De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad

Part 9

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A quatre heures, nous sommes campés sur la rive gauche. Un bon bain, autant d’hygiène que de propreté, nous fait à tous le plus grand bien. La Volta a, à cet endroit, environ 40 mètres de large et 1m,70 de profondeur ; elle forme un coude brusque pour se diriger vers le Sud- Est. Crozat m’a parlé d’un affluent sur la rive gauche, non loin du point de passage et en amont. Je fais, vers cinq heures, armer le _Berton_ et remonte le courant. Je reconnais, en effet, l’embouchure d’une rivière, sans courant sensible, mais qui s’embranche dans la Volta presque à contre-courant. Je ne puis aller plus avant, à cause de la nuit qui va venir. Je pourrai explorer une autre partie du cours à Lanfiéra.

Badaire place, le soir, une ligne de fond à laquelle se prend un fort poisson qui ne paye pas de mine, mais que nous trouvons excellent le lendemain.

Le 31 mars, nous gagnons Liri, où je fais au chef du village un cadeau pour l’emprunt que j’ai fait de sa pirogue, et nous allons camper à Bissa. Nous sommes dès maintenant dans le Dafina, pays très analogue au pays bobo, mais où les Markas (branche de la race bambara) ont établi de nombreux villages. Les villages du Dafina forment plusieurs confédérations, dont la plus importante est celle de Koumbara, constituée par sept gros villages. Au-dessous des Markas, race dominante, sont les Sommos, qui ne sont eux-mêmes qu’une branche particulière de la race bobo.

Le lendemain, après une très courte étape, nous campons à Koumbara où le Mansakié, radieux du retour de ses hommes qui avaient suivi Crozat à Kinian y chercher le payement de chevaux achetés à crédit par le docteur, me fait l’accueil le plus empressé. Dakourou, c’est son nom, a fait une excellente affaire avec Crozat, il en flaire une meilleure encore avec moi qui lui ai fait des ouvertures au sujet d’un traité. Aussi, est-ce avec empressement qu’il m’offre de m’accompagner, le lendemain, à Lanfiéra, auprès de l’Almamy.

Une petite marche d’une heure et demie nous suffit pour gagner Lanfiéra, le 2 avril au matin. Je trouve préparée, auprès de la mosquée, une très bonne installation pour me recevoir.

CHAPITRE V

=De Lanfiéra à Waghadougou=

L’Almamy de Lanfiéra. — Le traité. — Nouvelles du Macina. — L’Almamy de Bossé. — Badaire malade de la dysenterie. — Moussa-Keïta refuse de me guider pour entrer dans le Mossi. — Ma fête. — Entrée dans le Mossi. — Notice sur le Mossi. — Le Naba de Yako et les sorciers. — Les Nabas et mon varioleux. — Arrivée à Waghadougou. — Mauvais vouloir de l’Almamy.

Figure bien originale que celle de cet Almamy qui, par la seule influence de son caractère et de son talent, a réussi à faire du petit village de Lanfiéra la capitale politique véritable de tout le Dafina. Il y a élevé une mosquée superbe, en terre battue, il est vrai, mais agrémentée de nombreux clochetons que surmontent des œufs d’autruche ; elle est assurément la plus artistique de toutes celles que j’ai vues au Soudan, sans en excepter celle de Waghadougou qui est cependant aussi très belle.

Je ne saurais mieux donner une impression vraie de mon séjour auprès de cet homme remarquable qu’en faisant ici la copie de mon journal de route.

« 2 avril. — L’Almamy, prévenu de la veille, m’a fait préparer des cases entre la mosquée et sa propre maison. La mosquée, avec une profusion de petits clochetons surmontés de vases élégants en poteries, dont quelques-uns ornés d’œufs d’autruche, est la plus belle que j’aie encore vue.

« Je fais prévenir l’Almamy que je le verrai dans l’après-midi.

« Vers trois heures, je vais le voir à la mosquée ; j’ai pris le soin de mettre des pantoufles, de manière à pouvoir me déchausser pour entrer. Je tiens essentiellement à ne pas avoir fait inutilement ce grand crochet vers le Nord et il me faut séduire Karamokho. Très entourés, nous causons ; Dakourou, dont la hâte est extrême, a déjà mis l’Almamy au courant ; il me demande le traité de San : il le lit en l’approuvant et l’explique ; puis, de main en main, le traité circule, lu par la plupart des assistants, ses élèves de tout âge. Il se fait expliquer la raison qui veut que texte arabe et texte français soient en regard. Il saisit immédiatement.

« Karamokho est au physique un homme d’une stature très élevée, taillé en hercule. Une tête énorme surmonte cette robuste charpente, tête intelligente et bien ouverte qui respire la franchise ; ce n’est point la figure cauteleuse, au regard fuyant de ses confrères, c’est celle d’un homme au cerveau puissant qui a assez conscience de sa force intellectuelle pour ne pas craindre de regarder en face. Une grande expression de bonté achève de rendre cette tête très séduisante, malgré sa bouche aux dents mal rangées et ses paupières en capote de cabriolet. Il porte un bouc presque blanc, mais la figure est jeune. Karamokho n’a pas, à mon avis, plus de quarante-cinq ans ; ses pieds et ses mains sont des merveilles d’esthétique.

« Après cette entrevue publique, je vois Karamokho chez lui. Avec Dakourou on expose brièvement le but du traité ; mais le siège de Karamokho est fait, il le rédigera, il n’y a qu’à écrire le texte français. Puis viennent des questions sur l’histoire, la géographie du monde musulman. Karamokho a beaucoup lu et bien lu, il sait énormément ; tout ce qui a trait à l’astronomie le passionne. Mes connaissances sur ce point et aussi sur le mouvement religieux musulman le captivent absolument. J’ai grand soin de ne pas insister pour le traité, je ne montre aucune hâte ; avec un homme de cette envergure il faut faire les choses à son heure. Nous nous quittons très bons amis et je sens que c’est place conquise, j’ai capté sa confiance d’homme.

« La soirée se passe à rédiger le traité ; quant à Dakourou, il ne tient pas en place : je n’ai pas besoin d’être pressé, il l’est infiniment plus que moi.

« 3 avril. — Ainsi qu’il avait été convenu la veille, je vais chez l’Almamy vers huit heures avec Dakourou. Pendant deux heures, de traité il n’est pas question, la conversation prend toutes les formes.

« Enfin, de lui-même, Karamokho prend la plume ; il me demande à nouveau lecture du texte de San, puis il me dit bien posséder le sujet et qu’il ne saurait s’astreindre à une rédaction aussi sèche, divisée en articles ; qu’il va faire une rédaction conforme à l’esprit du pays. Je laisse faire. Quand il relit, je lui fais remarquer qu’il a oublié : 1o la faculté aux Français de venir dans le Dafina s’y établir ; 2o l’engagement de ne point traiter avec d’autre puissance ; 3o la remise du pavillon. Il ajoute ces différents points.

« J’ai obtenu plus que je n’espérais. Karamokho a fait le traité au nom de Dakourou et au sien ; de plus, c’est un traité pour tout le Dafina et non pour le territoire de Dakourou seul.

« Je me rends très bien compte de l’acte de l’Almamy ; il joue un coup de partie. Dakourou, chef de tout le Dafina pour les Français, c’est la toute-puissance pour Karamokho, car Dakourou a pour lui un respect de fétiche. Or jusqu’ici l’influence de Karamokho a été toute-puissante dans le Dafina ; mais depuis deux ans elle est fortement sapée par deux de ses élèves, établis l’un à Bossé, l’autre à Sanno, pèlerins de la Mecque l’un et l’autre. L’accueil fait au docteur par l’Almamy a donné des armes à ses adversaires et pour le moment Karamokho brûle ses vaisseaux ; en faisant acte de tolérance vis-à-vis d’un kéfir, il pense que cela lui profitera pour la restauration de son prestige, fort peu entamé jusqu’ici.

« Il est convenu que Karamokho fera faire copie des trois autres exemplaires et que l’après-midi nous signerons.

« Sur ces entrefaites j’apprends que N’Zenika, frère de Karamokho, qui, plus vieux que l’Almamy, jalouse son influence, et qui a fait à son frère des scènes de la dernière violence lors du passage du docteur, a quitté Lanfiéra pour ne pas me voir. Quand il a appris l’accueil que m’a fait l’Almamy, il a envoyé chercher ses femmes et ses captifs ; grand émoi dont Karamokho, dans sa majesté sereine, ne laisse paraître aucun souci. Mais Dakourou s’excite, il part à la recherche de N’Zenika. Il revient peu avant la nuit et tout de suite m’entraîne chez l’Almamy pour signer, car il a de la persévérance dans les idées. L’Almamy voudrait remettre au lendemain, mais Dakourou et moi insistons ; enfin c’est signé et, sans que je le demande, l’Almamy a signé lui-même. La hâte que j’ai montrée pour enlever la signature a sa raison d’être, je voulais le lendemain attaquer une autre question, et, faire signer le traité le soir, était gagner un jour.

. . . . . . . . . .

« Dans la journée l’Almamy m’a appris que les hostilités sont décidément ouvertes dans le Macina entre Ahmadou et Monirou ; il me confirme que tous les Toucouleurs ont fait défection pour passer à Ahmadou. J’affecte peu de surprise à ces nouvelles et je traite sans passion cette question.

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« 4 avril. — Dans la matinée je vais voir l’Almamy, il me parle des nouvelles qu’il a reçues d’Ahmadou. Ce dernier est en marche sur D’jenné et Monirou se porte à sa rencontre. Karamokho me demande mon avis sur la situation et ce que nous ferons vis-à-vis d’Ahmadou. Je n’hésite pas à lui répondre, car j’estime que la franchise est encore la meilleure des politiques. Je lui dis que les événements qui se déroulent en ce moment dans le Macina : entrée d’Ahmadou, défection des Toucouleurs, guerre civile, je les ai prévus avant la prise de Nioro ; que ma conviction est que, si Monirou ne peut pas être soutenu, Ahmadou prendra sa place dans le Macina, mais que nous ne l’y laisserons pas, que nous l’y poursuivrons. Ce n’est pas au musulman que nous faisons la guerre, c’est au chef fourbe et menteur, au tyran égoïste et sanguinaire qui, après avoir laissé mourir son père sans lui porter secours, a fait disparaître successivement tous les membres de sa famille et a ruiné les pays que son père avait conquis.

« Il me parle de Mamadou-Lamine[11]. Je lui montre que Mamadou-Lamine que j’ai connu personnellement a été un inconscient qui, après avoir été retenu sept ans en captivité par Ahmadou, a fini par nous faire, sous couleur de guerre sainte, la guerre au profit de ce dernier.

« Je lui parle à mon tour de Ouiddi ; il me dit avoir sur lui une grande influence ; je savais déjà la chose, Ouiddi est venu deux fois le voir. C’est un chef au caractère doux dont les guerriers ne sont pas bien redoutables. Un Peul d’Ahmadou-Addou vaut cent Peuls de Ouiddi. Quant à Ahmadou-Addou, par les renseignements qu’il me donne, j’en conclus qu’il est sujet à des crises d’épilepsie.

« Je prends alors la parole pour faire sentir à Karamokho que son pays et Lanfiéra en particulier, si déshérités sous le rapport des caravanes, prendraient une énorme importance du jour où la route de San serait ouverte, mais que pour cela il faudrait que je puisse passer avec Ouiddi un traité analogue à celui que je viens de passer avec Dakourou.

« Quant à Ahmadou-Addou, il n’en saurait être question ; entouré de toutes parts par des pays nos alliés, il sera bien obligé lui aussi de laisser libres les routes des caravanes.

« Je lui demande si avec un homme donné par lui je pourrais me rendre auprès de Ouiddi.

« Karamokho saisit très bien l’importance de la question ; à ma dernière demande il me dit qu’il est préférable d’écrire. Il va chercher un homme, il fera la lettre demain.

« Il ajoute qu’Ahmadou et Monirou, chacun de leur côté, ont envoyé sonder Ahmadou-Addou et Ouiddi, mais qu’aucun des deux n’a accepté d’ouverture. Son avis est que, si une colonne française entre dans le Macina, Ahmadou-Addou se joindra à elle. »

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Ainsi, pendant les douze jours de mon séjour à Lanfiéra j’eus de nombreux et intéressants entretiens avec ce musulman à l’esprit élevé et droit. J’avais besoin de capter sa confiance et j’y avais réussi ; or le but que je me proposais et que j’ai atteint était de mettre au service de notre cause l’influence considérable dont disposait l’Almamy sur les chefs peuls Ahmadou-Addou et Ouiddi, aussi bien que sur le Dafina.

En prévenant l’Almamy contre les entreprises d’Ahmadou-Sheikou, en lui montrant que son entrée dans le Macina pouvait amener la ruine tant du Dafina que des pays à l’ouest entre Lanfiéra et San, je mettais ces divers pays en garde contre les propositions que notre ennemi pouvait leur faire. Du même coup je rendais plus difficile l’accession d’Ahmadou-Sheikou au trône du Macina ; il devait dans la suite perdre du temps à tenter un rapprochement avec les Peuls du Sud, et ces préoccupations devaient l’empêcher d’organiser à nouveau la lutte contre nous en même temps que m’assurer à moi la sécurité de la route vers l’Est.

Quelques jours après, je recevais de Ouiddi une adhésion formelle à notre politique d’alliance contre Ahmadou-Sheikou.

Mais ces questions de si haute gravité ne sont pas mes seules préoccupations à Lanfiéra. J’ai amené de Koumbara un de mes hommes chez lequel j’ai constaté une attaque de petite vérole. Je l’ai isolé dès l’arrivée et lui donne mes soins.

Le 4, Badaire me déclare qu’il a la dysenterie depuis quelque temps déjà. Son état s’aggrave subitement. Je le traite avec la dernière énergie et, au bout de huit jours d’un régime des plus sévères additionné d’ipéca à la brésilienne et de purgatifs, je le remets sur pied. Sa guérison est favorisée par l’excellent lait que je trouve en abondance auprès des Peuls qui sont établis non loin de Lanfiéra. Enfin un autre de mes hommes est dans l’incapacité de faire un pas.

Plusieurs de mes animaux sont très fatigués, d’autres sont blessés, ils ont besoin de repos.

Pendant ce temps, l’Almamy de Bossé, dont j’ai parlé, s’agite et tient des conciliabules dirigés en même temps contre l’Almamy de Lanfiéra et contre moi. Il ne parle de rien moins que d’appeler le Dafina à la guerre sainte. Je le laisse s’agiter tout en me tenant au courant de sa conduite ; Alpha-Karamokho n’est pas homme à se laisser surprendre par cet écervelé.

Je profite des quelques loisirs que me laissent mes multiples occupations, pour aller explorer la rivière dont j’ai parlé. Elle coule à 6 kilomètres de Lanfiéra à peu près, dans la direction du Nord au Sud. Son régime est très marécageux, le lit se perd au milieu des herbes et des îlots, le courant est à peine sensible et la côte à Yéra est sensiblement celle de l’embouchure elle-même. Je m’explique alors ce que m’ont dit les habitants que, suivant la saison, le courant se portait dans un sens ou dans l’autre. Cette rivière, que j’ai baptisée plus tard rivière Sainte-Marguerite après l’avoir traversée près de ses sources, vient de l’est du Mossi, traverse tout le Yatenga, le nord du Dafina, et se termine aux abords de la Volta dans une sorte de lagune sur les bords de laquelle est le village de Yéra. Comme cette lagune est sensiblement à la cote de la Volta et que celle-ci, nous l’avons vu, marne d’une dizaine de mètres, il s’établit aux hautes eaux une communication entre la Volta et la lagune et il est évident, d’après les lois de l’hydraulique, que cette communication doit s’ouvrir sur le prolongement de la branche ouest de la Volta. Ainsi s’explique l’anomalie que je signalais de l’embranchement à contre-courant que j’avais constaté. Aux hautes eaux de la Volta, dont l’apport est plus considérable et le courant plus rapide, les eaux de cette rivière refluent dans la lagune et dans une partie de la rivière Sainte-Marguerite ; aux basses eaux de la Volta, la communication est interrompue, la lagune ne se déverse pas.

Dans mes nombreuses conversations avec l’Almamy ou ses frères, car j’ai fait la paix avec N’Zenika, et un autre des frères ne quitte guère mon cantonnement, je prends les renseignements sur l’état politique et les coutumes du Mossi et des pays avoisinants.

Enfin, le peu de temps qui n’est point ainsi absorbé est consacré aux observations et aux calculs astronomiques.

Le 12, nous avons dans la nuit une violente tornade, témoignage de ce qu’on appelle à la côte le petit hivernage.

De tous côtés affluent nombre de gens qui viennent me demander consultation et guérison des maladies les plus variées ; j’ai grand’peine à me débarrasser de ces malheureux, aux cas desquels je ne puis à peu près rien. Les maladies d’yeux, ophtalmies ordinaires et cataractes, sont les plus fréquentes. J’apprends que quelques médecins noirs font et réussissent parfois l’opération de la cataracte ; le cas m’a été affirmé sans que j’aie eu l’occasion de le vérifier.

J’ai su par Crozat que le Naba de Waghadougou lui avait marqué une grande défiance, que les sorciers et les marabouts s’étaient coalisés pour représenter à celui-ci que la vue des blancs devait lui être fatale, que signer en tout cas un papier avec eux devait être sa perte.

J’obtiens de l’Almamy une lettre pour le Naba de Waghadougou, destinée à le convaincre qu’il n’a rien à redouter de ma venue, qu’il a tout à gagner à me bien recevoir et surtout que les relations qu’il pourrait avoir avec moi ne sauraient lui porter malheur.

J’organise définitivement mon départ pour le 14 avril. Je fais un volumineux courrier, partie pour le commandant supérieur, partie pour le sous-secrétaire d’État ; je le confie à l’Almamy, qui me déclare devoir le faire parvenir à San à bref délai.

Je ne sais encore par suite de quels incidents ce courrier ne parvint en France que quinze mois après, postérieurement, en tout cas, au courrier que j’expédiai de Kano par le Sahara, le 9 janvier de l’année suivante.

Je suis désormais en état de partir : Badaire est rétabli ; mon varioleux est en pleine convalescence ; quant à Fafouré, il peut marcher.

Je vois l’Almamy à la mosquée dans l’après-midi du 14. C’est pour lui jour de triomphe, car l’Almamy de Bossé a définitivement accepté sa défaite et lui a envoyé deux hommes pour lui demander son pardon. L’Almamy oblige ces hommes à me saluer. Je reste peu, car, ce que j’avais à dire à mon aimable hôte, je le lui avais dit dans la soirée de la veille.

A quatre heures et demie, je quitte l’hospitalier village de Lanfiéra, guidé par le frère et un des élèves de l’Almamy ; à cinq heures et demie, je prends campement à Doulé.

Le 15, nous faisons étape à Djin ; le 16, à Kouy. En ce point l’Almamy m’a promis que Moussa-Keïta, marabout du Mossi, qui lui est personnellement très dévoué, se mettrait devant moi pour me faire entrer dans le Mossi, puis dans le Yatenga. Mais les choses ne vont point aussi aisément : Moussa a bien guidé le docteur ; il ne peut le faire pour moi, dont la venue est depuis longtemps annoncée. Or il est exilé du Mossi et il serait certainement découvert et appréhendé en ma compagnie.

C’étaient au fond très mauvaises raisons ; la vérité était qu’il croyait m’exploiter avec plus de facilité et que, me sentant sur mes gardes, décidé à ne rétribuer que des services effectivement rendus, il préférait renoncer avant de s’être engagé.

Nous allons bientôt prendre contact avec le Mossi ; les difficultés vont singulièrement s’accroître au fur et à mesure que nous allons avancer vers l’Est. Au lieu de ces populations bambaras et bobos, rudes d’abord, mais au demeurant simples et droites, nous allons trouver des populations d’humeur en apparence moins farouche, mais chez lesquelles l’astuce et le mensonge entrent comme monnaie courante dans les relations.

Cette résolution de Moussa-Keïta, de ne point me servir de guide, me mettait en cruel embarras ; j’avais compté sur lui en effet pour me servir d’interprète dans le Mossi à cause de sa connaissance de la langue bambara. Le nommé Abdoulaye que m’avait donné Crozat avait une si mauvaise conduite, il était tellement irrégulier dans sa manière de servir, que j’avais dû m’en débarrasser à Lanfiéra, en lui réglant sa solde. Il me reste bien un certain Tédian, homme du Mossi, qui a accompagné le docteur à son retour ; mais cet homme, qui habite le Yatenga, doit me quitter à La, si je ne prends pas la route de son pays. Sur ce point je ne serai fixé qu’à Niouma, premier village du Mossi. J’ai envoyé de Ouoronkouoy, par une occasion que Ousman m’a déclarée être sûre, de très beaux cadeaux au Naba (roi) du Yatenga ; s’il m’accorde l’hospitalité, il enverra au-devant de moi à la frontière ; sinon, je poursuivrai ma route sur Waghadougou. On me dit bien dans chaque village, et Moussa me le répète, que les hommes portant les cadeaux sont passés et que probablement des cavaliers m’attendent à Niouma ; mais rien n’est moins certain.

Dans la matinée du 17, j’ai une conversation des plus vives avec Moussa- Keïta au sujet de son manque de parole et, pour bien lui marquer qu’il se donne une importance que je ne lui reconnais pas, j’envoie mon interprète faire de vertes remontrances au Mansakié et à l’Almamy qui, ayant reçu des cadeaux de moi, ne sont pas venus me rendre visite. Ils arrivent tout penauds et je suis presque au regret d’avoir dérangé le pauvre vieux chef qui est quasi impotent. En leur présence j’expose le cas de Moussa, qui s’excuse de son mieux, mais persiste à ne pas partir ; toutefois il me donne son fils pour me conduire jusqu’à Yaba, frontière du Dafina.

Nous partons après midi, vers deux heures, pour camper à quatre heures et demie à Bao, parce qu’un de mes bœufs haut le pied est resté en route et que j’ai donné l’ordre de l’abattre.

Les villages de cette partie du Dafina sont presque tout entiers habités par les Sommos. Ils respirent la prospérité. La poterie est une industrie très répandue, et les grandes urnes de terre cuite recouvertes de chapeaux de même nature, qui servent à la conservation du grain, donnent de loin aux villages un aspect propre et coquet. On fait dans cette partie du Dafina grand élevage de bétail et de bourriquots.

A Bao, le soir, les hommes envoyés en arrière pour chercher la viande de l’animal abattu rentrent tard ; il est huit heures et demie quand tout le monde est au camp. Badaire, qui a attendu ce moment, vient tout à coup vers moi et m’offre un bouquet en me souhaitant à la fois ma fête et mon anniversaire de naissance ; cette délicate attention me touche beaucoup, aussi j’en profite pour lever les retenues, donner des gratifications aux engagés et aux porteurs, enfin j’offre un tam-tam que j’arrose de quelques jarres de dolo. Il est facile d’en trouver ; les habitants en ont fait une telle consommation qu’ils sont tous ivres.

Nous partons de bonne heure le 18 et nous sommes à Yaba à dix heures et demie. L’eau est ici très rare ; les puits ont de 10 à 15 mètres de profondeur ; ils sont difficiles à creuser, parce qu’une forte boue de roche ferrugineuse recouvre la couche aquifère. Les habitants sont sans cesse à la recherche d’emplacements meilleurs et à ce sujet consultèrent même Crozat lors de son passage. Il indiqua le point le plus bas d’un vallon situé à l’ouest du village, aussitôt les travaux commencèrent ; ils étaient interrompus lors de mon passage, parce que, me dit le chef, les femmes et les jeunes gens ne pouvaient pas s’entendre sur la question de propriété du puits lorsqu’il serait creusé. Serait-il aux femmes du village, comme il en est d’habitude ? Serait-il aux jeunes gens qui l’auraient creusé ? Or ici on doit, à cause de sa rareté, acheter l’eau ou payer une redevance fixe pour l’usage d’un puits. J’ai dû donner 10 cauries à un homme chargé par le chef de village d’aller montrer la mare où pouvaient s’abreuver les animaux.

La zone frontière inhabitée qui sépare le Dafina du Mossi et s’étend entre Yaba et Niouma a 25 kilomètres environ ; comme il n’y a pas d’eau en route, le Mansakié me conseille de partir le soir à la fraîche ; je n’aurai que peu d’eau à emporter.

Je suis son conseil et à quatre heures nous partons avec le fils du diatiké comme guide. A sept heures, nous prenons campement dans une belle clairière au milieu de laquelle est une tête desséchée d’éléphant.

Le 19 au matin, nous arrivons à huit heures et demie à Niouma, premier village du Mossi.