De Pontoise à Stamboul

Part 8

Chapter 83,872 wordsPublic domain

«Malheureusement à mon gré, la loi ne me permettait pas d’obtenir un permis de chasse. Je ne pouvais chasser qu’en lieu clos, par exemple dans notre jardin des bords de la Zorn; mais on n’y avait jamais vu d’autre gibier que des pinsons et des fauvettes; or mes parents considéraient la destruction de ces innocents comme un crime. D’ailleurs, il fallait protéger contre ma maladresse un jeune frère et deux sœurs que j’avais. Le fusil neuf risquait donc de demeurer au clou, si mon père n’avait eu pitié de mes peines.--Tôt ou tard, me dit-il, il faudra que tu apprennes à manier une arme, et je ne vois pas grand mal à commencer dès aujourd’hui. Je t’emmène à Haegen, où j’ai un acte à faire signer, et, au retour, nous irons tirer un lapin dans la garenne du Haut-Barr: M. de Saint-Fare m’a confié la clef. Prends les deux bassets au chenil.»

«Je ne me le fis pas dire deux fois. Ah! le joyeux départ! Et que la route me parut longue! De quel cœur je donnai au diable ce paysan de Haegen qui se fit traduire mot par mot l’acte notarié, avant d’y mettre sa signature! Il me semblait toujours que la nuit allait nous surprendre et que la chasse serait remise au lendemain. Les bassets, qui hurlaient au fond de la voiture, étaient moins impatients que moi.

«L’affaire se termina pourtant, et vers cinq heures nous arrivions à la porte de la garenne. J’attachais le cheval à un arbre, mon père chargeait nos fusils, lentement, avec le soin qu’il mettait aux moindres choses, et les chiens étaient découplés.

«Mon père me posta au coin d’une jeune taille avec toutes les recommandations en usage: surveiller les deux chemins, jeter le coup de fusil sur le lapin aussitôt vu, ne pas tirer si les chiens suivaient de près, et surtout rester ferme en place, quoi qu’il pût arriver, tant qu’il ne me rappellerait point. Là-dessus, il partit, fort tranquille et comptant sur mon obéissance, pour se placer lui-même à l’angle opposé, hors de ma portée. J’étais là depuis trois minutes quand les chiens chassèrent à vue, et presque au même instant un lapin qui me parut énorme débucha sur ma gauche, à dix pas, franchissant le sentier d’un bond. Il était déjà loin, les chiens l’avaient suivi, et moi, je n’avais pas encore pensé à mettre en joue. J’eus conscience de ma sottise et je me promis de dire que je n’avais rien vu: tant le mensonge est une inspiration naturelle au chasseur le plus neuf! Mais la voix des bassets me réveilla en sursaut, et cette musique poignante, qui fait battre les cœurs les plus blasés, me jeta dans une sorte d’ivresse. Le lapin revint sur ses pas, loin de moi, et il se mit à suivre le chemin en courant tout droit devant lui. Je m’élançai à sa poursuite, il m’entendit et rentra dans la première enceinte; je l’y suivis à travers les ronces, les genêts, les bruyères, sans le perdre de vue et ne voyant que lui. Il s’arrête, j’épaule, je tire, et il fait la culbute. Avant le coup, il était gris; après le coup, il était blanc, le ventre en l’air. Mais au même instant j’aperçois mon père, appuyé contre un arbre à six pas derrière l’animal. J’avais tué ce maudit lapin dans les jambes de mon père!

«A dire vrai, la joie me fit d’abord oublier la faute. Je sautai sur ma victime comme un jeune sauvage, et l’élevant au-dessus de ma tête, je m’écriai:

«--Papa! voici mon premier coup de fusil.

«--Ce n’est pas tout de bien viser, répondit-il avec un sourire triste; il faut encore obéir. Si tu étais resté à ton poste, tu n’aurais pas risqué de m’envoyer du plomb.

«--Vous n’en avez pas reçu, j’espère?

«--Non, non; mais sois prudent une autre fois.

«Son visage me parut plus pâle que d’habitude; je me baissai et je vis de petites déchirures à son pantalon.--Dieu me pardonne, papa! vous aurais-je touché? Voici comme des trous...

«--Ils y étaient. Regarde-toi: les ronces t’en ont fait bien d’autres.

«C’était la vérité, pour moi du moins, et mes inquiétudes se dissipèrent en un clin d’œil. Nos bassets, Waldmann et Waldine, après avoir houspillé le cadavre de mon lapin, étaient partis sur une autre piste, et j’attendais impatiemment que mon père voulût bien recharger mon fusil.--Allons-nous-en, me dit-il; c’est assez pour un premier jour. Nous recommencerons la partie un de ces quatre matins, s’il plaît à Dieu.

«Il rappela les chiens, regagna notre voiture sans boiter visiblement et me ramena au logis. Je remarquai qu’il ne descendait pas sans effort et qu’il traînait un peu la jambe.--Vous souffrez? lui dis-je. Il m’invita brusquement à rentrer les fusils, et je le vis monter d’un pas lourd à sa chambre.

«Mon frère et mes deux sœurs accoururent du fond du jardin; ce fut à qui me féliciterait de ma chasse. Mais j’étais trop soucieux pour triompher cordialement, et, tout en jouant avec eux dans le vestibule, j’ouvrais l’œil et je tendais l’oreille. Je vis sortir notre vieille servante Grédel, et au bout de quelques minutes le docteur Maugin, notre ami, entra tout affairé et grimpa au premier étage sans remarquer que nous étions là. Il demeura jusqu’au moment de notre souper, et je suppose qu’il repartit pendant que nous étions à table. Notre mère s’assit avec nous, calme et douce comme toujours, mais soucieuse.--Papa n’a pas faim, nous dit-elle; il est un peu fatigué et il souffre d’un rhumatisme, mais ce n’est rien; dans trois ou quatre jours il n’y paraîtra plus. Vous viendrez l’embrasser tout à l’heure.

«J’avais le cœur bien gros; je ne mangeais que du bout des dents, et je regardais cette pauvre mère à la dérobée, craignant de lire ma condamnation dans ses yeux. Aucun blâme ne parut sur son visage; mais elle non plus n’avait pas faim, et elle semblait attendre avec impatience que le petit Antoine (c’est mon frère le président) eût achevé ses prunes et ses noix. Aussitôt les serviettes pliées, elle nous précéda pour voir si tout était en ordre dans la chambre, et nous cria du haut de l’escalier:--Montez dire bonsoir à papa.

«J’arrivai le premier de tous, grâce à mes longues jambes. Il était étendu sur le dos, avec trois oreillers sous la tête, mais il n’avait pas l’air de trop souffrir. Je l’embrassai en retenant mes larmes et je lui dis à l’oreille:--Cher père, jurez-moi que je ne suis pas un malheureux!

«--Albert, répondit-il, tu es un bon garçon, et je t’aime de tout mon cœur: voilà ce que j’ai à te dire.

«Les petits, accourus sur mes pas, se mettaient en devoir d’escalader son lit, comme ils l’avaient fait tant de fois le matin, dans leurs longues chemises.--Prenez garde! leur cria-t-il, j’ai un peu de rhumatisme aujourd’hui.»

«Moi seul je ne pouvais pas croire à cet accès subit et violent d’un mal qu’il n’avait jamais eu. Je promenais les yeux autour de moi, cherchant quelques indices de la terrible vérité. A la lueur de la bougie qui éclairait bien mal la vaste chambre, je reconnus le pantalon qu’il portait à la chasse. On l’avait accroché à l’espagnolette d’une fenêtre, et il me sembla que l’étoffe était fendue dans toute sa longueur. Mais ce ne fut qu’un soupçon, car aussitôt ma mère, qui sans doute avait suivi mon regard, alla tranquillement fermer les grands rideaux.

«Je vous laisse à penser si cette nuit me parut longue. Impossible de fermer les yeux sans voir la pauvre jambe de mon père, criblée de plomb et tellement enflée que le docteur coupait le vêtement de coutil pour la mettre à nu. Mais je n’étais pas au bout de mes peines: les jours suivants furent de plus en plus mauvais. Notre cher malade ne pouvait plus dissimuler ses souffrances; ma mère cachait mal son inquiétude; les enfants eux-mêmes pleuraient à tout propos, par instinct, sans savoir pourquoi. Le digne et bon ami de la famille, M. Maugin, venait pour ainsi dire à toute heure du jour. Je ne pouvais plus faire un pas dans la rue sans répondre à mille questions qui me mettaient au supplice. Aussi, le plus souvent, restais-je enfermé, sous prétexte d’achever mes devoirs de vacances. On m’avait installé une petite table dans un coin du cabinet de mon père, entre l’étude et le salon. J’y demeurais beaucoup, mais j’y travaillais peu. Le plus clair de mon temps se passait à feuilleter machinalement Dalloz ou le _Bulletin des lois_, quand les larmes ne m’aveuglaient pas tout à fait.

«Cela durait depuis quinze grands jours, lorsqu’un matin, entre onze heures et midi, je vis par la fenêtre notre excellent docteur suivi de trois messieurs d’un certain âge, décorés. Ils montèrent tout droit à la chambre de mon père, et, après une visite d’un quart d’heure, ils descendirent au salon pour se consulter ensemble. Je ne me fis aucun scrupule d’écouter à la porte, car il y allait non seulement du repos de ma conscience, mais encore de nos intérêts les plus chers. Le peu que je saisis, à bâtons rompus, me fit dresser les cheveux sur la tête. Il y avait un plomb, un plomb de mon fusil, dans l’articulation du genou; on parla de phlegmon, de phlébite, et ces mots que j’entendais pour la première fois se gravèrent dans ma mémoire comme sur une planche d’acier.

«Les savants praticiens s’accordaient sur la gravité du cas et sur l’urgence d’une opération, mais aucun n’en voulait courir le risque. La responsabilité était trop grande et le succès trop incertain. On craignait que le malade, épuisé par quinze jours de souffrances, ne succombât entre les mains de l’opérateur. Une grosse voix répéta à quatre ou cinq reprises: «J’aimerais mieux extraire dix balles de munition!» M. Maugin seul insistait, disant qu’il pouvait garantir la vigueur physique et morale de son malade. Il s’anima si bien qu’il finit par leur dire: «J’irai chercher M. Sédillot, qui sera plus hardi que vous.» Là-dessus, je n’entendis plus qu’un tumulte de voix confuses, de portes ouvertes et fermées, et la maison rentra dans sa lugubre tranquillité.

«Notre docteur ne revint pas de la journée, et j’en conclus qu’il allait chercher le grand chirurgien de Strasbourg. La chose était d’autant plus vraisemblable que le lendemain matin, à six heures, notre mère nous fit habiller, nous conduisit dans la chambre du père, qui nous embrassa tous avec une solennité inaccoutumée, puis elle nous embarqua sur le vieux char à bancs en me recommandant les petits.--Mon enfant, me dit-elle, ton oncle de Hochfeld vous attend pour la fête, qui doit commencer dans trois jours. L’exercice et le changement d’air vous feront grand bien, à toi surtout qui mènes la vie d’un prisonnier. Ne t’inquiète pas de la santé de ton père: à partir d’aujourd’hui, il ira de mieux en mieux.

«La chère femme me trompait par pitié, comme mon père m’avait trompé lui-même. L’opération était décidée, elle était imminente, puisqu’on nous éloignait ainsi. L’étonnement de mon oncle à mon arrivée me prouva qu’on n’avait pas même pris le temps de l’avertir. Plus de doute, pensai-je, c’est pour aujourd’hui. Ma place est à la maison; j’y vais. Je partis donc à pied, sans prendre congé de personne, et en moins de trois heures j’arpentai les quatre lieues qui séparent Hochfeld de Saverne.

«Je vous fais grâce des tristes réflexions qui me poursuivaient sur la route. Au repentir de ma faute se joignait déjà le souci de l’avenir; ma raison avait vieilli de dix ans dans une quinzaine. Je savais que nous n’étions pas riches. L’étude était payée, mais on devait encore sur la maison. Or l’étude valait surtout par la bonne réputation de mon père. Que deviendraient ma mère et les enfants, s’il fallait tout vendre à vil prix? J’étais un bon élève, mais à quoi peut servir un collégien de troisième? De quel travail utile est-il capable? J’enviais mes voisins, mes camarades pauvres qui avaient appris des métiers et qui depuis un an commençaient à gagner leur pain.

«Au lieu de rentrer chez nous par la rue, je suivis les ruelles, je traversai la rivière qui était basse et j’arrivai ainsi sous nos fenêtres, du côté du jardin. J’étais encore à dix pas de la maison lorsqu’un cri de douleur que la parole ne peut traduire me cloua raide sur mes pieds. En ce temps-là, les chirurgiens ne se servaient ni de l’éther ni du chloroforme pour assoupir leurs patients; ils taillaient dans la chair éveillée, et la nature hurlait sous le scalpel. Je ne sais pas combien de temps dura le supplice de mon père et celui que j’endurais par contre-coup: lorsque je repris possession de moi-même, j’étais couché à plat ventre au milieu d’une corbeille de géraniums, avec de la terre plein la bouche et des fleurs arrachées dans mes deux mains. On n’entendait plus aucun bruit.

«Je me lève, je me secoue, j’entre dans la maison plus mort que vif et le cœur en suspens. Au pied de l’escalier, je rencontre ma pauvre mère:

«--Eh bien, maman?

«--Rassure-toi. Ce qui était à faire est fait, et le docteur répond du reste.

«Elle songea ensuite à s’étonner de me voir là, à me gronder de ma désobéissance et à plaindre mes habits neufs que la poussière de la route, l’eau de la Zorn et la terre du jardin avaient joliment arrangés.

«Notre cher malade dormait; on lui cacha mon retour jusqu’à la fin de la semaine, de peur de le mécontenter, car c’était sur son ordre qu’on nous avait éloignés. Cependant il fallut lui apprendre la vérité; ma mère n’avait point de secrets pour lui. Il voulut me voir, me rassurer lui-même et me montrer qu’il avait déjà bon visage. Ce fut un heureux moment pour nous tous; il pleura presque autant que ma mère et moi.

«--Cher papa, lui dis-je en essuyant ses larmes, je sais tout. Pourquoi m’avez-vous trompé, vous la vérité même?

«--Je ne m’en repens pas, répondit-il. Quelquefois, rarement, le mensonge est un devoir. Si un malheur était arrivé, fallait-il donc attrister toute ta vie?

«--N’importe! je sens bien que je ne me consolerai jamais.

«--Je te consolerai, moi. D’abord, nous ne nous quitterons plus jusqu’à la rentrée. Tu seras mon garde du corps. Pauvre enfant! Tu as assez souffert de mon mal pour jouir un peu de ma convalescence.

«De ce jour commença entre nous une intimité presque fraternelle qui me le rendit plus cher et me rendit plus sage. Ce terrible accident m’avait enseigné la prudence; le courage et la bonté de mon père achevèrent mon éducation par l’exemple.

«Un soir que je me lamentais à son chevet selon mon habitude, car il fut guéri bien avant que je fusse consolé, il me dit:--Nous avons été aussi étourdis l’un que l’autre. Ta faute est de ton âge, mais moi j’aurais dû la prévoir et me tenir en garde. Mon rôle de professeur et de père n’était pas d’attendre un lapin, à 200 mètres de toi, mais de te suivre et de te diriger, sans chasser pour mon propre compte. Et c’est ainsi que je ferai l’an prochain.

«--Non! m’écriai-je avec force. Je ne chasserai plus jamais.

«--Tu chasseras, mon ami. Je le veux, parce que la chasse est un exercice admirablement inventé pour dégourdir les jambes des notaires. D’ailleurs un temps viendra peut-être où tout Français qui aura l’habitude des armes vaudra quatre hommes pour la défense du pays.

«Ma mère ne se faisait pas aisément à l’idée d’avoir deux chasseurs dans la maison. Pauvre femme, qui après seize ans de mariage tremblait encore chaque fois que papa prenait son sac et son fusil.--Enfin! disait-elle, il faut souffrir ce qu’on ne peut empêcher. Mais, si Albert doit retourner à la chasse, je lui donnerai un talisman qui le préservera de l’imprudence!

«Ce talisman, je l’ai encore, et le voici. C’est l’épingle que vous avez peut-être remarquée à ma cravate. Voyez-vous cette colombe d’argent qui porte au bout d’une chaînette un grain de plomb nº 7? La pauvre chère maman Franck l’a fait ciseler à mon intention par Heller, le plus habile artiste de Strasbourg. Cette molécule de métal, réduite à presque rien par le frottement, est celle qui a failli tuer mon père. Comment un homme pourrait-il s’oublier lorsqu’il a tous les jours de chasse un tel souvenir sous les yeux?»

Ici finit la narration de M. Franck, mais son histoire mérite encore un supplément de quelques lignes. En 1870, à l’âge de cinquante-sept ans, ce notaire prit un fusil pour chasser la grosse bête dans nos montagnes. Quelques lurons du pays le suivirent, et il devint, comme qui dirait, capitaine de francs-tireurs. Au commencement de novembre, tous ses compagnons étant morts, ou blessés, ou malades, il arriva toujours vert à Belfort et s’engagea au 84e de ligne. On forma une compagnie d’éclaireurs, il en fut, et il prouva dans mainte occasion, selon la parole de son père, qu’un bon chasseur peut valoir quatre hommes pour la défense du pays.

DANS LES RUINES

(Avril 1867.)

J’avais entrepris un voyage moins long, mais plus périlleux que le tour du monde: j’allais du passage Choiseul au Théâtre-Français par la butte des Moulins. A la moitié du chemin, je compris que je m’étais fourvoyé dans une démolition générale, mais il y avait presque autant d’imprudence à reculer qu’à poursuivre ou à rester. Devant, derrière, à droite, à gauche, partout, les pans de mur s’écroulaient avec un bruit de tonnerre, des nuages de poussière obscurcissaient le ciel, les ouvriers criaient gare en brandissant de longues lattes, les chariots, chargés de décombres, creusaient des vallées de boue entre des montagnes de plâtras; la terre tremblait; il pleuvait des moellons et des briques.

Un Limousin prit pitié de ma peine; il me tira de la bagarre et me mit en sûreté sous un arceau de porte cochère, dans un endroit où le travail chômait pour le moment. Mon refuge se trouvait sur la limite de l’îlot condamné; derrière moi, la route était libre; rien ne m’empêchait plus d’aller à mes affaires: je demeurai pourtant, retenu par une attraction secrète. Les badauds ne sont pas nécessairement des sots; les plus fins Parisiens prennent plaisir aux petits spectacles de la rue, et j’en avais un grand sous les yeux. Aucun effort de l’activité humaine ne saurait être indifférent à l’homme; le travail des démolisseurs est un des plus saisissants, parce qu’il est suivi d’effets instantanés: on détruit plus vite qu’on n’édifie. Les maçons spécialistes qui font des ruines semblent plus entraînés et plus fougueux que les autres. Observez-les. Vous lirez sur leurs visages poudreux une expression de fierté sauvage et de joie satanique. Ils crient de joie et d’orgueil lorsqu’ils abattent en un quart de minute tout un pan de muraille qu’on a mis deux mois à bâtir. Je ne sais quelle voix intérieure leur dit qu’ils sont les émules des grands fléaux, les rivaux de la foudre, de l’incendie et de la guerre.

Je ne professe pas le culte des fléaux; la destruction inutile me fait horreur, et, si je m’arrêtais à l’admirer, je croirais que mes yeux deviennent ses complices. Mais ceux qui rasent un vieux quartier sale et malsain ne font pas le mal pour le mal. Ils déblaient le sol, ils font place à des constructions meilleures et plus belles. Comme les grands démolisseurs du XVIIIe siècle qui ont fait table rase dans l’esprit humain, je les admire et j’applaudis à cette destruction créatrice.

A première vue, j’en conviens, le spectacle est cruel. Voilà un quartier qui n’était pas brillant, qui n’était pas commode, mais il était habitable après tout. Ces maisons qui s’écroulent par centaines abritaient bien ou mal quelques milliers d’individus; on a sué, peiné pour les construire; elles pourraient durer encore un siècle ou deux. Avant un mois, tout le labeur qu’elles représentaient, tous les services qu’elles pouvaient rendre seront mis à néant; il n’en restera rien que le sol nu.

Mais si le sol nu, déblayé, nivelé, avait plus de valeur par lui seul qu’avec toutes les maisons qui l’encombrent, il s’ensuivrait que les démolisseurs lui ajoutent plus qu’ils ne lui ôtent et qu’en le dépouillant ils l’enrichissent. Est-ce possible? C’est certain. Lorsqu’on aura déblayé ces débris, rasé ce monticule, pris un quart du terrain pour des rues larges et droites, le reste se vendra plus cher qu’on n’a payé le tout; les trois quarts du sol ras vont avoir plus de prix que la totalité bâtie. Pourquoi? Parce que les grandes villes, dans l’état actuel de la civilisation, ne sont que des agglomérations d’hommes pressés: qu’on y vienne pour produire, pour échanger, pour jouir, pour paraître, on est talonné par le temps, on ne supporte ni délai ni obstacle; l’impatience universelle y cote au plus haut prix les gîtes les plus facilement accessibles, ceux qui sont, comme on dit, près de tout. Or, les obstacles, les embarras, les montées, les carrefours étroits quadruplent les distances et gaspillent le temps de tout le monde sans profiter à personne; une rue droite, large et bien roulante rapproche et met pour ainsi dire en contact deux points qui nous semblaient distants d’une lieue. C’est à qui se logera sur le bord des grandes routes parisiennes: les producteurs et les marchands trouvent leur compte à s’établir dans le courant de la circulation; les oisifs de notre époque ont l’habitude et le besoin d’aller sans peine et sans retard où le plaisir les appelle. Ceux qui mangent les millions ne peuvent se camper que sur une avenue largement carrossable; ceux qui gagnent les millions ne peuvent ouvrir boutique que sur le chemin des voitures. Ainsi s’explique la plus-value qu’une destruction brutale en apparence ajoute aux quartiers démolis.

A l’appui de mon raisonnement, j’évoquais le souvenir de ces rues étroites, malpropres, infectes, sans air et sans lumière, où une population misérable a végété longtemps, je me tournais ensuite vers l’avenir et je me représentais cette rue ou cette avenue, qui joindra le Théâtre-Français remis à neuf au magnifique édifice du nouvel Opéra. Deux rangées de fortes maisons, hautes et massives, étalent leurs façades de pierre un peu trop richement sculptées; les trottoirs longent des boutiques éblouissantes dont la plus humble représente un loyer de cinquante mille francs, et les calèches à huit ressorts se croisent sur la chaussée. Beau spectacle!

Une réflexion cornue vint se jeter mal à propos au travers de mon enthousiasme. «Ces bâtisses somptueuses que j’admire déjà comme si je les avais vues, ne faudra-t-il pas bientôt les démolir à leur tour? Car enfin nous abattons les vieilles rues parce qu’elles ne suffisaient pas à la circulation des voitures. Plus nous démolissons, plus il faut que Paris s’étende en long et en large. Plus il s’étend, plus les courses sont longues, plus il est impossible de parcourir la ville à pied, plus le nombre des voitures indispensables va croissant. Le boulevard Montmartre était ridiculement large, il y a une vingtaine d’années; le voilà trop étroit: il sera démoli. A plus forte raison, la rue Vivienne, la rue Richelieu, la rue Saint-Denis, la rue Saint-Martin, toutes celles dont la largeur faisait pousser des cris d’admiration à nos pères. Et quand la pioche des démolisseurs les aura accommodées aux besoins de la circulation moderne, quand Paris, de jour en jour plus large, remplira hermétiquement l’enceinte des fortifications, quand le total des voitures parisiennes aura doublé par une logique inévitable, ne sera-t-on pas forcé d’élargir les avenues de M. Haussmann? Les gros palais à façades sculptées n’auront-ils pas le même sort que les masures de la rue Clos-Georgeau?»

Je ne sais trop à quelle conclusion ce raisonnement m’aurait conduit, mais un incident fortuit m’empêcha de le suivre jusqu’au bout.