De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad
Part 12
Je vois encore notre campement sous de beaux arbres non loin des puits. Une corde marque l’enceinte dans laquelle sont empilés les bagages protégés par une tente formant bâche ; à l’un des angles mon dioula (traitant) a étalé sa pacotille qu’il échange contre des cauries ; il fait des affaires superbes en débitant en menus morceaux du savon qu’il déclare être un remède souverain contre les maladies d’yeux ; plus loin c’est Badaire qui fait ensacher le mil, les niébés (haricots) que Yéra achète aux femmes qu’il fascine par son regard langoureux ; un peu partout les hommes de l’escorte et les porteurs assis par groupes de trois ou quatre confectionnent leurs effets avec la toile multicolore que je leur ai distribuée le matin ; sous ma tente disposée en toiture, aidé de Makoura, je prends des renseignements auprès des Peuls du Liptako, tandis qu’assis auprès de moi, ne me quittant pas, le frère du Naba de Pensa occupe les longues heures de l’après-midi à transformer en rasoir, en le promenant sur la plante de ses pieds, un couteau d’un sou que je lui ai donné ; le comble, c’est qu’il y réussit... presque.
Tout respire l’activité, la gaieté, surtout la quiétude. On a parfois besoin de ces instants.
Cependant de graves soucis m’assaillent. Depuis Rivoulou, mon convoi se désorganise chaque jour davantage. Mes animaux, bœufs et bourriquots, jalonnent la route de leurs cadavres. Je sais bien que les fatigues d’une marche ininterrompue depuis un mois y sont pour beaucoup ; mais, ce que je m’explique moins, c’est de voir des animaux parfaitement sains la veille, morts le lendemain.
A Pensa, j’ai enfin l’explication. Il règne, me disent les Peuls, dans tous les pays de l’Est, une épizootie terrible qui anéantit en quelques heures les parcs les plus nombreux et les plus prospères. Les pasteurs qui connaissent merveilleusement les simples qui guérissent les maladies des animaux sont terrifiés de leur impuissance en présence de ce fléau qui les ruine. Leur affluence autour de mon camp a en partie pour cause le grand désir qu’ils ont d’obtenir de moi des grigris qui mettent leurs troupeaux à l’abri de cette peste. Je pourrais m’enrichir à faire le métier de vendeur d’amulettes.
Une autre de mes préoccupations est de déterminer la route à suivre.
Gagner à l’Est le Gourma était mon objectif primitif, j’y étais d’autant plus attaché que je pouvais ainsi atteindre Say par une route plus courte en même temps qu’inconnue, puisqu’elle traverse des régions encore inexplorées. J’étais en outre sollicité à la prendre pour des raisons politiques que j’exposerai plus loin. Mais les Peuls m’en dissuadent, disant qu’en cette saison il y a peu d’eau, que d’ailleurs les villages y sont rares et que j’y perdrai tous mes animaux de transport, non seulement par la maladie régnante, mais encore du fait de petites mouches qui pénètrent dans les narines des animaux et les tuent en quelques heures.
Restait la route de Dori (Djemmare pour les gens du Mossi). En atteignant Dori, je recoupais l’itinéraire du voyageur allemand Barth, mon illustre devancier ; si je réussissais à me faire accepter, je pouvais m’ouvrir la route qu’il avait lui-même suivie jusqu’à Say.
Cette solution présentait pour moi deux inconvénients :
Je craignais d’une part de rentrer dans les pays musulmans, où les opérations contre Ahmadou-Sheikou, pendant ces dernières années, pouvaient avoir eu du retentissement. Dori est, en outre, en relations continues avec Tombouctou. Les caravanes maures parties de ce dernier point apportent à Dori le sel de Taodénit, qu’elles échangent contre les tissus du Mossi, le mil et l’or. Or Tombouctou était manifestement hostile aux Européens.
Considération plus importante encore, l’état politique du Liptako était des plus troublés. L’Amirou (émir) était mort et trois prétendants se disputaient le turban (couronne).
L’un, Boubakar-Amirou, avait été autrefois évincé par l’Émir défunt ; ses droits étaient incontestables. Le deuxième, Boari, n’avait de droits qu’à défaut du premier, mais il avait une forte clientèle et était en particulier soutenu par son fils, Boubakar, brillant chef de bandes et les fils de l’Émir défunt. Du troisième, Ahmadou-Sheikou, je n’ai point à tenir compte.
Or l’interrègne, grâce à ces nombreuses compétitions, se prolongeait au grand détriment de la sécurité publique, et bien indécis se trouvaient les notables auxquels la coutume du pays réservait le droit d’investir le nouvel émir.
L’intrusion d’un étranger, d’un kéfir (infidèle) surtout, dans ces dissensions politiques, ne pouvait être vue d’un bon œil. Et puis, sur qui s’appuyer dans la circonstance ? Mon alliance avec l’un me mettait fatalement les deux autres à dos.
Toutefois, en raison de l’impossibilité matérielle de me dégager vers l’Est, je finis, après trois jours de pourparlers, par me résoudre à continuer ma route vers le Liptako.
L’étape suivante fut Pina. Entre ce point et le premier village, Diobou, dans le Liptako, existait une zone inhabitée de 50 kilomètres environ, sans eau dans cette saison.
Cette marche peu importante, en somme, pour laquelle toutes les précautions avaient été prises, fut une des plus terribles de la route. Les porteurs, affolés par les racontars des indigènes, entravent la marche, pendant que les animaux tombent le long du chemin, terrassés par la terrible maladie.
Je copie textuellement ici mon journal de marche :
« 18 mai. — A deux heures, je fais charger, malgré l’absence des guides, et l’on part bien fourni d’eau.
« A trois heures et quart, un bourriquot tombe frappé d’insolation. A cinq heures, c’est un bœuf qu’on est obligé d’abandonner. Enfin, malgré les protestations des guides, je prends campement à huit heures vingt minutes, parce que tout le monde est fatigué et que mes prévisions, basées sur des renseignements multiples, me font supposer que nous sommes à moitié route.
« Dans la nuit, je fais appliquer vingt coups de corde à un porteur qui a bu à la réserve d’eau ; il est de plus mis aux fers.
« A quatre heures vingt-cinq minutes, le camp est levé. Les porteurs, malgré mes conseils réitérés, n’ont plus une goutte d’eau. Dès la première pose, un bœuf est à la traîne ; il porte une lourde charge de munitions en deux caisses. A six heures, je donne deux hommes à Badaire et de l’eau, avec ordre de faire marcher l’animal jusqu’au possible, puis de l’abandonner et de faire porter les caisses. Je lui renverrai de l’eau et des hommes.
« La marche se continue assez bonne jusqu’à huit heures. Les guides (deux gamins), consultés, répètent chaque fois qu’on n’arrivera pas avant trois heures. Je n’ose donner d’eau à la pose de huit heures. A neuf heures vingt-cinq minutes, je distribue une musette, il en reste une et demie ; six porteurs manquent. Je continue, convaincu que l’eau ne peut être loin ; une caravane est passée hier à mon camp à neuf heures ; or elle devait être partie à trois heures des puits, donc nous devons être à une heure de marche de ceux-ci ; toutefois, j’ai crainte de me tromper. Je prends toutes les musettes, toutes les peaux de bouc, et, seul avec les guides, car Makoura ne pourrait me suivre, n’ayant plus de monture, je pars en poussant mon cheval le plus possible (neuf heures cinquante). A dix heures vingt-cinq minutes, je suis aux puits de Bangataka[12]. Je trouve des Peuls complaisants qui m’abreuvent et aussi mon cheval, et nous emplissons les musettes et les outres. La plus grande d’entre elles est fixée sous le ventre de mon cheval et, au moment où je vais repartir (onze heures), le convoi paraît. Par Makoura, je demande aux Peuls de porter de l’eau en arrière jusqu’à Badaire. Six partent aussitôt.
« Peu à peu quelques porteurs arrivent ; les Peuls remplissent bien leur mission.
« A partir de onze heures et demie toutefois, je ne vois plus personne. Vers une heure, je m’inquiète ; j’envoie encore de l’eau, deux tirailleurs et trois porteurs vers Badaire, que je ne puis supposer bien loin. Mais, à deux heures un quart, je n’y tiens plus, je fais seller mon cheval et repars sur la route. A une heure de marche, 6 kilomètres environ (trois heures trente), je trouve les Peuls qui me rapportent des nouvelles de Badaire ; il est arrêté et ne repartira qu’après la chaleur du jour. Je suis tranquille, d’autant que les tirailleurs doivent l’avoir rejoint ; trois porteurs paraissent, je les fais rentrer et me porte en avant pour presser les autres. A quatre heures dix, je les ai tous relevés, sauf un seul qui porte ma cantine no 3 (journaux, papiers, chronomètres). Je suppose qu’il s’est attardé et laissé rejoindre par Badaire. Je rentre au camp à cinq heures.
« A six heures seulement ma cantine 3 arrive et Badaire à six heures quarante. Les hommes ne rejoignent qu’à huit heures. Badaire a eu mille misères dans la matinée pour le transport de ces deux caisses maudites, les hommes demandant sans cesse une eau qu’il voulait ménager. Enfin, quand les Peuls l’ont joint vers deux heures un quart, il était arrêté depuis onze heures et demie.
« Irai-je dans la matinée du lendemain à Diobou ? Je n’en sais rien encore. Cette marche a été de 50 kilomètres ; mais quelques hommes, dont Baba et Yéra, en ont fait 80. »
Aux puits de Bangataka, j’étais à la limite du Liptako ; il me restait à gagner Dori. Je pris le parti de m’arrêter au premier village du pays, Diobbou, distant de quelques kilomètres des puits, et d’attendre en ce point le résultat de mes négociations.
Tout était pour moi à redouter. Mes hommes étaient à bout de forces, ils portaient tous les charges des animaux morts ; les derniers qui duraient encore n’avaient plus d’énergie, et la situation politique n’était pas sans me préoccuper.
Mais la vie du voyageur a de ces imprévus étranges qui ne sont pas à mon sens un de ses moindres attraits ; de la situation la mieux préparée ne sortent souvent que des résultats insignifiants ; à l’inverse parfois, d’événements dont vous n’avez pu diriger le cours, faute de les avoir pu prévoir, découlent des succès inespérés.
C’est ainsi qu’il en fut de notre entrée dans le Liptako. Ressources de toute nature en approvisionnements et animaux me furent spontanément offertes par ceux-là mêmes que je redoutais, et notre arrivée à Dori prit les proportions d’une entrée triomphale.
Je préfère laisser ici au lecteur la saveur de l’impression du moment en faisant la copie textuelle de mon journal de marche :
« Bangataka, 20 mai. — Au moment de faire charger à l’aube, j’y renonce à cause des fatigues de la veille.
« Au moment où je vais partir, vers deux heures, les guides viennent me dire que la crainte des suites d’une affaire de captivité entre le chef de Oulo et le Naba de Pensa leur interdit d’aller plus loin, qu’ils ont appris que le chef de Oulo était venu à Diobbou dans le but de s’emparer d’eux s’ils y paraissaient. Je prends la chose pour un mensonge nouveau, et comme, grâce à leurs mauvais renseignements, mes hommes ont souffert de la soif toute la journée de la veille, je les laisse partir sans la plus légère rémunération.
« Un Peul avec lequel j’ai causé la veille m’a dit avoir vu, à Dori, un blanc, alors qu’il était enfant et qu’il y étudiait l’arabe. « Il y a trente-neuf ans, me dit-il, car j’avais neuf ans et j’en ai aujourd’hui quarante-huit. » Les détails qu’il me donne se rapportent bien au célèbre voyageur, mon unique devancier, Barth. Tout le Liptako est venu le voir pendant les huit jours de son séjour.
« A trois heures, je pars avec un guide peul que je prends aux puits. Deux bœufs sont bientôt à la traîne ; je suis obligé de faire décharger l’un. Deux autres sont à bout ; nous ne pouvons aller ainsi longtemps.
« A cinq heures trente, nous sommes à Diobbou.
« Le chef de village vient à moi et me conduit au campement. Il me présente un jeune homme laissé par le chef de Oulo pour me guider le lendemain. Ce dernier est venu en effet au village dans la journée pour se saisir de mes guides. Ils ont eu raison de filer.
« Diobbou est un très joli petit village habité par des Mossi.
« A peine les charges sont-elles à terre qu’un cavalier dont le cheval a fait évidemment une longue course s’arrête en dehors du camp et demande à me saluer. Il est, me dit-il, le frère de Boubakar et envoyé par lui pour me guider jusqu’à Dori. Boubakar est l’héritier direct de l’Émir défunt ; déjà il devrait avoir le turban, car ses droits légitimes sont incontestables ; mais un autre parti puissant, soutenu par les fils et clients de l’ancien Roi, et qui a à sa tête Boari, réclame la couronne pour ce dernier. De là, perplexité grande de ceux que la coutume appelle à remettre le turban d’Émir, dont la mort du précédent Roi les a créés dépositaires. Boubakar doit être Roi par la coutume ; mais, s’il est investi, c’est la guerre civile, et son adversaire est le plus fort. Pareil cas s’est présenté pour Amirou, qui n’a dû son investiture qu’à la puissance de sa clientèle, usurpant les droits de son frère aîné. Ces réclamations semblent avoir aujourd’hui une apparence légitime.
« Parti au Salam de trois heures, l’envoyé a parcouru les 45 à 50 kilomètres qui séparent Dori de Diobbou en trois heures environ.
« Nous dînons hâtivement de peu de chose, en particulier d’une sorte de soupe additionnée de farine de mil de mon invention, qui est une chose des plus appétissantes.
« On envoie aux puits, mais les hommes reviennent sans un atome d’eau. On en apporte un peu du village.
« Vers huit heures, deux nouveaux cavaliers paraissent et demandent à me saluer ; on les introduit : ce sont les fils du Roi décédé, partisans de Boari ; ils viennent de sa part. « L’homme déjà arrivé n’est rien, demain il disparaîtra de lui-même ; d’ailleurs, me disent-ils, le vrai Roi, tu le reconnaîtras. »
« Peu après m’avoir quitté, il me font apporter deux beaux moutons ; un renfort d’eau arrive aussitôt ; quant à du mil, je n’ai qu’à faire un signe. Craignant que ce ne soient des impositions sur ce petit village très pauvre, puisque pour une tasse de lait de chèvre les habitants me demandent ou du mil ou du sel, je refuse.
« Une demi-heure après, arrive un autre cavalier accompagné de deux suivants, auquel les deux premiers témoignent un grand respect ; c’est le propre fils de Boari, il vient me saluer de sa part. Lui et ses hommes me guideront le lendemain. Je regrette, j’ai accepté les offres de celui qui est venu le premier. J’obtiens la même réponse que précédemment : « Tu jugeras à Dori. »
« Je commence à être médiocrement tranquillisé, d’autant qu’en me quittant ils font apporter leurs nattes à 5 mètres de mes bagages. Je proteste avec la dernière énergie, je n’entends pas être gardé à vue, ni être le prisonnier de personne. On se rend, j’ai raison ; on se recule de 10 mètres et c’est tout ce que je puis obtenir.
« La nuit se passe d’ailleurs très tranquillement.
« 21 mai. — Au petit jour, je fais chercher le guide du chef de Oulo et le Peul venu avec moi la veille et je pars. Mais aussitôt Boubakar, fils de Boari, et ses hommes dont le nombre s’est considérablement accru, car ils sont douze, se mettent en mouvement, enserrant le convoi. Pour le coup, c’est trop, je me mets en colère. Peine inutile, j’obtiens pour toute réponse qu’ils sont les véritables chefs du pays, qu’envoyés au- devant de moi, ils protégeront ma marche jusqu’à Dori _où je verrai le Roi_. Quant à l’envoyé de Boubakar-Amirou, il a en effet disparu.
« Je suis impuissant et je me résigne, d’autant que Boubakar, discret et réservé, superbe cavalier d’une grande beauté, mâle, énergique et posé à la fois, me plaît beaucoup.
« Les cavaliers faisant la haie, malgré la lenteur de mon convoi où bêtes et gens renâclent, car j’ai laissé un bœuf et un bourriquot à Dioubbou et j’ai un bœuf à la traîne, m’escortent jusqu’aux puits de Oulo, empêchant la foule de se porter au milieu de mes hommes.
« Nous prenons campement auprès des puits, les cavaliers sous un arbre voisin. Le chef de village, Mahmadou, dépositaire du turban de l’Émir, vient me saluer. On me demande si je partirai le soir pour Dori. Croyant lasser mes gardes du corps, je décide que non, vu l’état de fatigue de mes gens et de mes bêtes. Peine inutile. Voilà d’abord deux bœufs à abattre de suite et tout à l’heure viendront quatre bourriquots.
« Il faut se résigner ; j’ai hâte, d’ailleurs, d’être à Dori. Si je puis m’y reposer une journée ! Il y a quarante jours bientôt que j’ai quitté Lanfiéra et depuis nous marchons sans trêve.
« A trois heures cinquante, nous partons. A cinq heures quinze, nous sommes à Bargia ; à sept heures, nous campons à Salgou. L’escorte s’est renforcée, elle est de vingt-cinq cavaliers.
« Un peu avant Salgou, Boubakar me quitte avec le plus grand nombre pour aller abreuver les chevaux.
« A Salgou, nous n’avons plus que les deux fils du Roi. Vers huit heures, arrive le frère du chef de Oulo qu’on me présente. C’est un des gardiens du turban, partisan de Boari. C’est lui en réalité le chef du pays, me dit-on. Il me guidera jusqu’à Dori.
« 22 mai. — Nous partons de Salgou à cinq heures quinze ; nous faisons deux pauses ; à la deuxième, nous sommes en vue d’un grand village que je prends pour Dori. C’est Wendou. Le terrain a changé d’aspect ; nous traversons des lougans en terrains sablonneux, comme ceux du Cayor, mais la roche affleure en nombre de points ; des dunes, sur lesquelles Dori apparaît enfin, bordent l’horizon.
« Entre Dori et Wendou, une grande cuvette verdoyante, ne conservant plus d’eau que dans les mares d’un lit de rivière qui la traverse dans sa largeur, une grande cuvette, dis-je, existe, qui doit être remplie en hivernage. L’emplacement, presque dépourvu d’arbres, en est vert, et ce vert repose de la monotonie de la brousse épineuse et grise qui a été notre spectacle depuis Pensa.
« C’est une véritable entrée triomphale que notre arrivée à Dori. Cinq ou six mille personnes se portent au-devant de nous et nous entourent ; les cavaliers ont toutes les peines à maintenir la liberté de la marche, et en avant, gravement, Boubakar-Boari affirme par son attitude qu’il est chef et roi, puisqu’il peut, lui musulman, faire entrer dans Dori un kéfir. A mon sens, c’était le but cherché, et l’on peut dire qu’il est atteint. La désolation doit être au camp de Boubakar-Amirou.
« On m’installe convenablement et, avec beaucoup de réserve, tout le monde me quitte pour que je puisse reposer.
« Boari, dans la matinée, m’envoie 60 kilogrammes de mil, plus tard 15 kilogrammes de riz et des œufs ; j’aurai un bœuf dans la soirée. Je n’ai qu’à me reposer, Boari viendra me voir. »
Il était grand temps d’arriver. Mon beau convoi était réduit à rien. Dès le surlendemain, je perds les quelques bœufs qui me restent et la plus grande partie de mes bourriquots. Mes hommes sont à bout. Badaire et moi avons le plus grand besoin de quelques jours de repos.
Mais un grand résultat est atteint qui nous donne courage pour l’avenir. Le Mossi a été traversé par nous dans sa plus grande étendue.
CHAPITRE VII
=De Dori à Say=
Fétichistes et musulmans. — Le Coran. — Séjour à Dori. — La peste bovine. — Le traité de Dori. — Le Yagha. — Séjour à Zebba. — Le traité. — Je tombe gravement malade. — Triste départ. — Mauvaise route. — Entrée dans le Torodi. — La mauvaise fortune se lasse. — Tillo. — Accueil sympathique d’Ibrahima-ben-Guéladjio. — Le traité. — Arrivée à Say. — Le traité. — La traversée de la boucle du Niger est un fait accompli. — Le choix des routes.
Nous sommes désormais hors des pays fétichistes. Les sorciers avec leurs grossières et incompréhensibles coutumes sont derrière ; devant, au contraire, sont les marabouts de l’Islam, libres d’interpréter à leur fantaisie un livre sacré, immuable, qu’ils ne comprennent pas. Lesquels valent mieux, des sorciers ou des marabouts ? La question mérite de se poser ; elle mérite aussi d’être élucidée, car c’est la différence souvent très ténue qui sépare l’Afrique barbare de ce qu’on peut appeler l’Afrique civilisée. C’est là que gît le nœud du problème de la colonisation de l’Europe au continent Noir, car nous sommes de ceux qui comprennent par civilisation, assimilation. Quels sont les peuples les plus susceptibles de se prêter à la colonisation européenne, les fétichistes ou les musulmans ?
Pour définir le problème, il faut prendre l’Afrique avant l’invasion de l’islamisme et se rendre compte des transformations que celui-ci a fait subir aux populations qui ont accepté sa loi.
De l’état de la société noire avant l’invasion de l’Islam, il est assez aisé de se rendre compte par l’état de barbarie des peuplades qui nous sont connues de l’Afrique occidentale ou méridionale, et qui, dans les temps modernes, n’avaient pas été pénétrées par la religion de Mahomet. Anthropophagie et sacrifices humains sont les plaies hideuses de ces sociétés sauvages, où le féticheur, grand prêtre d’une religion innomée, ministre d’un dieu qu’il ne saurait définir, ni par ses attributs, ni par les manifestations de sa toute-puissance, fait courber, sous la loi de ses sinistres fantaisies, le malheureux qui n’est pas initié aux mystères de son culte. Au Soudan, en général, ces hideuses coutumes n’existent pas ou n’existent plus, et il faut bien reconnaître que l’influence directe ou le voisinage de l’islamisme ont été l’unique cause de leur disparition.
Le féticheur n’est plus, le sorcier subsiste, et nous avons vu ci-dessus combien son pouvoir reste considérable.
Les pays bambaras, le Miniankala, les pays bobos, le Dafina, le Mossi, sont des pays où l’Islam n’a pénétré qu’en un petit nombre de points ; pour les dénommer suivant l’usage reçu, nous les appellerons _pays fétichistes_.
Les pays qui sont _terre d’Islam_ s’étendent au contraire de Dori au Tchad. L’Islam règne en maître aussi dans le Sahara. Dans ces dernières contrées, à côté du pouvoir temporel est le pouvoir religieux, qui le contre-balance. Alors même, ce qui arrive souvent, que le chef du pays est lettré musulman, auprès de lui se trouve toujours un personnage officiel revêtu spécialement des fonctions de grand prêtre et de Cadi. A lui ressortit l’interprétation du Coran en tant que code civil, politique et criminel.
Si nous nous élevons au-dessus des querelles religieuses qui ont tant passionné nos pères, qui au contraire ne nous passionnent pas assez nous-mêmes, nous devons reconnaître que le Coran, malgré quelques défectuosités de morale, est un merveilleux monument de l’esprit humain ; c’est l’œuvre d’un génie, mais ce génie était homme. Or, comme homme se disant inspiré de Dieu, Mahomet avait beaucoup souffert, et, lorsque la religion nouvelle qu’il apportait à ses frères arabes idolâtres voulut s’affirmer au grand jour, elle ne le put qu’au prix de luttes violentes, de guerres intestines, qui armèrent les unes contre les autres les tribus de même race, les unes converties, les autres réfractaires à la foi nouvelle.