De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts

Part 9

Chapter 93,871 wordsPublic domain

Avec les nouveaux trousseaux de clés, l’assassin s’en alla dans la partie cachée du salon. Et alors, enfin, se présente à l’ouvrier la soudaine possibilité d’échapper. Quelques minutes allaient se perdre, sûrement, à essayer toutes ces clés, puis à fouiller les tiroirs, en supposant que les clés les ouvrissent--ou à les forcer, en supposant qu’elles ne les ouvrissent pas. Ainsi il pouvait compter sur un court intervalle de répit, tandis que le bruit des clés cacherait à l’assassin le craquement des escaliers sous les pas de l’ouvrier qui remonte. Son plan désormais est formé. Sa chambre regagnée, il met le lit contre la porte, dans le but de retarder, si peu que ce soit, l’ennemi; ce serait pour lui aussi un avertissement, qui, à la dernière extrémité, lui procurerait la chance de se sauver par le moyen d’un saut désespéré. Il accomplit le changement aussi tranquillement que possible; il déchira les draps, les taies d’oreillers, les couvertures en larges bandes, qu’il plia comme des cordes les attachant ensemble bout à bout. Mais dès l’abord, se présenta un pénible surcroît à ses soucis: où trouver, crampon, croc, barreau, une attache quelconque d’où sa corde, une fois tressée, pourrait pendre en sûreté? Mesurés à partir de l’appui de la fenêtre, c’est-à-dire de la partie la plus basse de l’architrave de la fenêtre, se comptaient à peine vingt-deux ou vingt-trois pieds jusqu’au sol. De cette longueur, dix ou douze pieds pouvaient être regardés comme nuls, puisqu’à cette distance il pourrait se laisser tomber sans danger. Cette déduction faite, il restait, nous dirons, une corde d’une douzaine de pieds à préparer.

Mais malheureusement il n’y a aucune attache de fer solide auprès de la fenêtre. La plus proche, en vérité l’unique attache de cette sorte n’est pas du tout près de la fenêtre; c’est une pointe fixée (on ne sait trop dans quel but) au ciel de son lit. Or, le lit changé de place, la pointe est changée de place, et son éloignement de la fenêtre qui a toujours été de quatre pieds est de sept pieds maintenant. Il faudrait donc ajouter sept pieds entiers à ce qui, mesuré de la fenêtre, eût suffi.

Pourtant courage! Dieu, selon le proverbe de toutes les nations chrétiennes, aide ceux qui s’aident eux-mêmes. Notre jeune homme accueille, reconnaissant, cette pensée: déjà il lit, dans le fait qu’une pointe se trouve où jusque-là elle était inutile, le gage d’un secours providentiel.

S’il n’avait travaillé que pour lui seul, ce ne lui aurait pas semblé valoir tant de peine, mais il n’en est rien. En toute sincérité, il s’inquiète maintenant pour la pauvre enfant, qu’il connaît et qu’il aime. Chaque minute, il le sent, rapproche d’elle la ruine; quand il passa devant sa porte, il avait songé d’abord à la sortir du lit dans ses bras et à l’emporter où elle pourrait partager sa destinée. Mais, réflexion faite, il sentit qu’en la réveillant tout à coup, comme il était impossible qu’il lui murmurât la moindre explication, il serait cause qu’elle crierait et serait entendue. Cette imprudence de l’une serait fatale à tous deux. De même que les avalanches des Alpes, suspendues au-dessus de la tête du voyageur, souvent, raconte-t-on, se déchaînent sous le mouvement d’air causé par un simple murmure, précisément d’un murmure ainsi retenu dépendait la volonté meurtrière de l’homme d’en bas.

Non, il n’y a qu’un moyen de sauver l’enfant; pour la délivrer la première chose à faire est de se délivrer lui-même. Et il a fait un début excellent; car la pointe qu’il s’attendait, avec effroi, à voir arrachée par le moindre effort en raison du bois à demi carié, tient ferme à l’épreuve de son propre poids. Il y a rapidement attaché trois longueurs de sa corde nouvelle, qui mesure onze pieds. Il la noue sommairement, de façon à ne pas perdre plus de trois pieds dans l’intervalle; il y a joint une seconde longueur à la première, si bien que déjà seize pieds sont prêts à être suspendus par la fenêtre, et, de la sorte, en mettant les choses au pis, ce ne sera pas un désastre absolu s’il lui faut glisser le long de la corde aussi bas qu’elle peut descendre et, de là, se laisser tomber avec hardiesse. Tout cela s’était accompli en six minutes à peu près; l’ardente lutte en bas et en haut se poursuit avec fermeté et avec ferveur. L’assassin travaille dur dans le salon, l’ouvrier travaille dur dans la chambre à coucher. Le misérable progresse fameusement, au bas de l’escalier; il a déjà gonflé son sac d’une fournée de banknotes, il en suit de près une seconde à la trace. Il a aussi levé une compagnie de monnaies d’or. Il n’y avait pas, en ce temps-là, de _souverains_, mais les guinées valaient trente shillings pièce, et son chemin s’était fait dans une carrière de guinées. L’assassin est tout à fait joyeux, et si une créature est encore vivante dans cette maison, comme il a la clairvoyance de le soupçonner, comme il projette de bientôt le savoir, il serait enchanté, avant de couper la gorge à cette créature, de boire avec la créature un verre de quelque chose. Au lieu de ce verre, ne pourrait-il pas laisser en don à la pauvre créature sa gorge? Oh non! impossible! Les gorges sont une sorte de chose dont il ne fait jamais le don: les affaires! il faut avoir égard aux affaires.

En vérité ces deux hommes, considérés simplement en tant qu’hommes d’affaires, sont tous deux pleins de mérite. Pareils au chœur et au demi-chœur, pareils à la strophe et à l’antistrophe, ils travaillent précisément l’un d’après l’autre. En avant, ouvrier! en avant, assassin! En avant boulanger, en avant démon!

Pour ce qui regarde l’ouvrier, le voici sauvé maintenant: à ses seize pieds, dont sept sont neutralisés par l’éloignement du lit, il vient encore d’ajouter six pieds, et il ne s’en manquera que de dix pieds peut-être que la corde touche le sol--bagatelle que l’homme ou l’enfant peut sauter sans dommage.

Tout est sauf, par conséquent, pour lui, et c’est plus qu’on ne peut assurer pour le misérable dans le salon. Le misérable pourtant envisage cela assez froidement; la raison en est qu’avec toute son habileté, cette seule fois de sa vie il a été joué. Le lecteur et moi nous connaissons, mais le misérable ne connaît pas, ne soupçonne pas le moins du monde, un petit fait d’assez d’importance, à savoir que pendant une durée de trois minutes pleines il vient d’être surveillé et étudié par quelqu’un qui, lisant cependant dans un livre de terreur et souffrant d’une épouvante mortelle, prenait note exactement de tout ce qu’une occasion restreinte lui permettait de voir, et qui allait raconter bien sûr et les souliers craquants et le pardessus à revers de soie dans des quartiers où ces petits faits parleront peu en sa faveur. Mais, bien qu’il soit vrai que M. Williams, dans son ignorance que l’ouvrier avait assisté à l’examen des poches de Mme Williamson, ne pouvait attacher son inquiétude aux démarches subséquentes de cette personne, ni surtout à ce fait qu’elle s’était embarquée sur la ligne d’une corde tressée, il connaissait assurément d’assez valables motifs pour ne pas flâner. Cependant il flânait. A lire ses exploits dans la lumière de certaines traces muettes qu’il laissa derrière lui, la police se rendit compte qu’il devait, vers la fin, avoir flâné. Et le motif de sa flânerie est frappant, parce qu’il remet en mémoire qu’il ne visait pas seulement à l’assassinat, en tant que moyen d’atteindre une fin, mais aussi comme à une fin en soi.

M. Williams était maintenant dans les lieux depuis peut-être quinze ou vingt minutes, et, dans ce laps de temps, il avait expédié, d’un style qui le satisfaisait, une quantité d’affaires considérable. Il avait fait, en langage commercial, une bonne brassée d’affaires. A deux étages, sous-sol et rez-de-chaussée, il avait pris en compte toute la population. Mais il restait au moins deux étages encore, et la pensée vint à M. Williams, bien que les manières plutôt glaciales du cabaretier lui eussent rendu impénétrable la connaissance familière des dispositions de la maison, que, sans doute, à l’un ou à l’autre de ces étages, quelques gorges devaient bien se trouver. Pour le pillage, il avait tout mis déjà dans son sac. Et il était à peu près impossible qu’il restât, encore, de l’arriéré à glaner. Mais des gorges--les gorges--voilà l’arriéré, le glanage sur lequel peut-être on pouvait compter. Et c’est ainsi que M. Williams, loup assoiffé de sang, abandonna au hasard tout le fruit du travail de sa nuit, et sa vie même par-dessus le marché.

A cet instant, si l’assassin savait tout, s’il pouvait voir la fenêtre ouverte, prête pour la descente de l’ouvrier, s’il pouvait être le témoin de la rapidité--question de vie ou de mort--avec laquelle cet ouvrier travaille, s’il pouvait deviner le tout-puissant vacarme qui dans quatre-vingt-dix secondes va affoler la population de ce district populeux,--l’image d’un furieux en fuite devant la panique ou à la poursuite de sa vengeance ne saurait pas représenter avec exactitude l’agonie de hâte où il presserait lui-même le pas vers la porte de la rue pour s’évader enfin. Ce moyen d’échapper était libre encore. Même en ce moment, il lui restait le temps suffisant pour que réussisse sa fuite et, par conséquent, l’évolution subséquente de son abominable vie. Il avait dans ses poches un butin de plus de cent livres sterling, moyen sûr de se déguiser à jamais. Cette nuit même, il raserait ses cheveux jaunes, il se noircirait les sourcils, il s’achèterait, dès le retour de la lumière du matin, une perruque de couleur sombre et des vêtements qui puissent concourir à attacher à sa personne le caractère d’un homme à gravité professionnelle, il éluderait ainsi tous les soupçons des policemen impertinents, il pourrait appareiller sur l’un de ces cents vaisseaux à destination d’un des ports situés le long de l’énorme ligne côtière (2,400 milles d’étendue) des États-Unis américains; il pourrait goûter cinquante années de repentir dans le loisir, il pourrait même mourir en odeur de sainteté. D’autre part, s’il préfère la vie active, il n’est pas impossible, grâce à sa subtilité, à sa hardiesse, à son manque de scrupules, que, dans un pays où le procédé simple de la naturalisation convertit tout de suite l’étranger en un enfant de la famille, il ne parvienne à s’élever au fauteuil de la Présidence; il pourra avoir une statue après sa mort, et ensuite une vie en trois volumes in-quarto, sans que jamais une allusion ne dévie vers le nº 29 de Ratcliffe Highway.

Or tout cela dépend des quatre-vingt-dix secondes qui viennent. En ce laps de temps, il y a à prendre une décision subtile; il y a la mauvaise décision; il y a la bonne décision. Que son bon ange le guide vers la meilleure, et tout peut encore bien tourner en ce qui regarde sa prospérité dans ce monde. Mais, regardez! en deux minutes nous allons le voir prendre la mauvaise décision, et dès lors Nemesis sera sur ses talons, une ruine complète et soudaine.

Si l’assassin se permet de flâner, le faiseur de cordes, là-haut, ne flâne pas. Il sait trop que le sort de la pauvre enfant tient à un fil de rasoir, ou du moins à ce que l’alarme soit donnée avant que l’assassin ait atteint le bord de son lit.

En ce même moment, alors que l’agitation désespérée lui paralyse presque les doigts, il entend le pas obstiné et furtif de l’assassin monter dans les ténèbres. L’ouvrier s’était attendu, en se basant sur le bruyant vacarme qu’avait fait la porte d’entrée, que Williams, quand il se disposerait à venir travailler en haut, s’élancerait en courant, galoperait avec de longs cris de joie et les rugissements d’un tigre. Peut-être, livré à son instinct naturel, eût-il agi ainsi. Mais cette manière d’approcher, d’un effet redoutable quand elle se produit en vue d’une surprise, devenait dangereuse dans les cas où quelqu’un pouvait précisément se trouver sur ses gardes. Le pas qu’il avait entendu était sur l’escalier,--mais sur quelle marche? La plus basse, pensait-il; dans une approche aussi lente et aussi prudente, cela même pouvait faire une énorme différence. Mais ne pouvait-ce être la dixième marche, la douzième, la quatorzième? Jamais peut-être en ce monde un homme n’a senti sa propre responsabilité pesante et surchargée aussi cruellement que le pauvre ouvrier en ce moment-là, à la pensée de l’enfant endormie. Deux secondes perdues par une maladresse ou par un effet contrariant de l’épouvante, et pour elle la différence va de la vie à la mort. Il y a encore un espoir, et rien ne saurait plus affreusement découvrir la nature infernale de celui de qui l’ombre sinistre, pour parler comme les astrologues, obscurcit, en ce moment, la demeure de la vie, que la simple expression de la base sur laquelle cet espoir reposait. L’ouvrier se sentait sûr que l’assassin ne serait pas satisfait de tuer la pauvre enfant sans qu’elle en prît conscience. C’eût été la destruction même du dessein qu’il formait en l’assassinant. Pour un épicurien de l’assassinat comme Williams, ce serait enlever l’aiguillon même de la jouissance, de souffrir que la pauvre enfant bût la coupe amère de la mort sans avoir pleinement compris la misère de sa situation. Cela, par bonheur, exigerait du temps. La confusion double de son esprit, d’abord pour avoir été réveillée à une heure aussi peu habituelle, et, en deuxième lieu, de par l’horreur de cette occurrence qui lui serait exposée, causerait, au premier moment, un évanouissement ou tel autre mode d’insensibilité ou de démence propre à remplir un temps considérable. Bref, en logique, la chose reposait sur la violence ultra diabolique de Williams. Qu’il fût capable de se contenter du seul fait de la mort de l’enfant, sans s’arrêter à la marche et au libre développement de son agonie morale et, dans ce cas, il n’y avait plus d’espoir. Mais, comme le présent assassin est méticuleux et prétentieux dans ce qu’il entend faire, d’une discipline rigide à présenter et à habiller théâtralement les circonstances de ses assassinats, tout espoir n’est pas déraisonnable, puisque de tels raffinements préparatoires demandent du temps. Dans les assassinats d’une nécessité absolue, Williams se trouvait obligé de faire vite; dans un assassinat de pure volupté, tout à fait désintéressé, où il n’y avait pas à éloigner de témoin hostile, où il n’y avait à gagner aucun butin supplémentaire, où il n’avait à satisfaire aucune vengeance, il est clair que se hâter serait en même temps perdre tout. Si donc cette enfant doit être sauvée, ce sera grâce à des considérations de pure esthétique[59].

Mais, en ce moment, toutes considérations de quelque nature qu’elles soient, soudain sont coupées court. Un second pas se fait entendre sur l’escalier, toujours furtif et prudent; un troisième pas,--et désormais la destinée de l’enfant semble fixée. Juste au même moment, tout est prêt. La fenêtre est grande ouverte; la corde se balance librement; l’ouvrier s’est élancé, déjà voici achevée la première période de sa descente. Simplement par le poids de sa personne il est descendu, et par la résistance des mains il a retardé la descente. Le danger était que la corde lui courût trop aisément entre les mains et que, par l’accélération trop rapide de l’allure, il s’en vînt avec trop de violence tomber sur le sol. Par bonheur il fut capable de résister à la force impulsive de la descente; les nœuds des ligatures lui fournirent une succession de retardements. Mais la corde se trouva plus courte de quatre ou cinq pieds qu’il ne l’avait calculé: à dix ou onze pieds du sol, il était suspendu en l’air, sans paroles, quant à présent, par suite d’une inquiétude si longtemps prolongée, et n’osant pas se jeter hardiment sur le rude pavé de la rue, de peur de s’y fracturer les jambes. La nuit n’était pas sombre, ainsi que pour l’assassinat des Marr. Et cependant pour les desseins de la police criminelle elle était, grâce à un hasard, pire que la nuit la plus sombre qui ait jamais caché un meurtre ou déjoué une poursuite. Londres, de l’est à l’ouest, était couvert du profond voile, monté de la rivière, d’un brouillard universel. C’est ce qui fit que durant vingt ou trente secondes le jeune homme suspendu en l’air ne fut pas aperçu. Sa chemise blanche à la longue attira l’attention. Trois ou quatre personnes accoururent et le reçurent dans leurs bras; tous prévoyaient une nouvelle terrifiante. A quelle maison appartenait-il? Cela encore, on ne le voyait pas tout de suite. Il indiqua du doigt la porte de Williamson et il dit dans un murmure à demi-étouffé: «l’assassin de Marr, le voilà à l’œuvre!»

Tout s’expliqua en un moment. Le langage muet des choses était lui-même une révélation éloquente. L’exterminateur mystérieux du 29 de Ratcliffe Highway avait rendu visite à une autre maison; et, voyez! un seul homme avait pu échapper à travers les airs, en chemise de nuit, pour raconter l’histoire. A un point de vue superstitieux, il y avait là quelque chose pour réprimer la poursuite de l’incompréhensible criminel; à un point de vue moral et dans l’intérêt d’une juste vindicte, tout concourrait à l’éveiller, à la hâter et à la soutenir.

Oui, l’assassin de Marr--l’homme du mystère--de nouveau était à l’œuvre; peut-être en ce moment éteignait-il la lampe d’une vie, non dans quelque lieu éloigné, mais ici, dans cette maison même que touchaient actuellement les auditeurs de la nouvelle redoutable. Le chaos, le tumulte aveugle de la scène qui suivit, et qu’on peut mesurer d’après les rapports encombrants qu’en firent les journaux durant nombre de jours subséquents, dans un fait de ce genre n’a jamais eu, à ma connaissance, d’analogue; ou s’il y a eu un cas analogue, ce ne fut qu’une seule fois, je veux dire dans ce qui suivit l’acquittement des sept évêques à Westminster, en 1688[60]. Pour l’instant, c’était plus qu’un enthousiasme passionné. Le mouvement frénétique d’horreur mêlée d’exultation, le hurlement de vengeance qui monta instantanément de cette rue précisément, puis, par une sorte sublime de contagion magnétique, de toutes les rues adjacentes, ne peuvent s’exprimer exactement que par ce passage exalté de Shelley:

«Un transport d’allégresse farouche et monstrueuse Se répandit à travers les multitudes des rues, en un vol rapide Sur les ailes de la peur:--de sa lourde démence Le famélique s’éveilla, et il mourut dans la joie; les mourants, Parmi les cadavres gisant en leur véritable agonie, Entendirent tout juste les nouvelles heureuses, et dans l’espérance Ils fermèrent leurs faibles yeux: de maison en maison se répondant Par une forte acclamation, les vivants ébranlaient la voûte du ciel Et remplissaient la terre frémissante d’échos»[61].

C’était, en effet, quelque chose d’à moitié inexplicable que l’interprétation instantanée de la clameur grossissante selon son sens véritable. L’implacable rumeur de vengeance, cet accord sublime dans un tel quartier ne pouvait viser que le seul démon dont la pensée pendant douze jours entiers avait nourri et tyrannisé le cœur du public. Toutes les portes, toutes les fenêtres du voisinage se trouvèrent ouvertes, comme sur un mot d’ordre; des foules de gens, trop impatients pour atteindre à des voies de sortie naturelles, sautèrent par les fenêtres, au rez-de-chaussée; des malades se levèrent de leurs lits; et même quelque part, comme pour vivifier expressément l’image de Shelley (aux vers 4, 5, 6, 7), un homme dont la mort était attendue depuis quelques jours et qui réellement mourut le lendemain, se leva, s’arma d’une épée et descendit en chemise dans la rue. La chance était bonne, la foule ne l’ignorait pas, de surprendre le chien féroce au plein milieu de son carnaval et de son orgie de sang, au centre même de la boucherie. Un moment, la foule fut trompée par sa multitude même et par sa furie. Mais cette furie se pliait encore à la voix d’une autorité. De toute évidence la massive porte d’entrée devait être enfoncée, puisque à l’intérieur, pour coopérer à cet effort, il n’y avait plus d’être vivants, à la seule exception d’un jeune enfant. Des pinces, placées avec adresse, en une minute rejetèrent la porte hors de ses gonds, et la foule entra comme un torrent. La fermentation, l’irritation de la colère qui la dévorait, on peut le deviner, quand un homme important de l’endroit lui signifia de s’arrêter et de faire le silence absolu. Dans l’espoir de recevoir une communication utile, la foule devint silencieuse, «Écoutez donc, dit l’homme autorisé, et nous saurons s’il est en haut ou en bas.»

Tout de suite on entendit un fracas, comme si quelqu’un avait enfoncé une fenêtre, et le bruit venait nettement d’une chambre du haut. Oui, la chose apparaissait très claire, l’assassin était dans la maison à cet instant même, il avait été pris au piège. Il ne s’était pas familiarisé avec les détails de la maison de Williamson, et, selon toute apparence, il s’était trouvé emprisonné dans une des chambres du haut. La foule s’y rua donc avec impétuosité. On en trouva la porte légèrement fixée; et, quand elle fut forcée, l’enfoncement de la fenêtre, tant de la vitre que du châssis, annonça que le misérable avait échappé.

Il avait sauté; plusieurs personnes dans la multitude, ardentes de la fureur publique, sautèrent derrière lui. Ces personnes ne s’étaient pas préoccupées de la nature du sol, et, à présent, en en faisant l’examen à la lueur de torches, elles se rendirent compte que c’était un plan incliné, une levée d’argile, très humide et collante. Les traces des pas de l’homme étaient profondément imprimées dans l’argile, et, par conséquent, elles furent aisément relevées jusqu’au sommet de la levée; mais on s’aperçut tout à la fois que la poursuite serait inutile, à cause de la densité du brouillard. A deux pas, un homme se dérobait entièrement à toute possibilité de l’identifier; et, si on le joignait, on n’aurait pu s’aventurer à prétendre que c’était bien le même qu’on venait de perdre de vue. Jamais, dans le cours d’un siècle tout entier, on n’aurait pu espérer une nuit plus propice pour un criminel en fuite. Des moyens de se déguiser, Williams en avait maintenant à l’excès; et les repaires étaient innombrables, dans le voisinage du fleuve, qui pourraient le mettre, pendant des années, à l’abri des investigations importunes.

Mais les faveurs sont offertes en pure perte à des insouciants et à des ingrats. Cette nuit, le moment de décider se présenta à lui en vue de toute sa carrière future, Williams prit la décision funeste; car, par pure indolence, il prit la décision de rentrer dans son vieux logement--le lieu que, de l’Angleterre entière, il avait alors le plus de raisons pour éviter.

Pendant ce temps, la foule avait exploré de fond en comble la demeure de Williamson. La première recherche fut celle de la jeune petite fille. Williams, à coup sûr était allé dans sa chambre, mais c’est apparemment dans cette chambre que la clameur soudaine de la rue l’avait surpris; alors son attention s’était toute entière attachée aux fenêtres, parce que par elles seules une retraite lui restait ouverte. Et même cette retraite, il ne l’a due qu’au brouillard, à la confusion du moment, à la difficulté d’approcher de la maison par derrière. La fillette était naturellement inquiète de cette affluence d’étrangers à pareille heure, mais, quant au reste, grâce aux précautions humaines des voisins, elle fut préservée de connaître, tout entiers, les événements effroyables qui avaient eu lieu pendant qu’elle dormait.

Le pauvre grand-père manquait toujours, jusqu’à ce que la foule descendît à la cave. On le trouva alors étendu de son long sur le sol de la cave. Probablement, il avait été précipité du haut de l’escalier, et, avec une telle violence, que l’une des jambes était cassée. Après l’avoir de la sorte mis hors de combat, Williams était descendu vers lui et lui avait coupé la gorge.