De la volonté

Part 5

Chapter 53,768 wordsPublic domain

Et dans certains cas, ils ont parfaitement raison de ne pas le vouloir. S’il y a des occasions où préserver ainsi sa peau accuse une ignoble couardise, il y en a d’autres où raisonner de cette façon est tout simplement faire preuve de bon sens. Pour qu’un devoir comporte l’effort le plus grand que puisse fournir un être, il faut que le résultat de cet effort en vaille la peine. Ceux qui se refusent à courir un danger tout à fait inutile, à tenir un pari stupide, à user leurs réserves vitales, leurs nerfs et leur cerveau dans l’exercice d’une carrière pour laquelle ils ne sont pas taillés, ceux-là font très bien de se dérober à des efforts hors de proportion avec leurs résultats. «Ça ne vaut pas la peine» est une excellente raison à donner dans des cas pareils.

Un enfant quelque peu maladif, ou mal doué pour les études qu’on s’acharne à lui faire poursuivre, obéit à un instinct qui l’inspire au mieux de son bien réel, et par conséquent de son devoir, lorsqu’il oppose une résistance passive mais irréductible aux exigences de ses maîtres. S’il répond invariablement aux exhortations qu’on lui adresse pour qu’il essaie d’obtenir de meilleures notes en classe: «Je voudrais bien, mais je ne peux pas», ce n’est pas du tout mauvaise foi ni mauvaise volonté de sa part, même s’il peut, en s’y efforçant, fournir le travail qu’on lui demande; mais il sent très bien que cet effort l’épuisera, le mettra à bout... et il se rend confusément compte que «ça ne vaut pas la peine»; que sa croissance, son développement, l’acquisition d’une santé normale, sont mille fois préférables à la gloriole d’une place de premier.

Être médecin à contre-cœur, en faisant violence à une vocation d’un tout autre ordre, en surmontant des répugnances dont on sent qu’on ne se débarrassera jamais, «ça ne vaut pas la peine»: car c’est doter la société d’un piètre médecin, et la priver des services peut-être précieux qu’on lui aurait rendus dans une profession différente. Être médecin avec la vocation, et sacrifier ses membres ou sa vie dans de terribles expériences de laboratoire, pour le bien de l’humanité, «ça vaut la peine!»

Pour qu’un effort pénible et coûteux représente le devoir, il faut que le résultat de cet effort soit non seulement un bien, mais un bien surpassant en valeur celui qu’il coûtera, celui dont on fera le sacrifice. A égalité de bien procuré et sacrifié, l’effort, si pénible soit-il, est toujours dû quand il s’agit d’un bien général mis en regard d’un bien particulier. Donner sa propre fortune est un devoir quand il s’agit de sauver la fortune de sa famille ou de son pays. Donner sa vie en est un quand il s’agit de préserver ses compatriotes de la mort ou de l’esclavage. Il y a des cas où la volonté n’a le choix qu’entre le crime et l’héroïsme.

Mais en revanche, lorsque les circonstances d’une destinée la font s’écouler toute parmi des sentiers fleuris de roses; lorsque les penchants instinctifs d’un être l’inclinent tout naturellement vers ce qui se trouve coïncider avec son devoir; lorsque ses goûts, son attrait, l’entraînent précisément dans le sens même où la grâce le sollicite, il semble qu’il n’y ait plus ici place pour aucun effort, ni petit ni grand.

Prenons garde que ceci n’est qu’une apparence. Car s’il en était réellement ainsi, non seulement le bonheur serait incompatible avec la haute vertu; mais il faudrait encore conclure que les plus belles et les plus riches natures sont les moins méritantes, que ceux qui se dépensent et se dévouent avec le plus de joie et d’enthousiasme ont droit à beaucoup moins de reconnaissance que ceux qui se sacrifient en rechignant... et ainsi de suite. Conclusion qui révolte à la fois le bon sens et la justice. Tout le monde sait, tout le monde reconnaît que donner et se donner de bon cœur double la valeur du don.

Discernons, sous la brutale carapace des faits, le délicat mécanisme du vouloir intime et caché.

Assurément, accomplir un devoir qui ne coûte rien à la nature, qui au contraire lui agrée, ce n’est pas fournir un effort tangible; ce n’est même pas, semble-t-il, produire un acte libre, puisque c’est laisser tout bonnement sa volonté au service de son attrait. Mais l’être pensant qui accomplit ce devoir sans _effort actuel_ peut exécuter, ce faisant, un _effort virtuel_. Il peut se libérer de la servitude de l’attrait s’il est animé de l’intention (que nous signalions déjà chapitre VI) de remplir son devoir même si celui-ci se trouvait ou devenait difficile, contrariant, crucifiant... Dépourvue de cette intention, latente ou explicite, la volonté, tout en se portant vers ce qui se trouve coïncider avec son devoir, ne peut mériter le nom de bonne volonté. Animée de cette intention, elle peut atteindre au mérite du martyre, au milieu d’une destinée capitonnée de soie et de velours[3].

[3] Il n’est pas bon, toutefois, il est même dangereux, de se représenter en temps ordinaire, dans le détail, les circonstances rébarbatives d’une épreuve qui ne se propose pas en fait: l’imagination, qui parfois exalte et entraîne la volonté, peut aussi l’effrayer et la mettre en fuite. La grâce actuelle, d’ailleurs, n’est donnée qu’au moment voulu. Il suffit que la volonté, sachant qu’elle peut compter sur cette grâce, soit disposée à n’y pas résister.

L’effort virtuel peut également suppléer à l’effort actuel quand ce dernier est rendu impossible par les circonstances; comme le baptême de désir peut suppléer au baptême administré sacramentellement. Le pauvre qui est empêché par sa pauvreté de faire l’aumône établit dans son cœur la volonté et le mérite de la charité en pensant: «Si j’avais de quoi donner, je donnerais.» L’infirme, dispensé de partir en temps de guerre, ne laisse pas pour cela d’être un brave lorsqu’il se dit: «Si j’avais la force et la santé, je les mettrais de toute mon âme au service de mon pays.»

Les impossibilités matérielles ou les impuissances physiques ne sont que des accidents, auxquels peut toujours parer, pour sauvegarder notre responsabilité et assurer notre mérite, le désaveu de notre vouloir. Par contre, les conditions favorables dans lesquelles nous nous trouvons, nos bons instincts naturels, nos atavismes heureux, les bonnes habitudes qui nous ont été inculquées par une éducation bienfaisante, ne sont qu’un cadeau du ciel: rien de tout cela n’influe sur la valeur secrète de notre vouloir, tant que nous n’y aurons pas acquiescé par un acte libre.

Les bonnes habitudes acquises ainsi que les bons attraits innés ont besoin, pour nous servir moralement à quelque chose, d’être rechoisis et revoulus librement par notre volonté raisonnable et consciente[4]. Ils constituent alors le plus bel état de perfection auquel puisse atteindre un être humain: perfection de la nature et perfection de la grâce, adoptées avec le même amour par la volonté.

[4] Voir dans l’_Hérédo_, de Léon Daudet, la donnée et les intéressants développements de ce principe.

D’un homme qui, toute sa vie, exécute machinalement des actes dont son jugement n’a jamais ratifié le choix, on dit, bien à tort, qu’il a des habitudes. Ce n’est pas vrai: ce sont ses habitudes qui l’ont. Cet homme ne possède pas ses habitudes: il est possédé par elles.

Que de gens sont aussi possédés par leur fortune, par leur situation, au lieu de les posséder vraiment, c’est-à-dire d’en faire un libre usage, réfléchi et personnel!

On est possédé par ses bonnes qualités naturelles beaucoup plus qu’on ne les possède lorsqu’on se borne, dans sa conduite, à suivre leur pente, sans se donner la peine d’apporter aux actes qu’elles inclinent à produire une intention raisonnée, délibérée, et volontairement directrice.

Les petits enfants, les hommes simples et primitifs, emploient pour s’exprimer et pour parler d’eux-mêmes ce qu’on est convenu d’appeler le langage nègre. Ils disent: «Moi aime ceci, moi veux cela.» L’homme conscient et éclairé dit: «J’aime», et «je veux».

Le _Moi_, c’est l’être instinctif, ignorant et esclave. Le _Je_, c’est l’être réfléchi, instruit et détaché. Le _Moi_, c’est la résultante involontaire des atavismes et des habitudes. Le _Je_, c’est la personnalité raisonnable et libre.

Le _Je_ ne chasse pas le _Moi_. Il le surveille, le contrôle et l’utilise. Le _Je_ devient le chef du _Moi_. C’est pourquoi l’homme dit: _Je me_ décide. Mais malgré la formule verbale employée, il arrive fréquemment que le _Moi_ décide et mène le _Je_, celui-ci ayant abandonné le pouvoir, et fait abdiquer l’intelligence au profit de l’instinct, la liberté au profit de la passion.

La volonté mauvaise est celle qui souscrit à cette abdication, ou qui établit et maintient la hiérarchie du _Je_ sur le _Moi_ en faveur du mal. La volonté bonne est celle qui établit et maintient la hiérarchie du _Je_ sur le _Moi_ en faveur du bien.

Le _Moi_ doit toujours être et peut toujours être gouverné par le _Je_, au moins virtuellement. En fait, le _Je_ ne peut pas toujours réduire, mater, vaincre le _Moi_. Le moral ne peut pas toujours, pratiquement, dompter le physique. Mais il le peut plus souvent qu’on ne croit. Le pouvoir moral arrive à restreindre considérablement le champ même des réflexes, des spasmes, des impulsions violentes, des distractions,--ces réflexes de l’esprit--de toutes les méprises et inadvertances du mouvement, des sens et de la pensée, bref, de tous les actes dits involontaires, qui se passent en quelque sorte dans le dos de la volonté. Une volonté avertie, perspicace, sait se retourner à temps; une volonté poussée très loin pénètre de part en part l’outil corporel dont elle dispose... et dans bien des cas il lui est loisible d’en obtenir un rendement très supérieur à celui dont elle se contente en général.

X

Action de la volonté sur la santé, l’intelligence, et leur transmission héréditaire

«Les mauvais ouvriers, dit le proverbe, ont toujours de mauvais outils.» Cela signifie-t-il qu’une perpétuelle malchance s’acharne après les incapables, les paresseux, les maladroits? Si l’on veut appeler malchance leur constant insuccès, tout le monde conviendra que cette malechance est généralement leur œuvre: et qu’il faut attribuer à la gaucherie, à la mollesse ou à la brutalité avec lesquelles ils manient les instruments de leur travail le piètre résultat qu’ils en tirent. Car le plus excellent outil, mis entre les mains d’un de ces mauvais ouvriers, non seulement ne lui servira pas à faire une meilleure besogne, mais sera bientôt détérioré par lui au point de ne plus pouvoir être employé à rien de valable.

La caractéristique du bon ouvrier, au contraire, c’est qu’il est capable de produire un ouvrage excellent même avec un outil médiocre; et c’est surtout que, l’outil dont il se sert, au lieu de le gâter en l’employant, il le conserve intact, et même l’améliore.

Un bon ouvrier aime et respecte sa machine, l’entretient en bon état, la nettoie, la ménage, la préserve à la fois de la rouille et de l’usure; à force d’ingéniosité et d’application, souvent, la perfectionne, et au besoin l’invente.

On prétend que, dans la nature, la fonction crée l’organe. Ceci n’est pas plus à prendre au pied de la lettre que l’énergique axiome: «Vouloir c’est pouvoir.» La fonction ne crée pas véritablement l’organe: car, d’une part, une fonction qui n’existe pas ne peut rien produire, et la fonction n’existe que quand l’organe est produit, au moins dans son embryon; d’autre part, créer au sens littéral du mot n’appartient qu’à Dieu, et nul organe à son origine ne peut être créé que par lui. Mais le désir de remplir la fonction fait découvrir et utiliser tout ce qui peut lui servir d’organe. C’est dans ce sens que le savant invente. Aucun ingénieur ne crée, c’est-à-dire ne tire du néant les moindres matériaux, les moindres éléments de son œuvre: mais il les trouve, les rassemble, les expurge, les combine, les adapte, et les emploie à la réalisation de son désir, de son idée: c’est cela qu’on appelle son invention, sa création.

L’ouvrier, l’ingénieur, ici, c’est notre volonté. Les outils, les matériaux mis à sa disposition, ce sont tous nos organes physiques: organes de l’action, de la sensation, de la pensée. Sans doute, ces organes sont par eux-mêmes plus ou moins bons, plus ou moins défectueux, plus ou moins perfectionnés chez tels hommes que chez tels autres: l’un naît boiteux, l’autre bossu, le troisième magnifiquement constitué... à ces réelles et fondamentales différences la volonté ne peut rien. Mais que de différences secondaires, ultérieures, amplifiées ou réduites la volonté ne peut-elle pas établir! De combien ne peut-elle pas accroître ou amoindrir la valeur des facultés innées, selon la façon dont elle traite les organes qui servent à leur fonctionnement!

Tous les hommes sont d’accord pour reconnaître que se bien porter est ici-bas un avantage de premier ordre. Et si chacun, en naissant, pouvait réclamer et obtenir un brevet de parfaite santé pour tout le cours de son existence, quel est celui de nous qui dédaignerait de s’en munir?

L’homme qui vient au monde ne peut tout d’abord que subir les conditions physiques, heureuses ou malheureuses, dans lesquelles il se trouve appelé à la vie: mais dès que sa raison, en s’éveillant, rend lucide sa volonté, celle-ci devient à son choix complice ou réformatrice de ces conditions. Notre santé, cette santé que nous considérons à juste titre comme le premier des biens terrestres; cette santé que nous faisons si fréquemment examiner, surveiller; pour laquelle nous sommes toujours prêts à abandonner notre fortune, cette santé, pour une large part, est entre les mains de notre volonté.

Est-ce que les plus répandues de nos maladies ne viennent pas de nos excès? Est-ce que l’atrophie de nos muscles ne vient pas de notre paresse? Est-ce que l’épuisement de notre système nerveux ne vient pas de notre surmenage? Est-ce que la mauvaise hygiène, le défaut ou l’abus de nourriture, d’exercice, de repos, n’engendrent pas mille tares physiques, mille infériorités, mille infirmités? Et ces excès, ces abus, ce défaut, cette paresse ou ce surmenage, n’est-ce pas nous qui les avons voulus, puisque nous nous y sommes abandonnés? Même, les maladies occasionnelles qui fondent sur nous: fièvres, congestions, attaques, paralysies, etc..., sans parler des accidents: écrasements, noyades, empoisonnements, etc... ne sont-ce pas en général choses dues à nos imprudences? Et nos imprudences ne sont-elles pas le résultat d’un vouloir mal orienté?

Que les hommes ne disent donc pas qu’ils estiment la santé le meilleur des biens: car ils ne sont pas sincères. Ils lui préfèrent trop de choses! Ils lui préfèrent une cigarette, une promenade, une gageure, une mode, un petit verre... ils lui préfèrent le farniente; ils lui préfèrent la débauche et le plaisir; ils lui préfèrent les honneurs et l’argent; ils lui préfèrent tout! Et si, au contraire, ils la préféraient à tout, ils le lui prouveraient dès qu’ils auraient à choisir entre ce qui la fortifie et ce qui la compromet. Mais ils ne se contentent pas de la trahir presque à chaque fois que ce choix se présente: cette santé trahie, ils l’accusent, et c’est à elle qu’ils s’en prennent lorsqu’ils ne peuvent plus obtenir de leurs organes les services qu’ils en réclament, et lorsque certaines de leurs tâches leur deviennent, de ce fait, impossibles à remplir.

Oui ou non, la volonté est-elle responsable de ces déchéances?

Il est des cas, bien entendu, où la volonté ne fait pas ce qu’elle veut, c’est-à-dire où des obstacles extérieurs l’empêchent de réaliser en acte ce qu’elle adopte virtuellement: on ne demanderait pas mieux que de se soigner, se ménager, ou s’entraîner à certains exercices salutaires: et la nécessité du gagne-pain, des charges de famille, des obligations sociales, s’oppose aux exercices comme aux soins et aux ménagements opportuns. Il est aussi des devoirs supérieurs qui exigent précisément le sacrifice de cette santé dont le bon entretien, la conservation légitime, est un devoir naturel et courant. Ces cas particuliers ne prouvent rien contre le principe ici établi: à savoir qu’une certaine bonne volonté est à la base de la plupart des santés en bon état, comme une certaine mauvaise volonté est à la base de la plupart des santés détruites.

Un autre grand bien de la personne humaine, devant lequel s’accumulent les hommages admiratifs, et que chacun souhaiterait certainement posséder au plus haut degré, c’est l’intelligence.

L’intelligence, comme la santé, fait partie du bagage imposé à l’être humain par les conditions de sa naissance. La finesse, la profondeur, l’étendue de l’intelligence dépendent en premier lieu de l’état plus ou moins sain, normal et perfectionné du système cérébral. Mais là encore la volonté, lorsqu’elle entre en jeu, s’exerce en maîtresse sur un champ beaucoup plus vaste qu’on n’est disposé à le croire. On sait, à moins d’être dénué de toute clarté raisonnable, à moins d’être inconscient à la façon d’un idiot ou d’un fou, que l’intelligence peut se cultiver, tout comme elle peut être laissée en friche; on admet les fruits de l’étude, du travail intellectuel: mais on ne soupçonne pas assez l’influence de la volonté sur l’amélioration ou l’altération de l’outil lui-même, de l’organe physique de l’intelligence.

On reconnaîtra cependant, si l’on veut simplement y réfléchir et prendre la peine de le constater, que certains genres de vie, choisis et voulu délibérément par ceux qui les adoptent, abêtissent et abrutissent. Tout ce qui alourdit le corps, tout ce qui épaissit le sang, appesantit, enfume et embrume le cerveau. Tout ce qui anémie le corps, tout ce qui dilue le sang, étiole et vide le cerveau. Nous avons à vivre d’une vie à la fois animale et spirituelle: toutes les fois que nous donnons trop à celle-là, nous affaiblissons celle-ci; toutes les fois que nous engraissons exagérément la matière, nous diminuons la netteté de notre jugement, la puissance de notre intellect; et toutes les fois que nous refusons au corps ce qui lui est nécessaire pour servir de substratum à la faculté de penser, nous nous appauvrissons mentalement.

Il est des vocations exceptionnelles, des vocations d’ascète, qui comportent une réduction extrême, sinon contre-nature, du moins hors-nature, des exigences de la vie animale: chez les êtres ainsi appelés à un genre de vie extraordinaire et en quelque sorte supra-terrestre, on voit le sens intellectuel, le sens moral, le sens spirituel se développer avec une intensité et une acuité d’autant plus grandes que le corps est plus négligé, plus privé, plus mal nourri, plus rudement traité. Ces états sont le fait d’une intervention quasi miraculeuse de la grâce. La Providence les crée et les distribue à son gré, et ce serait une grande présomption que de vouloir en faire ordinairement sa règle de conduite. La règle de la sagesse ordinaire est celle-ci: pour entretenir la vie normale de la pensée, il faut entretenir normalement la vie physique par une alimentation à la fois large et sobre, par un exercice mesuré à la force des organes, par un repos en rapport avec la fatigue contractée, par tous les soins d’hygiène propres à rafraîchir, à renouveler, à rajeunir le corps tout entier. L’oubli de ces préoccupations amène tôt ou tard un déraillement des facultés cérébrales. Leur exagération conduit d’autre part à des phobies, à des rétrécissements de vue, à des enlisements dans la matière, qui entraînent un amoindrissement considérable de notre valeur intellectuelle.

Là encore, notre volonté n’est-elle pas responsable de la plupart des déchéances qui se produisent?

Vous qui vous plaignez de manquer de mémoire, de ne pouvoir suivre un raisonnement, d’être traqué par des idées fixes, poursuivi par des chimères, hanté d’inquiétudes, énervé de soucis puérils, accablé par les plus petites responsabilités; vous qui vous sentez enfin les victimes d’une mentalité misérable, influant désastreusement sur votre conduite, n’avez-vous pas fait tout le contraire de ce qu’il aurait fallu pour prévenir cet état de choses ou y remédier? Vos cellules nerveuses demandaient peut-être le lessivage d’un sommeil réparateur: vous les avez encrassées par des veilles, nuits de jeu, ou soirées de labeur à outrance... Vous avez peut-être accueilli, pendant des années, par des lectures, des conversations, des spectacles, tout un peuple d’images frivoles, nocives ou désolantes, qui se sont installées dans votre substance cérébrale; pour les en déloger, il n’est qu’un moyen: en mettre d’autres à leur place. Le faites-vous? Lisez-vous d’autres livres, entretenez-vous d’autres conversations, assistez-vous à d’autres spectacles?... Peut-être encore avez-vous laissé se rouiller, se pétrifier votre système cérébral dans un désœuvrement plus ou moins déguisé; sciemment ou inconsciemment, vous vous êtes--pardonnez-moi le mot--embêté; or, analysez un peu, s’il vous plaît, le sens de cette expression: s’embêter, c’est s’enfoncer dans la bêtise... de s’embêter à s’abêtir, il n’y a qu’un cheveu de différence; et le cheveu, c’est tout simplement le degré de stupidité auquel on descend. Pour sortir de cet état, vous n’avez qu’un parti à prendre; unique, mais infaillible: vous occuper, coûte que coûte, à un travail utile, n’importe lequel, pourvu qu’il rende service à quelqu’un. La vie occupée, accompagnée du sentiment que ce que l’on fait sert à quelque chose, c’est le salut de tous les désemparés. Y recourez-vous?

Ne me dites pas, pour vous dispenser d’appliquer votre vouloir au rétablissement de votre santé ou au relèvement de votre mentalité: «Il y a trop longtemps que je vis de telle ou telle manière, ce n’est pas à mon âge qu’on change ses habitudes.» Pourquoi? Une habitude de dix ans, de vingt ans, de cinquante ans, que l’on a contractée soi-même, est-elle donc plus difficile à vaincre qu’une habitude plusieurs fois séculaire déposée par l’atavisme dans la nature d’un enfant? Cependant, cet enfant, tout chargé d’hérédités malsaines, vous attendez de lui qu’il s’amende, qu’il se réforme; et cet effort que vous exigez parfois rigoureusement, impitoyablement, d’un être en qui la raison commence à peine à se faire jour, vous, homme mûr, averti, instruit par l’expérience, vous invoqueriez précisément votre maturité pour vous y soustraire! C’est à la fois inique et absurde.

Ne me dites pas non plus: «J’ai beau faire, je n’arrive à rien.» On arrive toujours à quelque chose. Pas à tout. Mais à quelque chose. Je ne prétends pas que la volonté ait tout pouvoir sur l’organisme. Mais je prétends et j’affirme, en m’appuyant sur des exemples faciles à relever,--et la main sur la conscience, vous êtes obligé d’avouer et d’affirmer avec moi,--que la volonté ne va presque jamais jusqu’au bout du pouvoir qu’elle a: elle reste en chemin, ou revient sur ses pas... dès lors, elle est la cause, la vraie cause, d’un grand nombre des désordres de cet organisme à elle confié. La volonté ne remplit pas son métier de chef, ou elle le remplit mal. Et lorsque les effectifs qu’elle commande sont faussés, diminués, hors d’usage, les trois quarts du temps, c’est à elle qu’ils doivent cette détérioration et cette ruine.

Ce n’est donc pas, tout au rebours de ce que l’on s’imagine trop complaisamment, la bonne santé qui est source et productrice de bonne volonté: c’est la bonne volonté qui, dans une large mesure, est source et productrice de bonne santé. Et c’est aussi la volonté qui, dans une large mesure également, est cause que l’esprit demeure ou devient plus ou moins ouvert, plus ou moins fermé, par l’épanouissement ou l’atrophie de son organe, à la vie intellectuelle.

Et cette grande responsabilité, qui incombe ainsi au vouloir de chaque être pensant, il ne la détient pas seulement pour lui, mais encore pour les autres êtres qui reçoivent ou recevront de lui l’existence.