De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad
Part 10
Les hommes du Naba du Yatenga ne sont pas à Niouma ; je partirai demain pour La, où se bifurquent les routes du Yatenga, dont la capitale est Sissamba, et de Waghadougou.
L’eau à Niouma est très mauvaise ; elle est rougeâtre et possède un goût de terre très prononcé. Le goitre est ici très fréquent ; j’estime que le dixième peut-être de la population en est affecté.
Le lendemain, nous partons pour La où nous recevons l’hospitalité chez l’Almamy. Celui-ci envoie auprès du Naba, qui déclare bien vouloir m’ouvrir la route de Waghadougou, mais non celle du Yatenga. Je n’ai qu’un parti à prendre, c’est d’accepter.
Quelques mots sur le Mossi sont de nécessité. Le Mossi est un grand empire qui occupe le centre de la boucle du Niger, sur une superficie de 100000 kilomètres carrés au minimum. Au milieu des invasions qui ont ravagé le Soudan au travers des âges, le Mossi semble avoir conservé son indépendance et le caractère très spécial de sa civilisation. D’après le jugement que j’en puis porter, c’est le seul pays où se soient conservées intactes les coutumes d’une très ancienne civilisation noire — civilisation qui, au cours d’une longue période de paix et de prospérité commerciale, s’est affinée et a perdu le caractère de sauvagerie qu’il est de légende d’attribuer aux institutions noires.
La tradition fait remonter au commencement du monde, sans préciser davantage ce commencement, l’origine de la famille royale qui règne au Mossi. Le Naba (roi), premier de la race, eut trois cent trente-trois enfants entre lesquels il partagea à sa mort son pays. On m’a affirmé que cet état de choses existait encore. Il n’importe ; ce qui est, c’est que le principe d’autorité au Mossi est très fortement organisé, parfaitement reconnu, que ses représentants sont très redoutés, sinon obéis. Les descendants de ce Naba originel portent tous le même titre ; ils reconnaissent l’autorité du Naba de Waghadougou, qui prend la dénomination de Naba des Nabas.
Les Nabas se distinguent par le port d’une coiffure spéciale, sorte de béret blanc en coton, dont le turban égale ou excède même celui d’une casquette à trois ponts. Leurs femmes et leur domesticité se distinguent par le port aux bras ou aux jambes de larges ornements de cuivre, ayant, certains d’entre eux, la forme, plus étranglée vers les extrémités, des jambières de nos anciens zouaves.
Sorte de monarques fainéants, les Nabas quittent peu leur résidence, leur réclusion est presque absolue ; outre un harem nombreux, ils possèdent des captifs, qui constituent une sorte de corps des pages. Ces enfants ont la coiffure des femmes et portent comme elles les ornements de cuivre dont j’ai parlé. Ils ne quittent jamais la personne du Naba et se montrent jaloux de ses moindres faveurs, au point d’amener sous le plus futile prétexte des rixes souvent mortelles.
Le cérémonial à la cour de ces roitelets est des plus compliqués, et les formes de la politesse sont très humiliantes. Quiconque leur parle doit se prosterner la tête vers le sol, le corps appuyé sur les bras, les mains fermées, les pouces dressés scandant par un mouvement vertical les paroles de supplique ou de simple salutation.
Les territoires sont très variables d’importance et certains Nabas sont aussi puissants que celui de Waghadougou lui-même. Aussi la défiance est-elle grande entre ces divers principicules qui redoutent sans cesse de se compromettre. L’autorité du Naba des Nabas, toute nominale qu’elle est, a le grand privilège d’être incontestée, sinon respectée ; son prestige se maintient de lui-même, parce que tout vassal qui voudrait se donner de l’importance verrait immédiatement se liguer contre lui tous ses collègues jaloux de le voir s’élever au-dessus d’eux.
A discuter ce système politique, on lui trouverait peut-être des inconvénients ; mais, je le demande, cette manie du nivellement est-elle si étrangère aux formes que l’Europe civilisée préconise ?
On est bien obligé d’admettre que ce régime, tel que je viens d’essayer de le définir, a ses avantages, car la prospérité du Mossi est parfaite et remonte certainement à de nombreuses années. Le voyageur est étonné du calme et de la quiétude qui règnent aux abords des villages ; partout les terres sont en culture et les habitants vont et viennent, souvent sans armes, sur les chemins. Chose unique, le Mossi est le seul pays du Soudan où les villages ne soient pas fortifiés. Bien au contraire, les groupements importants n’existent point ; lorsqu’on vous nomme un village, c’est d’un district qu’il s’agit, district dans lequel les groupes de cases sont disséminés, séparés de 50, 100 mètres les uns des autres. Souvent plusieurs groupes appartenant à des chefs de cases distincts sont réunis sur un faible espace ; c’est pour pouvoir se prêter mutuel appui à l’époque des récoltes, des semailles, ou dans l’exploitation d’une industrie ou d’un commerce.
Au milieu de ce groupement se trouve une sorte de tour en terre battue, élevée de 0m,70 environ ; à la partie supérieure sont enchâssées des dalles de granit destinées à écraser le grain. Dans le Mossi, en effet, on ne pile pas le mil dans le mortier, on l’écrase entre deux pierres. Au pays bobo, la même coutume existe ; mais les deux pierres font partie du mobilier de la maison.
Les cases sont formées d’une enceinte circulaire en terre battue surmontée d’un toit de chaume.
C’est une déconvenue pour le voyageur, et le fait m’est arrivé souvent, que de se croire à destination, parce qu’il voit les cases du village qu’on lui a nommé ; c’est seulement à trois quarts d’heure ou une heure de là qu’il arrivera enfin au groupe qui est celui du chef ou de son diatiké. Autre inconvénient, pour des agglomérations aussi espacées, les puits cependant sont rares, parce qu’il faut leur donner grande profondeur et c’est souvent à longue distance qu’il faut aller chercher l’eau. Le Mossi, dans sa partie ouest surtout, est un pays très peu arrosé ; c’est une sorte de haut plateau sans ondulation où les eaux des pluies ne séjournent guère.
Le Mossi est un pays de culture, d’élevage et d’industrie.
Les cultures sont le mil, les niebés (haricots), le coton, l’indigo.
L’élevage porte surtout sur les chevaux, qui sont fort beaux, et les bourriquots, qui sont très estimés.
L’industrie prépondérante est celle du tissage du coton. Ce tissage se fait comme partout au Soudan, sous forme de bandes de 0m,10 de largeur environ. Les cotonnades du Mossi sont très estimées, elles font l’objet d’un grand commerce, en particulier à Dori, où on les échange contre le sel apporté de Tombouctou. C’est du Mossi que viennent aussi à Dori les cauries importées au Soudan par la côte du Bénin.
En résumé, le Mossi est un pays riche et prospère, dont la population semble être au minimum de dix à quinze habitants par kilomètre carré.
Les habitants du Mossi sont agriculteurs ou commerçants. Grands voyageurs, on les retrouve sur tous les marchés importants du Soudan. Ils sont aussi industrieux, ils travaillent très bien les métaux et les cuirs, ils savent préparer la soie et la tisser, ou en faire des broderies qui ne manquent pas de goût. Ils viennent jusque dans le Kénédougou chercher les cocons qu’ils préparent et filent. Avec le fil, ils confectionnent des pagnes qu’ils teignent en rouge ou en jaune, et qui forment l’habillement exclusif des femmes des Nabas.
J’ai dit comment, à La, ne pouvant me dégager autrement, je me suis résolu à suivre la route de Waghadougou. L’Almamy, mon hôte, me donne le lendemain son fils pour me guider jusqu’à Yako.
A Yako réside un des Nabas les plus puissants, dont Crozat m’a dit grand bien, tout en me prévenant que le diatiké, un nommé Salifou, est un personnage aussi cupide que fourbe.
Je suis obligé de faire étape la matinée à Golo, pour abattre un bœuf à qui la vie que je lui fais mener est à charge. Dans l’après-midi, nous repartons pour Yako, où nous campons à trois heures et demie auprès du groupe de cases de Salifou.
Makoura et le guide se mettent à sa recherche, mais on n’arrive point à le trouver. Fort heureusement, on indique à mon interprète un certain Baba qui, paraît-il, dispose de quelque crédit et pourrait suppléer le diatiké absent. Cet homme vient à mon camp, il parle fort heureusement le bambara, il a beaucoup voyagé et a été jusqu’à Kita il y a peu d’années. Nous causons et je lui dis mon embarras de ne pas voir le diatiké. Il me dit qu’il est parti à un village voisin, mais qu’il ne peut manquer de rentrer, soit dans la soirée, soit dans la nuit.
« Mais, lui dis-je, je ne voudrais pas m’arrêter, mes animaux ne tiennent que par l’entraînement ; si je m’arrête, je ne pourrai repartir.
— Oui, je comprends ; mais tu ne peux partir sans voir le Naba, sans qu’il te donne un guide, et, pour cela, il faut que Salifou soit de retour.
— Mais, toi-même, ne peux-tu le remplacer ?
— Jamais, les coutumes sont là. »
Je le retourne sans pouvoir en tirer plus, l’inexorable étiquette bride sa prétendue bonne volonté.
Je sens bien, à certains indices, qu’il y a au fond une petite comédie qui n’a qu’un but, celui de me faire chanter.
A quatre heures du matin, je fais prévenir Baba que, ne voyant venir personne, je pars et, en effet, quand il est en vue, je fais mettre les paillassons sur le dos des animaux. Il arrive en courant, me supplie de ne pas partir, que Salifou va arriver, que tout s’arrangera. Je n’écoute rien ; mais, comme à point nommé, Salifou, à cheval, paraît au bout de la plaine et arrive au galop. D’un coup d’œil, je vois que son cheval n’a pas fait dix minutes de route. C’était donc bien un coup monté.
Rapidement, les deux hommes confèrent entre eux, et, cinq minutes après, Salifou m’apporte une poule blanche et un mouton.
Tout ce qui est blanc, poulet, mouton, kola, qu’on offre en signe d’hospitalité, est supposé revêtir un caractère spécial de cordialité ; il faut traduire toujours : « Je t’offre ce mouton, blanc comme mon cœur l’est pour toi de toute mauvaise pensée. »
Aussitôt, Salifou part, sans se dévêtir, au village du Naba, qui est assez distant. Il revient vers neuf heures, pour me dire que le Naba m’attend soit dès l’instant, soit dans la soirée. Mon homme est retourné, il a eu l’intelligence de comprendre qu’il avait tout à perdre en persévérant dans son attitude première. Je le sens, maintenant, très disposé à me bien servir. Vu son état de fatigue, je remets au soir la visite au Naba et je lui demande une de ses cases pour passer la journée.
Sans l’attitude que j’ai prise le matin, je risquais de me trouver dans la situation de Crozat qui est resté dix jours à Yako avant de voir le Naba.
Une décision brusque désarçonne facilement le noir, alors qu’il traîne volontiers les choses en longueur, parce que, pour lui, le temps ne compte pas. Si Salifou et Baba avaient réfléchi qu’ils avaient le dessus sur moi, ils m’eussent laissé partir, car que pouvais-je faire, sans guide et sans interprète ? J’aurais été obligé de venir à composition, s’ils avaient su attendre ; ils n’ont vu, au contraire, qu’une proie qui allait leur échapper par leur faute, parce que leurs appétits étaient trop grands ; ils ont fait tout de suite la part du feu.
A une heure et demie, nous partons pour voir le Naba. Les cases sont assez loin, car il nous faut trente-cinq minutes pour nous y rendre. On me fait attendre sous un arbre une demi-heure environ. Le Naba sort enfin et me fait chercher. La réception a lieu sous une véranda ouverte en assez mauvais état. Le Naba, homme de trente-cinq à quarante ans, est un puissant gaillard à la physionomie bien ouverte. Il est assis sur un tabouret minuscule, placé contre une pièce de bois aplanie et grossièrement sculptée qui lui sert de dossier.
A ses pieds sont rangés, couchés à terre, une douzaine de jeunes gens, ses captifs, qui portent, soit aux pieds, soit aux mains, de lourds anneaux de cuivre. Derrière lui, foule nombreuse. A terre pas une natte, pas une peau. Je prends le pagne de mon interprète pour m’asseoir.
Très sobre de démonstrations, le Naba accepte avec simplicité le cadeau que je lui offre ; il me donnera un guide pour Waghadougou. Je partirai à ma convenance, toutefois il désire me donner un bœuf qu’il va faire chercher.
En sortant, de sa part, on m’apporte du dolo, des kolas et des cauries.
De retour au camp, je fais des cadeaux à Baba, au diatiké et aussi à un jeune Marka, Mahmadou, qui m’a servi d’interprète. Tout paraît marcher à souhait ; je dis de me réveiller à l’arrivée du guide et du bœuf. Je me couche, tout heureux et tranquille de voir ainsi les choses bien en place.
Mais au Mossi les actes et les paroles ne sont pas toujours en harmonie, ou mieux le sont rarement : je devais m’en apercevoir le lendemain.
Dans la nuit, en effet, il n’arrive ni guide, ni bœuf.
23 avril. — Dès le matin, j’envoie le diatiké auprès du Naba. Pendant son absence, je fais un tour aux environs des cases et, ayant la veille aperçu dans le Sud des collines de quelque relief, j’avise une butte d’où mon regard pourrait embrasser un peu l’ensemble du pays. Arrivé au sommet, je trouve des cailloux ferrugineux en monceau et, sur un des cailloux, un bout de natte sur lequel je m’assois. J’étais là depuis cinq minutes, très absorbé, lorsque vient à moi, sans que je me sois aperçu de son approche, un homme à l’air très menaçant, qui, d’un ton très élevé, me dit des choses que je ne comprends point ; il porte même la main à son sabre. J’étais sans aucune arme, pas même un bâton ; je me levai, lui touchai sur l’épaule et lui fis comprendre d’avoir à se calmer. Il me fit un signe et partit ; je compris qu’il me disait de rester assis. Je me rassis en effet, mais la réflexion me vint que peut- être étais-je en train de profaner une des multiples formes des choses sacrées. Je me retirai lentement vers le camp, d’autant que je voyais au loin venir le diatiké.
Il amène le bœuf ; le troupeau n’étant point rentré la veille, on a dû le chercher, là est la cause du retard. Nous partirons l’après-midi et passerons auprès du Naba pour lui faire une visite d’adieu.
Je fais abattre et demande au diatiké, pour passer les quelques heures chaudes, de me rendre à la case de la veille.
Je donne quelques ordres et me dirige vers cette case. A ce moment, j’entends une altercation très vive ; en approchant, je trouve le diatiké et Baba en discussion très animée avec des gens surexcités. Salifou m’arrête au passage et me dit qu’il est question de moi.
Le sujet est ma profanation du matin, car j’ai bel et bien profané un endroit sacré où les sorciers déposent leurs poisons, médicaments, etc. La croyance est que tout non-initié qui y touche est frappé de mort. Leur fureur venait de ce qu’il ne m’était rien arrivé de ce genre. Baba prend chaleureusement ma cause en main et montre que j’ignorais que cet endroit fût sacré ; après beaucoup de criailleries dans lesquelles le diatiké semble opposé d’avis avec Baba, les choses paraissent s’arranger, quand accourt en criant un de mes porteurs venant de la même colline et qui saigne abondamment d’une double entaille à la nuque.
L’individu qui est venu me trouver le matin et n’a pas osé me frapper n’a pas hésité à blesser un noir désarmé. Je vois l’homme qui s’en va à grands pas ; je dis au diatiké de le faire arrêter. Sur son refus, je lui dis que je veux voir le Naba et je fais charger pour m’y rendre. Le camp est levé et nous nous rendons auprès du Naba. Arrivés sous un arbre auprès de sa case, je fais arrêter. A l’audience, les sorciers sont présents, mais déjà Baba et le diatiké qui, mis en cause, ne peut s’en tirer qu’en prenant ma défense, ont plaidé ma cause, celle-ci est gagnée ; le Naba dit tout son mécontentement aux sorciers et se retire fort en colère.
Une demi-heure après, il envoie à mon camp me dire qu’il est désolé de ce qui s’est passé et qu’il m’en présente ses excuses. En même temps, il m’envoie du dolo.
Tout est bien fini et j’aurai mon guide dans l’après-midi.
Vers deux heures, causant avec Mahmadou, mon interprète provisoire, celui-ci prétendait qu’il préférait un sabre à un fusil. Je lui désignai alors mon revolver, il me demanda à le voir. Je le sortis de son étui, le déchargeai et fis jouer le barillet ; cela fait, je remis les cartouches dans les chambres, et, en voulant remettre l’arme dans l’étui, que se passa-t-il ? Heurtai-je la détente ? En tout cas, un départ accidentel eut lieu. A me toucher était une foule nombreuse, et, parmi cette foule, beaucoup de jeunes gens de la maison du Naba. Sur le départ du coup, le vide se fit instantanément et au premier moment je crus que personne n’était atteint, mais en me levant, à 1 mètre de moi, je vis une trace de sang ; je me précipitai en avant, et, à 4 mètres, trouvai un enfant de quinze ans couché à terre avec la balle dans le pied. La balle avait frappé à la partie inférieure du cou-de-pied entre le pouce et le premier doigt ; je cherchai si elle était sortie, je ne trouvai rien ; je la cherchai à fleur de peau, rien ! Je me préoccupai dès lors d’arrêter l’hémorragie, car l’artère était coupée, et un filet de sang de la grosseur du petit doigt jaillissait à 20 centimètres de hauteur. Je fis une ligature au cou-de-pied, puis appliquai un pansement au perchlorure de fer. On emporta l’enfant. J’envoyai tout de suite chez le Naba m’excuser de ma maladresse.
Peu après, il me faisait appeler. D’un air très bon enfant et très enjoué, il me dit de ne point me faire de mauvais sang, qu’il savait qu’il y avait eu accident et pur accident, et d’ailleurs, ajouta-t-il : « C’est affaire entre toi et moi, cet enfant est mon captif, tu l’aurais même tué que je ne t’en voudrais point. Ils se tuent entre eux sans motifs, me dit-il ; surtout — et la chose me fut des plus sensibles — ne pense point que je fasse de rapprochement entre l’accident de ce soir et la tentative de meurtre commise ce matin sur un de tes hommes. Je sais que de ta part il n’y a qu’un accident, de l’autre côté il y a eu préméditation et, si tu le désires, je te livrerai le misérable et tu le vendras si tu veux. » Je me gardai d’accepter. Le Naba, très instamment, me pria à diverses reprises de ne pas avoir de préoccupations. Je pris congé et fis charger après avoir envoyé un nouveau présent en argent.
Chose singulière, cet accident qui, avec un homme à l’esprit moins large, eût pu avoir des conséquences très désagréables, avait détendu les rapports.
J’étais mécontent de la solution de l’affaire du sorcier, mais je n’avais osé exiger le prix du sang. Le Naba, de son côté, en me faisant faire des excuses même publiques, savait très bien manquer à son devoir ; mais la crainte des sorciers fut plus forte et il pensa que je me contenterais de cette réparation platonique. Sentant la situation et devant le peu de gravité de la blessure de mon homme, je m’étais contenté de faire répondre au Naba un peu sèchement que j’acceptais ses excuses. Mais, pour mon personnel, j’étais un peu ennuyé.
Lorsque l’accident fut arrivé, ma première pensée fut d’indemniser le blessé, pensée purement de charité ; mais je pensai à temps que ce serait interprété comme acte de faiblesse et me bornai à informer le Naba que c’était pur accident. Ma tempérance du matin porta ses fruits : le Naba vit immédiatement une compensation à établir, chacun nous avions un blessé et il ne se mettait pas à dos les sorciers.
Dans la circonstance, Salifou me rendit les plus grands services ; d’ailleurs il avait brûlé ses vaisseaux et, à la sortie de l’audience du matin, on avait dû le séparer d’avec le sorcier ; ils avaient l’un et l’autre le sabre à la main.
A trois heures et demie avait enfin lieu notre départ de Yako ; notre guide était un des pages du Naba. Salifou me fit la conduite et, très chaleureusement et sincèrement, je crois, me souhaita bon voyage.
A huit heures dix, nous sommes à Gondiri. Pas d’interprète mossi ; nous finissons par trouver une femme qui parle le bambara. Le Naba fait apporter immédiatement de l’eau, qui est rare à Gondiri.
Le lendemain, l’attitude du Naba et du village entier est d’une extrême froideur. J’en ai la cause quand on m’explique que l’on craint que mon varioleux ne communique la maladie. Je proteste qu’il est complètement guéri, on n’en veut rien croire ; le prétexte est bon et l’on en use.
Toutefois, je vois le Naba. J’obtiens un guide qui, malgré moi, me force à camper à Dampena. Le lendemain 25, nous sommes à Niou, le 26 à Nahartenga, le 27 à Déboaré ; partout, accueil plus que froid, sous le même prétexte.
Mon guide de Déboaré doit me conduire à Waghadougou ; il me faut y arriver le jour même, car mes vivres sont à bout, mes animaux exténués, mes hommes sur les boulets. Et cependant, nous devons nous arrêter la matinée encore, car j’ai perdu un nouveau bœuf, mais le puits de Nakangoum où j’ai pris campement est si proche de Waghadougou que j’entreprends de m’y rendre dans l’après-midi. A cinq heures quarante, nous sommes à Lakhamé, nous franchissons un marigot desséché dans le lit duquel est un puits, et nous entrons sur le territoire de Waghadougou.
Un Naba, que les guides saluent au passage et qui me donne deux kolas, indique à mes guides de me conduire chez l’Almamy. A six heures, nous arrivons contre la mosquée où je fais prendre campement. J’envoie saluer l’Almamy ; il reçoit Makoura à peu près bien et promet de l’eau et du bois. En tout, il vient une jarre d’eau et point de bois. Hommes et animaux n’en peuvent plus et se couchent pêle-mêle, les premiers sans manger, presque sans boire.
J’augure mal de la suite ; d’ailleurs, j’ai depuis plusieurs jours le pressentiment que des difficultés m’attendent de la part de l’homme dont je suis justement l’hôte.
L’Almamy s’est montré très hostile au docteur l’an dernier. Son fils Tedlika est rentré récemment de la Mecque. L’un et l’autre sont affiliés à la secte des Tidiani. Leur haine de secte est certainement renforcée par quelques lignes que n’aura pas manqué de leur envoyer l’Almamy de Bossé. J’augure mal du lendemain. Nous prenons, Badaire et moi, un peu de bouillon froid et du café préparé avec des tiges de mil desséchées.
29 avril. — A quatre heures du matin, Makoura me réveille pour me dire que l’Almamy vient de lui transmettre l’ordre du Naba que j’aie à partir immédiatement de Waghadougou. Je vais trouver l’Almamy à la mosquée, lui représente la gravité d’une mesure semblable : je suis un envoyé, j’ai des cadeaux du gouvernement français et une lettre de l’Almamy de Lanfiéra à remettre. Peine inutile, on me répond : Ordre du Roi, il n’y a pas à discuter.
Rester est une solution mauvaise, il n’y a ni eau ni bois, puis c’est me mettre en insurrection. Je quitte brusquement l’Almamy avec résolution arrêtée de m’établir, à vingt minutes de la mosquée, à un puits auprès duquel nous avons passé la veille, de m’y maintenir au besoin et d’attendre les événements. D’ailleurs, d’homme du Roi je n’en ai pas vu et, en mettant ma décision à exécution, je lutte contre l’Almamy seul.
A quatre heures et demie, le camp est levé ; à cinq heures, je suis au puits, m’installe sous un arbre et fais décharger. Pendant que je me trouve isolé, je prends rapidement un angle horaire.
J’envoie Makoura auprès du Naba qui, la veille, m’a donné deux kolas ; mais il ne veut rien entendre, je suis brebis galeuse. Je réussis, par l’intermédiaire d’un marabout peul, à mettre le frère de ce Naba au courant de la situation, lui représentant qu’il y a là une tromperie de l’Almamy. Ma harangue n’a qu’un médiocre succès. Je rentre au camp, personne n’est toujours venu ; d’ailleurs, je ne partirai pas, mes animaux ont besoin au moins d’une journée de repos et d’eau, mes hommes de même.