Part 10
au printemps, force giroflées et des violettes dans tous les coins, quelques narcisses, une ou deux touffes de jacinthes bleues et une profusion de grandes tulipes rouges qui ressemblaient à des œufs de Pâques montés sur tige. En été, quelques lis, des balsamines, des pieds d’alouette, des œillets par-ci, par-là, et trois ou quatre espèces de roses à peu près doubles, dont pas une n’était remontante. En automne, des dahlias simples et des asters à discrétion.
Les légumes, qui croissaient pêle-mêle avec les fleurs, n’étaient ni très choisis ni très perfectionnés: c’était le chou commun, la carotte ordinaire, le haricot primitif, le pois des anciens jours, le vénérable oignon d’Égypte. Les fruits étaient plus variés et meilleurs, sinon plus délicats; il me semble, tout bien pesé, que mon grand-père avait la spécialité des bons fruits, mais je n’en ferai pas une question personnelle.
Si les groseilles, les fraises et les framboises de son jardin ne méritaient aucune mention particulière, les prunes de reine-claude étaient exquises, les mirabelles irréprochables, sans parler de certains petits pruneaux de Damas dont le souvenir, après tant d’années, m’agace encore les dents. Nous avions des pommes précoces à croquer en juillet et des pommes tardives à garder pour le carême; d’excellentes poires d’automne et d’autres presque aussi grosses et bien plus dures qu’un pavé: ma grand-mère, dans une sorte de haut-fourneau, les faisait cuire. Je me rappelle aussi les deux noisetiers qui ombrageaient le banc du fond; ils portaient de beaux fruits allongés comme la dernière phalange de nos petits doigts, et dont l’amande était vêtue d’une pellicule écarlate.
Enfin nous possédions trois merveilles uniques dans le village, qui ont été l’orgueil de mon enfance et qui sont encore aujourd’hui un problème pour mon âge mûr. Dans ce très modeste jardin, un précurseur inconnu d’Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire avait, je ne sais quand, ni comment, ni pourquoi, entrepris un essai d’acclimatation. Un magnifique mûrier noir, vieux de cent ans et plus, s’appuyait au mur de clôture et laissait choir la moitié de ses fruits sur le chemin.
Près des ruches, un gros figuier, qu’on entourait de paille tous les hivers, se chargeait, en été, de grosses figues violettes, et, dans un carré de légumes, quelques pieds de réglisse, arrachés soigneusement à la fin de chaque automne, repoussaient par miracle au printemps. Les figues fraîches et les mûres étaient et sont peut-être encore une curiosité dans notre vieux coin de Lorraine. Quant aux racines de réglisse, elles faisaient l’étonnement de mes camarades en leur prouvant que ce prétendu bois ne pousse pas en caisse dans la boutique de l’épicier.
Vous ne vous moquerez pas de moi, j’en suis certain, si j’avoue que le jardin de mon grand-père a été longtemps à mes yeux le premier, le meilleur et le plus beau du monde. Il a fallu plusieurs années, sinon de voyages et d’études, au moins de promenades et de comparaisons, pour dissiper une illusion si naturelle et si douce. A force de vivre et de voir, j’ai appris que de grandes allées rectilignes, bordées de buis tondu, ne sont pas l’idéal du beau classique, et qu’une confusion de fleurs, de choux et de salades sous l’ombre des arbres fruitiers n’est pas le dernier mot du pittoresque.
J’ai rencontré des fleurs plus belles que nos pauvres tulipes rouges, goûté des légumes plus tendres que ceux de mon grand-père et des fruits plus savoureux. Un peu de réflexion m’a fait comprendre que les plantes les plus chères à mon enfance étaient à la fois primitives et dégénérées; qu’on n’améliore pas une espèce en recueillant les graines en automne pour les semer, l’année suivante, dans le même terrain; qu’on a tort de traiter l’arbre à fruit comme un vieux serviteur et d’attendre, pour le remplacer, qu’il soit mort de vieillesse; qu’il ne faut pas greffer les jeunes plants en coupant, au hasard, une branche de l’arbre voisin, bon, mauvais ou médiocre.
L’expérience d’autrui et la mienne m’ont prouvé que les bonnes greffes et les bonnes semences ne coûtent pas sensiblement plus cher que les mauvaises; mon grand-père ne l’a jamais su ou n’y a jamais pensé, car le paysan français, qui prodigue sa sueur à la terre, lui marchande le sacrifice d’un peu de réflexion, de déplacement et d’argent.
Je me rappelle notre vigne et la boisson qu’on en tirait. C’était un vin farouche; les gourmets du village disaient: le scélérat se laisse boire, mais il n’y aide ma foi, pas! C’est que le plant n’était pas bon. Cependant chaque fois qu’un cep venait à manquer, on n’allait pas chercher un sujet chez le pépiniériste: on couchait une branche en terre.
Les animaux de la maison, comme les ceps de la vigne et les arbres du jardin, étaient les vrais enfants de la routine et du hasard. C’était une vache efflanquée, mal bâtie et littéralement blindée d’un enduit naturel que je croyais inséparable de sa personne; un cochon maigre qu’on tuait à Noël après avoir fait l’impossible pour l’engraisser, et qui ressuscitait au printemps, plus maigre et plus glouton que jamais: le son, le petit-lait et les pommes de terre ne profitaient qu’au développement de sa charpente osseuse.
Deux douzaines de poules vagabondes, pillardes, et mauvaises pondeuses, parce qu’elles avaient passé l’âge de pondre, grattaient le fumier de la cour en lorgnant l’entrée de la grange et volaient plus de grain qu’on ne leur en donnait. Enfin nous avions un carlin, qui n’avait du carlin que la couleur jaunâtre et l’affreux caractère; il était haut sur pattes avec un museau pointu. Mais ni dans la maison, ni dans la commune, ni dans les environs, nul ne se souciait d’aller chercher des bêtes de race; on était mal loti, mais le voisin l’était aussi mal et la comparaison n’humiliait personne. Et cette sorte d’incurie, fondée sur l’ignorance du mieux, régnait dans tous les villages de France! Et nous étions le premier peuple du monde, selon nous!
Ces souvenirs ne datent pas d’hier. Je parle de longtemps, comme dit la chanson; il s’est fait une révolution, une heureuse et pacifique révolution dans ces quarante années. Le moins champêtre des animaux, la locomotive, en rapprochant les villes des villages, a mélangé, fondu une population trop longtemps et trop bien classée. Les citadins, altérés d’air pur, se sont jetés dans la vie rustique, tandis que le cultivateur, friand de respirer un air plus capiteux, courait aux grandes villes. Les deux éléments nécessaires de toute civilisation se sont ainsi complétés l’un par l’autre, en s’aiguisant l’un contre l’autre.
L’initiative d’un tel progrès, disons-le hautement pour être juste, appartient à la bourgeoisie, à cette catégorie d’ouvriers ou de villageois arrivés qui constitue le fond honnête, laborieux et studieux des sociétés modernes. Cette classe intermédiaire, raillée par l’orgueil d’en haut et dénigrée par la jalousie d’en bas, n’a pas seulement réconcilié notre siècle avec la nature: elle a entrepris la nature elle-même et l’a poussée résolument dans la grande voie du progrès.
Le mouvement a commencé dans la banlieue des grandes villes; c’est là que des négociants de premier ordre et des manufacturiers de distinction ont honoré leur loisir et justifié leur opulence en cultivant les belles fleurs, les fruits parfaits, les animaux choisis. La bourgeoisie a prêché d’exemple, elle a fait les expériences, les dépenses, la propagande; elle a pris soin de diriger et d’éclairer les braves gens qui la nourrissent; elle a bien mérité, et j’espère, en considération d’un tel bienfait, qu’elle ne sera pas encore anéantie demain matin.
Le branle était donné par quelques amateurs, simples _dilettanti_ de la nature, quand les savants, race plus réfléchie et naturellement plus tardive, se mirent de la partie. En fondant la Société d’acclimatation, Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire suivait l’esprit de son temps, mais il le dominait de haut, comme Pierre-le-Grand lorsqu’il fonda une Académie des sciences dans un pays où très peu d’hommes savaient lire.
Oui, sans doute, le but que vous poursuivez sur les traces de ce grand homme de bien est l’introduction méthodique de toutes les espèces animales et végétales qui peuvent vivre en France et que la nature a oublié d’y faire naître. Mais, comme un touriste qui s’élance à l’escalade du mont Blanc ne dédaigne pas de cueillir une fleur de rhododendron sur la route, vous ne vous écartez pas de votre but si vous acclimatez, chemin faisant, dans les villages isolés, arriérés, déshérités de tout, les cultures qui prospèrent autour des grandes villes. Les aventures coûteuses de la grande importation ne doivent pas faire tort à la petite importation, modeste et sûre, qui s’opère de canton à canton, de commune à commune.
Cette entreprise de moyenne grandeur, mais d’intérêt actuel et de profit immédiat, n’a pas été négligée, Dieu merci. Votre Société, messieurs, sans perdre de vue sa grande œuvre, sans négliger ni les semis d’eucalyptus, ni les couvées d’autruches, ni la reproduction des yacks, des antilopes et des kanguroos, poursuit modestement une besogne de tous les jours qui consiste à mettre en lumière, à prôner et à répandre partout les meilleures semences et les types les plus irréprochables.
Elle ne croit pas déroger en peuplant d’animaux choisis nos étables et nos basses-cours, en multipliant les plus purs échantillons de la race canine, en distribuant la graine des belles fleurs, anciennes ou nouvelles, en exposant toute l’année, à quelques enjambées de Paris, un incomparable modèle de jardin.
Je ne sais pas si vous vous rendez justice à vous-mêmes et si vous estimez à leur prix les excellentes choses que vous avez déjà faites. En croirez-vous un homme qui n’était pas des vôtres le mois dernier, qui vous a jugés du dehors et s’honore d’avoir subi une attraction heureuse?
Me croirez-vous si je vous dis qu’en peu d’années votre Société a ramené des milliers de citadins au goût de la nature et inculqué à des milliers de villageois le sentiment du mieux, l’esprit de sélection? Vous introduisez la campagne dans les habitations de la ville et vous urbanisez l’entourage, les habitudes, le labeur même du campagnard.
Sans mener grand bruit et sans faire plus de mouvement qu’il ne sied aux ouvriers d’une œuvre sérieuse, vous avez étendu votre influence très loin, jusqu’au pays de mon grand-père. Je ne dis pas jusqu’à son jardin, car il n’est plus à nous: on l’a coupé en morceaux et il n’en reste rien, pour ainsi dire. Mais à cent mètres de là, vers l’entrée du village, j’aurais pu vous conduire, en 1870, chez un disciple de la Société d’acclimatation.
C’est le plus jeune fils du grand-père, un de mes oncles, qui, après une vie laborieuse et ballottée, avait voulu mourir au gîte, dans son village natal. De la maison, je ne dis rien, sinon qu’elle était gaie, commode, assortie aux besoins d’une vie simple et aisée. Un petit bout de serre, modeste transition, reliait le salon à un parterre étroit, mais bien dessiné, où les plus belles fleurs de l’horticulture moderne s’épanouissaient en corbeilles sur un _ray grass_ uni comme un velours.
Mon grand-père n’en eût pas reconnu une seule; il aurait dit comme le patriarche Vilmorin parlant à notre digne et honoré président, M. Drouin de Lhuys, dans son magnifique jardin de Verrières: «Ces fleurs-là ne sont pas celles de ma jeunesse; je me sens tout dépaysé au milieu d’elles et il me semble que mes enfants ont été changés en nourrice.»
Un potager correct venait ensuite, avec de bonnes bâches pour la culture des primeurs, de beaux carrés couverts de menue paille et plantés de légumes fins, choux-fleurs, artichauts, petits pois échelonnés de quinzaine en quinzaine, sans compter un double rang de framboisiers qui portaient fruit jusqu’à l’automme, et des fraises dont l’une aurait fait le dessert d’un gourmand.
Dans un troisième enclos coupé de petits murs parallèles, les abricotiers, les pêchers, les brugnons, les cerisiers, les poiriers, les pommiers, les vignes, tous plants choisis chez les meilleurs pépiniéristes de Nancy, de Metz et de Bolwiller, étaient taillés en cordons, en palmettes, en fuseaux, en gobelets, en pyramides.
Pas un arbre qui ne fût jeune ou rajeuni; pas un espalier qui ne fût abrité par un auvent; toute récolte à peu près mûre était couverte d’un filet.
Dans l’étable, une vache suisse, luisante de santé et de propreté, donnait vingt-cinq litres de lait tous les jours. La basse-cour était peuplée de gros canards normands, d’oies de Toulouse, de lapins béliers et de ces braves poules de la Wantzenau qui sont l’orgueil de l’Alsace.
Un petit réduit propret, aéré, et nullement parfumé (c’est un éloge), servait de boudoir à deux amours de petits cochons anglais, frais comme des roses et ronds comme des pommes.
Bêtes et gens, et les arbres eux-mêmes vivaient en joie dans cet heureux petit coin, et l’auteur de tant de merveilles, votre élève inconnu, messieurs, commençait, lui aussi, à tenir école de progrès lorsqu’il fallut opter entre la maison qui lui était chère et la patrie qui lui était sacrée.
Personne ne l’a chassé, il ne tenait qu’à lui de rester le plus heureux des propriétaires; il préféra rester le plus malheureux des Français.
Du reste, il n’a voulu ni vendre ni louer son petit bien: il a fermé la porte en présence de la famille assemblée, et il a dit à ses enfants: «Baisez le seuil de la maison qui vous a vus naître, mais ne lui dites pas adieu, car Dieu sait que vous y reviendrez un jour!»
AU PETIT TRIANON
(Juin 1883.)
On m’avait introduit sans crier gare dans le cabinet de mon ami Z... X..., le journaliste qui fut romancier dans le temps. Je le trouvai en méditation devant un carré de papier bordé de noir, le regard fixe et comme fasciné par cette lettre de deuil.
«Auriez-vous donc perdu, lui demandai-je, quelque personne de votre famille ou de votre intimité?
--Non; une simple connaissance, et que j’avais bien négligée depuis 1871. Mais il faut croire que le brave homme et les siens ne m’avaient pas tout à fait oublié, puisqu’on me fait part de la perte douloureuse qu’on vient d’éprouver dans la personne de «Monsieur Alexandre-Henri-Marguerite CHARPENTIER, jardinier en chef au palais national de Trianon, chevalier de la Légion d’honneur, médaillé de Sainte-Hélène, membre de la Société d’horticulture de Seine-et-Oise, décédé à Trianon, le 9 juin 1883, à quatre-vingt-sept ans». La mort d’un homme de cet âge est dans l’ordre des choses naturelles, et d’ordinaire on en reçoit la nouvelle sans grande émotion; mais le nom du vieux père Charpentier m’a reporté subitement à douze années en arrière. Il a comme évoqué devant mes yeux plusieurs figures illustres ou sympathiques qui n’appartiennent plus à ce monde. Je n’écris plus de romans, mais j’en raconte quelquefois. Mettez-vous là, prenez des cigarettes, et écoutez l’histoire de trois femmes de cœur, d’un grand homme et d’un jardinier.
J’ai passé à Versailles ces deux horribles mois de la Commune, et j’y ai été aussi malheureux pour le moins que j’aurais pu l’être à Paris. Séparé de ma femme et de mes enfants, logé dans un affreux taudis, nourri de privations, désœuvré, découragé, las de moi-même, je passais quelquefois une bonne soirée dans les salons de la préfecture, auprès de M. Thiers que j’admirais sincèrement et qui m’honorait de quelque amitié; mais la longueur des jours était mortelle. Je savais la ville par cœur. Son pavé mettait mes pieds au supplice et abrégeait l’existence de mes chaussures. Comme j’avais de sérieuses raisons pour préférer les plaisirs gratuits à tous les autres, j’arpentais du matin au soir le parc et les forêts voisines; le total des kilomètres que j’ai parcourus dans ces deux mois représente approximativement un voyage au long cours.
Le petit Trianon était ma promenade favorite, quoiqu’on y rencontrât encore un peu partout, sur les aimables constructions de Marie-Antoinette, les noms tudesques et les souillures de l’occupation prussienne. Le rude hiver de 1870, qui tua les lierres eux-mêmes dans toute la banlieue de Paris, avait épargné de beaux arbres dépaysés dans notre climat, par exemple des chênes verts et un liège centenaire, au moins en apparence. Mais comme il est à peu près impossible de déterminer l’âge d’un arbre, sans le scier par le milieu, mon imagination d’oisif mâchait à vide, s’épuisait à poser des problèmes insolubles et à interroger des témoins muets. J’aurais voulu refaire pour moi seul l’histoire de ces ombrages magnifiques que le printemps épaississait déjà sur ma tête, dresser l’état civil des doyens de ce parc, savoir s’il ne restait pas parmi eux quelques contemporains de Louis XVI.
C’est ainsi que je fus amené tout naturellement à lier connaissance avec l’homme pour qui le petit Trianon ne devait pas avoir de secret.
Je demandai une lettre d’introduction à M. Hippolyte Vavin, liquidateur de la liste civile, et, sûr d’un bon accueil, je vins frapper à la porte du jardinier en chef, M. Charpentier.
Cette porte était grande ouverte, comme pour un déménagement, et des caisses de diverses grandeurs s’entassaient dans le vestibule.
La maisonnette, basse et modeste, était riante et bien placée, en façade sur le jardin fleuriste, à l’opposé d’une orangerie que festonnaient les grappes embaumées de la glycine. Le maître du logis, un petit homme sec et nerveux, vif et solide, me reçut poliment, m’introduisit dans une chambre démeublée, me fit asseoir sur une malle, ouvrit ma lettre et la lut avec une profonde stupéfaction: «Eh quoi! monsieur, s’écria-t-il, M. Vavin me fait l’honneur de vous adresser à moi! Mais il ne sait donc pas qu’il a signé ma mise à la retraite et que nous partons aujourd’hui?» Sa femme entrait au même instant; il la prit à témoin, et l’envoya chercher la notification officielle, rédigée en bons termes et fort élogieuse pour lui. Les deux vieillards me racontèrent que, sur les quatre jardiniers en chef, la République en supprimait deux par économie. On renvoyait les deux plus vieux, celui de Trianon, coupable d’avoir soixante-quinze ans, et son voisin, M. Briot, l’homme des pépinières.
Comme la vieille dame pleurait, M. Charpentier prit la peine de me rassurer sur leur sort: «Nous sommes plus malheureux que pauvres, me dit-il; la pension est honorable, et nous avons quelques économies. Nous nous retirerons à Chevreuse, chez une de nos filles qui y occupe un petit emploi. D’ailleurs ma femme et moi nous n’aurons bientôt plus besoin de rien, car on ne se transplante pas impunément à notre âge. Je prendrais la retraite en patience, quoique j’aie encore bon pied, bon œil, si l’on me permettait d’habiter un petit coin dans quelqu’un de ces bâtiments qui ne servent à personne! Songez, monsieur, que je suis né à Trianon d’un père qui y était né; mon aïeul travaillait ici sous Louis XV. Et nous partons! C’est peut-être juste, mais c’est tout de même un peu dur.»
Cela dit, il tira son mouchoir à carreaux et se moucha fortement, ce qui est une façon de pleurer comme une autre. Moi, vous savez, je suis un peu bébête et j’avais les larmes aux yeux. «Mon cher monsieur, lui dis-je, je ne me pardonnerai jamais une visite qui ressemble à une cruelle plaisanterie, si vous ne me promettez pas de suspendre pour vingt-quatre heures tous ces préparatifs de départ. Je veux que vous me donniez le temps de revoir M. Vavin, de l’éclairer sur la situation qu’il vous a faite sans le savoir, et de solliciter la faveur très modeste à laquelle vous bornez votre ambition.» Il promit tout ce que je voulus, mais je vis clairement sur son visage que cet homme des champs n’avait qu’une demi-confiance en moi. Raison de plus pour le tirer d’affaire. J’avais un but, un intérêt: j’échappais au désœuvrement pour un jour. Évidemment M. Vavin avait été trompé par quelque employé subalterne; il réparerait son erreur et s’associerait avec moi pour faire acte de justice et d’humanité. Dans cette douce illusion, je pris mes jambes à mon cou et j’arrivai en un rien de temps aux bureaux de la liste civile.
Hélas! ce n’était pas un employé subalterne, mais un gros bonnet du ministère des travaux publics, M. le directeur des bâtiments civils, qui avait décrété par voie d’économie l’élimination de deux jardiniers sur quatre. Je connaissais un peu ce haut personnage, fort honnête homme et animé du plus beau zèle pour les intérêts de l’État, mais à peu près aussi souple et aussi moelleux qu’un barreau de fer. Je lui fis ma visite et je lui exposai ma requête. Nous ne demandions rien que de cacher notre vie dans un coin inutile du grand ou du petit Trianon et de mourir où nous avions vécu. C’était d’autant plus naturel et plus facile que nous avions un fils, bon sujet et habile jardinier, qui était déjà dans la place et qui représentait au service de l’État la quatrième génération des Charpentier. M. le directeur n’entendit pas de cette oreille. Il fit l’éloge de mon client, mais il insista sur la nécessité de réduire les dépenses publiques. Deux jardiniers en chef suffisaient, s’ils travaillaient bien, à tous les besoins du service. L’économie était résolue, le mouvement décidé et signé. Du reste le premier devoir des vieux fonctionnaires était de faire place aux jeunes. Le successeur du père Charpentier devait occuper sa maison, et cela le plus tôt possible. Qu’attendions-nous pour déménager? Il n’y avait pas trop de logements à Versailles et aux environs pour les hommes en activité.
Il me semblait à moi que dans les nids à rats des deux Trianon j’aurais installé cent ménages comme celui du pauvre père Charpentier, et que c’était un crime d’envoyer mourir un vieillard loin du petit domaine où il régnait par droit de travail et par droit de naissance, non seulement de père en fils, mais de grand-père en petit-fils. Le haut fonctionnaire, M. de C..., me répondit assez sèchement que le sentiment devait se taire devant la raison d’intérêt public. Mais je ne me tins pas pour battu, et je dis à M. de C... que s’il me refusait le moins je demanderais le plus, c’est-à-dire que je ferais déchirer l’arrêté qui mettait mon client à la retraite. Quelle que soit l’autorité d’un directeur des bâtiments civils, il y a le ministre au-dessus de lui.
--En effet, mais le ministre ne voit et ne verra jamais que par mes yeux. Libre à vous, cher monsieur, d’en appeler à M. de Larcy, mais je vous avertis loyalement qu’il me transmettra votre requête, et vous savez déjà ce que j’en pense.
--Soit! Mais au-dessus du ministre nous avons le président de la République, et vous savez que M. Thiers est assez bon pour m’écouter quelquefois.
--M. Thiers ne pourra que transmettre vos doléances à M. de Larcy, qui me les renverra sur nouveaux frais, et d’ici là le père Charpentier aura quitté Versailles pour n’y plus revenir.
--Nous verrons bien, cher monsieur. C’est une petite guerre qui commence. Nous ne combattons pas à armes égales, mais je ferai flèche de tout bois. A bientôt!»
Le même soir, je me rendis à la préfecture, qui servait de palais, comme vous savez, au chef de l’État. Mais, au moment de saisir M. Thiers d’une question, qui pour lui et pour trente-six millions de Français, était d’un intérêt secondaire, un scrupule me vint. Ce pauvre président avait bien des choses en tête. Tout le fardeau des affaires publiques pesait sur lui. Sa maison était envahie chaque soir par les sept cent cinquante souverains que la France s’était donnés, dans un jour de malheur, comme dit l’autre. Chacun de ces messieurs prétendait partager le pouvoir exécutif avec lui; quelques-uns même songeaient déjà à le lui reprendre. Les uns venaient directement à lui pour le solliciter, d’autres se donnaient rendez-vous chez lui pour conspirer dans tous les coins. Je le vis au milieu d’un groupe qu’il charmait de son mieux, en homme condamné à refaire sa majorité au jour le jour, et je pensai qu’il y aurait discrétion et prudence à l’aborder par le chemin le plus long.