De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad

Part 13

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Du vivant même de Mahomet, de sanglants combats eurent lieu, dans lesquels le prophète ne fut pas toujours victorieux. Il sentait qu’inférieur en nombre à ses adversaires, sa seule puissance résidait dans le fanatisme qu’il pourrait insuffler à ses adeptes, et, pour ce faire, il ne négligea pas les moyens. Ses entretiens, recueillis par Ali, son gendre, et qui ont formé le Coran, sont remplis de malédictions contre les infidèles, de détails sur les traitements à leur appliquer s’ils sont vaincus ; à chaque page il appelle aux armes les croyants, pour la défense de la foi, pour sa propagation. Mais, ce qu’il faut bien savoir, c’est que, par infidèles, le prophète entendait ses propres congénères, les membres mêmes de sa famille en hostilité contre lui. Quant aux juifs et aux chrétiens, nombreux dans Médine où il habitait, et qu’il désigne sous le nom de kitabi (hommes des livres de Moïse et de Jésus qu’il reconnaissait tous deux comme prophètes), il admettait qu’on pût vivre en paix avec eux, ou au contraire qu’on devait leur faire la guerre et les convertir, suivant qu’il en avait reçu à date récente de bons ou de mauvais services. Le Coran a été une arme de lutte, c’est ce qui en rend l’interprétation vraie si difficile, ou mieux si facile, parce qu’on y trouve argument de toute nature pour ou contre les kitabi.

Certains jugements portés par Mahomet contre les chrétiens, et qui se sont maintenus comme articles de dogme dans le milieu des fanatiques de l’Islam, sont aussi irrationnels qu’il le serait d’admettre que les proclamations d’un général sur territoire ennemi puissent devenir dans la suite des temps la ligne de conduite dont la nation ne devra plus s’écarter, vis-à-vis de l’ennemi temporaire.

Les premiers Khalifes, intéressés à maintenir l’interprétation la plus rigoureuse, se sont servis du Coran pour entraîner les Arabes à la guerre sainte, à la fois contre les fétichistes et contre les chrétiens, embrassés sous la dénomination générale d’infidèles (kéfirs). De l’esprit de lutte que le Coran laisse percer à chaque page est sortie la grandeur de l’Islam. Ce n’est que le jour où, après une ère de splendeur merveilleuse, l’Islam a été vaincu, que la nécessité de s’accommoder avec le vainqueur a fait fléchir la rigueur de l’interprétation, et que les savants ulémas ont su retrouver, dans le texte même du Livre, la distinction que le prophète faisait lui-même entre les fétichistes et les kitabi.

C’est du moins cette dernière interprétation qui prévaut partout où le musulman est en contact, en relations forcées avec les chrétiens ; mais partout ailleurs où s’exerce la propagande de l’Islam, l’intolérance reste la sublime loi.

Ces réserves faites, le Coran est un livre merveilleux, à la fois code religieux, code civil, code politique. Sa loi, sous quelqu’une des trois formes qu’on la considère, est admirablement adaptée aux populations qu’elle doit régir. Elle est d’une extrême simplicité, tant au point de vue du culte qu’au point de vue de la vie civile et politique qu’elle a codifiée. Mahomet s’est borné à prendre les vieilles coutumes de la vie arabe, à les cimenter par le lien religieux. La plupart de ces coutumes sont d’origine patriarcale, il les a rendues immuables en les incorporant à sa doctrine.

Prenons quelques-unes d’entre elles qui semblent le moins en harmonie avec notre tempérament religieux, ou avec la conception que nous avons de la vie civile ou politique, nous verrons combien au contraire elles conviennent admirablement au milieu où elles doivent se développer.

La foi se manifeste par une seule et unique formule, qui est une synthèse parfaite du dogme entier : « _Il n’y a d’autre Dieu que Dieu et Mahomet est l’envoyé de Dieu._ » La répétition de cette formule, accompagnée de quelques autres qui indiquent les attributs de la divinité, telles que _Dieu est grand, Dieu est magnanime, Dieu est miséricordieux_, suffit à la prière.

La prière ou Salam se fait trois fois par jour, le matin au lever du jour vers deux heures, puis le soir au coucher du soleil. Le Salam est grandiose et simple à la fois ; le croyant, tourné vers la Mecque, élève les bras au ciel pour invoquer, puis se prosterne et touche du front la terre pour marquer sa soumission à la divinité. Ces mouvements plusieurs fois répétés sont accompagnés des formules sacrées.

Avant chacune des prières, l’homme doit se purifier par des ablutions, car il ne peut se prosterner devant Dieu s’il n’est en état de pureté corporelle. Or, en introduisant cette pratique dans la religion, c’est l’hygiène corporelle que le prophète a ainsi imposée à des peuples qui, avant sa venue, vivaient au milieu de la saleté et de la vermine.

D’autres règles, portant proscription de la chair de certains animaux, n’ont eu pour but que d’en défendre l’usage reconnu malsain ; tels sont le lièvre, le sanglier, etc. La proscription du vin ou de boisson fermentée n’a eu qu’un objet, c’est de mettre un frein aux habitudes invétérées d’ivrognerie des Arabes.

La polygamie, sanctionnée par la loi musulmane, nous semble une monstruosité qui a pour effet de ravaler la femme au rang d’un objet de luxe. Tout d’abord l’infériorité de la femme n’a jamais été édictée par le Coran ; bien au contraire, multiples sont les prescriptions qui ont pour effet de la mettre sur le pied de parfaite égalité avec l’homme, sauf dans la vie politique. En outre, la polygamie est une tolérance réglementée et non une nécessité imposée par la loi.

La reconnaissance de la polygamie par Mahomet montre, au contraire, la connaissance parfaite que possédait le prophète, du milieu social que sa loi devait régir. La monogamie, sous la tente où la promiscuité est de tous les instants, par des températures énervantes, est une impossibilité. A sa suppression la morale n’a pu que gagner.

Au désert, l’homme doit lutter tous les jours pour sa propre existence et celle des siens ; les tribus sont isolées, elles ne peuvent se défendre que si elles sont fortes, partant nombreuses ; or la femme qui doit nourrir son enfant pendant deux ans, et quelquefois davantage, qui de plus est très vite fatiguée par la maternité, ne peut suffire à la tâche que la nécessité lui assigne. Ajoutons que la mortalité des enfants est très élevée, et nous verrons dans la polygamie une loi de défense sociale.

Au désert, comme aussi en tous pays où les voies de communication sont rares, les absences que fait l’homme pour ses affaires, négoce, expéditions, etc., sont longues. Il n’est pas rare de voir que le règlement d’une affaire un peu importante retienne l’homme un ou deux ans loin de son foyer. La polygamie dans ce cas est bien plus la sauvegarde de la famille et du droit de l’enfant que la consécration de la luxure.

Un autre reproche fait à la loi musulmane est d’avoir admis la captivité. Nous traiterons de manière spéciale, dans un chapitre suivant, de la captivité au pays Noir, qu’il faut avoir soin de ne pas confondre avec l’esclavage. Or est-il admis depuis si longtemps, à notre point de vue religieux européen, que l’esclavage doive être réprouvé ? Nous verrons que la captivité au Soudan est une forme de la domesticité, que la suppression n’en peut être envisagée qu’à l’échéance encore lointaine où les voies rapides de communications et la facilité des échanges auront modifié complètement les mœurs économiques des peuples.

En tout cas, ce que nous voulions faire ressortir par cette étude, forcément brève, c’est que, si l’Islamisme est un bienfait pour les populations fétichistes qui l’embrassent, il est en même temps d’une assimilation très facile pour elles. Par la pratique du dogme, l’homme acquiert la notion de l’égalité de la créature devant Dieu ; les sacrifices sanglants disparaissent, aussi les vices qu’engendre l’ivrognerie ; les habitudes de propreté développent l’hygiène. Par la pratique de la loi civile, l’indigène s’affranchit du joug tyrannique de ses chefs auxquels échappent l’interprétation souveraine de la coutume et l’application de peines trop souvent fantaisistes, témoignage d’une justice toujours vénale. La pratique de la loi politique a pour effet d’éviter les querelles dynastiques et les guerres civiles.

La propagande de l’Islamisme se fait surtout sous ces deux dernières formes. Le noir est, dès l’abord, séduit par cette loi écrite dont l’interprétation et l’application auront pour effet de substituer au bon ou mauvais vouloir d’un chef la puissance d’un texte immuable dans sa forme, devant lequel petits et grands seront égaux. Aussi voit-on dans les pays fétichistes la loi du Coran presque partout admise et peu à peu contre-balançant l’influence des chefs, puis se substituant à elle. Dès que cette première conquête est faite, le reste suit bientôt.

Fait singulier, jamais, même dans les pays qui sont le plus réfractaires à sa foi, l’Islam n’a été persécuté ; rien ne montre mieux que son adaptation aux milieux n’implique qu’une acceptation de formes ; aussi n’est-il pas téméraire de dire que, si les voies pacifiques de propagande avaient été employées de préférence à la conquête violente, l’Afrique entière aurait aujourd’hui embrassé la foi musulmane.

Si nous revenons maintenant à la question qui a fait l’objet de cette étude, nous dirons que les difficultés que peut rencontrer un voyageur, pour être d’ordre différent dans les pays fétichistes et musulmans, sont à peu près de même valeur. Nous avons vu d’un côté des coutumes peu connues ou mal définies, un sorcier jaloux de ses prérogatives, auquel l’Européen porte ombrage ; de l’autre, une civilisation, une législation établies sur un livre d’interprétation controversée, même dans les milieux théologiques musulmans, et un marabout, sorte de tabellion de village, à l’esprit borné, qui traduit la lettre sans comprendre le sens et que sa fausse science rend d’autant plus intolérant.

Au pays fétichiste, l’Européen peut s’imposer assez aisément, à la double condition de savoir être généreux et de ne pas trop éveiller les susceptibilités des sorciers, en leur faisant une concurrence déloyale par la fabrication et le don de grigris (amulettes) et de médicaments.

Dans leur ignorance, les indigènes reconnaissent volontiers dans le blanc un être d’essence supérieure, à cause de ses armes, de ses instruments, de ses vêtements, de sa richesse, et en foule ils accourent autour de lui pour lui demander remède à tous les maux, la satisfaction de tous leurs désirs, de tous leurs appétits, même de ceux, et surtout de ceux-là, qui une fois éteints trouvent la science impuissante à les restaurer. Il faut savoir se tenir sur une extrême réserve, et, sans se désintéresser des souffrances réelles que l’on peut, que l’on doit soulager par humanité, ne pas se laisser entraîner, même pour éviter les obsessions, à traiter toutes les maladies, à donner satisfaction même platonique à toutes les demandes. La réputation la mieux établie par des succès incontestés, la popularité la plus légitimement acquise, ne résisteront pas à un accident que l’opinion publique s’empressera d’attribuer, non pas à l’impuissance de la science, mais à la malveillance du médecin ; à cela les sorciers un instant délaissés aident autant qu’ils peuvent.

Au pays musulman et en particulier dans les régions du Soudan, où les Arabes fréquentent, très grande est aussi l’influence que peut acquérir le voyageur médecin ; mais les écueils sont d’ordre plus délicat encore, car le musulman n’ira trouver le chrétien, être méprisé, qu’à la condition d’être radicalement guéri. Le succès répond-il à l’attente du patient, vous n’êtes pas assuré de sa reconnaissance ; en revanche, l’insuccès vous assure sa haine. Ajoutons que jamais, en aucun cas, il ne faut donner un médicament qu’à la condition de le faire prendre devant vous, quelque peu dangereux qu’il soit.

Au pays fétichiste, la question religieuse n’a rien d’aigu ; il en va tout autrement en terre d’Islam. Mais, là encore, il est possible au voyageur de se sortir d’embarras par la connaissance du Coran, qu’il est très aisé d’avoir plus complète que les marabouts qui interprètent le « Livre ».

Tout d’abord, il est de bonne garde d’éviter une discussion théologique avec un ignorant ; mais, quand on ne peut y échapper, avoir soin de le faire devant un auditoire choisi et le plus nombreux possible.

Les musulmans reconnaissent l’Ancien Testament et aussi le Nouveau, avec cette réserve que Jésus-Christ n’est qu’un prophète qui a précédé la venue de Mahomet. J’avais coutume de bien établir que, comme eux, nous acceptions ces deux prophètes, Annabi Moussa et Annabi Jésu, mais que nos pères n’avaient pu connaître Mahomet, à cause de la grande distance qui les séparait de l’Arabie. « Les juifs se sont arrêtés, disais-je, à Moussa (Moïse), les chrétiens à Jésus-Christ. Si nos pères avaient connu Mahomet, peut-être l’auraient-ils suivi ; mais je ne me reconnais pas le droit de changer la religion que je tiens de mes pères. » Rarement d’ailleurs, j’en arrivais jusque-là, j’avais saisi au passage la moindre allusion aux merveilles du pays des blancs, et la conversation était déviée.

En tout cas, je crois qu’au pays des musulmans, l’Européen n’a rien à gagner à cacher sa nationalité ou sa religion ; il lui suffira, en général, pour se faire accepter, de connaître assez bien la loi et l’esprit du Coran pour ne pas commettre de faute que tout bon croyant imputerait à crime. C’est toujours en me déchaussant que je suis entré dans une mosquée, c’est dans une attitude respectueuse que j’ai assisté au Salam, soit au Soudan, soit dans le désert ; mon attitude a toujours désarmé les plus intolérants, même les Toubbous, Rechad, Senoussis.

Si nous nous plaçons au point de vue spécial de la civilisation européenne, il est évident que les pays fétichistes sont plus aptes à la recevoir, ou mieux à l’accepter que les pays musulmans. C’est tout ce que nous pouvons en dire ici, car l’étude complète de ce sujet nous entraînerait trop au delà du cadre de ce travail, qui, je l’ai déjà assez oublié, doit être avant tout un récit.

Nous sommes à Dori, capitale du _Liptako_, aussi appelé Djemmare par les gens du Mossi. Dori est un centre commercial important, où les Arabes de Tombouctou apportent le sel en barres de Tosdénit, pour l’échanger contre des cotonnades qu’apportent les gens du Mossi, qui, en outre, amènent sur la place les noix de kola du Gondia et les cauries importées de l’Inde par les établissements anglais de la côte du Bénin. Le Liptako, comme le Yagha et le Torodi, sont des pays de domination peul ou foulbé, c’est-à-dire que sur la race autochtone, qui est d’origine sourhaï, s’est greffée une race conquérante, qui est le Peul.

En traitant de l’empire de Sokkoto, nous nous occuperons spécialement de définir les caractères généraux de cette race foulbé, dont les origines sont aussi ténébreuses dans le passé que ses destinées difficiles à définir dans l’avenir.

Les Sourhaïs, aujourd’hui en état de servage, peuplent toute la partie occidentale et septentrionale de la boucle du Niger et s’étendent sur la rive gauche dans le Djerma. Complètement asservies, ces populations ne présentent plus de caractères bien définis, tant au point de vue de la race que de la civilisation ; elles se sont d’ailleurs très fortement mélangées avec les conquérants, et elles ont embrassé l’Islamisme.

J’avais perdu, dès l’arrivée à Dori, la presque totalité de mes animaux ; mon premier soin fut de tenter de reconstituer mon convoi. Je ne voulais acheter que des bourriquots, car l’épizootie continuait à sévir sur les bœufs.

A propos de celle-ci, j’eus l’occasion de m’entretenir avec plusieurs hommes d’un certain âge, et l’un d’eux me disait que, de mémoire de Peul, on n’avait vu pareille hécatombe de bétail.

La mortalité est impossible à chiffrer, mais elle est immense.

Il y a un an, il n’était pas un Peul, dans toute la région jusqu’à Sokkoto, qui n’eût une centaine de têtes ; aujourd’hui, les parcs de cinq ou six cents têtes sont réduits à dix, vingt, cinquante, au plus. C’est la ruine absolue, et ainsi s’explique le peu de générosité que j’ai partout rencontré sur la route.

La maladie est venue de l’Est. En janvier, un pèlerin de la Mecque disait que de ce point à Kano il n’avait pas vu un bœuf ; en février, l’épizootie éclatait et dure encore.

Ce n’est pas la péripneumonie ; cette maladie, ils l’ont vue en 1866, et l’année suivante le choléra a fait sur les populations de terribles ravages. C’est par villages entiers que les populations ont disparu (fièvre jaune de 1867). La péripneumonie n’attaquait pas toutes les têtes ; de plus, parmi les bêtes atteintes, beaucoup guérissaient. Aujourd’hui, toute bête atteinte disparaît en deux jours, trois jours au maximum ; c’est un véritable choléra. Nombre de cas ont été foudroyants ; des parcs parfaitement sains le soir comptaient deux cents têtes frappées le lendemain. D’ailleurs, dans la brousse, les cobas[13], les bœufs sauvages meurent de cette même maladie.

Les symptômes et la marche de la maladie, que j’ai été à même d’observer, puisque j’ai perdu plus de trente bœufs porteurs, sont les suivants :

L’invasion est signalée par le larmoiement des yeux, puis l’animal perd par le nez de l’eau sanguinolente ; la diarrhée fait ensuite son apparition, souvent elle est aggravée de dysenterie ; l’animal a l’œil morne, les oreilles tombantes, sa respiration est haletante, il ne mange plus, mais boit avidement tout breuvage qu’on lui présente ; trois jours après l’apparition du premier symptôme, il est mort.

Les conséquences de la peste bovine se sont fait sentir, en outre, dans l’ordre social et économique. Les pasteurs, qui tiraient toutes leurs ressources de leurs troupeaux, ont dû, pour subsister, se faire agriculteurs ; là où les lois de l’hospitalité étaient larges et généreuses, une mesquinerie cupide a pris place.

De cet état de choses je ressentis bientôt le contre-coup ; ordre me fut donné de la part de Boari, le 28 mai, d’avoir à quitter Dori dans les trois jours. On allégua que l’élection de l’Émir devait avoir lieu le quatrième jour et que, crainte de troubles, tous les étrangers devaient quitter Dori. La vérité était que la misère était grande et qu’à cette époque de l’année (moment des semailles) les ressources déjà restreintes se trouvaient affaiblies encore par la perte du bétail.

Je hâtai donc les derniers préparatifs et trouvai un concours aussi cordial que désintéressé chez le vieil Aliou, frère de Boari, qui s’était pris pour moi d’une bonne affection dont il me donna des marques nombreuses. Je pus acheter quelques bourriquots ; mais, pris par le temps, je dus accepter l’offre que me fit Aliou d’acquérir quatre bœufs venant de Tombouctou avec chargement de sel, et qui n’avaient pas la maladie.

Difficilement je pus faire à Dori les provisions de grains pour la route jusqu’à Zebba, et je n’étais pas, de ce fait, sans envisager l’avenir avec quelque inquiétude, ne sachant trop comment je pourrais nourrir mon nombreux personnel.

Le 23 mai, je signai avec Boubakar, fils de Boari, délégué par lui, un traité plaçant le Liptako sous le protectorat de la France. J’estimais que Boari devait être élu Émir du Liptako ; cela fut en effet ; j’en appris la nouvelle à Denga, le 20 juillet.

Notre séjour à Dori fut des plus tristes ; cantonnés dans un groupe de cases qui étaient en bordure sur la plaine, nous recevions les émanations empestées de milliers de cadavres de bœufs qu’on n’avait pris la précaution ni d’enfouir, ni de brûler ; de plus, la viande des animaux qu’on abattait était malsaine, car l’épizootie battait son plein et l’on n’abattait que des bœufs malades.

Tous nous fûmes plus ou moins atteints de diarrhée, mais en particulier Badaire et moi. Aussi étions-nous tous enchantés de quitter Dori le 1er juin.

A Dori, on n’avait pas manqué de me poser cette double question : « Où vas-tu ? Dans quel but es-tu en route ? » A cela, étant donnée la route que je voulais faire, je répondis : « Je suis envoyé au Sultan de Sokkoto par le Chef des Français ; sur ma route je dois demander aux chefs la liberté pour nos caravanes de commercer et de circuler à leur gré. »

Dès ce jour, et jusqu’à Sokkoto, je conservai rigoureusement cette étiquette dont il m’eût été impossible, sans danger immédiat et sérieux, de m’affranchir.

Pour entrer dans le Yagha, nous avions à franchir une région déserte de 70 kilomètres environ ; le convoi de dix bourriquots, quatre bœufs et quinze porteurs était un peu lourd ; cependant nous arrivâmes dans de bonnes conditions à Bilamoal, premier village du Yagha, dans l’après- midi du 3 juin.

Pendant la nuit, treize de mes porteurs sur quinze désertèrent, sans que j’eusse les moyens de les faire joindre ; les deux seuls chevaux, celui de Badaire et le mien, qui restaient, étaient incapables de se porter eux-mêmes ; nous avions dû pour cette raison faire bonne partie de la route à pied.

Ces porteurs étaient le reliquat de vingt-cinq que m’avait procurés le capitaine Quiquandon ; dix s’étaient déjà enfuis à Bobo-Dioulasso.

Quelles raisons les portèrent à s’enfuir ? Je n’ai jamais pu me l’expliquer ; mais, s’ils m’emportaient cinq fusils[14], ils m’enlevaient aussi le souci que j’ai signalé d’avoir à les nourrir.

Le 4 juin, je pris mes dispositions pour m’assurer l’entrée de Zebba, capitale du Yagha, où, grâce aux guides que m’avait donnés Aliou, je fus bien reçu et à peu près bien logé. Le lendemain, je pus envoyer chercher à Bilamoal les bagages que j’avais dû y laisser.

Barth a gardé de Zebba, qu’il appelle la Cité du Désert, un mauvais souvenir ; que pourrai-je donc dire à mon tour de cette ville de malheur où, quarante-cinq jours durant, je fus retenu par la mauvaise fortune qui prit toutes les formes pour me persécuter ?

Le Roi est d’une avarice et d’une cupidité sans nom ; son ministre Karfa ne l’est pas moins, mais joint à tous ses autres défauts un cynisme dont il est malaisé de se faire la plus légère idée.

Je fis de superbes cadeaux en arrivant ; ils furent jugés insuffisants et les prétentions manifestées étaient telles que je dus faire charger pour partir ; alors seulement ils furent acceptés. Je demandai une lettre et un homme au Roi, pour accompagner à Dori deux hommes que je voulais y envoyer chercher mes porteurs ou au moins mes fusils. Je dus payer fort cher et d’avance un homme qui ne remplit pas sa mission.

Les porteurs, en effet, arrivés dans le Liptako, tombèrent dans les mains de gens appartenant aux divers partis, et Boari, tant pour les ménager que par impuissance peut-être, ne put rien exécuter de ses promesses. Celui de mes hommes que j’envoyai revint quinze jours après seulement ; mais, au lieu d’un serviteur dévoué, c’était un traître qui rentrait ; il avait écouté en route les propositions de deux hommes du Macina envoyés par Ahmadou-Sheikou à Ibrahima-Guéladjio pour lui signifier son avènement au trône du Macina et lui demander son concours.

Pendant ce temps, confiant dans le retour de mon messager auquel j’avais donné quatre jours pour aller et revenir, j’achetais des bœufs pour remplacer les porteurs, ne pouvant trouver de bourriquots ; tous mes bœufs (huit) meurent.

A ce moment (fin juin), probablement conséquence des fatigues, des contrariétés et aussi de la mauvaise nourriture, je fus pris d’une crise hépatique de la dernière violence, qui me laissa trois jours entre la vie et la mort et eut pour suite une dysenterie très grave, puis une rectite.

Les deux chevaux qui me restent, l’un venant de Khayes, l’autre de San, malgré tous les soins dont on les entoure, meurent à leur tour.

La mission, aux premiers jours de juillet, est réduite comme personnel indigène à dix-sept hommes, interprète compris ; comme animaux, à dix bourriquots.

J’avais réussi toutefois, toujours à prix d’argent, à faire accepter un traité qui, signé le 16 juin, est la paraphrase de celui de Lanfiéra.