De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad
Part 14
En présence du mauvais vouloir du Roi que je ne pus voir une seule fois, et de son ministre, ne pouvant compléter mes moyens de transport, car tout ce que je pus faire fut d’acheter à un prix exorbitant trois bourriquots qui n’eurent pas la durée d’un feu de paille, je me décidai à partir avec ces seuls moyens, treize bourriquots. Je demandai au Roi un guide ; il me l’accorda, mais exigea d’avance un prix fantastique que je me refusai de verser.
J’eus, pendant mon séjour prolongé à Zebba (quarante-cinq jours), quelque compensation à mon infortune ; mon hôtesse Pello était pour moi aux petits soins, et nombre d’habitants du village, parmi les plus importants, venaient passer l’après-midi à causer avec moi. L’un d’eux, Oumar-Bello, m’avait donné, pendant la durée de mon séjour, le lait d’une vache qui malheureusement mourut bientôt. Il venait chaque jour silencieusement, s’asseoir, prendre de mes nouvelles et me demander si je n’avais pas besoin de ses services. Paté, neveu du Roi, m’amusait de ses fanfaronnades et régulièrement se retirait en me demandant devant tous si je ne voulais pas lui donner un poison pour se débarrasser de son oncle qu’il détestait. Un autre prétendant à la succession du Roi était Beloussa, un écuyer accompli, qui montait des chevaux superbes ; il réitérait souvent la même demande que Paté, mais en cachette. Il était fort riche et j’étais toujours assuré de trouver chez lui œufs, poulets, riz, mil, alors qu’il n’y en avait pas ailleurs.
Atikou était le plus fin, le plus lettré d’entre eux ; il était fils du Roi qui régnait à Dori au moment du voyage de Barth. Enfant, il l’avait connu, il conservait une amulette qu’il avait faite à son intention. A aucun prix il ne voulut me la céder. Ce fut par lui que j’obtins le remède de la lèpre que possédait le chef de ses captifs, célèbre dans le pays par les nombreuses cures qu’il avait faites. Une femme qui habitait les environs de mon cantonnement était atteinte de la maladie. Je pus la soigner et la guérir.
Le 19 juillet au matin, je quittai Zebba sans guide, Badaire et moi à pied, les animaux chargés au double du poids raisonnable. Je savais que je n’avais rien à redouter de mon coup de tête, car j’avais conquis les bonnes grâces de la population, qui désapprouvait les mauvais et injustes procédés du Roi à mon égard.
De plus, pendant mon long séjour forcé à Zebba, j’avais attiré à moi et m’étais attaché par des cadeaux tous les gens de quelque importance venant du Torodi et de Ouro-Guéladjio, posant ainsi de solides jalons pour l’avenir.
A peine sorti de Zebba, la fortune sembla vouloir me rendre ses sourires. Je trouvai dans un homme qui habitait dans le même groupe de cases que moi-même à Zebba, et qui vint me rejoindre dès le lendemain de mon départ, un guide sûr, d’une intelligence et d’un dévouement au- dessus de tout éloge. Bubana (c’est son nom) est pour beaucoup dans le succès inespéré de ma mission à Ouro-Guéladjio, succès dont le contre- coup a eu les plus heureuses conséquences à Sokkoto, ainsi qu’on le verra par la suite.
Avec un aussi triste convoi, la marche fut d’une lenteur désespérante. L’hivernage est dans son plein, les animaux s’en ressentent, ils sont mous, se blessent facilement ; de plus, étant donnée la rareté des villages, nous campons fréquemment en pleine brousse, les mouches et les moustiques les harcèlent, leur défendant tout repos.
Nous faisons à Gangoungou l’étape du 19 juillet, que, malgré son peu de longueur, je dus même couper en deux.
Le lendemain, nous sommes à Denga où l’accueil qui nous est fait est des plus cordiaux, grâce à Bubana que je trouve en ce point, et à deux frères d’Ibrahima-Guéladjio qui ont quitté Zebba le même jour et me proposent de faire route ensemble. Craignant de les fatiguer par la lenteur de ma marche, je leur dis de prendre les devants et de saluer Ibrahima de ma part.
Après Denga, nous traversons le Yali, rivière de Zebba, qui va se jeter dans le Sirba, puis par de mauvais sentiers marécageux nous atteignons Yama à la nuit faite, le lendemain. C’est en vain que j’essaye d’acheter en ce point grains ou animaux. Je dois donner un jour de repos.
Le départ de Yama se fait le 23 ; nous avons grand’peine à nous sortir des fondrières marécageuses ; vers trois heures et demie, nous arrivons à la rivière Faga. Une grande plaine herbeuse de 600 mètres de large environ, limitée par deux bordures de très beaux arbres, constitue le lit d’inondation de la rivière ; présentement les eaux recouvrent 200 mètres environ ; le lit propre de la rivière n’a guère que 40 mètres de large et 1m,10 de profondeur. On décharge, et le passage, commencé à quatre heures, n’est pas terminé avant cinq heures vingt. Je prends campement à 5 ou 600 mètres de la rive droite, non loin du village de Takatami. Après aussi dure journée, le repos nous était dû ; cependant, ni hommes ni animaux ne purent fermer l’œil ; les horribles moustiques étaient là par légions innombrables. Lorsque plus tard, à Argoungou par exemple, nous eûmes si fort à souffrir de ces maudits insectes, il nous venait encore à l’esprit, pour nous consoler, qu’il y en avait moins qu’à Takatami.
Aussi, dès que l’on put faire charger, chacun, malgré une nuit d’insomnie, était heureux de se mettre en route.
L’étape suivante se fit à Kouro, aux bords du Sirba ; mais la rivière, qui occupe un lit d’inondation de 7 à 800 mètres en face de ce point, est difficile à passer ; nous dûmes descendre le long de la rive gauche, le lendemain, pour venir passer en face de Kakou.
Le Sirba, affluent du Niger, vient du Mossi ; il se jette dans le fleuve à Larba, au nord-ouest de Say. C’est la rivière la plus importante de la boucle du Niger que nous ayons traversée depuis la Volta. Barth l’avait traversée lui-même au prix de beaucoup de difficultés à Bossébango, village situé à 30 ou 35 kilomètres au nord de Kakou.
A Kakou, nous pûmes nous refaire par une journée et demie de repos au milieu d’une population très hospitalière. Tous les villages rencontrés depuis Zebba sont habités par les Sourhaïs, populations aux mœurs douces qui ne supportent qu’à contre-gré le joug des Foulbés ; mais, plus attachées à leur sol qu’à leur indépendance, elles subissent sans se plaindre la loi du plus fort.
Nous pûmes trouver des vivres en abondance à Kakou ; malheureusement j’avais des moyens très restreints pour les emporter, et je ne trouvais pas toujours d’animaux à acheter.
La nécessité me força à faire emplette d’un bourriquot aveugle qui fut par la suite une cause de soucis.
Les marches qui suivirent étaient destinées à anéantir mon misérable convoi. 40 kilomètres à peine nous séparaient de Marna, premier village du Torodi. Nous mîmes quatre jours pour parcourir cette faible distance ; j’étais réduit à faire quelques kilomètres, laissant un certain nombre de charges à la garde de deux de mes hommes, puis je les renvoyais chercher, si bien que les animaux valides faisaient des marches très pénibles et que mes hommes étaient sur les dents.
La région étant complètement inhabitée, il était impossible de trouver des vivres ; les achats faits à Kakou furent épuisés le troisième jour, si bien que le quatrième nous dûmes vivre tous d’une unique boîte d’endaubage. En arrivant à Marna, le 30 juillet, je renvoyai hommes et animaux en arrière, pour aller chercher des bagages que j’avais dû laisser en route ; mais fort heureusement nos tribulations touchaient à leur fin.
Au départ de Kakou j’avais trouvé, venant au-devant de moi, Tillo, frère du Roi du Torodi. J’avais connu cet homme à Zebba, je me l’étais attaché, et il m’avait promis l’hospitalité dans son pays. Ce brave garçon tint parole. Il me fut du plus grand secours pendant cette triste route, et arrivé à Marna je pus, grâce à lui, obtenir des vivres et acheter deux bourriquots.
Partis de Marna le 3 août, nous étions à Nadiango, capitale du Torodi, le 5, dans la matinée. Grâce à Tillo, je pus là enfin me constituer un convoi ; en deux jours je me trouve à la tête de seize animaux valides ; il y a trois mois que je n’ai eu aussi brillant équipage. De chevaux point encore, mais je suis assuré d’en avoir bientôt.
J’ai tout souffert pour conserver mes marchandises, j’en suis récompensé désormais, car nous sentons tous que la bonne fortune revient et qu’il me sera possible de faire bonne figure auprès d’elle, de l’enchaîner peut-être ; or elle n’a, comme toutes les jolies femmes, que des faveurs de compassion pour les miséreux.
Mon séjour dans la capitale du Torodi fut de courte durée, d’ailleurs rien n’était à y tenter. Je ne pus, malgré de superbes cadeaux, me faire recevoir du Roi ; quant à un traité, il n’y fallait pas songer. La puissance du Roi est nulle et son pays est certainement celui de tous les pays foulbés de la rive droite du Niger dont l’état de décadence est le plus accentué.
Le chef incontesté du pays entre Say et le Liptako, devant lequel les Rois de Say, du Torodi et du Yagha ne sont que des marionnettes, c’est Ibrahima, fils de Guéladjio, Roi d’Ouro-Guéladjio.
Ouro-Guéladjio est situé sur le territoire même du Torodi. Cette enclave a été donnée en toute propriété à Mohammed-Guéladjio, père du chef actuel, par le Roi de Gando.
Dans les renseignements historiques que Barth donne sur Mohammed- Guéladjio par lequel il fut reçu lors de son passage, l’illustre voyageur a fait une erreur capitale. En disant que les ancêtres de Mohammed-Guéladjio et lui-même étaient les Rois de la partie nord du Macina actuel et que leur capitale était Konari, il a dit vrai ; mais, ce qui est inexact, c’est que les Guéladjio soient des Bambaras. Les Guéladjio sont des _Peuls purs_, mais suivant en cela la coutume de beaucoup de chefs de cette région qui prenaient des femmes aabées (non peuls), sourhaïs, gourma, bambaras, etc... Mohammed-Guéladjio lui, épousa des femmes bambaras, filles de différents Famas de Ségou ; l’une, Kourbari-Massassi, de la famille de Bodian, fut la mère d’Ibrahima, le Roi actuel ; une autre, une Diara, celle-là, fut la mère de Mamantougou ou Mamé.
Ce Mamé était venu à Zebba lorsque je m’y trouvais ; j’avais réussi à l’attirer et à lui faire quelques cadeaux ; mais je savais que le Roi du Yagha l’avait fortement prévenu contre moi, comptant qu’Ibrahima- Guéladjio me ferait un mauvais parti. Dans le but de l’y amener, après lui avoir envoyé le fusil que je lui avais donné à l’occasion du traité, puis des chevaux, il avait retenu Mamé pour le faire assister à la scène en plusieurs tableaux, dans laquelle mon interprète, la veille de mon départ de Zebba, dit au Roi mon mécontentement de ses procédés, et aussi mon refus de me fier à sa parole, en lui payant à lui, d’avance, les services du guide qu’il me promettait pour le lendemain.
Mamé m’attendait au contraire dès la première étape à Denga et me proposa de me guider ; mais, déjà pourvu de Bubana, je déclinai son offre, de peur de le lasser par la lenteur de ma marche.
Ce n’était pas toutefois sans appréhension sérieuse que je quittai Nadiango, le 6 août. Je fis étape à Adaré et de ce point, le 7 au matin, j’envoyai Bubana et mon interprète à Ouro-Guéladjio.
L’accueil que j’y devais recevoir pouvait influencer considérablement le reste de ma route et un point capital pour moi était d’arriver à pouvoir parler au Roi, à être reçu par lui. Or, ni dans le Mossi, ni dans le Liptako, ni dans le Yagha, ni dans le Torodi, je n’avais pu y parvenir, et les multiples difficultés que j’avais rencontrées tenaient en presque totalité à cet ostracisme dont j’étais l’objet. C’était d’autant plus difficile à réaliser que chacun arguait des précédents. Pourquoi le recevoir, disait-on dans le Torodi ; a-t-il été reçu à Zebba, à Dori ? J’avais beau me défendre, peine inutile, c’était siège fait.
Mes appréhensions furent vite dissipées ; à 2 kilomètres d’Ouro- Guéladjio, je trouvai Mamé venant à ma rencontre. A peine installé, je reçus du Roi de multiples présents d’hospitalité, puis il me fit dire que dans l’après-midi il me donnerait audience.
Cette question de ma réception avait vivement passionné l’opinion. Ibrahima était seul de son avis, il y persévéra. « Mon père, disait-il, a reçu le blanc venu il y a longtemps (il parlait de Barth) ; il n’en a éprouvé aucun mal, j’en veux faire autant pour celui-ci. Je sais qu’il a été malheureux dans le Yagha, mais je sais aussi que c’est un homme loyal et honnête, d’après ce que m’ont rapporté mon frère et Bubana ; enfin il vient de Ségou, le pays de ma mère, et un homme qui vient de Ségou doit être chez lui à Ouro-Guéladjio. » Ibrahima-Guéladjio, quoique d’un âge avancé, soixante-cinq à soixante-dix ans, n’a perdu sa mère que depuis fort peu de temps ; il a conservé pour sa mémoire un culte profond.
Ouro-Guéladjio comprend trois mille habitants environ, entièrement unis entre eux, aimant passionnément leur chef. Ce sont les quelques Peuls qui ont accompagné Mohammed-Guéladjio dans sa fuite lors de ses revers, et les captifs bambaras de sa maison, ceux-ci fort nombreux. Quelques vieux restent encore, mais les jeunes ont conservé les traditions de dévouement à la famille des Guéladjio. Quand un captif bambara s’échappe des pays voisins, il tente de venir chercher refuge à Ouro-Guéladjio ; Ibrahima, si on vient le réclamer, ne le rend jamais, il en donne un autre. Aussi dit-on dans toute la région : le _grand village bambara_, en parlant de Ouro-Guéladjio.
Reçu par Ibrahima à diverses reprises, je ne tardai pas à prendre dans son esprit une position inexpugnable, et cependant, avec un homme au caractère moins droit, j’aurais pu éprouver des ennuis très sérieux, qui eussent pu même totalement compromettre l’avenir.
L’homme dont j’ai parlé, qui, envoyé par moi à Dori, y avait trahi mes intérêts, arrivé à Ouro-Guéladjio, s’en fut trouver Ibrahima, lui représenta qu’il était son parent, et que, l’ayant retrouvé, il ne voulait pas le quitter.
Ibrahima, qui tient à voir augmenter son village, l’accueillit bien et ne demanda pas mieux que de s’entremettre auprès de moi pour que je payasse à Baba sa solde et lui rendisse la liberté.
Me basant sur l’engagement signé par Baba au départ, je m’y refusai. Quelque grand que fût son désir d’être agréable à cet homme qui venait se fixer auprès de lui, Ibrahima, voyant clairement que le droit était entièrement de mon côté, n’insista pas ; mieux même, il ne tarda pas à reconnaître avec moi que cet homme était un ignoble imposteur, qui avait voulu abuser de sa bonté pour amener ma perte, et il l’abandonna.
Un deuxième danger me vint des hommes arrivés de Bandiagara, envoyés par Ahmadou-Sheikou, et qui s’étonnèrent qu’Ibrahima me reçût ainsi à bras ouverts. Informé de leurs manœuvres, j’abordai directement l’obstacle un jour que je fus reçu par Ibrahima et déclarai devant une nombreuse assistance que nous étions les ennemis d’Ahmadou Sheikou : « mais que ce n’était pas le musulman que nous combattions, mais bien le chef déloyal et fourbe qui nous avait mille fois trompés. D’ailleurs, les pays que nous lui avons enlevés, nous les avons rendus aux Bambaras, en mettant à Ségou, Bodian, — un Kourbari, dit Ibrahima ; — à Nioro, Dama. » Le coup droit avait porté ; les envoyés d’Ahmadou reçurent l’ordre de quitter Ouro-Guéladjio le soir même.
Enfin le terrain dans lequel j’étais cantonné était occupé en partie par une ancienne femme de Mamadou-Lamine, le prophète de Goudiourou[15], qui, lors de son retour de la Mecque, resta sept ans à Ouro-Guéladjio, s’y maria et eut des enfants.
Avec Baba et les Toucouleurs de Bandiagara, cette femme tenta de faire de l’agitation contre moi ; mais, les Toucouleurs expulsés, Baba tombé à plat, elle se tut.
Avec tout autre homme, ces embarras m’eussent été fort pénibles ; Ibrahima n’y trouva au contraire que l’occasion de rendre hommage à ma droiture, à ma loyauté.
Lors de ma deuxième entrevue avec lui, deux jours après mon arrivée, pour lui faire mieux comprendre l’objet de ma mission, je lui donnai les traités que j’avais déjà passés ; après les avoir lus, sans que je lui fisse d’ouverture d’aucune sorte, il retint le traité de Lanfiéra et me dit qu’il allait me faire le semblable, que je pouvais préparer le texte français. Le 12 août, le traité d’Ouro-Guéladjio était signé, et, sur l’ordre d’Ibrahima, l’Alcaly y ajoutait quelques mots à l’adresse du Sultan de Sokkoto, qui me furent dans la suite de la plus grande utilité.
A Ouro-Guéladjio, je pus compléter mon convoi, acheter un cheval pour Badaire ; Makoura fut remonté au moyen d’une bête un peu apocalyptique que me donna un fils du Roi de Torodi, venu pour me voir à Ouro- Guéladjio. Enfin, moi-même, je reçus d’Ibrahima un superbe cheval blanc qui devait me conduire à Tripoli, où il a aujourd’hui ses invalides. Les hommes le baptisèrent Guéladjio.
Le 18 août, au matin, nous quittons Ouro-Guéladjio et, après étape à Tintiargou, nous entrons à Say le 19.
Après l’accueil d’Ouro-Guéladjio, celui de Say se commande ; le Roi qui ne reçoit jamais, je le vois au moindre désir que j’en exprime ; le traité va de lui-même, c’est toujours la paraphrase du texte de Lanfiéra. Dakou entre, sans s’en douter, à pleines voiles dans l’histoire contemporaine, car le début de chaque traité, même celui de Sokkoto, est l’acceptation de la parole de Dakou.
Enfin nous avions atteint, après huit mois de labeurs et de fatigues, la branche descendante de l’immense artère africaine : _la traversée de la boucle du Niger est un fait accompli_.
En ce point j’ai une décision des plus grandes à prendre ; depuis longtemps j’entasse les renseignements qui doivent m’éclairer.
Trois routes s’offrent à moi pour gagner Sokkoto, puisque tel est le but que je me suis assigné pour les indigènes :
1o La route du bord du fleuve, rive droite, de Say à Ho (40 kilomètres nord de Gomba) ; traverser à ce point et prendre la route de Gando ;
2o Descendre le fleuve en pirogue jusqu’à Ho pour prendre en ce point la même route par la rive gauche. Ces deux voies sont celles que me conseillent de prendre et Ibrahima-Guéladjio et le chef de Say.
La troisième route par Argoungou est impraticable, outre qu’elle est défendue par le Lam-Dioulbé de Sokkoto ; j’y serai certainement pillé, me dit-on. La route du Dendi (route de Barth) est difficile et également très peu sûre.
Malgré les vives protestations du Roi de Say, je me décidai pour la route d’Argoungou, ayant à cœur avant tout d’exécuter mes instructions.
Et, à ce sujet, il ne faut pas oublier que, malgré le dur labeur accompli (il y a huit mois que nous avions quitté Ségou), ma tâche véritable : reconnaissance de la ligne Say-Barroua — n’est pas encore commencée.
Quel regret cependant pour moi que de ne pouvoir prendre la route du bord du fleuve ! Précisément la partie du Niger, entre Say et Gomba, qu’il m’était facile de suivre, soit par eau, soit par terre, est la seule qui n’ait pas encore été explorée.
CHAPITRE VIII
=De Say à la frontière de l’empire haoussa=
Le Niger à Say. — Géographie physique et politique de la région entre Niger et Mayo-Kabbi, de Say à Gobéri. — Ce qu’on entend par Dalhol. — Les Dalhols et la mer Saharienne. — Sel et natron. — Hommes et choses du Djerma. — Vols et vexations. — Une caravane haoussa en marche. — En station. — Situation critique à Torso. — La sortie du Djerma. — Le Serky de Guiouaé et la « veine du blanc ». — Hommes et choses du Kabbi. — Je soigne le fils du Roi. — J’obtiens une lettre du Roi de Kabbi. — Pénible départ pour la frontière haoussa.
Say est une ville sans grande importance commerciale. Elle est située dans la vallée même du Niger, sur la rive droite. En hivernage, ou mieux aux hautes eaux du Niger, une dérivation du fleuve l’isole de la terre ferme ; en saison sèche, ce bras est un marais assez difficile à franchir. La chaîne de collines qui borde la vallée est peu élevée sur la rive droite, la hauteur est d’une quarantaine de mètres environ ; la chute du plateau au-dessus du marais dont je viens de parler est d’une vingtaine de mètres. Sur la rive gauche au contraire, des falaises argileuses très ravinées s’élèvent assez brusquement au-dessus du fond de la vallée à 60 mètres environ.
En face de Say, le Niger coule dans une vallée bien définie, il mesure 300 mètres de large, sa profondeur est de 4 à 5 mètres. La crue devant Say atteint sa plus grande hauteur en septembre et octobre.
Say n’a pas non plus d’importance politique. Le Roi, qu’on appelle généralement du titre de Mody-Bô (lettré), est en réalité sous la tutelle du chef d’Ouro-Guéladjio.
Dans la matinée du 27, je pris congé du Roi dans des formes très courtoises, lui apportant en cadeau un certain nombre de gros d’or que je lui avais promis. Rentré chez moi, je vis bientôt arriver un superbe cheval qu’il m’envoyait en présent. Bai brun, très membré, mesurant 1m,54 au garrot, _Mody-Bô_, comme les hommes l’appelèrent bientôt, devint la monture de Badaire.
Le Roi, après avoir fait toute l’opposition possible à mon intention de me porter sur Argoungou, m’avait promis un guide pour me conduire à Tond-Hiou, première étape de la route ; il me l’envoya sur la rive gauche, le lendemain, jour fixé pour le départ.
Rendu au bord du fleuve avec Abdou, homme de confiance du Roi, deux grandes pirogues commencent le transbordement. Trois voyages enlèvent la presque totalité des charges ; le quatrième, le peu qui reste et trois chevaux à la nage. La grosse difficulté est le transport des bourriquots ; le fleuve est un peu agité et réellement c’est une opération dangereuse ; il faut toute l’habileté des piroguiers et le sang-froid de mes hommes qui tiennent les animaux dans les embarcations, pour y arriver, car celles-ci donnent une bande extraordinaire. Enfin, c’est sans encombre que tout arrive sur la rive droite. Je passe moi- même après avoir donné 7000 cauries (7 francs) pour le prix du passage ; il y a bien des récriminations pour obtenir plus, parce qu’il semble que l’on peut tirer sur moi à boulets rouges ; j’ai eu en effet la main à la poche toute la matinée ; mais je ne me laisse pas fléchir. A dix heures, je prends pied sur la rive droite, la rive haoussa, comme disent les gens de Say.
Dans l’après-midi, nous recevons une tornade épouvantable ; il tombe en une heure plus de 0m,10 d’eau ; le fleuve monte de 1 mètre environ, car la roche signalée par Barth, située en face du camp, qui découvrait dans la matinée de 0m,70, est recouverte complètement sans que le moindre remous en marque la place.
28 août. — Dans la nuit nous avons force pluie, mais les tentes seules et quelques menus objets souffrent ; nous avons un très grand feu et c’est dans mon fauteuil que je passe la dernière partie de la nuit. Au matin, on prépare les charges, le guide arrive et à six heures vingt- cinq nous partons.
Nous faisons assez péniblement l’ascension de la falaise, qui est abrupte et ravinée. De la crête, je prends une dernière vue de la vallée majestueuse du grand fleuve qui sera bientôt, je l’espère, pour le plus grand profit de tous, blancs et noirs, le véhicule de nombreux produits, et je m’éloigne, songeant que ce blanc filet d’argent était ce qui me tenait encore attaché à la mère patrie ; que là-bas, au loin, dans l’Est, ses eaux baignaient des terres françaises ; qu’enfin je vais entrer dans l’inconnu et que les pronostics ne sont pas rassurants.
Au moment du transbordement, un cavalier venu du Djerma disait en effet, à la vue des nombreux bagages qui encombraient la rive :
« Ah ! il vient sur notre rive, le blanc ; tant mieux, nous aurons beaucoup de marchandises bientôt, car nous le pillerons. — Mais, lui fit-on observer, il a de bons fusils. — Qu’importe ! il a peu d’hommes. D’ailleurs, si nous ne l’attaquons pas tout de suite, nous le harcèlerons de demandes de cadeaux ; s’il ne consent pas, nous prendrons. »