Méditerranée, partie vers l’intérieur du continent.

Occupons-nous en particulier du versoir sud-ouest. La plus grande poussée de la masse liquide déséquilibrée se fit sentir vers le fond des golfes ; des sinus de la mer Saharienne, les eaux s’y précipitèrent sous de grandes hauteurs en masses énormes, qui se frayèrent chemin dans la direction de ces golfes prolongés, et, ainsi, elles déterminèrent ces lits momentanés qui sont les Dalhols. Leur course se prolongea jusqu’à la rencontre des grands fleuves, dont elles empruntèrent le lit pour arriver jusqu’à la mer. C’est ainsi qu’au nord de la boucle du Niger des indications de Dalhols arrivent jusqu’au fleuve ; de même aussi les Dalhols Bosso et Foga joignent le Niger avant l’embouchure du Mayo- Kabbi. Le Dalhol-Boudi joint le Mayo-Kabbi au nord d’Argoungou.

Or le fait est digne de remarque. A partir du point où le Dalhol rencontre le lit d’une rivière, la végétation spéciale dont j’ai parlé et qui, en outre du palmier flabelliforme, comprend nombre d’espèces que je n’ai pu étudier, par défaut de connaissances spéciales, apparaît immédiatement, sur la rive qui n’est pas suivie par le courant, c’est-à- dire sur la rive où se produisent les dépôts ; si le courant change de rive, la végétation change avec lui pour toujours suivre la rive opposée.

Pour compléter cet examen, il faudrait étudier le cours du Sénégal, du Niger et de leurs affluents dans la partie qui a été empruntée comme issue par les eaux de la mer Saharienne ; ce serait sortir du cadre de ce récit.

Quant au versoir dont j’ai parlé, il est parfaitement indiqué sur les cartes, et l’étude altimétrique du Sahara permet d’en constater l’existence. Partant du Tchad à la cote 270, on arrive aux monts Tummo à la cote 800 sans aucune interversion du sens de la pente.

Une dernière remarque qui doit bien montrer que les Dalhols n’ont jamais servi de lit à des rivières, même temporaires, c’est que la largeur de leur lit va se rétrécissant du Nord vers le Sud, c’est-à-dire du point le plus voisin de leur commencement à leur point d’aboutissement vers leur embouchure dans le fleuve. La chose s’explique d’elle-même avec la théorie que nous venons d’exposer ; elle ne saurait s’expliquer dans l’autre cas.

Du Dalhol les indigènes extraient du sel par le procédé que j’ai indiqué, et aussi du natron. On appelle kaoua dans les pays foulbés et haoussa le natron présenté sous la forme marchande qui est l’état cristallisé. La préparation est la suivante : les terres qui contiennent du natron sont d’aspect noirâtre ; à la suite de l’évaporation de l’eau des pluies, cette terre se tuméfie à la surface et, en enlevant la croûte, on trouve une terre blanche que l’on mélange avec un peu d’eau. Cette solution, on la laisse tomber goutte à goutte sur une plaque de fer fortement rougie au feu. On obtient par ce procédé une plaque de natron cristallisé qui, sous cette forme, s’exporte sur les marchés de Say et de Dori.

Du natron les indigènes font parfois usage pour remplacer le sel dans la préparation des aliments, mais il est surtout employé pour la mastication du tabac. Dans tous les pays foulbés et haoussa chaque homme est porteur d’une petite poire en cuir où se trouve sa provision de tabac séché, sans autre préparation que l’élimination des côtes. Dans le même récipient est un morceau de kaoua. Pour former sa chique, l’homme prend une pincée de tabac, la place sur le devant de la bouche, entre la lèvre inférieure et les dents ; puis, portant à sa bouche le morceau de natron, il en détache une parcelle qu’il mélange au tabac. Quoique chiquer soit une habitude très répandue, l’indigène dépourvu de natron préfère s’abstenir plutôt que de chiquer du tabac seulement.

Au Bornou, le natron se prépare comme le sel, par évaporation à chaud des eaux mères saturées au préalable.

Mais revenons au récit. Le 31 août au soir, nous campons à Kourfari, situé à la rive orientale du Dalhol-Bosso. Cette partie du Dalhol porte le nom de Dahel, tandis que la partie occidentale est désignée sous le nom de Boboï.

Plus nous pénétrons dans le pays djerma, plus l’hostilité des gens s’accentue, plus leur avidité devient gênante, plus se vérifie chaque jour la menace du cavalier rencontré au bord du Niger. Il est malaisé de se faire idée du cynisme éhonté, de la cupidité de cette race, de sa mauvaise foi, de ses instincts traîtres et pillards. A Kourfari, le soir, le chef me promet un guide pour le lendemain ; mais, lorsqu’il faut partir, il faut renouveler les cadeaux qui avaient déjà péniblement arraché la promesse de la veille. Au moment du départ, le 1er septembre, tout à coup sur le chemin surgit un homme, la lance à la main, qui, d’un ton menaçant, s’adresse au fils du chef de Kourfari, mon guide :

« Comment, lui dit-il, as-tu laissé camper ce blanc dans ton village, sans me prévenir ? Est-ce qu’aussi bien que ton père je n’ai pas droit à un cadeau pour lui permettre passage ? Il a campé chez toi, mais il aurait pu aussi bien le faire dans mon village. Vous ne passerez pas sans que le blanc m’ait fait un cadeau qui me satisfasse. »

On me traduit les propos de cet homme qui est le chef de Karra, village situé à 7 ou 8 kilomètres de la route que nous suivons. Je lui fais répondre que je ne suis pas un dioula (traitant) dont on puisse exiger quoi que ce soit ; je donne à qui il me plaît, et, poussant mon cheval, je le force à s’écarter du chemin. Il se retire en maugréant. Deux heures après, nous passons auprès des quelques cases qui forment le village de Bandi ; j’envoie au passage saluer le chef. Celui-ci vient à moi et la scène du matin avec le chef de Karra se renouvelle. J’oppose le même refus et je sens que les fils du chef de Kourfari hésitent à continuer ; ils ne se décident qu’en me voyant m’éloigner. A Kouré, nous campons à midi et demi, après avoir essuyé en route une tornade.

La saison des pluies, qui s’est ouverte le 6 juin pendant que nous étions à Zebba, bat en ce moment son plein ; presque chaque jour depuis Ouro-Guéladjio nous avons tornade ou grande pluie ; hommes et animaux s’en ressentent. Les récoltes sont presque à maturité et les mils atteignent une hauteur que je n’ai vue nulle part ailleurs. Cette région est d’une extrême fertilité.

A Kouré, je trouve un accueil meilleur que je n’espérais à cause des incidents de la route ; la journée se passe dans d’excellentes relations avec le village.

A l’entrée de la nuit, le temps est pluvieux ; au lieu de faire replier ma tente comme je le fais chaque soir de manière à surveiller mon camp de mon lit, je suis obligé de la laisser dressée. Comme à l’habitude, on a allumé des feux. Sous l’une des tentes qui sert de bâche pour les bagages, les hommes ont pris refuge contre la pluie ; sous la mienne, dressée sous un arbre en bordure d’un champ de mil qui longe le chemin conduisant au village éloigné d’une centaine de mètres, sont le lit de Badaire et le mien ; deux de mes hommes, mon chef d’escorte Aldiouma et mon domestique Benissa, sont couchés à l’intérieur. Mes cantines sont empilées contre ma couche ; un sac maure contenant mon linge de corps, mon képi, mon chapeau, mon revolver sont placés sur mes cantines.

Vers onze heures, je me réveille ; je mets la tête hors de la tente, je vois qu’à dix pas ma sentinelle veille auprès d’un feu bien clair ; je l’appelle pour m’apporter un tison à la lueur duquel je lis l’heure à ma montre. Au moment où je vais me recoucher, il me semble entendre comme le bruit du passage d’un homme au milieu des tiges de mil ; j’appelle en demandant : « Qui est là ? » Aldiouma se réveille et se précipite immédiatement dans la direction que je lui indique. Il revient, un moment après, me dire qu’il a bien cru qu’il y avait un rôdeur qui fuyait devant lui, mais qu’il n’a pu ni le voir, ni l’atteindre. Je me recouche en prescrivant au factionnaire de bien veiller et je me rendors avec la conviction que le rôdeur en a dû être pour ses frais.

Au matin, je suis bien obligé de constater que j’ai été victime d’un vol d’une audace inouïe ; tout mon linge de corps, mon képi, mon chapeau, les hardes de mon domestique ont disparu. Un léger bruit qu’a dû faire le voleur m’a réveillé ; c’était bien lui que j’avais entendu s’enfuyant au travers du champ de mil. J’envoie de nouveau de ce côté ; on retrouve mon képi, mon chapeau, le sac de Benissa éventré, objets dont le voleur s’est débarrassé quand il s’est senti poursuivi par Aldiouma ; mon revolver a échappé par miracle.

Je ne perds pas mon temps en vaines récriminations, je sais que le vol est permis vis-à-vis de l’étranger, même s’il est l’hôte du village ; d’ailleurs je dois arriver dans la journée auprès du Roi du Djerma (Djermakoy) auquel je me réserve de recourir, s’il est possible.

Le chef nous servant de guide, nous nous mettons en route pour Dosso où je me fais, comme de coutume, précéder à l’avance par Makoura. Le Djermakoy envoie au-devant de moi deux de ses hommes, qui me guident jusqu’au cantonnement, groupe de cases ruineux en mur mitoyen avec la propre demeure du Roi.

Celui-ci que je vois dans la journée m’accueille assez bien ; c’est un brave homme qui a une notion très exacte de sa faiblesse, qui se sent presque honteux de commander, même fictivement, à de semblables malandrins. Sa recommandation dernière au moment où je le quitte est de me dire : « Surtout fais bien veiller de jour et de nuit, car tous les voleurs et coupeurs de bourse de la région se sont donné rendez-vous à Dosso, à cause de la présence de la caravane haoussa. Contre eux je ne peux te protéger ; protège-toi toi-même. »

Le pays ne vit que de l’exploitation et du vol ; les caravanes haoussa sont les vaches à lait qui enrichissent pour plusieurs mois ceux qui ont fait montre de plus de hardiesse pour exiger, de plus de ruse pour dérober.

Le lendemain, je fais des ouvertures au Djermakoy pour un traité ; après avoir mûrement réfléchi et consulté, il me répond que, quoique indépendant comme Roi du Djerma, il ne peut passer un traité de quelque sorte sans l’assentiment du Roi du Kabbi qui réside à Argoungou. Je lui demande un guide pour me conduire auprès de celui-ci ; il me fait un prix tellement exorbitant que nous ne pouvons nous entendre ; mais il ajoute toutefois que le conseil qu’il me donne est de partir avec la caravane haoussa qui se mettra en marche deux jours après, qu’à sa suite j’ai grand’chance de n’être pas trop inquiété, parce que toutes les préoccupations des rôdeurs seront tournées du côté de la caravane.