De Pontoise à Stamboul

Part 12

Chapter 123,406 wordsPublic domain

Je ne m’acquitterais qu’à moitié si, après cet hommage rendu aux hommes de bien qui nous ont donné l’instruction classique, je ne vous parlais pas de ceux qui ont fait notre éducation, c’est-à-dire de nos camarades. On peut affirmer sans paradoxe que dans les Écoles de l’État l’éducation est affaire d’enseignement mutuel et que les maîtres y ont moins de part que les élèves. Ce n’est pas du haut de la chaire que le professeur, isolé par sa supériorité même, peut pétrir et redresser le caractère des enfants. Bon gré, mal gré, il leur laisse le soin et l’honneur de se corriger les uns les autres. Dans le petit monde des écoles, il y a un esprit public qui se compose par moitié d’honnêteté native et de tradition constante. Le collège est une sorte de Conservatoire grâce auquel l’esprit de justice absolue, le sentiment de l’égalité, l’instinct de la solidarité et la pratique de la loyauté ne périront jamais en France. C’est au collège seulement que celui qui a le mieux fait son devoir est sûr d’avoir la première place, et personne ne se soucierait de l’obtenir autrement. C’est au collège que tous les Français sont égaux devant la loi; il n’en va pas toujours ainsi dans le monde. C’est au collège qu’une absurde et touchante fraternité entraîne quelquefois les bons élèves à faire cause commune avec les autres. C’est au collège, enfin, et pas ailleurs, que les coupables se font un point d’honneur de s’accuser eux-mêmes plutôt que de laisser punir un innocent. Dans ce milieu d’une salubrité vraiment rare, ni la fortune ni les relations ne comptent pour rien. On n’y connaît ni les protections ni les influences; l’émulation y est toujours en éveil, mais une émulation honnête et qui ne sort jamais du droit chemin. Non certes que les écoliers soient tous de petits saints: si je vous le disais, je perdrais votre confiance. Mais ils se rectifient les uns les autres, et ils ne pardonnent jamais une faute contre l’honneur. Voilà comment la camaraderie devient une longue épreuve qui nous permet de nous apprécier les uns les autres, de nous améliorer au besoin par un contrôle réciproque et de choisir nos amis pour la vie. Vous le savez, les vieux amis sont meilleurs et plus solides que les neufs, et la grande fabrique des vieux amis, c’est le collège. J’entends encore notre professeur de septième dicter les places de notre première composition au mois d’octobre 1839. Je vois descendre des gradins un gros garçon sanglé dans son habit bleu barbeau à boutons de métal et si myope sous ses énormes lunettes qu’il trébucha deux ou trois fois avant d’atteindre le banc d’honneur. Il était le premier en thème et s’appelait Francisque Sarcey. Je n’ai pas besoin de vous dire que depuis ce jour-là il a été premier en beaucoup d’autres choses. Il n’appartenait pas à ma pension; nous ne mangions donc pas le même pain, si ce n’est une fois par an, à la Saint-Charlemagne. Il prenait ses récréations dans une cour de la rue des Minimes et moi dans une cour de la rue Culture-Sainte-Catherine. Nous n’avions donc pas même l’occasion d’échanger ces bons coups de poing qui rapprochent les camarades, comme on prétend que la guerre rapproche les nations. Cependant, au bout de l’année, nous avions pris mesure de nos caractères respectifs, nous n’avions pas de secrets l’un pour l’autre, et je crois bien qu’il en est encore de même aujourd’hui. Dans cette composition mémorable, mémorable pour moi du moins, le second était un enfant sérieux avant l’âge, un petit penseur aux yeux profonds. Il était le second fils d’un poète que l’on acclamait déjà comme le premier homme du siècle; mais il portait le fardeau de son nom avec une simplicité charmante, et c’était, je vous jure, un bien bon camarade que François-Victor Hugo. Un peu moins beau assurément, et moins brillant aussi, que son frère Charles, qui entrait dans la vie comme un jeune dieu de l’Olympe, mais aussi généreux, aussi bon et plus laborieux. Je ne vous apprends pas qu’il a laissé à son pays l’unique traduction de Shakespeare.

La vieille maison où nous sommes était, lorsque j’y suis entré, un champ de bataille littéraire. La place Royale et l’Arsenal, Victor Hugo et Nodier l’avaient conquise au romantisme; mais la tradition classique, représentée par un certain nombre de professeurs, tenait bon dans la citadelle. Nous, les bambins sortis à peine de la coquille, nous tenions à honneur de prendre parti, et nous suivions des yeux avec un intérêt passionné le vol des jeunes poètes, nos anciens, qui essayaient leurs ailes. Auguste Vacquerie, le poète original, qui devint par la suite un puissant dramaturge et un incomparable polémiste, publiait l’_Enfer de l’esprit_; Laurent Pichat faisait imprimer ses premiers vers, et Paul de Molènes, ce paladin lettré, ses premières nouvelles; Adrien Decourcelles débutait par un acte charmant à la Comédie-Française; Got, lauréat du concours général, frappait aux portes du Conservatoire, sans se douter que ce chemin conduisait à l’École normale et sans prévoir qu’il aurait l’honneur de terrasser un monstre plus résistant que tous les adversaires d’Hercule, le préjugé contre les comédiens.

La contagion littéraire envahissait nos aînés, les rhétoriciens et les philosophes. On rimait sur les bancs, en contrebande, à la barbe des maîtres qui, d’ailleurs, étaient indulgents pour ce genre de contravention. Louis Ulbach a été célèbre longtemps avant d’être bachelier. Avec quel feu nous applaudissions les _Fêtes de Bacchus_, cette grande tragédie de Jules Thiénot qui ne fut jamais représentée ni terminée! Pauvre Jules Thiénot! Après tant de beaux rêves et de si magnifiques espérances, il est mort en soldat obscur sur le champ de bataille de l’enseignement, comme son frère le brave commandant devait mourir au champ d’honneur pour la défense du pays. Eugène Manuel, Fallex, Glachant, Lehugeur, Chassang, s’étaient fait parmi nous une réputation d’hommes de goût et d’écrivains élégants entre leur dix-huitième et leur vingtième année.

Il y aura toujours du singe dans l’écolier; vous ne vous étonnerez donc pas si j’avoue que nous imitions nos aînés comme ils imitaient leurs anciens. Nous avons fait de trop bonne heure un journal littéraire du format d’une copie simple où la prose et la poésie alternaient amicalement. Cette publication nous révéla, entre autres talents inédits, un romancier sinistre et sanguinaire, fécond en idées dramatiques et habile comme pas un à faire dresser les cheveux sur la tête. Il est membre de l’Académie des inscriptions et, le mois dernier, on l’a fait grand-croix de la Légion d’honneur, mais ce n’est pas comme écrivain, c’est comme ambassadeur de France en Angleterre. Ce Ponson du Terrail, qui a si heureusement dévié, s’appelle Charles Tissot. Un garçon qui ne s’est pas démenti par exemple, c’est notre camarade Vachette, qui nous faisait pouffer de rire et attirait infailliblement sur ses lecteurs ou ses auditeurs une grêle de pensums. Il est toujours aussi plaisant et l’on retrouve dans ses écrits, non seulement la verve, mais le débraillé du collège, quoiqu’il ait tant soit peu modifié son nom et qu’il signe Eugène Chavette. Nous comptions parmi nous un artiste, un seul, mais qui en valait cent. C’était un petit bonhomme rose et joufflu, plus jeune de trois ou quatre ans que ses camarades de classe, pas très fort en latin, mais étonnant en gymnastique et bien doué pour la musique. Il dessinait en outre sur les marges de ses cahiers des croquis d’un goût si bizarre et d’une si haute fantaisie, que l’éditeur Philippon ne se fit pas prier pour les réunir en album. Ce gamin, qui devait un jour jeter à tous les vents une œuvre immense et remplir le monde de son nom, c’était Gustave Doré.

Je ne suis pas venu parmi vous pour passer la revue de mes contemporains ni pour distribuer des prix aux anciens Charlemagne. La simple nomenclature des hommes, qui depuis cinquante ans ont ajouté à la gloire de cette vieille maison, nous prendrait la journée entière et pourrait s’allonger à votre détriment jusqu’à demain. C’est pourquoi je ne veux parler ni de Paul Albert, notre ami, qui fut un écrivain, un professeur et un conférencier de premier ordre, ni de Maxime-Abel Gaucher qui, sans abandonner sa chaire un seul jour, s’est classé parmi nos critiques les plus subtils et les plus délicats, ni de Duvaux qui, sans y songer, est devenu un beau matin ministre et, ma foi! bon ministre de l’instruction publique; ni de Quinot, ni de Bary, ni de Marguet, ni de Goumy, ni d’Eugène Benoist, le premier latiniste de France; ni de Fustel de Coulanges, l’admirable historien de la cité antique et le digne héritier de Bersot à l’École normale. Je passe sans m’arrêter entre les maîtres de la science comme Debray, les maîtres de l’art médical comme Alfred Fournier, les maîtres du barreau comme Craquelin et Martini, les ingénieurs éminents, tels que Dormoy, Greil, Doniol, Geneste et Cornu.

Et si je parle de Flourens, c’est seulement pour remercier ce digne président de notre Association fraternelle et ses collègues au conseil d’État du décret qui nous a classés parmi les établissements d’utilité publique.

La camaraderie, mes chers enfants, n’est pas une affaire, comme Scribe l’a démontré, sans le croire, dans une de ses comédies les plus plaisantes. Cet homme d’esprit a été toute sa vie le modèle des camarades, et Sainte-Barbe s’en souvient. Ce n’est pas tout que de penser avec plaisir aux compagnons de notre enfance; il faut analyser un sentiment obscur et organiser quelque peu notre fraternité instinctive. L’école est une petite patrie dans la grande; une patrie moins large assurément, mais plus intime. Nous ne lui devons pas notre sang comme à celle qui nous a donné la vie, mais nous lui devons autre chose. Une sorte de parenté intellectuelle et morale nous unit à tous ceux qui se sont assis sur nos bancs, soit avec nous, soit même avant ou après nous. Nous devons quelque déférence à nos aînés du collège, quelque protection à nos cadets, quelque assistance à tous ceux des nôtres qui ont éprouvé la rigueur du sort. On ne songeait guère à tout cela, j’en conviens, quand on avait votre âge, mais nous y avons pensé depuis, et il n’est pas mauvais que vous profitiez un peu de notre expérience. A la distribution des prix de 1840, un philosophe inquiet et malheureux, comme tous ceux qui cherchent la certitude et ne l’ont pas trouvée, Théodore Jouffroy, nous fit entendre un discours admirable qui fut son testament et peut-être son chef-d’œuvre. L’orateur ne s’adressait pas à nous autres bambins; il ne parlait que pour les grands, pour les élèves de mathématiques et de philosophie, qui allaient sortir du collège. Et ce noble esprit leur disait: «Profitez bien des dix années qui s’ouvrent devant vous, car vous entreverrez dans ces dix ans toutes les idées fécondes de votre vie.» Le conseil de Jouffroy était sage et son pronostic était vrai; j’en parle par expérience et je voudrais vous donner à mon tour un avis qui ne vous fût pas inutile. Profitez, mes chers camarades, du temps qui vous reste à passer sur ces bancs où nous nous sommes assis avant vous; profitez-en, non seulement pour faire provision de savoir et d’idées, mais encore et surtout pour faire provision d’amis. Passé un certain âge on fait des connaissances, on se crée des relations, on trouve des protecteurs, des protégés, des collègues, des confrères, des associés, mais l’intimité cordiale, le tutoiement, la confiance entière et désintéressée, le dévouement réciproque à l’épreuve de tous les hasards de la vie, ne se développent qu’ici, dans ce milieu sympathique et chaud où je me suis senti rajeunir pendant quelques minutes au voisinage de vos jeunes cœurs.

ADIEUX A TOURGUENEFF

(1er octobre 1883.)

Ivan Sergiewich, vous avez achevé de souffrir, mais vous n’êtes pas mort tout entier. Votre sang généreux et chaud circule encore dans vos livres; le bien que vous avez fait est gravé sur un métal plus impérissable que l’airain, la reconnaissance des justes. C’est pourquoi nous ne suivons pas votre deuil en pleurant: est-ce qu’on pleure les immortels? Mais nous vous accompagnons avec recueillement comme un hôte aimable et aimé qui part pour un très long voyage. C’est ici, au seuil de Paris, devant cette large porte ouverte sur le nord, que ceux qui s’en vont et ceux qui restent échangent le baiser d’adieu. Cher voyageur, nous n’avons pas besoin d’évoquer votre image pour vous retrouver tel que vous étiez hier. Votre noble figure est présente à tous nos esprits. Nous voyons cette tête puissante portée par de robustes épaules, la barbe et les cheveux blanchis avant le temps par le travail et la douleur, les yeux d’une douceur exquise sous les sourcils olympiens, la bouche souriante et mélancolique à la fois, la physionomie empreinte de finesse et de bonté comme votre génie. Vous avez passé vingt ans parmi nous, presque le tiers de votre vie. Nos arts, notre littérature, nos plaisirs délicats, vous faisaient un besoin de cette villégiature parisienne. Non seulement vous aimiez la France, mais vous l’aimiez élégamment, comme elle prétend être aimée. Elle vous eût adopté avec orgueil si vous l’aviez voulu, mais vous êtes toujours resté fidèle à la Russie et vous avez bien fait, car celui qui n’aime pas sa patrie absolument, aveuglément, bêtement, ne sera jamais que la moitié d’un homme. Vous ne seriez pas si populaire au pays où l’on vous attend, si vous n’aviez été bon patriote. J’ai lu dans les journaux qu’un homme de la caste la plus nombreuse et la plus puissante en tous lieux, la caste des imbéciles, avait dit: «Je ne connais pas Tourgueneff, c’est un Européen et je suis marchand russe.» Ce simple vous logeait trop à l’étroit dans les frontières de l’Europe. C’est à l’humanité tout entière que votre cœur appartenait. Mais la Russie occupait la première place dans vos affections. C’est elle avant tout et surtout que vous avez servie. Je ne sais pas quel rang vous occupiez dans la hiérarchie sociale, si vous êtes né riche ou pauvre, si vous avez rempli quelques emplois, obtenu quelques dignités. Il importe peu, car aux yeux des contemporains, comme aux yeux de la postérité, vous n’êtes et ne serez jamais qu’un auteur de récits. Des récits, c’est bien peu de chose, et le moindre pédant des universités allemandes regarde de son haut ces élucubrations sans conséquence, dignes tout au plus d’amuser le désœuvrement des femmes. Mais lorsque le conteur agile et charmant est par surcroît un écrivain classique, un observateur sagace, un penseur profond, un cœur d’apôtre, il lui arrive quelquefois de se faire une place en dépit des pédants parmi les grands hommes du siècle et les bienfaiteurs du genre humain. Pourquoi le peuple russe vous a-t-il décerné par avance les honneurs qu’un grand politique ou un général victorieux n’oserait même pas rêver? C’est d’abord parce que les races se mirent complaisamment dans les individus qui représentent leur type le plus accompli, et que vous êtes Slave entre les Slaves, un des plus beaux échantillons de cette famille douce et fière, aventureuse et sentimentale, qui n’a pas dit son dernier mot et qui débute à peine depuis le siècle dernier sur le théâtre de l’histoire. C’est que vous avez révélé à elle-même une Russie qui s’ignorait. C’est que la vie du paysan russe, sa misère, son ignorance, sa résignation, sa bonté, ont été signalées pour la première fois à l’intérêt et à la commisération de tous par vos _Mémoires d’un chasseur_. C’est enfin parce que la grande âme d’Alexandre II s’est inspirée de ce petit livre lorsqu’elle a décrété l’abolition du servage et brisé d’un trait de plume une iniquité aussi vieille que le monde. Jamais une œuvre littéraire n’avait obtenu une si haute consécration. Jamais les puissants de ce monde n’avaient si glorieusement affirmé le règne de l’esprit sur la terre. Eh bien! vous allez le revoir, ce grand pays que nous connaissons un peu, grâce à vous. Vous allez traverser en modeste triomphateur les steppes sans limites et les forêts parfumées de résine où plane le coq de bruyère. Les paysans courront à vous comme un vieil ami. Ils feront bien des verstes à pied pour saluer votre passage. Ils se disputeront la joie amère de porter votre cercueil. Ils rentreront dans leurs maisons de bois pour se mettre à genoux devant l’iconostase et recommander à la Vierge et aux saints votre bonne âme. J’aime à penser que la première neige de l’hiver argentera la tombe où vous avez voulu dormir côte à côte avec votre ami Bielinski. Vous étiez friand de la neige et personne ne l’a dépeinte avec autant de tendresse que vous. Quel monument vont-ils vous élever là-bas dans leur reconnaissance ingénieuse? Les grands hommes d’État, vos voisins des frontières de l’Ouest, savent ce qui les attend après la mort. Ils auront des statues de fer supportées par des prisonniers de guerre, des vaincus, des annexés, des malheureux chargés de chaînes. Un petit bout de chaîne brisée sur une table de marbre blanc siérait bien mieux à votre gloire et satisferait, j’en suis sûr, vos modestes ambitions.

Ivan Sergiewich, vous qui nous avez fait connaître et apprécier vos concitoyens, couronnez l’œuvre de votre vie en leur faisant apprécier la France. Dites-leur que l’adversité nous a rendus meilleurs et plus sages, que nous ne sommes plus légers, que nous n’avons jamais été ingrats, que nous savons aimer qui nous aime, servir qui nous sert, et mêler notre sang avec profusion au sang des peuples amis.

DISCOURS PRONONCÉ

A l’inauguration de la statue d’Alexandre Dumas.

(Novembre 1883.)

Cette statue, qui serait d’or massif si tous les lecteurs de Dumas s’étaient cotisés d’un centime, cette statue, messieurs, est celle d’un grand fou qui dans sa belle humeur et son étourdissante gaieté logeait plus de bon sens et de véritable sagesse que nous n’en possédons entre nous tous. C’est l’image d’un irrégulier qui a donné tort à la règle, d’un homme de plaisir qui pourrait servir de modèle à tous les hommes de travail, d’un coureur d’aventures galantes, politiques et guerrières, qui a plus étudié à lui seul que trois abbayes de bénédictins. C’est le portrait d’un prodigue qui, après avoir gaspillé des millions en libéralités de toute sorte, a laissé sans le savoir un héritage de roi. Cette figure rayonnante est celle d’un égoïste qui s’est dévoué toute la vie à sa mère, à ses enfants, à ses amis, à sa patrie; d’un père faible et débonnaire qui jeta la bride sur le cou de son fils et qui pourtant eut la rare fortune de se voir continué tout vivant par un des hommes les plus illustres et les meilleurs que la France ait jamais applaudis.

Le comité qui a pris l’initiative de cette réunion littéraire et patriotique a bien fait d’y convier la Société des gens de lettres. Je craignais encore, il y a quelques jours, qu’il ne nous eût oubliés, et je ne m’en consolais pas facilement, car Dumas, qui fut un de nos fondateurs avec Hugo, Balzac et tous les grands romanciers du siècle, nous appartient au moins autant qu’à nos honorables amis les auteurs dramatiques. Ses livres seront lus plus longtemps que ses comédies et ses drames ne seront représentés. Durant un siècle et plus, ces beaux récits où l’action ne languit jamais, où le style est limpide et brillant comme le cristal d’une source, où le dialogue pétille comme bois vert sur le feu, feront la joie des jeunes gens, la distraction des vieillards, le repos des travailleurs, la consolation des malades, les délices de tous. J’ai vu des hommes d’un certain âge et passablement occupés, moi par exemple, s’oublier une nuit entière en compagnie du _Chevalier de Maison-Rouge_ ou des _Mohicans de Paris_. J’entends encore quelquefois mes enfants se quereller amicalement parce que l’un n’a pas fini le second volume de _Monte-Cristo_ quand l’autre, qui attend son tour, est arrivé au bout du premier. Et j’en conclus que le bon Dumas n’a rien perdu de sa fraîcheur depuis le temps, hélas! un peu lointain, où il faillit causer la mort d’un de nos camarades. C’était un petit Espagnol, interne à la pension Massin; il avait perdu l’appétit et le sommeil, et se consumait lentement comme tous ceux qui ont le mal du pays. Sarcey, qui était dans sa classe et qui l’avait pris en amitié, lui dit un jour:

«C’est ta mère que tu voudrais voir?

--Non, répondit l’enfant, elle est morte.

--Ton père alors?

--Il me battait.

--Tes frères et sœurs?

--Je n’en ai pas.

--Mais pourquoi donc es-tu si pressé de retourner en Espagne?

--Pour achever un livre que j’ai commencé aux vacances.

--Et qui s’appelle?

--_Los Tres Mosqueteros_.»

Le pauvre enfant, messieurs, avait la nostalgie des _Trois Mousquetaires_. Il ne fut pas difficile à guérir.