De la volonté

Part 7

Chapter 73,803 wordsPublic domain

Ne pas non plus, sous prétexte d’opportune condescendance, tourner toute chose sérieuse en amusement. N’occuper l’enfant que de jeu, c’est cultiver en lui une puérilité qu’on a pour mission de faire peu à peu se muer en maturité. L’enfant doit être habitué à prendre au sérieux les choses sérieuses. Vouloir qu’il s’amuse de tout, ce n’est pas lui rendre le devoir attrayant, c’est lui en ôter le respect.

Mais voulez-vous que votre enfant étudie et s’instruise? Faites-lui aimer son travail, car aimer c’est vouloir. Et pour qu’il aime le travail, rendez-lui le travail aimable en lui donnant des professeurs sympathiques, des livres bien faits, une salle d’étude où il ne gèle pas l’hiver et ne cuise pas l’été, et dont les murs ne suintent pas l’ennui. Voulez-vous que votre enfant, en grandissant, reste volontiers dans sa famille et s’attache à son intérieur? Rendez-lui cet intérieur agréable par la paix et l’harmonie que vous y ferez régner, par la gaîté que vous y entretiendrez, par les gentils camarades que vous réunirez autour de lui. Voulez-vous que votre enfant devienne pieux? Rendez-lui la piété douce et souriante par la pratique de petites dévotions faciles, par la poésie des récits bibliques et évangéliques, ouvrant des ailes à son imagination et touchant son cœur. Voulez-vous faire de votre enfant un homme vertueux? Rendez-lui la vertu attirante en la lui représentant vous-même sous des traits plaisants; montrez-lui en votre personne la vertu enjouée, la vertu cordiale, la vertu charmante; exercez sur lui, par votre seul exemple, la séduction de la vertu.

Tout ceci n’empêchera pas qu’en mainte circonstance, le devoir, en se présentant à l’enfant, réclamera de lui un effort. Si l’effort le rebute, s’il commence par s’y dérober, ne l’accusez pas tout de suite de mauvais vouloir. Mesurez d’abord, et faites-lui ensuite mesurer à lui-même ses possibilités. Faites-lui prendre conscience de sa valeur musculaire et intellectuelle. Montrez-lui ce qu’il peut faire, ce qu’il est réellement capable de faire s’il le veut. Ne lui demandez jamais un effort exagéré, impossible, où disproportionné avec son résultat.

Surtout, ne dites jamais à un enfant qu’il n’a pas de volonté. D’abord parce que ce n’est pas vrai. Ensuite parce que vous feriez immédiatement se tourner toute la volonté qu’il a vers l’inaction, la paresse et le _statu quo_.

Dites-lui au contraire qu’il possède toute la volonté nécessaire pour faire ce qu’il doit, et que ce qu’il doit n’est jamais que ce qu’il peut. Faites-lui chercher dans quel obscur ou tortueux repli de sa conscience est allée se terrer cette volonté qui n’apparaît pas pour l’effort antipathique; faites-lui comprendre que s’il ne parvient pas à mettre sa volonté à tel acte qui serait de son devoir, c’est qu’il l’a mise ailleurs: au jeu, au repos, ou au mal... Dites-lui que c’est là qu’il la faut aller dénicher et reprendre, pour la mettre où elle doit être mise; et montrez-lui qu’en somme, pour vouloir ce qu’on ne veut pas, il s’agit d’abord de _dévouloir_ ce qu’on voulait: ce qui sera lui faire toucher du doigt l’existence réelle de cette volonté, toujours employée à quelque chose, et jamais abolie chez personne, en aucun cas.

En même temps que vous éclairerez ainsi peu à peu la conscience de votre élève, vous continuerez à vous servir, pour aiguiller et lancer sa volonté à l’assaut du bien, de l’amorce de l’attrait: attrait-immanence, et aussi attrait-récompense.

Faire choisir à la volonté le devoir pour le devoir, c’est là sans doute le but le plus élevé, le but final de l’œuvre. Mais on n’y arrive pas d’un coup et sans étapes. On n’y arrive même jamais que si celui que l’on dirige veut bien s’y porter librement. Nous l’avons dit: on ne peut vouloir pour personne. On montre le chemin au voyageur: on n’y marche pas pour lui. On n’éduque, on ne dresse, en la captant, que la volonté instinctive. On n’éduque, on n’élève, en l’éclairant, que la bonne volonté. On n’éduque pas, on n’élève pas le mal. Il est oiseux et superflu d’éclairer la mauvaise volonté qui, par définition, fuit la lumière, ou s’en sert pour diriger sa marche à l’opposé du bien. On peut, toutefois, réprimer dans ses effets une volonté mauvaise; on peut aussi l’engager, par l’amorce de la récompense ou la peur du châtiment, à se porter vers le bien dont elle se détournait: mieux vaut le devoir rempli par intérêt ou par crainte que le devoir qui n’est pas rempli du tout! L’éducation ne servirait-elle qu’à brider par la contrainte, enchaîner par l’habitude, captiver par l’attrait ou terroriser par le châtiment un vouloir en révolte contre le devoir, qu’elle serait encore fort utile à la société.

Le système des récompenses et des punitions, levier d’encouragement pour la bonne volonté et de défense contre la mauvaise, n’est d’ailleurs pas le procédé avilissant et grossier que des penseurs hautains méprisent. Dieu lui-même ne néglige pas de s’en servir à notre égard. Le sentiment du devoir peut faire corps avec le désir de la récompense, quand celle-ci représente un bien de qualité noble, un bien supérieur aux appétits bassement matériels. C’est un devoir pour le chrétien de désirer le bonheur du ciel. C’est un devoir pour l’enfant de désirer le regard et le sourire approbateurs dont sa mère le paie pour une bonne action accomplie. C’est un devoir pour le soldat d’ambitionner la croix des braves. Nul n’a le droit de dédaigner les témoignages d’estime attachés à l’accomplissement du devoir: et ce serait offenser gravement le chef qui les décerne que de les refuser par un prétendu désintéressement sous lequel se cacherait l’orgueil d’une présomption insolente.

L’art de l’éducateur consistera donc à n’employer comme récompenses que des choses pouvant élever l’enfant, et non l’avilir; à n’utiliser que des attraits nobles, ou tout au moins innocents; à proscrire ce qui développerait les tendances médiocres ou fâcheuses. Bourrer un enfant de friandises parce qu’il a été sage, c’est le rendre gourmand, beaucoup plus que lui faire aimer la sagesse. Promettre à une petite fille une jolie robe si elle apprend bien sa leçon, c’est l’inciter à la coquetterie bien plus qu’à l’amour du travail. Que de défauts on donne ainsi aux enfants, gratuitement, bénévolement, pour s’étonner ensuite, et se scandaliser, en constatant qu’ils les détiennent!

Et ce n’est pas seulement par le choix de récompenses maladroites qu’on donne aux enfants des défauts et même des vices. Lorsqu’on les humilie par certaine punitions, notamment en révélant sans nécessité leurs méfaits devant des étrangers, on développe ou l’on crée en eux l’esprit de rancune et de vengeance. Il est bon de faire, parfois, qu’un enfant s’humilie: il est toujours mauvais de l’humilier. On les détourne de la franchise en accueillant sans indulgence l’aveu de leurs fautes. On les rend colères, hargneux et grossiers, en se livrant devant eux à la violence, à la mauvaise humeur, à la grossièreté de langage. On compromet la pureté de leur cœur, la saine éclosion de leurs sentiments, lorsqu’on tient en leur présence des propos déplacés, des conversations scabreuses, coupées de réticences, qui les incitent à la fois à la curiosité malsaine et à la sournoiserie, car ils font souvent semblant de ne pas comprendre tout en comprenant fort bien! Enfin, on fausse leur jugement, on fait dérailler leur volonté, en leur donnant sur la vie et sur la morale des notions inexactes ou mal étayées, comme en laissant sans réponse leurs interrogations et leurs inquiétudes, exprimées ou latentes.

L’enfant se demande plus tôt et plus souvent qu’on ne croit le pourquoi des choses. Il faut le renseigner sur les lois de la vie avec prudence, en mesurant les initiations à son âge et à son caractère, mais sans jamais lui mentir. Et dans le domaine de la morale, non seulement il ne faut jamais refuser de lui donner les explications qu’il réclame, mais il faut aller au-devant de ses questions et de ses recherches, en basant tout ce qu’on lui enseigne, et l’autorité sous laquelle on le tient, et le respect qu’on exige de lui,--sur l’enseignement divin, l’autorité divine, et le respect dû à Dieu.

L’éducation sera religieuse ou ne sera pas. Il est impossible d’ancrer dans une âme le caractère obligatoire du devoir sans le faire remonter à son principe, qui est la volonté maîtresse du Dieu Père et Créateur des hommes. Si l’on s’en tient au devoir dicté par les hommes eux-mêmes, l’enfant n’aura de respect pour ce devoir humain qu’autant qu’il sera trop faible pour s’y soustraire, et, devenu homme à son tour, il le modifiera selon sa conception personnelle, c’est-à-dire selon sa fantaisie et son bon plaisir.

L’enseignement humain étayé, fondé sur l’enseignement divin, et se reliant, se rattachant en tout et toujours à cette base, à ce point de départ, est le seul qu’une volonté bien intentionnée puisse, en toute loyauté, se reconnaître le droit de répandre; comme il est le seul auquel une volonté bien intentionnée puisse, en toute sécurité de conscience, aller demander conseil.

XIV

L’éducation de la volonté: troisième période

La troisième phase de l’éducation de la volonté--et l’on peut dire de l’éducation tout court, car élever la volonté c’est élever tout l’individu--est celle qui correspond à l’ébullition dans le jeune cerveau de toutes les idées en tumulte, de toutes les conceptions frémissantes, de toutes les chimères et de tous les rêves, de toutes les inductions et déductions nées de la pensée en travail, pensée alimentée au hasard de tout ce que l’adolescent découvre, voit, entend, soupçonne et croit inventer. En même temps que se produit en lui cette effervescence générale, un désir d’indépendance, un besoin violent d’émancipation commence à l’agiter, et quelquefois furieusement: il se sent pressé de vivre par lui-même, de se conduire d’après ses propres directives, d’utiliser et surtout de manifester les facultés qu’il aperçoit en lui et dont il a hâte de revendiquer à la fois l’usage et la propriété.

C’est à ce moment formidable que l’éducateur peut intervenir comme un bon génie ou comme un sorcier néfaste, selon qu’il versera dans ce chaos la goutte de bon sens, l’élixir divin qui va tout clarifier, ou le poison qui va tout corrompre.

S’il n’intervient en aucune façon, s’il se borne à regarder en spectateur amusé ou indifférent le redoutable précipité qui s’opère chez son élève, il se conduit en sceptique. S’il intervient pour faire, dans cet esprit en gestation, triompher ses idées à lui, ou les idées de son parti, il agit en sectaire. S’il intervient pour faire triompher les idées reconnues par l’élite de l’humanité, depuis que le monde est monde, pour des idées bonnes, justes et sages, et découlées des vérités révélées de Dieu, il agit en apôtre.

Scepticisme, sectarisme ou apostolat: l’homme qui enseigne, professe, gouverne ou légifère, ne peut s’écarter d’un de ces trois systèmes.

Le scepticisme a fait ses preuves. N’offrant ni ligne de conduite à la volonté, ni boussole aux esprits en quête d’absolu, ni consolation aux cœurs troublés, il est le père du désarroi, de l’anarchie, de la débâcle universelle. Le sectarisme sera toujours avec juste raison la bête noire de tous les gens de bien: ennemi-né de la liberté et de la justice, fils de l’orgueil et de l’intérêt personnel, il ne peut engendrer que haine et discorde. L’apostolat seul, c’est-à-dire le dévouement sans arrière-pensée au vrai et au bien puisés à leur source divine, est capable d’élever en l’éclairant la volonté consciente et libre; d’apporter aux êtres qui se débattent dans le conflit de leurs passions naissantes, de leurs désirs fougueux, de leurs aspirations confuses, de leurs angoisses intellectuelles et morales,--le savoir utile, judicieux, qui les fixera dans la vérité, la parole de paix, de vie et de lumière qui contiendra les emportements sans valeur, et donnera l’essor à toutes les envolées fécondes.

A cette époque de fermentation de la mentalité, caractérisant le passage de l’enfance à la jeunesse, les deux grands écueils que nous avons signalés chapitre IX: suffisance et insuffisance intellectuelles, guettent, pour la faire trébucher, la volonté consciente et réfléchie. L’éducateur doit mettre son élève en garde contre chacun de ces deux écueils. Tout en le rendant respectueux des premières certitudes naturelles déposées dans l’intelligence par une sorte de révélation privée, il lui fera reconnaître et avouer les erreurs, les contradictions, les déraillements inévitables de la raison humaine livrée à ses seules ressources. Il lui montrera que nous n’avons tous qu’un moyen d’échapper aux perpétuels flottements d’un savoir tronqué, à la menace permanente d’une faillite totale ou partielle de nos systèmes philosophiques les plus ingénieux, voire géniaux: c’est de chercher le vrai à une source qui nous dépasse, et de nous soumettre humblement aux authentiques transmissions qui en découlent.

Mais la volonté frémissante du jeune homme ou de la jeune fille piaffe d’impatience devant vos raisonnements et vos conseils. Elle n’aura de cesse que vous lui ayez ôté le mors, et donné le droit de bondir enfin _sans vous_ dans le champ de l’avenir, qui s’ouvre devant son regard avide et enivré.

Le but suprême de l’éducation, ne l’oublions pas, est de rendre l’élève capable de se passer du maître.

Vous apaiserez, vous contenterez ce qu’il entre de logique, de dignité et de noblesse dans ce désir de «self-government» en engageant spontanément votre disciple à s’élever du «moi» au «je», c’est-à-dire de la règle subie à la règle adoptée; à devenir maître de ses habitudes, maître de ses attraits, même des bons, même de ceux que vous aurez vous-même enracinés en lui avec le plus de soin. Vous le sauverez du délire égarant de l’orgueil en lui faisant constater de combien de traits hérités, de combien d’empreintes et d’emprises reçues se compose, qu’il le veuille ou non, sa personnalité actuelle. Et vous l’amènerez à déclarer de lui-même que pour vivre et penser librement il ne s’agit point de jeter par terre ce qu’on trouve en soi de tout bâti, quand l’édifice est habitable, harmonieux et solide: mais seulement d’y apposer son écusson et son chiffre.

Lorsqu’un professeur de natation met pour la première fois un enfant à plat ventre sur l’eau, il commence par l’entourer d’une ceinture de liège et le soutenir de la main, tout en lui faisant exécuter les mouvements par lesquels le petit nageur se soutiendra et évoluera tout seul un jour. Peu à peu, l’habitude prise et le savoir venu, le professeur lâche son élève, le délivre de sa ceinture, et l’abandonne à son initiative. L’élève qui a voulu vraiment apprendre à nager ne va ni oublier ni renier les instructions reçues: il ne va pas essayer de s’en déprendre pour barboter à sa façon; il va au contraire s’en servir pour évoluer à la fois en liberté et en sécurité, en se dirigeant lui-même de la façon dont il a été dirigé jusqu’alors.

C’est ainsi que la volonté libre, à l’âge du plein développement de la raison, s’empare du gouvernement de l’être; et, sans balayer les habitudes innées ou les données acquises qu’un heureux atavisme et une éducation salutaire y auront déposées, cette volonté libre, si elle est bonne, dirigera l’être d’une manière consciente et désormais méritoire vers le bien pratiqué jusque-là plus ou moins inconsciemment.

Mais la volonté libre peut se constituer volonté mauvaise. Échappant à toute captation dès qu’elle cesse d’être le moins du monde instinctive, elle peut faire litière de tous les principes et de tous les enseignements reçus, fouler aux pieds le trésor des dons acquis et des bienfaisantes accoutumances, tourner le dos à la lumière, s’orienter exprès à l’encontre du bien et du devoir, et s’enfoncer délibérément dans l’erreur et le mal.

Et de cela rien ni personne ne pourront l’empêcher.

Nous avons dit qu’on n’éduque pas, qu’on n’élève pas le mal... N’y a-t-il donc rien, absolument rien à faire à l’égard de la mauvaise volonté?

C’est ce que nous allons examiner pour finir.

XV

L’éducateur en face de la mauvaise volonté

Ce n’est pas seulement pendant la dernière phase de son œuvre que l’éducateur pourra se trouver désarmé par le mauvais vouloir de son élève: bien des fois, au cours de cette œuvre de patience, d’intelligence et de dévouement, pendant laquelle le bon vouloir du disciple doit collaborer avec le bon vouloir du maître pour que des fruits s’aperçoivent, l’enfant, de son plein gré, résistera, se dérobera, se refusera, en sachant ce qu’il fait et en voulant le faire. Éclairé, raisonné, chapitré, bien convaincu intérieurement qu’il a tort, il ne cédera pas: il continuera à suivre la mauvaise route, et à manquer aux devoirs, petits ou grands, qui sont les siens.

Que doit faire ici l’éducateur?

Tout d’abord, délimiter soigneusement les proportions réelles de ce mauvais vouloir. Peut-être n’occupe-t-il pas toute la conscience. Peut-être une partie seulement de cette volonté, essentiellement divisable, nous l’avons vu, s’est-elle mise au service du mal, le reste demeurant au service de quelque bien, visible ou secret. Il faut quelquefois aussi fouiller dans une âme pour y découvrir la bonne volonté cachée! Sur cette part restante de bonne volonté, l’éducateur conservera son action: il l’éclairera mieux, la fera ainsi se porter plus avant, agir plus vite, monter plus haut, et peut-être rallier finalement à elle tous les fragments qui s’en étaient détachés.

Secondement, l’éducateur, lorsqu’il se trouve en face d’un mauvais vouloir, total ou partiel, bien caractérisé et nettement défini, a quelque chose à faire d’extrêmement important, que nous avons déjà indiqué, mais sur quoi il faut revenir et insister: c’est de réprimer vigoureusement les effets de ce mauvais vouloir. C’est-à-dire en arrêter les conséquences, en protéger les victimes, et châtier le coupable.

Il est inique et scandaleux de laisser un acte mauvais produire des conséquences heureuses ou agréables pour celui qui l’a commis: lorsque par sa désobéissance, son larcin ou son mensonge, un enfant s’est procuré la matière ou l’occasion de quelque plaisir, on doit annihiler, ruiner immédiatement son fâcheux triomphe, et lui arracher sans pitié le bénéfice de sa faute.

Lorsque la mauvaise conduite d’un enfant est cause que d’autres enfants, ou d’autres membres de sa famille, de son entourage, souffrent et pâtissent, subissant le contre-coup de ses révoltes, de ses manquements ou de ses méchancetés, l’autorité doit intervenir pour empêcher dans toute la mesure du possible l’accomplissement de cette injustice. Il est odieux de voir,--comme cela se pratique trop souvent dans les familles, grâce à l’aveuglement volontaire de certains parents idolâtres, flattés par quelque cajolerie ou quelque ressemblance en laquelle ils se complaisent,--les bons, les doux, les serviables, les modestes, sacrifiés aux égoïstes, aux exigeants, aux vaniteux, aux dépensiers, aux imposteurs. Il y a des sœurs qui paient éternellement pour leurs frères, des aînés qui sont toute leur vie les victimes de leurs cadets, de quelque benjamin gâté, corrompu par une adulation et une lâcheté criminelles. Ce sont là de criants abus contre lesquels il faut s’élever avec la plus grande énergie.

Les conséquences illégitimes de la faute arrêtées, les victimes protégées, il reste à châtier le coupable d’une façon mesurée, proportionnelle à sa culpabilité.

Laisser tranquillement s’exercer la mauvaise volonté sans la contenir et sans la punir, c’est contribuer au règne de l’injustice sur la terre, c’est faire servir les bons au plaisir et à l’avantage des méchants, et c’est enfin abandonner ceux-ci à leur perdition.

Non seulement la répression du mal est nécessaire à la protection du bien, mais cette répression ne laissera pas d’exercer, sur le méchant lui-même, une sorte d’ascendant mystérieux. Sans doute, tant que la volonté ne se retournera pas, tant qu’elle ne choisira pas, dans l’intime d’elle-même, de faire face au devoir, parce qu’il est le devoir, tout ce qu’on pourra obtenir d’elle par menace, promesse, force vive ou châtiment, ne changera pas sa malice en bonté: il y a cependant dans le bien, pratiqué même de mauvais gré, même avec une arrière-pensée perverse, il y a dans le bien une telle force divine, une telle puissance de pénétration, d’illumination et de conquête intérieure, qu’on a vu des misérables, des êtres dépravés et corrompus, des renégats, brusquement convertis par un acte de charité ou d’héroïsme qu’ils avaient été conduits à accomplir malgré eux. On ne perd donc pas son temps à l’égard du méchant lui-même quand on l’empêche de faire ce qu’il voudrait, qu’on le prive du bénéfice de ses fautes, et qu’on le force à faire ce qu’il ne voudrait pas.

Enfin, devant les manifestations persistantes de la mauvaise volonté, l’éducateur a une troisième chose à faire, qui est de prier. Il devrait même toujours commencer par là, sans attendre que s’incruste et s’étende un mauvais vouloir passager où partiel.

La prière est la première comme la dernière arme. Je dirai même que sans elle tous les efforts personnels, aussi bien que toutes les mesures adoptées à l’égard d’autrui, resteront vains.

Qu’on me permette ici un souvenir... J’ai fait pendant vingt ans de ma vie le catéchisme tous les jeudis matins. Je l’ai fait à des enfants du Nord et à des enfants du Midi, à des petits et à des grands, à des garçons et à des filles. J’ai la pratique de ce jeune monde. Je connais la façon de les manœuvrer. En général, je les tenais tous en main. Ils étaient sages. Ils m’aimaient. Ils s’intéressaient à ce que je leur racontais. J’en ai eu qui m’ont édifiée, attendrie, émue par leurs sentiments et leur conduite. J’en ai eu d’étourdis et de légers, dont l’esprit s’envolait comme papillon ou moineau. J’en ai eu enfin qui étaient de bons diables, et d’autres de francs polissons. Un de ces derniers, le pire dont le souvenir me soit resté, s’appelait Larcher. Non seulement il n’apprenait jamais une ligne de sa leçon, non seulement il n’écoutait pas un mot de l’enseignement donné, mais ce n’était, pendant toute l’heure de classe, que plaisanteries, niches aux voisins, réponses goguenardes, et dissipation ininterrompue. Il avait inventé, chaque fois que je m’adressais à lui en prononçant son nom, de me répondre invariablement par ces trois mots, répétés sur le même ton traînard et blagueur: «Pas Larcher, Jacob.» Et les autres de rire! Cette scie avait le plus grand succès.

Ce galopin, vrai type du voyou de Paris en herbe, mine à la fois chétive et hardie, gouailleuse et sournoise, non seulement ne gagnait rien à venir au catéchisme, mais en faisait perdre le bénéfice à tous ses camarades. Les dames catéchistes disposent de peu de moyens pour récompenser ou sévir: quelques images, distribuées dans les limites du règlement, pour ne point créer de concurrence ni soulever de jalousies, le renvoi momentané ou définitif (et souvent le premier tourne au second sans qu’on l’ait voulu, par la mauvaise volonté des parents), c’est à peu près tout. Je ne voulais pas renvoyer Larcher. Observations, reproches, sévérités, exhortations affectueuses, rien n’aboutissait. Que faire?

Je me mis à prier pour lui de toutes mes forces, dans l’intervalle d’un jeudi à l’autre.

La semaine écoulée, j’arrive, à l’heure de la leçon, devant la porte de la salle où se tenaient les séances. Mon Larcher rôdait alentour, la figure métamorphosée... Il m’aborde, contrit et docile... il entre, se place, ne bronche plus... A partir de ce jour, ce fut un agneau. Et comme il était fort intelligent, il apprit tout ce que je voulus.

Il faut donc prier: prier pour le petit enfant, prier pour l’écolier, prier pour la jeunesse en proie à toutes les effervescences et à tous les troubles de la sève en travail; et il faut prier pour l’homme fait... et il faut prier, prier ardemment pour celui qui veut le mal!