Part 11
Mme Thiers et sa sœur, Mlle Dosne, m’avaient accoutumé depuis un certain temps à l’accueil le plus bienveillant et le plus gracieux du monde; elles exerçaient une douce et d’autant plus puissante influence sur le vieux président, et j’étais sûr de gagner ma cause, si elles voulaient bien s’y intéresser peu ou prou. Malheureusement, ce soir-là, les deux maîtresses de la maison étaient accaparées par un vieux champion de l’ancien régime, M. le marquis de X..., que son parti avait donné comme ambassadeur à notre pauvre République. Ce diplomate improvisé, qui d’ailleurs ne faisait pas mauvaise figure dans son habit de 1825, présentait officiellement la marquise sa femme, élégante comme une riche provinciale de la Restauration. J’avisai alors dans un coin, près de la grande cheminée, une petite femme de soixante ans environ, qui était la bonne grâce et la bonté même, mais que les députés et les fonctionnaires laissaient un peu tranquille parce qu’ils ne la connaissaient pas. C’était Mme la baronne Roger, autrefois duchesse de Massa, cousine et amie intime de Mme Thiers. Elle avait de son premier lit un fils, très galant homme et musicien distingué, et du second un enfant de dix-huit à vingt ans d’autant plus sympathique, qu’à la suite d’une fièvre typhoïde, il était devenu sourd au point de ne pas entendre le canon de la Commune dont nous avions les oreilles rebattues jour et nuit. Mais il avait appris à lire la parole sur les lèvres de son interlocuteur, et il parlait de toutes choses en homme de goût, en dilettante, en philosophe, avec une étonnante précocité d’esprit. J’appréciais beaucoup ce jeune homme et j’étais attiré vers sa mère par une profonde sympathie, comme si j’avais pu deviner que nous serions un jour complices d’une bonne œuvre. Nous avions causé quelquefois de son hôtel Louis XVI, qui fait partie de la décoration de Paris et qui est la merveille des Champs-Élysées, de son jardin, de son orangerie, de ses serres dont elle redoutait la destruction par les Vandales de la Commune. J’avais donc une entrée en matière toute trouvée, et je n’étonnai nullement cette digne personne en lui disant pour ainsi dire à brûle-pourpoint: «Madame la baronne, si vous aviez chez vous un jardinier établi à votre service depuis trois générations, auriez-vous le courage de l’envoyer mourir dans quelque coin perdu, loin de Paris, le jour où il serait trop vieux pour cultiver votre jardin?»
Elle se récria, comme je l’avais prévu, et je poursuivis: «C’est que vous êtes, madame la baronne, non seulement grande dame, mais, passez-moi le mot, bonne femme. La France est grande dame aussi. M’est avis qu’elle ne perdrait rien à se montrer bonne femme, et que l’État devrait s’interdire des actes d’ingratitude et de cruauté qui nous révoltent chez un simple particulier.» La partie ainsi engagée, j’exposai tout à l’aise le cas du père Charpentier; j’ajoutai qu’il n’était nullement hors de service, et que, si on l’honorait un jour d’une visite, le parc et le jardin du petit Trianon plaideraient mieux sa cause que moi. Éloquent ou non, j’eus le bonheur d’être écouté et compris, si bien que la bonne baronne attendit impatiemment la libération de ses deux cousines pour les appeler à la rescousse. Elles étaient en grande conversation lorsque je regagnai mon taudis de l’avenue de Saint-Cloud, presque sûr de n’avoir pas perdu ma journée.
Le lendemain, au petit jour, je courais à Trianon et je m’assurais par mes yeux que le bonhomme Charpentier n’avait pas vidé l’enceinte. Mais il n’était rien moins que rassuré, et il me demanda avec une anxiété visible quel emploi j’occupais dans l’administration ou dans la politique pour m’opposer au déménagement d’un fonctionnaire congédié. Lorsqu’il sut que je n’étais rien qu’un homme de bonne volonté, peu s’en fallut qu’il me traitât d’aimable farceur. Mais je ne me déferrai point, et je lui fis promettre qu’il attendrait les événements.
Il les attendit en effet, malgré les instances et les menaces de l’administration supérieure qui, pour un rien, l’eût expulsé par ministère d’huissier. Pour maintenir en lui durant huit jours la force d’inertie dont nous avions besoin pour obtenir qu’il ne renonçât point par faiblesse au bénéfice de la possession d’état, je dépensai plus de paroles que pour lui concilier la faveur de Mme Thiers et de Mlle Dosne. Ce diable d’homme m’eût échappé dix fois pour une si j’avais commis l’imprudence de m’absenter vingt-quatre heures durant. Mais j’étais debout sur la brèche: tous les soirs, dans les salons de la préfecture; souvent aussi, dans la journée, au bureau de notre ennemi M. de C..., que je tenais au courant de toutes nos manœuvres. Ce haut fonctionnaire avait fini par prendre en grippe sa victime et par lui découvrir autant de défauts que naguère il lui reconnaissait de qualités. Est-ce qu’un employé n’est pas digne des derniers supplices lorsqu’il défend sa vie contre un grand chef?
Le soleil de mai commençait à fleurir les pelouses du petit Trianon et les plates-bandes du fleuriste prenaient couleur, quand un matin, grâce à la bonne Mme Roger, j’eus la joie d’annoncer à mon client deux visites d’importance. Mme Thiers et sa cousine avaient fait la partie de voir ce brave homme, chez lui, au milieu de ses plantes et de juger l’ouvrier sur son œuvre. Je fus exact au rendez-vous, comme si on m’y avait invité; je présentai mon homme qui s’était fait non seulement beau, mais jeune; on ne lui eût pas donné soixante ans. Il eut un tel succès et son jardin aussi, que je formai sur-le-champ le projet diabolique de faire d’une pierre deux coups et de sauver aussi son voisin, M. Briot, presque aussi coupable que lui, car si l’un comptait soixante-quinze ans, l’autre était atteint et convaincu d’en avoir soixante-douze. Mme Thiers et la baronne Roger visitèrent les pépinières et firent connaissance avec le père Briot. Je ne l’avais vu de ma vie, mais j’avais admiré ses arbres et constaté que ni l’invasion prussienne, ni la gelée de 1871 n’avaient prévalu contre lui.
Cependant le plus fort n’était pas fait, car le directeur des bâtiments civils tenait bon et il avait l’oreille de son ministre. Or M. de Larcy pouvait traiter de puissance à puissance avec M. Thiers. Il lui avait été imposé plutôt que donné par la majorité royaliste de l’Assemblée nationale, et le chef de l’État, dans la politique quotidienne, obtenait peu de chose de ce petit sectaire aussi cassant que cassé. Un jour vint cependant où, dans la discussion, M. le directeur des bâtiments civils laissa échapper une parole imprudente. Il s’oublia au point de dire que les hommes de soixante-dix ans ne sont bons qu’à porter en terre. Or son ministre et M. Thiers lui-même avaient passé cet âge et ne se souciaient nullement d’être enterrés. Le propos fut redit; il provoqua même une jolie explosion chez le président de la République qui frappa sa table du poing et s’écria: «Quel âge a-t-il donc, ce M. de C... qui prétend nous enterrer tous?» Aussitôt que j’eus connaissance de ce petit événement, je retournai chez M. de C... et je lui dis en loyal adversaire: «Ce n’est plus pour le père Charpentier que je viens vous solliciter, c’est pour vous-même. Voici ce que vous avez dit et ce que M. Thiers a répondu.» Le haut fonctionnaire s’emporta, mais de la bonne sorte: «Ah! c’est ainsi! s’écria-t-il. Eh bien! je ne mettrai plus personne à la retraite! Les services publics tomberont dans la sénilité, les finances de l’État seront dilapidées, mais j’aurai cédé à la force, et je m’en laverai les mains!»
Pour le coup, l’affaire était faite, et je n’en demandais pas davantage. Je ne sais ce qui se passa dans la soirée, mais j’ai tout lieu de croire que M. le directeur des bâtiments civils ne perdit pas son temps, car le lendemain M. Thiers, accompagné de son meilleur ami, M. Mignet, vint lui-même apporter la bonne nouvelle au père Charpentier et au père Briot. Je vous laisse à juger si les bonnes gens lui firent fête. De ce jour, il prit l’habitude d’aller se reposer durant une heure au petit Trianon après les séances orageuses de l’Assemblée. Il dormait sur deux chaises de paille, au milieu des caisses de fleurs, devant cette petite maison où il avait rapporté la joie et l’espérance. Quand je le surprenais dans ce calme et cette fraîcheur, sous la garde du vieux jardinier et de sa femme, je me disais qu’une bonne action n’est pas un mauvais oreiller. Du reste, M. Thiers a bien fait de remettre en fonctions un homme qui avait encore douze ans de bons services à rendre, comme l’événement l’a prouvé.
«Mais vous, mon cher ami, êtes-vous resté douze ans sans revoir celui dont vous avez si chaudement plaidé la cause?
--Non, certes; je suis retourné à Trianon l’année suivante, tout exprès pour lui serrer la main.
--Et que vous a-t-il dit?
--Il m’a dit, cet excellent homme: «Je n’oublierai jamais ce que M. Thiers a fait pour moi.»
QUATRE DISCOURS
1883
TOAST A VICTOR HUGO
(28 février 1883.)
Au nom de la grande famille des lettres, je remercie Victor Hugo de l’honneur qu’il nous fait et de la bienveillance qu’il nous témoigne en venant inaugurer parmi nous la quatre-vingt-deuxième année de sa gloire. Les jeunes gens qui sont ici n’oublieront jamais cette soirée; les hommes mûrs en garderont à l’hôte illustre du 28 février une profonde reconnaissance.
Mais ce n’est pas seulement aujourd’hui, c’est tous les jours, depuis plus de soixante ans, que Victor Hugo nous a honorés, tous tant que nous sommes, et par l’éclat de son génie, et par l’inépuisable rayonnement de sa bonté. Celui que Chateaubriand saluait à son aurore du nom d’enfant sublime est devenu un sublime vieillard, sans que l’on ait pu signaler, dans sa longue et magnifique carrière, soit une défaillance du génie, soit un refroidissement du cœur.
Ce n’est pas une médiocre satisfaction pour nous, petits et grands écrivains de la France, de constater que le plus grand des hommes de notre siècle, le plus admiré, le plus applaudi, le plus aimé, n’est ni un homme de guerre, ni un homme de science, ni un homme d’argent, mais un homme de lettres.
Je ne vous dirai rien de son œuvre: c’est un monde. Et les mondes ne s’analysent pas au dessert, entre la poire et le fromage. Parlons plutôt de la fonction sociale qu’il a remplie et qu’il remplira longtemps encore, j’aime à le croire, au milieu de nous.
Dès son avènement, ce roi de la littérature a été un roi paternel. Il a laissé venir à lui les jeunes gens, comme avant-hier, dans sa maison patriarcale, il laissait venir à lui nos enfants. Qui de nous ne lui a pas fait hommage de son premier volume ou de son premier manuscrit, vers ou prose? A qui n’a-t-il pas répondu par une noble et généreuse parole? Qui n’a pas conservé, dans l’écrin de ses souvenirs, quelques lignes de cette puissante et caressante main? Des écrivains qu’il a encouragés, on formerait non pas une légion, mais une armée. Il n’a jamais découragé personne. Ses ennemis et ses rivaux, du temps qu’il en avait, lui ont quelquefois reproché cette prodigalité du sourire et cette intempérance du bon accueil. On a dit qu’il distribuait trop uniformément ses éloges sans tenir compte de la disproportion des talents. Cette faute, messieurs, si c’en est une, ne doit pas être imputée à l’homme, mais à l’altitude où il siège et à l’optique des sommets. Le Mont Blanc n’est pas bien placé pour mesurer exactement la hauteur des sapins et des mousses qui végètent à ses pieds. Il est probable aussi que les fleuves, les ruisseaux et les rivières sont des forces égales aux yeux de l’Océan. Admettons, si l’on veut, que Victor Hugo est trop grand pour être un critique impeccable; mais cette supériorité a quelques droits à notre indulgence, car elle a produit des changements merveilleux dans l’esprit du peuple français en général, et particulièrement dans les mœurs de notre littérature.
Notre pays, messieurs, avait toujours été rebelle à l’admiration. On ne pouvait pas lui reprocher de gâter ses grands hommes. La médiocrité se vengeait du génie en lui tressant des couronnes où les épines ne manquaient pas. Tandis que nos voisins d’Europe mettaient une complaisance visible à idéaliser leurs idoles de chair et d’os, nous prenions un malin plaisir, c’est-à-dire un plaisir national, à martyriser les nôtres. Pour corriger ce mauvais instinct, il a fallu non seulement le génie de Victor Hugo et les acclamations du monde entier, mais encore l’action du temps et la longueur d’une existence bien remplie. On dit en Italie: «_Chi dura vince_». Victor Hugo a vaincu parce qu’il a duré. C’est depuis quelques années seulement que ses concitoyens se sont décidés, non sans effort, à célébrer son apothéose. Cette résolution un peu tardive, mais sincère, nous a relevés aux yeux du monde, peut-être même à nos propres yeux. Nous nous sentons meilleurs, depuis que nous sommes plus justes. Ces querelles d’écoles, dont les hommes de mon âge n’ont pas encore oublié la fureur, se sont apaisées par miracle devant l’ancien généralissime des romantiques, assis à côté de Corneille dans l’Olympe de la littérature classique.
L’œuvre de pacification ne s’arrête pas là. Il s’est produit, grâce à l’illustre maître, une détente sensible dans le monde orageux de la politique; j’en atteste les hommes de tous les partis qu’une même pensée, un sentiment commun, une admiration fraternelle a rapprochés ici, qui s’y sont assis coude à coude, qui ont rompu le pain ensemble et qui, entre les luttes d’hier et les batailles de demain, célèbrent aujourd’hui la trêve de Victor Hugo.
Messieurs, un grand artiste, qui inspira quelques centaines de passions, Franz Liszt, disait un jour avec une pointe de fatuité bien légitime: «Mes maîtresses ne se querellent jamais, parce qu’elles s’aiment en moi.» Dans un autre ordre de sentiments, permettez-moi de vous dire: «Aimons-nous en Victor Hugo et n’oublions jamais, dans nos dissentiments, hélas! inévitables, que le 28 février 1883 nous avons bu tous ensemble à sa santé. A la santé de Victor Hugo!»
DISCOURS PRONONCÉ
A la distribution des prix du lycée Charlemagne.
(Août 1883.)
Élèves de notre vieux Charlemagne,
Mes chers camarades,
Un de vos jeunes maîtres les plus brillants vous a parlé de l’avenir dans un noble et magnifique langage. Permettez qu’un de vos anciens, j’ai failli dire un de vos ancêtres, vous entretienne familièrement du passé.
Le ministre de l’instruction publique, en m’appelant à l’honneur de présider cette fête de famille, a récompensé au delà de tout mérite et de toute espérance une longue vie de travail. Je suis aussi ému qu’un vieil officier qui, avant de prendre sa retraite, passerait en revue le régiment où il a débuté comme enfant de troupe. Il y aura tantôt quarante-quatre ans que j’entrai pour la première fois dans cette maison, petit élève de septième, fraîchement débarqué d’une province lointaine que le malheur des temps a rendue plus lointaine encore, car elle est momentanément séparée de la France. Quarante-quatre ans, mes amis, c’est presque un demi-siècle; et pourtant les premiers souvenirs du collège ont un tel empire sur nous, ils se gravent si profondément dans notre mémoire, qu’en me reportant à l’automne de 1839 il me semble que je vous parle d’hier. Je vois encore comme s’ils étaient là les hommes dignes et bons qui formaient de mon temps la trinité administrative: M. Poirson, savant historien et proviseur austère, qui ne s’est peut-être pas déridé une fois dans l’exercice de ses fonctions, et qu’on n’abordait pas sans trembler un peu, même le samedi lorsqu’on était premier et qu’on allait dans son cabinet lui porter la liste des places; et le censeur, M. Maugeret, un petit homme nerveux, vif comme une souris, présent partout à la fois, inexorable aux indisciplinés, mais miséricordieux comme un père, facile à désarmer par une bonne parole ou par un bon mouvement; et l’économe, M. Pront, qui s’était illustré comme professeur de grammaire par un petit traité _Des comparatifs et des superlatifs_, mais qui n’en était pas plus fier, et qui sur le seuil de son modeste appartement, au rez-de-chaussée de la bibliothèque, nous montrait tous les jours la plus belle physionomie de brave homme que j’aie rencontrée dans ma vie. Les hommes éminents, qui représentent l’autorité dans les écoles publiques, n’obtiennent de leurs obligés qu’une justice tardive. Pour les apprécier, il faut avoir un peu vécu, il faut avoir connu le monde qui malheureusement ne ressemble guère au collège. Je vous en avertis, jeunes gens, vous ne trouverez pas hors d’ici des hommes qui vous récompensent de tout ce que vous aurez fait pour vous-mêmes, et qui vous punissent de fautes que vous commettrez contre vous. On peut se tromper à tout âge; les hommes faits, comme les enfants, sont sujets au découragement; la paresse elle-même n’est pas le monopole des écoliers. Eh bien! s’il vous prend fantaisie de vous croiser les bras, le monde vous laissera faire. Si vous gaspillez les talents dont la nature vous a dotés, si, après avoir marché droit durant quelques années, vous faites fausse route, le monde n’ira point vous prendre par le bras pour vous ramener dans la ligne. Cette providence incommode, mais généreuse et désintéressée, dont les Poirson, les Maugeret et les Pront ont entouré notre jeunesse, m’a souvent manqué dans la vie. Préparez-vous à lui dire adieu sur le seuil du collège, car vous ne la retrouverez pas hors d’ici.
Si l’administration nous inspirait plus de respect que de tendresse, nous admirions et nous aimions sincèrement nos professeurs. Plus j’y repense, plus il me semble que sur ce point nous n’avions pas tort. Mon premier professeur de grammaire, M. Prieur, n’était peut-être pas ferré sur la philologie comme un érudit de Berlin, mais il savait intéresser sa classe à ces éléments épineux qui bordent la route. M. Bétolaud, excellent homme, très paternel, avait autant d’esprit que de savoir. M. Cappelle joignait à ses mérites professionnels l’éducation d’un gentleman accompli. M. Croizet m’a laissé le souvenir d’un bénédictin, d’un bénédictin laïque, car il a fondé une dynastie universitaire. M. Julien Girard, tout jeune et presque débutant, n’a passé que quelques mois au milieu de nous, mais le jour où il nous dit adieu nous l’aimions tous comme un frère aîné et nous avions des ambitions infinies pour ce jeune homme distingué, simple et modeste entre tous. Car le désintéressement des maîtres a pour contre-partie légitime le dévouement des écoliers. Un bon élève n’admettra pas sans discussion que son professeur ne soit pas supérieur à tous les hommes. Lorsque le roi Louis-Philippe nous fit l’honneur de venir prendre ici deux précepteurs pour ses petits-fils, la classe d’Adolphe Régnier et la classe d’Hippolyte Rigault jugèrent unanimement qu’il avait bien choisi et que c’était le roi qui faisait la bonne affaire. Il eût donné la présidence du conseil des ministres à notre professeur de rhétorique, M. Berger, sans que ce choix inattendu nous étonnât outre mesure, car nous pensions que la grande âme de M. Berger, son noble caractère et son expérience du _Conciones_ le rendaient digne et capable de gouverner la France. Peut-être y avait-il quelque naïveté dans nos admirations juvéniles, mais je me plais à croire qu’en cela les nouvelles générations ne sont pas plus sceptiques ou moins reconnaissantes que la nôtre. Longtemps après notre émancipation, les succès de nos anciens maîtres, les distinctions honorifiques qui leur étaient accordées, flattaient notre amour-propre autant et plus que des triomphes personnels. J’ai eu, en 1848, deux professeurs de philosophie: l’un s’appelait Jules Barni, l’autre s’appelle M. Franck. Barni a fait bonne figure au Parlement; M. Franck est une des lumières de l’Institut, une des gloires de l’enseignement supérieur. Eh bien! je n’ai jamais vu, soit le pays, soit le gouvernement, rendre justice à l’un de ces deux hommes, sans remercier à part moi, dans un élan de sympathie, ceux qui payaient ainsi mes dettes d’écolier. L’homme qui nous enseignait l’histoire, M. Toussenel, savait beaucoup, parlait très bien, écrivait mieux encore. Il avait un style nourri, pressé, quelquefois un peu sibyllin, à la manière de Tacite. Il a toujours dû faire un livre, un chef-d’œuvre, que nous admirions par avance et qui certes n’eût pas été médiocre si Toussenel l’avait écrit. Malheureusement, les labeurs quotidiens de l’enseignement d’abord, de l’administration ensuite, ont pris le temps qui était destiné à cette histoire d’Allemagne. Nous sommes quelques-uns qui ne nous en consolerons jamais. L’élève s’identifie tellement à son maître, lorsque le maître n’est point un homme ordinaire, que le livre de Toussenel, ce livre tant promis, tant espéré, ne manque pas seulement à nos bibliothèques, il manque à notre gloire.
De mon temps, le maître d’étude était moins instruit, moins gradé et moins considéré que vos maîtres répétiteurs. Il se recrutait au hasard, et trop souvent, je dois en convenir, parmi les déclassés de toutes les carrières. Mais c’était aussi quelquefois un homme de courage et de vouloir qui, tout en gagnant son pain dur, cherchait laborieusement sa route, un étudiant sans fortune qui sacrifiait tous les jours vingt heures de son temps pour acheter le droit de travailler librement quatre heures. J’en ai connu de bien méritants, un entre autres qui avait pris du service chez mon cher et vénéré chef d’institution, M. Jauffret. C’était un petit homme trapu, à barbe fauve, aux yeux pétillants, un piocheur renfermé, ténébreux, fortement soupçonné de couver des idées subversives. Il en avait au moins une, subversive ou non, et il la mena à bonne fin sans autre ressource qu’une volonté de fer. Ce pion rêvait de publier un dictionnaire comme on n’en avait jamais vu, une encyclopédie populaire, et il n’en a pas eu le démenti. Il s’appelait Larousse; il a laissé non seulement une fortune, mais une œuvre: _exegit monumentum_.