De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad

Part 11

Chapter 113,760 wordsPublic domain

Un des pages du Naba vient rôder autour du camp, je lui propose de remettre au Naba la lettre de l’Almamy de Lanfiéra, il refuse ; cependant je sais l’influence de ces pages sur ces rois fainéants, il me faut l’attirer. Je fais sortir une boîte à musique qui me reste. L’effet est produit, mais il n’ose encore s’approcher et, de peur d’être tenté, s’en va. Mais il revient bientôt. Entre hommes, femmes, enfants, j’ai bientôt cent cinquante personnes autour de moi. Le page s’apprivoise enfin : je lui fais manier l’instrument et lui fais dire qu’il est pour le Naba, comme aussi une selle persane, un sabre, beaucoup d’argent. Il me dit d’être tranquille, qu’il va parler au Naba, de rester où je me trouve. Un autre homme, qui a entendu, dit que certainement le Naba n’est pas informé, qu’il y va de ce pas. A partir de ce moment, une détente marquée se produit et l’on nous apporte des vivres de toutes sortes.

Le marabout peul vient me dire qu’il va plaider ma cause auprès du Naba, mais que je lui donnerai une paire de lunettes. On m’apprend en outre que le frère du Naba est également parti. Dans l’après-midi, on me dit de tous côtés ma cause gagnée ; le Peul affirme que dans la soirée je recevrai du Naba un mouton blanc et du riz. Peu m’importe, j’ai gagné la journée, c’est l’important ; rester à Waghadougou m’est indifférent, je n’y puis rien faire ; je remettrais des cadeaux, puis serais balancé. Je ne puis lutter contre l’influence de l’Almamy et de son fils Tedlika.

CHAPITRE VI

=De Waghadougou à Dori=

Je me décide à partir de Waghadougou. — La tornade. — La fièvre. — Le départ. — En route vers l’Est. — Nombila, Oubitenga. — La rivière Sainte-Marguerite. — Laguéré ; les Peuls méditent une attaque. — A Ouégou ; l’obsession des cadeaux. — Je suis sur le point de m’emparer de vive force du marché. — Départ pour Kaya. — La mauvaise fortune enrayée. — Le nœud hydrographique de la boucle du Niger. — Excellent accueil sur le reste de la route. — La peste bovine. — Le camp à Pensa. — L’entrée dans le Liptako. — Terrible marche de Pina à Bangataka. — Diobbou. — La situation politique du Liptako. — Les prétendants à mon camp. — L’accaparement par Boubakar, fils de Boari. — L’entrée triomphale à Dori. — La traversée du Mossi est un fait accompli.

29 avril. — Il est cinq heures... Je sens que, malgré les trésors de patience et de diplomatie déployés, la partie est perdue. Rester davantage, c’est me mettre en révolte contre l’autorité du pays. Si encore j’avais chance d’obtenir quelque résultat ! Mais non, les exemples de Binger et de Crozat sont là pour m’instruire. Le Naba de Waghadougou est une sorte de monarque fainéant, autour duquel sorciers fétichistes et marabouts font bonne garde, sous prétexte de faire respecter d’anciennes coutumes. Prisonnier de leurs mômeries, tous les actes officiels de sa vie sont réglés par eux ; or n’ont-ils pas déclaré que le Naba mourrait s’il venait à se trouver en ma présence ? Les gagner est bien difficile, car mes dissentiments à Yako, qui sont ici connus, m’aliènent les sorciers, et l’Almamy, excité par son fils, pèlerin de la Mecque, refuse d’avoir relations avec moi. C’est, d’ailleurs, l’ennemi de l’Almamy de Lanfiéra.

Enfin, je n’ai pas d’interprète mossi et les Peuls qui pourraient me servir ont une terreur folle de s’employer, chose qui n’est point sans me surprendre. Je pense que c’est par crainte de l’Almamy. Et puis demain, si je persiste dans mon attitude, trouverai-je des vivres ? Aujourd’hui j’ai pu en obtenir difficilement, et cela parce que les bruits répandus à dessein par ceux qui espéraient tirer de moi quelque cadeau étaient que le Naba allait m’envoyer son présent d’hospitalité.

Après m’être longtemps promené, en proie à toutes ces pensées, je m’arrête à la solution du départ pour le lendemain. Nous tenterons de gagner le Gourma.

Je m’approche des bagages sur lesquels les hommes sont assis, devisant entre eux. Cette journée de repos leur a rendu un peu d’énergie ; l’abattement de la veille et de la matinée a disparu, mais l’inquiétude subsiste et se fait jour dans leurs discours.

« Allons, allons, leur dis-je, inutile de babiller autant ; vous n’êtes pas des femmes, vous l’avez prouvé. Assez de paroles. Nous partirons pour le Gourma, puisque ici il n’y a ni à boire ni à manger.

« Avec des marchandises, de bons fusils et des cartouches, on est sûr de ne pas mourir sur les chemins. Et puis Dieu est grand !

— C’est bon ; va devant, capitaine, nous te suivrons, dit Mahmadou- Billy.

— La tornade vient, les bagages sous les tentes ! » Et aussitôt les hommes, avec entrain, se mettent à ranger les bagages pour la nuit.

L’horizon s’assombrit de plus en plus, sur plusieurs points on voit les nuages qui crèvent au loin ; lorsque la nuit vient, de toutes parts les éclairs illuminent les ténèbres. Bientôt la pluie se met à tomber.

Le service de la nuit n’est pas réglé que la fièvre me prend ; je me jette sur mon lit.

Tout à coup, vers huit heures, la sentinelle me signale que des hommes, se disant envoyés du Naba, demandent à me parler. Je sors de la tente. On ne peut tenir le photophore allumé à cause de la pluie ; c’est à la lueur des éclairs que je vois quatre hommes, dont deux cavaliers, portant les insignes de la cour, qui viennent me transmettre l’ordre d’avoir à quitter Waghadougou sur l’instant.

Atermoyer ? A quoi bon ? Et puis il faut profiter des bonnes dispositions des hommes. Peut-être demain seront-elles changées.

« Abattez les tentes et chargez ! »

L’ordre donné, je cause avec les envoyés. Je demande où est le guide. Il m’est répondu qu’il ne m’en est pas donné, que les hommes qui sont là n’ont qu’une mission : me conduire hors du territoire de Waghadougou, et qu’ensuite je devrai sortir du Mossi par la route qui m’a amené. Ils m’assurent qu’il ne me sera fait, d’ailleurs, aucun dommage.

Tant d’impudeur, je ne pouvais l’accepter ; en proie à une violente colère, je traite ces misérables selon leur mérite. Puisque de telle manière sont appliquées les lois de l’hospitalité au Mossi, que l’on peut faire outrage à l’étranger qui vient pacifiquement visiter le Naba des Nabas, coutumes qui seraient indignes du pays le plus barbare, je quitterai à l’instant même le territoire de Waghadougou, et je saurai porter jusqu’au pays des blancs la renommée du mauvais accueil que j’ai reçu ici. Quant à la route, je défends au Naba lui-même de m’en imposer une ; je prendrai, pour quitter le Mossi, celle qui me conviendra.

A huit heures et demie, on se remet en route, sans dire un mot ; les hommes du Naba prennent les devants, je les suis. La pluie tombe toujours, mais très fine ; à la lueur des éclairs seulement on peut distinguer les flaques d’eau du chemin.

Bientôt les guides, considérant leur mission comme terminée, nous quittent ; on ne peut aller plus loin : l’obscurité, sillonnée d’éclairs de plus en plus rares, est profonde ; bêtes et gens se heurtent aux arbres ; je puis enfin distinguer une clairière sur le bord de la route, où je fais camper après une heure de marche.

On s’entasse comme on peut sous les tentes jetées à même le sol ; la sentinelle finit par allumer un feu, et chacun s’endort sous la pluie froide qui nous transperce.

Le lendemain, je reviens au puits de Nakangoum, où je réussis, avec le peu de cauries qui me restent, à acheter des vivres pour deux jours. Le soir, je vais, en chassant, reconnaître une route vers l’Est, sur laquelle, le 1er mai au matin, toujours sans guide, nous nous engageons.

Ce que je veux, c’est à marches forcées m’éloigner de Waghadougou en gagnant l’Est, c’est-à-dire en tirant vers le Gourma. Les renseignements dont je me suis entouré depuis mon entrée dans le Mossi sont que sur la route de Dori est un Naba puissant, celui de Boussouma, dont je veux à tout prix, dans les circonstances présentes, fuir le territoire. Comme ceux de Yatenga et de Yako, il est aussi puissant que le Naba des Nabas, et comme eux tenu en suspicion à Waghadougou ; cependant je n’ai guère à attendre de lui de marques de bienveillance, surtout que mes animaux et mes hommes, surmenés, ne représentent guère les équipages qui inspirent de la respectabilité.

Le premier jour, nous campons à Nombila. Il n’y a plus de vivres que pour la journée ; des Peuls qui viennent au camp ne savent que témoigner leur dédain pour toutes mes marchandises, les femmes ne veulent que de la cornaline, rien autre. Le moment des sacrifices est venu. Mon excellent ami Crozat m’avait dit, à Kinian, que c’était un article très demandé ; sachant que je n’en possédais point, il m’en avait donné un collier de cinquante grains, que je gardais précieusement comme une dernière ressource. Sa vente, en effet, me rendit le service signalé de changer presque en opulence ma détresse.

Le lendemain, toujours marchant à l’Est, nous faisons étape à Oubitenga. Oubitenga est un emplacement de marché auprès d’une rivière, sans eau pour le présent, qui prend sa source un peu dans le Nord et se dirige vers le Sud. Le site est fort beau, la vue bien dégagée ; des doubalels gigantesques ombragent une place très grande, au centre de laquelle est un marché couvert en très bon état d’entretien.

Oubitenga n’est pas un village, mais le marché qui s’y tient chaque semaine est commun à plusieurs villages ; il est à mi-distance à peu près de Waghadougou à Boussouma et à 12 kilomètres environ au sud de Djitenga, centre également important appelé Djidda par les Peuls.

Grâce aux ressources acquises la veille, je puis faire des vivres qu’on apporte des villages voisins, en abondance, dans l’après-midi.

Le 3 mai, nous reprenons la route vers l’Est, guidés, pendant la première partie du chemin, par un Peul qui bientôt s’enfuit, quand je refuse de continuer la route de Boussouma sur laquelle il veut m’entraîner. Péniblement, par un chemin montueux, en terrain d’alluvions ferrugineuses, nous arrivons au bord d’un lit de ruisseau sans eau, que nous suivons jusqu’à un village dont j’ignore le nom, auprès duquel je donne l’ordre de camper.

J’envoie Makoura au village, pour obtenir des indications sur les puits ; mais il lui faut parlementer longtemps avant de rien obtenir de gens dont il comprend très insuffisamment la langue et qui témoignent, comme partout en général, dans le Mossi, de sentiments peu hospitaliers.

Enfin, on part à l’eau. Une heure et demie après, ne voyant point revenir, je pars à mon tour, suivant les traces de mes chevaux ; au bout de trois quarts d’heure j’atteins une rivière de 10 mètres de large environ et de 0m,50 de profondeur, dans le lit de laquelle le courant est à peine sensible, coupé qu’il est de nombreux barrages à poissons.

J’installe, dans l’après-midi, le camp au bord de la rivière, que je baptise du nom de rivière Sainte-Marguerite.

Les relations s’établissent avec le village, dont j’apprends le nom, Bissiga, grâce à mon guide du matin qui, alléché par l’espoir d’un beau cadeau, est revenu.

La rivière, me dit-on, traverse tout le Yatenga. Me reportant aux renseignements que m’a donnés, à Lanfiéra, le frère de l’Almamy, j’en conclus que c’est la même rivière qui passe dans le Dafina, auprès de Bossé et de Yéra et qui joint la Volta en amont de Liri. D’ailleurs, le régime même de la rivière que j’ai sous les yeux donne toute apparence de vérité à cette supposition.

Il est temps de faire reposer un peu les hommes et les animaux. Nous n’avons pas vu d’eau vive depuis la Volta, et c’est avec bonheur que tous nous nous livrons aux douceurs du bain, que les hommes peuvent laver leurs hardes.

Du village, on nous apporte des vivres, et je puis acheter de la viande de boucherie aux bergers peuls qui viennent abreuver leurs troupeaux.

De plus en plus, les Peuls deviennent nombreux à mesure qu’on s’avance vers le Nord, parce que chaque année, venant du Liptako, ils visitent, avec leurs troupeaux, les cantons plus herbeux et plus arrosés du nord du Mossi.

D’après les renseignements que j’obtiens d’eux, je me persuade qu’il me serait difficile, de ce côté, d’atteindre le Gourma ; mais ils m’affirment qu’à Boussouma, dont nous sommes peu éloignés, disent-ils, il me sera plus aisé de trouver des guides et des routes pourvues d’eau.

Devant ces bonnes raisons, nous partons le 6, au matin, dans la direction de Boussouma. Nous faisons étape à Laguéré. Le terrain se relève en remontant vers le Nord, et apparaissent bientôt, dans le Nord- Est, des massifs montagneux dont notre vue est déshabituée depuis Sikasso. Nous campons à Laguéré, auprès d’un grand entonnoir, qui n’est que la source captée d’une rivière qui se dirige vers le Nord-Est et qui, probablement, est la Sirba que nous recouperons plus tard, entre Dori et Say, avant Kakou.

Nous sommes arrivés escortés de guides peuls nombreux, qui ne se trouvent pas satisfaits de la récompense que je leur donne. Le Naba de Laguéré, Pous-Naba, vient me voir, et contre un morceau d’or, dont il veut faire un médicament, je traite avec lui de l’échange d’un bœuf porteur et d’un bourriquot, dont j’ai besoin.

La nuit, fort heureusement, l’on veille comme à l’habitude ; vers trois heures, je me lève, ayant cru entendre un bruit insolite dans la brousse. Le factionnaire, questionné par moi, n’a rien vu. Je fais le tour du camp et réveille mon interprète. Pendant que nous sommes à causer avec le factionnaire, un des guides de la veille se présente pour me prévenir qu’un parti de Peuls, à la recherche d’un cheval qu’on a volé, bat la campagne et me demande de ne pas tirer s’ils passent aux abords du camp. Je signifie à l’homme d’avoir à se retirer hors de portée ; il disparaît. Bientôt, sur les chemins qui conduisent, l’un au village, l’autre à la source, des groupes de cavaliers et piétons apparaissent, qui se portent, l’un dans la direction du camp, l’autre vers le village. Je déclare au premier que je vais faire tirer s’il ne s’éloigne ; il s’arrête ; l’autre, plus distant, continue sa marche. Les hommes sont bientôt sur pied. Je fais garnir les abords du camp en les embusquant derrière des rochers, et, dans cette situation, nous attendons le lever du jour. Pendant ce temps, le deuxième parti s’est avancé vers le village, les habitants sortent avec leurs arcs, leurs flèches et leurs lances, et leur premier mouvement est de se mettre en défense contre les Peuls.

Ceux-ci ont souvent la coutume de piller les villages mossi et de s’enfuir au plus vite avec leur butin vers les régions désertes qui bordent ou le Gourma ou le Liptako ; aussi les indigènes n’ont-ils qu’une très faible confiance en eux. Fort heureusement pour nous que la défiance des habitants de Laguéré fût éveillée, car, si le village se fût joint aux Peuls, nous aurions été enveloppés de tous côtés. Pendant le temps que mirent les Peuls à faire part à ceux-ci de leurs intentions, et surtout à les persuader, l’aube se levait, et le chef de village était prévenu par mes soins.

Or celui-ci tenait absolument au morceau d’or promis par moi la veille, qui devait lui permettre de guérir sa fille. Il le prit de très haut avec les nomades, leur disant qu’il m’avait accordé l’hospitalité et qu’il saurait la faire respecter.

Le soleil levé, il vint à mon camp faire son marché en même temps que les Peuls disparaissaient.

Peu de temps après, Pous-Naba nous servant de guide, nous partons pour Boussouma.

L’accueil que nous recevons est bon, mais le Naba du village me prévient que ce n’est pas lui qui peut m’assurer la route et des guides, que le vrai Naba a fondé un nouveau village à quelque distance au Nord dans la montagne, à Ouégou. Il est entendu que nous irons dans l’après-midi et que son beau-frère nous servira de guide. Je puis heureusement acheter des vivres pour la journée et le lendemain.

Au moment du départ, un cavalier se présente à mon camp, qu’on me dit être l’âme damnée du Naba de Ouégou, et déclare que lui-même fera la route avec moi.

Par des chemins de montagne très rocailleux, nous franchissons à grand’peine les quelques kilomètres qui séparent Boussouma de Ouégou ; lorsque nous arrivons dans les territoires cultivés, le cavalier se détache pour demander l’hospitalité ; nous devons l’attendre près d’une heure ; puis, lorsqu’il revient, presque à la nuit, c’est hors de vue du village qu’il me propose de camper, en pleine brousse, sans arbres. Je proteste et malgré lui je me rapproche du village, pour camper sous l’unique arbre que je vois dans la plaine, à 500 mètres du village du Naba. Je demande de l’eau, il me dit qu’on va m’en envoyer — à acheter. Indigné de ce manque de formes, je rudoie mon cynique personnage et envoie, malgré la nuit, au village auprès du Bal-Naba, homme du Roi chargé des relations avec les caravanes. Péniblement je réussis à obtenir une jarre de quelques litres d’eau pour une trentaine d’hommes.

Les tribulations multiples que nous avions déjà eu à subir dans le Mossi n’étaient rien auprès de celles qui nous attendaient pendant les deux jours que nous dûmes passer auprès de ce maudit village.

Le lendemain, la question des cadeaux dure toute la journée sans qu’on arrive à s’entendre ; je n’ai pas fait une concession qu’aussitôt on en prend acte pour exiger dix fois plus ; toutefois je réussis à obtenir du Roi deux chèvres et quelques cauries quand, vers le soir, tout semble s’être arrangé. Mais des vivres pour le lendemain, je n’en ai point ; de l’eau, il faut aller la chercher fort loin, trois heures sont nécessaires pour l’aller et le retour, et c’est en armes que les hommes doivent aller faire boire les animaux, à cause du mauvais vouloir des habitants.

Tout à coup, à la tombée de la nuit, le Roi renvoie les cadeaux, il veut un revolver et des cartouches. J’ai fort heureusement une arme de pacotille qui tire la même cartouche que nos revolvers, je l’offre ; mais ensuite ce sont des cartouches et encore des cartouches.

Le troisième jour, au matin, tout est rompu, je me résous à partir, lorsqu’on vient chercher Makoura et les cadeaux. Pendant ce temps arrivent de tous côtés, des villages des environs, des femmes avec des vivres et aussi de l’eau et du dolo, car c’est jour de grand marché.

Mon parti est pris ; lorsque Makoura qui s’attarde dans le village sera de retour avec des propositions à nouveau refusées, je me jetterai sur le marché fort heureusement situé à l’extérieur, et dans la panique nous nous emparerons du mil, du riz et de l’eau, car, depuis la veille après midi, nous n’avons ni un grain de mil, ni une goutte d’eau ; les hommes ne tiennent que par esprit de discipline et grande est, chez eux, la tentation de se jeter sur la femme qui passe, inconsciente certainement du danger qu’elle court. Ajoutez que l’exaspération de nos estomacs affamés est augmentée encore par un vent d’est qui souffle en tempête depuis deux jours, soulevant des nuages de poussière.

Heureusement tout s’arrange, le Roi m’envoie un bœuf et les femmes du marché, sur son ordre, m’apportent à acheter à profusion des vivres et de l’eau.

A partir de ce moment tout semblait bien terminé, quand, dans l’après- midi, quoique j’aie fait cadeau au Roi d’une superbe boîte à musique, l’obsédante question des cartouches revient. Le roi est un enfant volontaire d’une quinzaine d’années qui ne sait que s’amuser tout le jour avec deux jeunes autruches et un lionceau.

A ces nouvelles exigences j’oppose un refus formel ; alors ses envoyés passent aux menaces ; mais, assuré de vivres et résolu à partir le lendemain, je leur déclare qu’ils auraient tort d’assumer la responsabilité d’une attaque, que ce serait mauvaise affaire pour tout le monde. Me radoucissant ensuite, je déclare que les quelques cartouches dont je disposerai peut-être encore le lendemain, je ne les donnerai que lorsque le Roi m’aura accordé un guide. Toutefois, cet incident a pour effet de m’obliger à prendre quelques précautions de défense, à veiller et faire des rondes pendant la première partie de la nuit.

Un peu avant le jour, je donne les ordres pour charger ; les hommes du Roi viennent, auxquels je remets un paquet de cartouches et une pièce de cinq francs pour chacun d’eux, et aussitôt j’ordonne la marche. A peine en route vers le Nord-Est, un guide sort du village et veut m’entraîner vers l’Ouest ; devant mon refus il prend enfin la route que je désire. Il est bientôt rejoint par un deuxième et l’un et l’autre, au cours de la route jusqu’à Kaya où nous sommes vers onze heures, me comblent de marques de prévenances et d’attentions, me cueillant des fruits, faisant boire les animaux, puis, arrivés au campement, s’ingénient à se rendre utiles.

Enfin la déveine semblait conjurée ; à partir de ce moment et en vertu de quels ordres, je l’ignore, je reçus partout jusqu’à la frontière du Liptako, de tous les Nabas que je rencontrai, l’hospitalité la plus large, la plus généreuse ; tous me munirent de guides excellents.

J’avais enfin triomphé et de leur défiance et de leur apathie, à force de patience et aussi d’énergie. Il est un moment au pays Noir où il faut savoir risquer sa vie pour ne pas donner une aiguille.

Ce résultat inespéré fut d’autant plus heureux que, dans les jours qui suivirent, la mauvaise fortune revêtit de nouvelles formes. Si la famine et l’hostilité des habitants étaient venues s’ajouter à l’épizootie qui, quelques jours après, devait anéantir mon convoi, le Mossi eût été peut- être le tombeau de ma mission.

De la région qui s’étend de Laguéré jusqu’au delà de Kaya et dont Ouégou occupe à peu près le centre, je dois dire deux mots : c’est un haut plateau sur lequel courent des chaînes rocheuses (grès et schistes) de forme tabulaire aux parois abruptes, souvent isolées les unes des autres, analogues aux reliefs que l’on rencontre dans le Haut-Sénégal entre Khayes et Koundou. Leur altitude varie de 50 à 200 mètres au- dessus de la plaine. Ce massif constitue un nœud hydrographique important, le nœud de la boucle du Niger, d’où descendent, au Sud et à l’Ouest, des rivières qui se rendent à la Volta et au Comoé, vers le Nord et l’Est, des cours d’eau qui vont au Niger.

Kaya, Sargou, Rivoulou, Korkou, Pensa, Pina furent nos gîtes d’étapes jusqu’à la frontière du Liptako ; partout excellent accueil, nourriture préparée offerte par les Nabas en grande abondance, vivres de toutes sortes qui étaient apportés au camp ; à profusion aussi, grâce à la présence des Peuls de plus en plus nombreux, nous trouvions du lait et de la viande. Aussi bien la chaleur de l’accueil et l’abondance nous étaient nécessaires, car c’était de la dure route que celle que nous avions faite depuis le départ de Lanfiéra le 14 avril et, lorsque à Pensa, le 14 mai, en toute sécurité, je pus donner deux jours de repos à mon monde, ce fut grande joie et délassement pour tous.