De Pontoise à Stamboul

Part 9

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Le soleil, qui bataillait depuis le matin contre une armée de nuages, fit une trouée dans la masse; il vint illuminer un mur que je regardais vaguement sans le voir. C’était le fond d’une maison démolie; la toiture, la façade, les planchers des trois étages avaient croulé. Mais il n’était pas malaisé de rebâtir en esprit l’étroit édifice, et je m’amusai un moment à ce jeu. Tout l’immeuble occupait environ quarante mètres de surface: six sur sept au maximum. Au rez-de-chaussée, une boutique ou un cabaret, le mur entièrement dépouillé laissait la question dans le vague; on voyait seulement à gauche, au fond d’une allée absente, les premières marches d’un escalier tournant. Les deux étages supérieurs s’expliquaient mieux, on distinguait, outre le conduit noir d’une cheminée, deux éviers suspendus l’un sur l’autre, puis deux débris de cloisons superposées, puis deux vastes lambeaux de papier peint qui s’étendaient, sauf quelques déchirures, jusqu’à la cage du colimaçon. Je rétablis les deux logements en un clin d’œil, ou plutôt ils se reconstruisirent d’eux-mêmes dans ma mémoire. L’escalier aboutissait à un petit carré fort étroit; la porte ouvrait en plein sur une chambre étroite et longue, qui prenait jour sur la rue. C’était la pièce principale; elle occupait toute la profondeur de la maison et les deux tiers de la largeur. Sur la droite, à ce point où le papier s’arrête, il y avait une cuisine limitée par la cloison que voici et éclairée par un jour de souffrance: la lucarne y est encore. Donc, le jour ne venait pas de la rue; la cuisine n’occupait qu’un étroit carré dans l’angle le plus reculé de la maison; sur le devant, l’architecte avait ménagé un cabinet clair, un peu plus grand que la cuisine, infiniment moins vaste que la chambre principale.

A mesure que je rebâtissais les cloisons du second étage, que je plaçais les deux fenêtres et que je rassemblais les matériaux du plancher, il se produisait un phénomène assez étrange: le logement se remeublait petit à petit. Trois casseroles de cuivre étagées par rang de taille étincelaient le long du mur de la cuisine, avec une bassinoire d’un travail ancien et curieux. Dans la petite chambre sans feu, il y avait un lit de bois peint, deux chaises, une planche chargée de vieux livres et de romans coupés par tranches au bas des journaux. La pièce principale était presque confortable. Trois matelas et un édredon s’empilaient sur un bon lit de noyer. La table du milieu était couverte d’un vieux châle reprisé en vingt endroits, mais propre. Le poêle de faïence ronflait joyeusement; cinq ou six images gravées souriaient dans leurs vieux cadres; une étagère à bon marché s’encombrait de petites faïences et de bimbeloteries archaïques; au milieu de cette collection, j’admirais un buste de vieille femme, pas si gros que le poing, mais exécuté avec beaucoup de conscience et de tendresse. Et voilà que dans un coin, vers la fenêtre, je remarque un grand fauteuil en velours d’Utrecht rouge, et une grosse mère de soixante-dix ans, l’original du buste, qui tricote un petit bas de laine. La maison démolie ne s’est pas seulement remeublée, mais repeuplée! C’est en vain que je me frotte les yeux; je ne suis ni endormi ni halluciné, et pourtant il m’est impossible de ne pas voir ce que je vois.

Alors, je prends sur moi, je me raisonne, je me dis qu’il n’y a pas d’effets sans causes, et je cherche par quel enchaînement de circonstances ce tableau est venu se présenter à mes yeux. Il ne me semble pas entièrement nouveau; je suis presque certain de l’avoir déjà vu; mais où? quand? Dans le rêve d’une nuit, ou dans ce rêve de plusieurs années qui s’appelle l’enfance?

M’y voici! j’ai trouvé. C’est ce papier du second étage. Il est unique au monde, probablement: des roses vertes sur fond jaune. Quelque ouvrier en papier peint l’a fabriqué ainsi pour faire pièce à son patron; le patron l’a vendu au rabais; la bonne femme l’a eu pour presque rien lorsqu’elle emménageait ici, vers 1802; c’est elle-même qui m’a conté cette histoire, car je ne me trompe pas, j’ai connu les habitants de cette maison démolie, je me suis assis à leur table, en 1840, à ma première année de collège! C’est le quartier, c’est la rue, et d’ailleurs les roses vertes sur fond jaune! Il n’y a jamais eu que celles-là!

Mille et un souvenirs ensevelis depuis un quart de siècle se réveillent à la fois; ils m’assiègent, ils m’assaillent. La première fois que je suis entré dans cette maison, les locataires du second célébraient une fête de famille. Les trois fils de Mme Alain, ses deux filles, ses gendres, les petits-enfants, toute la tribu tenait dans cette chambre, sans compter trois ou quatre invités, dont j’étais. Je vois la longue table, et la bonne femme au milieu, toute fière et radieuse. Comment les avions-nous connus? Je n’en sais rien; je me rappelle seulement que nous étions plus pauvres qu’eux et que le festin était splendide, avec l’oie aux marrons, les crêpes et la motte de beurre salé. Leur cidre me parut bien préférable au vin de Champagne, que je connaissais de réputation; il venait de Quimperlé en droite ligne, c’est-à-dire de leur pays. J’avais pour voisin de droite un de leurs compatriotes, sous-officier d’infanterie, aujourd’hui capitaine ou chef de bataillon: je l’ai revu.

Mme Alain était la veuve d’un ouvrier, d’un très simple ouvrier qui travailla de ses mains tant qu’il eut assez de force: honnête homme, rangé, économe, bien vu de tous ses voisins, sauf peut-être du cabaretier d’en bas. Il était occupé à cent pas d’ici, chez un serrurier en boutique; jamais, en quarante ans de ménage, il ne prit un repas ou un verre de vin sans sa femme. On se quittait le matin, on se revoyait à dîner, on se retrouvait tous les soirs à l’heure du souper; et, si dans l’entre-temps Mme Alain s’ennuyait du cher homme, elle passait devant la boutique et lui disait bonjour du bout des doigts.

Le mari, si j’ai bonne mémoire, gagnait de trois à quatre francs par jour; la femme, rien; les enfants vinrent tôt, et la besogne ne manquait pas dans le ménage. Le peu qu’on épargna fut dévoré à belles dents par la marmaille. Quand le père mourut, les cinq enfants étaient non seulement élevés, mais casés. Garçons et filles passèrent par l’école gratuite et par l’apprentissage pour arriver à un honnête établissement. Christine Alain était couturière; elle épousa un Alsacien; ils ont fait une bonne maison. Corentine piquait des gants, elle fit la conquête d’un coupeur habile; ils fondèrent une fabrique rue du Petit-Lion-Saint-Sauveur. Jules, le cadet, se faufila dans la librairie, et de commis devint patron. Le plus jeune, Léon, était marbrier; il suivit l’école de dessin, se fit admettre aux Beaux-Arts, devint par son travail un bon sculpteur de deuxième ordre, plut à la fille de son propriétaire et l’épousa. L’aîné, qu’on désignait par le nom de famille, continua le métier de son père et resta garçon pour tenir compagnie à Mme Alain. Cette petite chambre entre la rue et la cuisine était la sienne. De tous les fils Alain, c’est lui qui est resté le plus vivant dans ma mémoire. Je vois d’ici sa brave figure et sa main... quelle main! Un étau! Il était entiché de son droit d’aînesse et se faisait un point d’honneur de nourrir la mère à lui seul. La bonne femme avait une certaine déférence pour lui: n’était-il pas le chef de la famille? Elle acceptait les petits présents de ses fils et de ses gendres, mais elle ne mangeait que le pain du bon Alain.

Dans les premiers jours de son veuvage, Léon, l’heureux sculpteur, la supplia d’accepter un logement chez lui. «Je vous remercie, mon _fi_, lui dit-elle, mais le bon Dieu m’a commise à la garde de tous les souvenirs qui sont ici. Je ne délogerai que pour aller rejoindre votre cher père.»

S’il faut tout dire, elle avait une sorte de vénération religieuse pour cet humble logis. Elle lui savait gré de tout le bonheur qu’elle y avait eu; elle en parlait comme un obligé de son bienfaiteur. «On ne saura jamais, disait-elle, quels services cet humble nid nous a rendus. Que les pauvres gens sont heureux lorsqu’ils trouvent un logement à bon marché au cœur d’une grande ville! Notre loyer était de 120 francs au début; il s’est élevé graduellement jusqu’à 250; mais il nous a épargné pour 100 000 francs de peines et de soucis. Que serait-il arrivé de nous, s’il avait fallu nous installer hors barrière comme tant d’autres? Le père m’aurait quittée tous les matins pour ne rentrer que le soir; il aurait déjeuné au cabaret, Dieu sait avec qui! et moi à la maison, toute seule. A quelle école aurais-je envoyé les enfants? Comment aurais-je pu surveiller leur apprentissage? Ils l’ont fait à deux pas d’ici, chez des patrons du quartier, et je me flatte de ne les avoir jamais perdus de vue. Aussi garçons et filles ont bien tourné, sans exception. Que le ciel ait pitié des pauvres apprenties qui vont travailler chaque jour à une lieue de la maman! Et mes fils, pensez-vous qu’ils auraient fait un aussi beau chemin, si le chef-lieu de la famille avait été à Montrouge ou à Grenelle? Ils ne se seraient pas détachés de nous, je le crois, car ils sont les meilleurs garçons du monde; mais alors ils n’auraient pas vécu au sein des belles choses parisiennes; ils n’auraient pas vu les musées, les spectacles, les beaux magasins, les toilettes élégantes, tout ce qui forme le goût, éveille l’imagination, en un mot, ce qui change quelquefois l’ouvrier en artiste. Voyez notre Léon! de simple marbrier, il est devenu statuaire. A qui doit-il cette fortune? Ni au père ni à moi, mais à la Providence qui nous permit de fonder notre famille dans ce milieu vivant et intelligent de Paris! J’en ai connu beaucoup, des artistes, et des inventeurs, et des artisans du premier mérite, de ceux qui font la gloire et la richesse de l’industrie parisienne: c’étaient tous pauvres gens qui avaient eu le bonheur de se nicher à la source du vrai talent, comme nous.»

Assurément la bonne femme exagérait un peu les mérites de son logis. Elle oubliait, dans son enthousiasme, les dangers qu’elle avait courus, en élevant dans un espace si étroit cinq enfants, dont deux filles. Lorsqu’on touchait ce point délicat, elle répondait avec un loyal éclat de rire: «Bah! le problème n’est pas plus difficile que celui du loup, de la chèvre et du chou!»

Mme Alain n’avait pas seulement sa bonne part d’esprit naturel: elle s’exprimait encore en termes choisis; personne n’eût deviné en l’écoutant qu’elle ne savait ni lire ni écrire. Son mari, paraît-il, la surpassait en ignorance, car il parlait à peine le français. Ainsi, deux Bretons illettrés ont donné à leurs cinq enfants une instruction très suffisante; deux prolétaires, sans autre capital que leurs bras, ont fait souche de bourgeois et même d’artistes. Et ce phénomène, j’allais dire ce miracle de progrès social, s’est accompli dans cette masure parisienne. Et les bénéficiaires de cet heureux changement se plaisent à déclarer que la masure y est pour quelque chose; ils bénissent le taudis à 250 francs par an qui leur a permis de s’élever, de se développer, de s’enrichir au centre de Paris.

Quand je repense à ces braves gens devant les ruines de leur vieux nid, je me demande si les rues insalubres, si les taudis étroits, si les allées obscures et les escaliers en colimaçon n’ont pas leur destinée et leur utilité dans le monde. Cette fange des pauvres quartiers, que l’on balaye dédaigneusement hors barrière, n’était-elle pas autrefois un engrais de civilisation? Les plus beaux fruits de l’industrie parisienne ne sont-ils pas sortis de ce fumier? Peut-être.

Je comprends le noble mépris d’une administration toute-puissante: il est clair que les logis à 250 francs font tache au milieu d’une ville aussi majestueuse que Paris. Mais nous avons des travailleurs qui gagnent peu, et je me demande sous quel toit ils abriteront leurs têtes quand le Paris des rêves municipaux sera fini. On les chasse du centre à la circonférence; mais la circonférence a sa coquetterie; elle aussi se couvre de palais. Il faudra donc que l’ouvrier s’établisse en rase campagne, loin, très loin de son travail, et qu’il fasse un voyage tous les soirs pour revenir à la maison. Y reviendra-t-il tous les soirs? Sera-t-il puissamment attiré vers cette demeure lointaine, presque inconnue, où l’on n’entre que pour fermer les yeux, d’où l’on sort les yeux à peine ouverts? Certes, il y viendra, s’il y est attendu par sa famille. Reste à savoir si les ouvriers de l’avenir se marieront comme ceux d’autrefois. Est-ce la peine? On a si peu de temps pour jouir les uns des autres! Et puis, les distractions ne manquent pas au cœur de Paris. Sur les ruines de ces humbles maisons, il s’élève des paradis artificiels, à l’usage du travailleur en blouse. Cent billards, dix mille becs de gaz, des dorures, des glaces, des chansonnettes, que sais-je? Et plus le logement, cette arche sainte de la famille, devient inabordable au pauvre monde, plus les plaisirs malsains se vendent bon marché.

Pauvre maison de Mme Alain! Humble échelle de Jacob où tant de prolétaires ont monté pour s’élever à la bourgeoisie, je veux te regarder une dernière fois et graver tes ruines respectables dans un petit coin de ma mémoire!

Patatra!

«Allez-vous-en! Vous voulez donc vous faire écraser, imbécile!»

L’imbécile, c’était moi; le plâtre et les moellons avaient roulé jusqu’à mes pieds, et le vieux mur taché de roses vertes n’existait plus.

LES ŒUFS DE PAQUES

(Avril 1873.)

Notre dernier jour de fête, en Alsace, a été le dimanche de Pâques de l’année 1871. Triste fête pour ceux qui avaient l’âge de comprendre et de souffrir! Nous étions envahis et occupés militairement depuis sept ou huit mois; l’Assemblée nationale venait de nous sacrifier au salut de la France. On savait qu’à l’automne de 1872, il faudrait quitter le pays, dure nécessité! ou devenir sujets prussiens, c’est-à-dire accepter la dernière des hontes. Les nouvelles de la patrie étaient navrantes: Paris, ivre ou fou, se défendait à coups de canon contre l’armée de France. Chaque matin, les Allemands nous annonçaient une victoire de l’insurrection. Avec cela, nous étions pauvres, plus pauvres que je ne l’avais jamais été, quoique j’aie connu dans ma jeunesse la vraie misère. Les réquisitions et les garnisaires avaient épuisé nos ressources; l’argent qu’on nous devait en France ne rentrait pas; personne ne payait plus; la question du pain quotidien devenait menaçante. Par bonheur les enfants ne se doutaient de rien; ils jouaient du matin au soir et dormaient du soir au matin, avec cette insouciance qui est la sagesse de leur âge. Leur unique tracas, le sujet de tous leurs entretiens, était la matinée de Pâques; ils ne s’inquiétaient que de savoir si le lièvre pondrait beaucoup d’œufs rouges dans l’enclos.

C’est le lièvre, un lièvre invisible et providentiel qui pond les œufs de Pâques pour la joyeuse marmaille d’Alsace. Ce dogme est si profondément ancré dans les esprits de trois à dix ans que pas un sceptique de cet âge ne demande à papa ou à maman pourquoi les œufs sont rouges ou bruns, pourquoi ils sont tout cuits, pourquoi le lièvre pond des œufs de sucre, de chocolat ou de cristal pour les familles riches, et pourquoi même, en certains cas, le prodigue animal dépose des œufs de porcelaine de Sèvres dans des coquetiers de vermeil.

Nos chers enfants avaient peut-être entendu conter ces miracles; mais n’étant gâtés ni par nous ni par la fortune, ils étaient tous d’humeur à se contenter de moins. Chacun fit de son mieux pour combler leurs modestes désirs. Les poules de Cochinchine et de Crèvecœur pondirent des œufs de belle taille; la cuisinière, en grand secret, les teignit de couleurs éclatantes; un des meilleurs élèves de Gérome, notre ami Heller, qui devait bientôt émigrer à New-York, en décora quelques-uns d’illustrations patriotiques; il métamorphosa notamment en soldat prussien un bel œuf plus pointu que les autres, et sur la visière du casque il écrivit: _Schweinpels! Schweinpels_ (fourrure de cochon) est le sobriquet pittoresque dont les bambins d’Alsace poursuivent le vainqueur.

Le dimanche, de grand matin, lorsque les cloches, revenues de Rome, sonnaient à toute volée sans déranger nos chers petits, le jeune artiste, ma femme, et les deux gouvernantes, dont l’une a émigré l’année suivante au Mexique, préparèrent les nids dans notre vieil enclos inculte et presque abandonné. On les éparpilla sur le revers de la colline abrupte, depuis la glacière sans glace, jusqu’à la pièce d’eau sans eau. Ils en mirent dans les touffes d’herbe, dans les iris, dans les bellis, au pied des petits épicéas que nous avons plantés en 1869 et que nous ne verrons pas grandir. Aux branches basses de certains arbres on suspendit en manière d’ornement une ou deux douzaines de breschtelles; ce sont des gâteaux secs faits de farine, de sel et de cumin; ils se vendent quelques centimes.

Ces grands préparatifs étaient à peine achevés quand les enfants, éveillés avant l’heure par l’attente d’un plaisir, accoururent demi-vêtus, les pieds dans la rosée, la tête nue sous le soleil. Ah! la joyeuse matinée! les bons cris de surprise! les beaux éclats de voix et les brillantes querelles! Figurez-vous quatre bébés du même âge, ou peu s’en faut, puisqu’ils sont nés en moins de trois ans, montant à l’escalade sur une pente rapide, ardents à se devancer, mais toujours prêts à se soutenir, à se pousser et à se ramasser les uns les autres; chacun voulant tout prendre et finissant par tout partager!

La découverte du _Schweinpels_ fut un événement politique. Personne ne voulait du prussien, on tint conseil de guerre autour de l’œuf maudit, et l’on finit par le lancer contre un petit mur de pierres sèches où il s’éparpilla en miettes. Mais voici bien une autre affaire. Un lièvre, un vrai lièvre vivant, était gîté à quelques pas; il bondit effaré, les oreilles droites, grand, fantastique et superbe, s’élança comme un trait et franchit la haie qui sépare notre enclos de la forêt communale. Un concert de cris aigus salua cette apparition d’autant plus miraculeuse que nul de nous ne l’avait préparée. Le hasard seul, un hasard bienveillant et malin, s’était donné la peine de prouver à notre petit monde que le lièvre pond des œufs durs et qu’il n’ose plus affronter le regard des braves gens quand il a pondu un œuf prussien par mégarde.

Cette heureuse matinée se termina par un repas frugal, où tous les œufs, sauf le maudit, furent mangés en salade.

L’année suivante, à la fin du carême, nous étions redevenus Parisiens, bien malgré nous. Les enfants se demandèrent avec une certaine anxiété dans quel enclos le bon lièvre de Pâques irait pondre les œufs qu’il leur devait. Je répondis à tout hasard que le Jardin d’acclimatation, où nous allions souvent nous promener, était un terrain convenable.

«Mais, papa, il n’y a pas de lièvres au Jardin d’acclimatation?

--Il y a des kanguroos, et ces braves animaux, dans la poche énorme que vous savez, gardent de plus gros œufs que le lièvre de Saverne.

--Oui, mais il ne nous connaît pas, le kanguroo!

--Écrivez-lui de votre plus belle écriture.»

L’administration des postes, en cherchant bien, retrouverait dans ses rebuts une lettre soignée à l’adresse de M. le kanguroo. Elle se termine par ces mots: «Nous t’embrassons cordialement.» Suivent quatre signatures, dont une, la dernière, est illisible.

Persuadé que le Jardin d’acclimatation, ce paradis des enfants bien élevés, serait envahi de grand matin, le dimanche de Pâques, j’avançai la fête d’un jour. Une servante nous précédait avec un grand panier rempli de pain pour les bêtes. Ce pain cachait les œufs, de magnifiques œufs de carton. Elle les déposa dans l’herbe, au pied de quelques arbres verts, dans un bosquet voisin des écuries, et les enfants les y trouvèrent avec un plaisir assez vif. Mais ni les beaux cartonnages bleus et rouges, ni les poupées et les joujoux que j’y avais enfermés, n’effacèrent l’impression des pauvres œufs pondus par le lièvre de Saverne. On reconnut les étiquettes de Giroux et tout en bourrant de pain les marsupiaux d’Australie, Valentine me dit: «Comment cet animal sortirait-il d’ici pour courir les boutiques et où prendrait-il de l’argent? Avoue, papa, que cette année, tu as été un peu le Kanguroo?»

J’ai voulu faire mieux, et je n’ai pas réussi davantage. On a organisé hier une fête où les petits amis étaient conviés, garçons et filles. Deux figurants d’un grand théâtre, travestis l’un en coq, l’autre en poule, accueillaient les enfants dans l’antichambre et leur ôtaient les manteaux. Sur la table de la salle à manger, brillamment illuminée en plein midi, une énorme dinde de carton, machinée par un habile homme, battait des ailes, tournait la tête, et pondait à profusion des œufs blancs, jaunes, rouges, dorés, tous en sucre.

Si je disais que ce jeu n’amusa pas mes enfants, comme leurs petits amis des deux sexes, je mentirais. Mais quand ils furent seuls, le soir, dans le coin d’appartement qu’ils habitent, ils ne parlèrent que du lièvre de Saverne et des œufs rouges de l’enclos.

«Quand retournerons-nous là-bas? disait le petit Pierre; nous y sommes nés, c’est chez nous.

--Oui, répondit Valentine. Mais il faudra d’abord que tu te fasses casser la tête par les Prussiens.

--Je le sais bien; c’est convenu; mais je tâcherai d’abord de leur casser la tête moi-même.»

Ainsi soit-il! Pauvres petits!

LE JARDIN DE MON GRAND-PÈRE

(Lecture faite le 4 avril 1873 à la séance publique annuelle de la Société d’Acclimatation.)

Mesdames, Messieurs,

Nouveau venu dans cette grande et patriotique Société, je n’ai pas accepté sans scrupule la tâche que m’imposait votre vaillant secrétaire général, M. Geoffroy Saint-Hilaire. J’ai dû me demander s’il était bienséant de décrire au milieu d’une élite française, sous la présidence d’un des plus illustres et des meilleurs Français de notre temps, un jardin qui figure au cadastre de l’Allemagne occidentale.

Hélas! oui, l’humble coin de terre dont je viens vous entretenir est devenu allemand malgré lui, je veux dire malgré les braves gens qui l’ont bêché de père en fils à la sueur de leur front. Les Allemands ont annexé le jardin de mon grand-père, en vertu du principe des nationalités, parce que la commune s’appelle Vergaville, un nom allemand, comme Trouville ou Romainville, et que toute la population de ce village écorche le français comme moi. Ces raisons nous ayant paru mauvaises, ils nous ont démontré, le sabre en main, que nous étions de leur famille.

Mon cher grand-père, en son jeune temps, leur avait prouvé le contraire. Il avait pris pour argument ce fusil du soldat qui, s’il n’a pas toujours décidé la victoire, a bravement travaillé partout. Né sous le règne de Louis XV, il était parti en sabots avec les volontaires de 1792; il avait rapporté l’épaulette de sous-lieutenant, qui brillait d’un certain éclat, quoiqu’elle fût de simple laine. Après avoir payé sa dette à la patrie, il épousa une brave fille de son village, éleva sept enfants et cultiva son jardin, selon le précepte de Voltaire, qu’il n’avait pourtant jamais lu.

Il était expérimenté; on le citait à trois quarts de lieue à la ronde, non seulement comme droit laboureur et vigneron expert, mais encore et surtout comme élève d’un ci-devant jardinier de couvent, ferré sur les meilleures méthodes.

Les meilleures méthodes laissaient beaucoup à désirer, si j’en crois ma mémoire, qui est bonne, et qui garde après quarante ans les impressions de l’enfance.

Ce jardin, le premier dont j’aie mangé les fruits mûrs ou verts, toujours verts quand je me les offrais discrètement à moi-même, était un vrai fouillis de plantes demi-sauvages qui se disputaient le terrain, l’air et la lumière, et vivaient mal aux dépens les unes des autres. L’agréable et l’utile y étaient opposés plutôt que réunis. Les fleurs n’y manquaient pas; on y trouvait en toute saison, comme chez l’amateur des jardins dont parle La Fontaine,

De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet;