Part 6
La perfection relative dans laquelle nous entretenons ou à laquelle nous faisons parvenir nos organes, nous la transmettons à nos descendants, jusqu’aux plus lointaines générations; comme nous leur transmettons les tares, les maladies, les débilités contractées par nos agissements ou nos inerties.
La santé et l’intelligence de la race proviennent en grande partie de la volonté des hommes.
Dieu seul est l’auteur perpétuel de la vie, Dieu seul est le créateur incessant des âmes. Mais les organes de vie, mais les corps auxquels s’adaptent les âmes sortant des mains de Dieu, c’est nous, depuis le premier couple, qui les faisons, et qui les faisons de nous, selon ce que nous sommes nous-mêmes. Encore une fois, nous ne créons pas les éléments de ces corps: mais nous disposons, nous modifions, en bien ou en mal, les éléments du nôtre: et c’est en quoi nous faisons ce qu’ils seront les corps qui descendront de nous.
Quelle répercussion immense a donc notre bon ou notre mauvais vouloir! Quel canon à longue portée est donc en nous cette faculté de choisir, que nous manœuvrons le plus souvent avec une folle insouciance! Dès notre propre jeunesse, notre propre enfance, nous commençons à façonner, en nous façonnant nous-mêmes, le tempérament futur de nos enfants, de nos arrière-petits-enfants. Qui est-ce qui y prend garde? Qui est-ce qui se dit: «Par mes sottises, par mes dérèglements, par mes lâchetés, par les mauvaises habitudes que je contracte, je prépare aux êtres qui naîtront de moi une vie sotte, lâche, déréglée, des tics et des manies, des tentations effroyables, des oppositions terribles à la pratique du bien, à la conquête du bonheur!»
Et qui donc se préoccupe, en fondant une famille, des conséquences du choix de son inclination sur sa descendance? Une jeune fille pure et sensée, résolue à former selon le plus bel idéal de loyauté et de droiture les fils qui lui seront donnés, épousera un libertin ou un homme à jugement faux: et s’étonnera, une fois mère, de rencontrer d’étranges résistances dans la tâche éducatrice qu’elle s’efforcera de remplir. Un homme intelligent prendra pour compagne une jolie poupée ou une brave petite bécasse: et sera tout surpris et tout vexé un jour de constater la niaiserie et la nullité de ses héritiers.
Chaque nouveau venu ici-bas possède, je le sais bien, pour se tirer d’affaire, sa volonté personnelle qui échappe, grâce à Dieu, à tout atavisme. Mais quelles facilités ne lui prépareraient pas des parents qui, s’étant soumis eux-mêmes de bonne heure et continuant à se conformer sans cesse aux règles d’une vie saine et droite, transmettraient à cet enfant né de leur chair un sang pur, des membres vigoureux, des nerfs à la fois délicats et solides, un tempérament harmonieusement équilibré, prêt à obéir sans grincements aux ordres de l’âme qui sera appelée à le gouverner!
XI
L’amour, et la volonté du moment
Ainsi donc, la volonté est, en nous, ce qui accepte ou néglige de consulter la raison; ce qui cherche ou fuit la lumière; ce qui consent à l’effort ou ce qui s’en détourne; ce qui consolide et perfectionne ou au contraire ce qui affaiblit et détériore les dons physiques et les dons intellectuels; ce qui enfin assure ou compromet la valeur de la race.
Consulter la raison, chercher la lumière, consentir à l’effort en vue du bien, respecter et cultiver les dons naturels de l’être qu’on a reçu et qu’on est destiné à transmettre, c’est faire son devoir, c’est faire la volonté de Dieu, c’est, pour tout dire d’un mot, faire le bien. Faire le contraire, c’est faire le mal.
Or, faire le bien, c’est aimer le bien. Faire le mal, c’est aimer le mal. La bonne volonté est donc l’amour du bien, et la mauvaise volonté l’amour du mal. Et comme le bien, c’est l’être, et le mal, le manque de bien, le défaut d’être; comme le bien c’est ce qui est, et le mal, ce qui fait défaut, ce qui manque à l’être,--on peut dire que l’amour du bien seul existe en tant qu’amour, et que l’amour du mal, ce n’est pas l’amour, c’est la haine: haine du bien, haine du devoir, haine de Dieu.
La volonté, tout compte fait, vient donc du cœur. Vouloir, c’est, finalement, aimer ou haïr. Si le cœur est bon, la volonté est bonne et la conduite aussi. Si le cœur est mauvais, la volonté est mauvaise et la conduite aussi. Et tout changement dans la conduite implique un changement dans la volonté et dans le cœur, et réciproquement.
Quand on nomme le cœur comme siège de l’amour et de la volonté, on ne s’exprime pas du tout, hâtons-nous de le dire, du point de vue physiologique, mais du point de vue métaphorique. L’expression: «avoir du cœur», a un sens, chacun le sait, exclusivement moral. Physiologiquement, le cœur n’est l’organe ni de la volonté ni de l’amour. On peut être affligé d’une maladie de cœur et posséder les sentiments les plus nobles, les plus délicats, la tendresse la plus exquise, la volonté la plus droite et la plus excellente. En revanche, une détestable sécheresse d’âme, une volonté égoïste, rétive et rebelle au bien, peut s’allier avec le plus parfait fonctionnement du cœur physique.
Le cœur est le symbole de l’amour, parce que c’est à l’amour que toute notre vie morale se rapporte, comme c’est au cœur que viennent se ramifier toutes les puissances de notre vie physique.
Il faut observer ici qu’amour n’est pas synonyme d’attrait. Et c’est pourquoi la volonté libre s’identifie à l’amour, et la volonté captive à l’attrait. L’attrait n’est pas l’amour, quoique bien des gens prennent l’un pour l’autre. L’attrait vient des sens, l’amour vient de l’âme. Les sens et l’âme peuvent se trouver d’accord pour tendre vers le même objet: et dans toutes les opérations humaines où le corps a sa part, il est à souhaiter que cette entente se produise. Mais l’amour immatériel, l’amour au sens supérieur du mot, est un sentiment qui dépasse et surpasse l’attrait. L’attrait est aveugle. L’amour ne l’est pas. L’amour comporte une appréciation de l’objet de l’amour aux lumières réunies de la raison et de la grâce.
Lorsque Alceste nous dit, avec une mélancolie qui prouve à quel point sa volonté du bien défaille dans son obstination à rester épris de Célimène:
«Mais la raison n’est pas ce qui règle l’amour»,
il nous montre clairement que ce qui l’enchaîne à la coquette, en réalité ce n’est pas l’amour, mais l’attrait. Cet attrait est le tyran d’Alceste, son point faible, son talon d’Achille. S’il aimait Célimène d’amour, eh! bien... il ne l’aimerait pas! car elle n’est pas digne de son amour. Et c’est bien ce dont il s’aperçoit au dernier acte quand, maître enfin de son attrait, il lui déclare:
«Allez, je vous refuse!...»
L’attrait n’est donc pas l’amour. La volonté qui agit par attrait est une volonté esclave. La volonté qui agit par amour est une volonté libre.
Quiconque aime le bien le fait, librement et volontairement. Quiconque fait le mal avec lucidité, en pleine connaissance, ou dans une ombre voulue, veut le mal et hait le bien.
Il est impossible d’aimer le bien sans le faire, comme de faire le mal en aimant le bien.
Le distique célèbre:
«Je ne fais pas le bien que j’aime, Et je fais le mal que je hais»,
signifie et révèle seulement un caractère de la volonté humaine sur lequel l’attention se porte trop rarement: ce caractère, c’est _l’instantanéité_.
Ma volonté n’est vraiment ma volonté qu’au moment précis où j’en fais usage. Et elle n’est pas rigide, mais mobile. En elle, rien d’arrêté, de fixe, d’immuable par nature, mais seulement par choix, et choix qui se renouvelle ou se confirme incessamment, à mesure du temps qui s’écoule. Ma volonté la plus persistante s’accompagne d’une perpétuelle possibilité de changement. Je ne suis sûr de ce que je veux qu’au moment où je le veux. Rien de ce que j’ai voulu jusqu’ici ne me répond formellement de ce que je voudrai tout à l’heure. Ma volonté vit à chaque seconde d’une vie neuve, inengagée, imprévue et soudaine. Vouloir est l’acte le plus indépendant, le moins lié qui soit au passé récent ou ancien, à l’avenir lointain ou proche. Le passé de la volonté n’enchaîne pas son présent; son acte ou son intention du moment ne compromet pas son avenir: ce n’est qu’à la sortie des temps, à la dernière parcelle de seconde qui nous servira de glissoire pour entrer dans l’éternité, que, par son acte ou son intention d’alors, notre volonté nous ouvrira pour jamais le ciel ou l’enfer. Jusque-là, toute volonté humaine a devant elle, dans la succession des instants futurs qui constitue son avenir, un champ toujours vierge, lequel, même jonché des résultats et des conséquences d’un acte antérieur,--fleurs ou ruines--pourra toujours servir de terrain à un démenti de cet acte.
Or, c’est d’un de ces revirements, d’une de ces volte-face toujours possibles de ma volonté que je parle, quand je dis avec le poète que j’aime le bien sans le faire, et que je fais le mal tout en le haïssant. Le bien que je ne fais pas, ce n’est pas le bien que j’aime: c’est le bien que j’aimais il n’y a qu’un instant, et que tout à coup je cesse d’aimer. Le mal que je fais, ce n’est pas le mal que je hais: c’est le mal que je haïssais à la minute, et que tout à coup je cesse de haïr pour me mettre à l’aimer. Je fais ce que mon amour du moment, ma volonté du moment me fait faire.
Ma volonté du moment, mon amour du moment, c’est donc cela seul qui compte. C’est cela seul qui, manifesté par mon acte du moment, dénote l’état de mon cœur, et l’état de mon cœur, c’est cela seul qui me rend bon ou mauvais.
Et nous sommes tellement faits pour le bien, et le bien c’est tellement ce qui est, c’est tellement l’être, et le mal le manque d’être, que, seul, celui dont la volonté se porte vers le bien est appelé _un homme de cœur_. Celui dont la volonté se porte vers le mal on l’appelle _un sans-cœur_. Tant le bien représente l’être et la vie,--le mal, le défaut d’être et la mort!
Mais la vie est une perpétuelle conquête. La volonté de l’homme de cœur est une volonté perpétuellement en éveil, perpétuellement sur ses gardes. L’amour a beau «rendre léger ce qui est pesant, et doux ce qu’il y a de plus amer» (_Imitation_), la volonté du bien nécessite pour se maintenir bonne, en acte ou en puissance, un incessant effort,--puisqu’à toutes les minutes de notre existence la question de continuité se pose; puisque, sans relâche, notre parti doit être pris et repris, notre intention affirmée et confirmée, par une nouvelle naissance et une nouvelle jeunesse de notre volonté et de notre amour.
Et cette persévérance est un effort qui coûte, même à l’amour, parce que l’amour du bien, la volonté du bien n’aboutissent pas toujours, sur la terre, au bien sous la forme du bonheur; parce qu’il y a des échecs, des déceptions, des insuccès provisoires; et aussi des aridités et des ténèbres involontaires, des abandons apparents de la grâce, des épreuves, en un mot. Et parce «qu’on ne vit point sans douleur dans l’amour» (_Imitation_).
Mais cet effort et ces épreuves, la bonne volonté les surmonte. La mauvaise volonté seule se rebute et capitule. Et si la volonté d’un jour, d’une heure ou d’une seconde, s’est troublée et viciée en présence de l’épreuve, la volonté du lendemain, la volonté de l’heure suivante, de la seconde suivante, peut toujours se ressaisir, se purifier et se rénover.
Notre volonté est à nous tout entière, bien à nous, rien qu’à nous. Elle nous appartient à chaque instant, même si l’instant d’avant nous l’avons laissée se constituer esclave. Son libre élan repose sur l’impulsion divine donnée dans le sens du bien; il peut se déclancher soit à l’encontre de cette impulsion, soit d’accord avec elle: mais ce déclanchement peut incessamment revenir sur lui-même, désavouant, corrigeant, réparant l’élan précédent. Ainsi, tant que nous vivons ici-bas, tant que notre séjour sur la terre n’est pas achevé, tant que notre âme n’a pas quitté le corps qu’elle enserre, informe et contient, pas de découragement, pas de désespoir, pas de laisser-aller à la dérive, nul abandon de soi ni des autres ailleurs qu’entre les mains de Dieu et de sa Providence.
«Si Judas, écrivait récemment un moraliste profond et familier[5], au lieu d’aller se pendre après son crime, était venu se jeter aux pieds de Jésus, il y aurait peut-être sur nos autels un saint Judas. Dans la vie, il ne faut jamais se pendre.»
[5] Pierre l’Ermite: _Comment j’ai tué mon enfant_.
XII
L’éducation de la volonté: le dressage
On ne peut ni créer, ni développer la volonté d’un être. Mais on peut l’éduquer, et l’élever.
On éduque la volonté instinctive en la captant. Puis, on élève la volonté consciente en l’éclairant.
L’enfant n’a d’abord qu’une volonté instinctive. Il vient au monde avec des habitudes innées, les unes bonnes, les autres mauvaises, les unes et les autres dues à une hérédité complexe, à des atavismes divers, lointains ou proches, le tout absolument physique. Cet ensemble d’habitudes innées constitue la nature particulière de l’être, et cette nature lui crée des attraits que le vouloir instinctif ne demande qu’à suivre. Contrarier cet instinct lorsqu’il se révèle pernicieux; imposer à l’enfant le contraire de ce qu’il réclame, lorsque ce qu’il réclame doit lui nuire physiquement ou moralement; lui faire, en dépit de son attrait, subir tout traitement approprié à son bien, et exécuter coûte que coûte les actes qui lui seront profitables, c’est la tâche première et immédiate de l’éducateur, tâche élémentaire, aussi aisée que capitale.
Certes, on ne peut vouloir pour personne, et pas même pour un enfant qui vient de naître. Mais comme on peut, au moyen d’un tuteur lié à ses jeunes branches, obliger un arbuste à pousser dans la direction où l’on veut le faire croître, on peut s’emparer de la personne molle et fragile d’un enfant au berceau, et diriger vers le but qu’on désire lui faire atteindre les gestes, les attitudes et les actes qu’on lui impose. Et alors il se produira ceci: le traitement appliqué à l’enfant lui deviendra d’autant moins antipathique, d’autant plus naturel, que plus soutenu; les attitudes, les gestes et les actes imposés se transformeront en habitudes, et c’est-à-dire en attraits: car tout acte répété, devenant plus facile à mesure qu’il se répète, incline à la récidive; tout acte contrarié, devenant plus difficile, incline à l’abandon de cet acte. L’acte qui se trouve facilité devient attrayant, celui qui est rendu difficile tourne à la répugnance. Attraits acquis, habitudes acquises, se substituant aux attraits et aux habitudes innés, s’imposeront au vouloir instinctif de l’être comme une force de nature, et en commanderont la direction. La volonté instinctive se trouvera captée.
Cette première phase de l’éducation ne présente pour les parents, pour les éleveurs, d’autres obstacles que ceux qu’ils se créent eux-mêmes.
L’extrême faiblesse physique de l’enfant le plaçant totalement dans la dépendance et à la merci des grandes personnes, celles-ci ont en mains tout ce qu’il faut pour contraindre et diriger à leur gré cette volonté instinctive. L’énorme supériorité de leur force matérielle sur la force matérielle d’une petite créature qu’elles peuvent manier comme bon leur semble ne laisse aucun doute sur la réussite d’une telle entreprise. Mais il est des personnes qui justement se laissent arrêter, dirait-on, par la trop grande facilité de cette tâche. Se servir ainsi de leur supériorité leur apparaît comme un abus et une lâcheté. Contrarier un innocent leur fait l’effet d’un crime et de quelque chose d’inhumain. Et les voilà prêtes à désarmer devant les sourires, les pleurs ou les caresses du petit être confié à leurs soins, et dont elles ne s’efforceront que de contenter les caprices!
Il y aurait abus, certes, de la part des grandes personnes, si elles allaient dans l’emploi de leur force jusqu’à la violence ou à la brutalité, ou si elles se servaient de leurs prodigieux avantages pour dresser un enfant au mal, ou pour lui imposer des choses contre-nature. Mais diriger un enfant dans le sens du bien, ce n’est pas violenter sa nature, car le bien est son but naturel. L’usage de la force en vue du bien, quand on a charge d’âmes, n’est pas plus un abus que l’acte du chirurgien qui ligote un malade pour pouvoir l’opérer, ou que celui du sauveteur qui étourdit d’un coup de poing son naufragé pour l’empêcher de les faire, en se débattant, couler tous les deux.
Le bien obtenu de l’enfant par le dressage ne sera pas encore pour lui le bien méritoire, qui ne peut exister que dans l’être conscient et réfléchi. Ce sera du moins le bien en fait, le résultat pratique satisfaisant, auquel il convient d’aboutir le plus tôt possible. L’enfant bien dressé sera vite un enfant mieux portant, plus gentil et plus heureux que l’enfant livré aux caprices de son instinct. Ce sera en outre un enfant tout disposé et tout prêt à se conduire de lui-même comme on l’aura fait se conduire dans sa petite enfance.
On garde toute sa vie certains plis pris pendant le premier âge. On aime ce à quoi l’on a été accoutumé. On conserve le goût du genre de nourriture que l’on a d’abord connu, l’attachement aux horizons familiers dans lesquels on a grandi. On reste sensible au charme des anciens airs par lesquels on a été bercé, à la première musique ayant chanté dans l’âme. Toute une aimantation de l’être, aimantation d’une puissance et d’une portée extraordinaires, résulte de ces toutes premières accoutumances, qui semblent à certaines personnes si insignifiantes et si puériles!
Au cours de cette œuvre du dressage, se trouve tout indiqué l’emploi de l’attrait-récompense et celui de la répugnance-punition. Dans l’esprit de l’enfant, si inconscientes encore que soient les opérations de sa mentalité, un lien se forme vite entre l’acte et sa conséquence. Lorsqu’il aura constaté à deux ou trois reprises que se rouler par terre lui vaut le fouet et qu’obéir lui vaut un baiser, il ne tardera pas à choisir de se ranger à la façon d’agir dont le résultat lui est le plus agréable. L’instinct, du reste, suffit ici pour opérer ces rapprochements: le chien savant, le chien de chasse, le cheval de course, tous les animaux que l’on dresse, n’arriveraient jamais à posséder les talents qu’on leur inculque, si leurs maîtres ne faisaient usage tour à tour du morceau de sucre et de la cravache.
Le dressage, période de l’éducation par la force,--commencé dès la naissance pour ne pas laisser aux tendances mauvaises le temps de se développer et de s’affermir par l’exercice,--dure jusqu’au moment où la vigueur physique de l’enfant commence à contrebalancer la vigueur physique de l’éducateur ou de l’éducatrice.
Il y a de pauvres mamans, il y a même d’infortunés papas, qui, réellement, ne sont plus de force à lutter contre leur petit garçon lorsque celui-ci, parvenu à l’âge de cinq ou six ans,--cela dépend des santés!--donne des coups de pied et des coups de poing, galope, s’échappe, s’enferme, se livre enfin à toute la défense matérielle qu’il peut organiser contre l’emploi de la contrainte pour un purgatif à absorber ou une correction à recevoir. Il est à l’éloge des parents que cette lutte,--déshonorante pour l’autorité,--devienne superflue et impossible moralement, à l’époque précise où elle deviendrait redoutable physiquement, parce qu’à cette époque le dressage doit avoir opéré son œuvre, et l’enfant se trouver plié à l’obéissance.
S’il n’en est pas ainsi, c’est que les éducateurs n’ont pas su, ou pas voulu, s’y prendre comme ils auraient dû s’y prendre.
Quoique cette toute première phase de l’éducation ne s’adresse encore qu’à la volonté instinctive, il ne faut pas remettre à plus tard de prononcer devant l’enfant le mot _bien_, le mot _devoir_ et le mot _Dieu_. Le sens, d’abord nul ou confus, de ces mots lui deviendra rapidement, malgré leur abstraction, aussi intelligible que celui de tous les autres mots dont le son frappe constamment son oreille, et qu’il situe parfaitement dans leur domaine. Du reste, on ne sait jamais au juste à quel âge la notion du bien et du mal commence à s’agiter obscurément dans la conscience. En général, cette notion est plus précoce qu’on ne croit. En tous cas, joindre les mains de l’enfant pour la prière, lui faire baiser l’image pieuse suspendue à la tête de son lit, l’habituer au silence et à l’immobilité dans l’église, à une attitude respectueuse en présence des personnes et des choses respectables, c’est le dresser par une pratique machinale à la pratique volontaire, délibérée et méritoire que sa raison et la grâce divine lui feront adopter plus tard en toute connaissance de décision.
XIII
L’éducation de la volonté: deuxième période
A mesure que l’enfant grandit, son intelligence se développe, sa volonté commence à en recevoir les avertissements: elle commence à se transformer de volonté instinctive en volonté consciente et responsable, capable de se constituer bonne ou mauvaise volonté.
Cette transformation ne se fait pas en un jour. L’éducateur a donc encore à éduquer, et c’est-à-dire à capter, ce qui reste dans l’enfant de volonté instinctive, en même temps qu’il va avoir à élever, et c’est-à-dire à éclairer, ce qu’il y apparaît de volonté consciente.
Et ces deux opérations, ces deux procédés, ces deux tâches, il va falloir les mener de front, parallèlement. En même temps qu’on fera obéir l’enfant d’autorité, ou commencera de lui expliquer les motifs raisonnables de son obéissance. La sanction de l’acte s’accompagnera de l’instruction de la parole. Ce n’est plus le moment d’imposer des habitudes par la force: mais par la répétition _ferme, persévérante, et sereine_, des mêmes ordres et des mêmes observations.
L’esprit de l’enfant est essentiellement oublieux et léger. D’une minute à l’autre, il perd de vue ce qu’on vient de lui faire observer. L’éducateur doit dire et redire sans se lasser, sans s’étonner, sans s’indigner, sans rendre l’enfant responsable d’une étourderie inhérente à son âge, ce qu’il a déjà dit mille fois, et qu’il lui faudra redire dix mille fois encore. Rien ne sert de s’énerver, de s’exaspérer, d’accabler un enfant de «En voilà assez!... Tu le fais exprès!... Veux-tu être sage?... Tu es insupportable, à la fin!...» etc., etc... Toutes ces impatiences et toutes ces exclamations ne servent qu’à noyer l’observation essentielle, et à l’empêcher de s’incruster dans le jeune entendement, friable encore à l’excès, et bouleversé en pure perte par tout ce déluge de reproches et de commentaires.
Mais on ne peut se borner à enfermer un enfant dans un cercle d’habitudes. La vie n’est pas que la répétition monotone des mêmes actes. Elle offre un vaste champ à l’imprévu, et l’âme, par un certain côté, aspire à cet imprévu. Il faut tenir compte de ce besoin de nouveauté qui existe en tout être humain, surtout à l’âge où tout est découverte, initiation et émerveillement, et où il est si facile de procurer des surprises joyeuses, des ravissements et des admirations fertiles. Imaginatif et sensible, tel est surtout l’être sur lequel s’exerce cette seconde période de l’éducation. Emprisonner un enfant dans une enceinte de routines et de rabâchages, ce serait lui suggérer un désir fou de s’évader, de connaître à tout prix autre chose. La tâche ici consiste donc surtout à charmer, à séduire, à enthousiasmer cette jeune âme, ce cœur qui s’ouvre et qui frémit de toute la poussée d’un sang chaud et ardent... charme, séduction et enthousiasme suscités, cela va sans dire, en faveur du bien et du devoir, qu’il s’agit de rendre le plus attrayants possible.
Ne pas confondre ce procédé avec celui qui s’appelle vulgairement dorer la pilule. Il n’est pas question, pour rendre le devoir attrayant, de l’incorporer d’une manière artificielle à une apparence de plaisir. L’enfant discerne très bien ce truquage et ne s’y laisse pas prendre. L’huile de ricin avalée dans une tasse à fleurs n’en reste pas moins de l’huile de ricin; et c’est la tasse à fleurs qui risque d’être prise en grippe.