De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts

Part 10

Chapter 103,761 wordsPublic domain

On a beaucoup discuté, à cette époque, dans quelques-unes des feuilles publiques, sur la difficulté de concilier ces incidents avec les autres particularités de l’affaire, si l’on suppose qu’un seul homme s’en soit mêlé. Qu’un seul homme s’en soit mêlé, cela paraît bien certain. On n’en avait vu, on n’en avait entendu qu’un seul chez Marr; un seul, et, sans nul doute possible, le même homme avait été vu par le jeune ouvrier dans le salon de Mme Williamson, et un seul était dénoncé par les empreintes de ses pas sur la levée d’argile. Sans doute, voici la marche qu’il avait suivie: il s’était introduit chez Williamson en lui commandant de la bière. Cette commande obligeait le vieillard de descendre à la cave; Williams aura attendu qu’il y fût arrivé; et alors il aura _frappé_ et clos la porte de la violente façon que j’ai dite. Williamson sera remonté avec inquiétude en entendant ce bruit violent. L’assassin se doutant qu’il en serait ainsi, l’avait rencontré, sans doute, au haut de l’escalier de la cave et jeté en bas; après quoi, il sera descendu pour achever le meurtre à sa manière ordinaire. Tout cela aura pris une minute ou une minute et demie, de façon à correspondre à l’intervalle écoulé entre le bruit alarmant de la porte d’entrée qu’avait entendu l’ouvrier, et l’exclamation lamentable de la servante. Il est évident aussi que la raison pour laquelle aucune espèce de cri ne s’est élevé des lèvres de Mme Williamson, provient de la position des personnes telle que je l’ai esquissée. Venu par derrière Mme Williamson, invisible par conséquent, et elle ne l’entendait pas non plus à cause de sa surdité, l’assassin l’aura frappée et lui aura entièrement aboli toute conscience, avant qu’elle ait pu s’apercevoir de sa présence. Quant à la servante, elle devait forcément être le témoin de l’attaque contre sa maîtresse, l’assassin ne pouvait obtenir sur elle les mêmes avantages complets; elle eut donc le temps de pousser un cri d’agonie.

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J’ai mentionné que, durant presque une quinzaine, on n’avait pas même soupçonné quel était le meurtrier des Marr; je voulais dire que, jusqu’au meurtre de Williamson, aucun vestige, aucune base de suspicion, dans un sens quelconque, ne s’était présenté au public, en général, non plus qu’à la police. Mais il y avait à cet état d’ignorance absolue deux exceptions tout à fait restreintes. Certains magistrats avaient en leur possession une chose qui, à l’examiner de près, offrait un moyen possible de retrouver la trace du criminel. Pourtant jusque-là, ils n’avaient pas retrouvé sa trace. Jusqu’au matin du vendredi qui suivit la destruction de Williamson, ils n’avaient pas rendu public ce fait important, que sur le maillet de charpentier de navire (à l’aide duquel, en ce qui regarde son procédé d’étourdir ou de désemparer, les meurtres avaient été consommés), se trouvaient marquées les lettres «J. P.». Ce maillet, par une étrange distraction de l’assassin, avait été laissé dans la boutique de Marr; et c’est un fait intéressant, que, par conséquent, si le misérable avait été surpris par le courageux prêteur sur gages, il se serait trouvé virtuellement désarmé. La notification au public de ce détail fut faite officiellement le vendredi, c’est-à-dire treize jours après le premier assassinat. Elle fut suivie sur-le-champ, comme on verra, du résultat le plus important.

En même temps, dans le secret d’une unique chambre à coucher de Londres entier, Williams, c’est un fait, avait été à voix basse l’objet de soupçons très graves dès l’abord, c’est-à-dire à l’heure même où se révélait la tragédie de chez Marr. Et il est singulier que ce soupçon provînt entièrement de sa propre folie. Williams logeait, en compagnie d’autres hommes appartenant à différentes nations, à l’auberge. Dans un grand dortoir y étaient placés cinq ou six lits. Ils étaient occupés par des artisans, la plupart, d’un caractère honorable. Il y avait là un ou deux Anglais, un ou deux Écossais, trois ou quatre Allemands et Williams, dont le lieu de naissance n’est pas connu avec certitude. La nuit du fatal samedi, vers une heure et demie, en revenant de son labeur épouvantable, Williams avait bien trouvé ses compagnons Anglais et Écossais endormis, mais les Allemands veillaient; un d’eux, assis, une bougie à la main, faisait aux deux autres une lecture à voix haute. A cette vue, Williams, d’un ton courroucé et péremptoire, dit: «Oh! soufflez donc la bougie, soufflez-la tout de suite; nous serons tous brûlés dans nos lits.» Si les compagnons britanniques de la chambrée avaient été éveillés, M. Williams aurait suscité une protestation révoltée par l’arrogance de cet ordre. Mais les Allemands sont, d’ordinaire, d’un tempérament doux et facile et, ceux-là, complaisants, éteignirent la lumière. Pourtant, comme il n’y avait pas de rideaux, les Allemands remarquèrent qu’il n’y avait pas, en réalité, le moindre danger; car des draps de lit, amassés l’un sur l’autre, ne peuvent pas brûler plus que les feuilles d’un livre fermé. En leur particulier, les Allemands en tirèrent donc la conclusion qu’il fallait que M. Williams eût un motif urgent de dérober à toute observation sa personne et son vêtement. Quel pouvait être ce motif? La nouvelle répandue le lendemain dans tout Londres et, par conséquent, en la présente maison, distante de la boutique de Marr de moins de deux _furlongs_[62], fit apparaître ce motif terriblement évident, et, on le conçoit, le soupçon fut communiqué aux autres hôtes du dortoir. Mais tous, ils savaient, par contre, le péril pénal attaché par la loi anglaise à des insinuations contre un homme, même si elles se trouvent vraies, quand elles ne peuvent pas s’appuyer sur une preuve. En vérité, pour peu que Williams eût pris les précautions les plus élémentaires, pour peu qu’il fût descendu simplement jusqu’à la Tamise, éloignée de moins d’un jet de pierre, et qu’il eût jeté deux pièces de son attirail à la rivière, aucune preuve concluante n’aurait pu être produite contre lui. Ainsi il aurait pu réaliser le plan de Courvoisier, l’assassin de lord William Russell, de trouver la subsistance de chaque mois séparément, dans un assassinat distinct et bien préparé. Néanmoins, les compagnons du dortoir étaient convaincus pour eux-mêmes, mais ils attendaient des indices qui pussent convaincre autrui. A peine donc l’avis officiel fut-il publié au sujet des initiales du maillet J. P., tous les hommes de la maison se rappelèrent à la fois les initiales bien connues d’un honnête charpentier de vaisseau norwégien, John Petersen, qui avait travaillé dans les docks anglais jusqu’en la présente année, et qui, ayant l’occasion de revoir son pays natal, avait laissé sa boîte d’outils dans les galetas de l’auberge. Ces galetas furent donc explorés. Le coffre à outils de Petersen fut trouvé, mais le maillet manquait, puis, à un examen plus approfondi, on fit une autre découverte écrasante. Le chirurgien qui avait examiné les cadavres chez Williamson avait émis l’opinion que les gorges n’avaient pas été coupées au moyen d’un rasoir, mais au moyen d’un outil d’une forme différente. On se souvint alors que Williams avait récemment emprunté un grand couteau français d’une forme toute spéciale et, là-dessus, d’un tas de vieilleries et de chiffons, on retira bientôt un gilet que toute la maison eût juré avoir vu porter à Williams récemment. Dans ce gilet, collé à la doublure de la poche par du sang figé, on trouva le couteau français. Enfin, tous les gens de l’auberge, savaient fort bien que Williams portait d’ordinaire, depuis quelque temps, une paire de bottines qui craquaient et un pardessus brun doublé de soie. De plus, beaucoup d’autres présomptions qui semblaient à peine utiles.

Williams fut immédiatement appréhendé et interrogé sommairement. C’était le vendredi. Le samedi matin, quatorze jours après le meurtre de Marr, il comparut à nouveau. Les preuves tirées des circonstances étaient écrasantes. Williams en écoutait avec attention toute la suite, mais il disait fort peu de chose. A la fin de l’interrogatoire, un mandat de dépôt fut décerné, le jugement devant avoir lieu aux assises prochaines. Est-il nécessaire de le dire, en route pour la prison il fut poursuivi par des foules si furieuses, que, dans des circonstances ordinaires il y aurait eu pour lui peu d’espoir d’échapper à une vengeance sommaire. Mais en cette occasion, une escorte puissante avait été fournie, si bien qu’il fut logé sain et sauf dans la geôle. En cette geôle-là, la règle était, à l’époque, d’enfermer à cinq heures du soir, définitivement pour toute la nuit, sans lumière, tous les prisonniers convaincus de crimes. Quatorze heures, jusqu’à sept heures, le matin suivant, on les laissait, sans les visiter, dans l’obscurité totale. Williams eut donc le temps de commettre un suicide. Les ressources, il est vrai, d’autres parts, n’étaient pas grandes. Il y avait une seule barre de fer, dans l’intention, autant que je me souvienne, d’y suspendre une lampe; c’est là qu’il s’est pendu par ses bretelles. A quelle heure, on n’est pas sûr; quelques personnes prétendent à minuit. Et dans ce cas, à l’heure précise où, quatorze jours plus tôt, il avait répandu la terreur et la désolation dans la famille paisible du pauvre Marr, il était contraint lui-même de boire à la même coupe présentée à ses lèvres par les mêmes mains maudites.

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Le cas des Mac-Kean auquel j’ai fait une allusion spéciale, mérite aussi d’être brièvement narré pour le pittoresque terrible de deux ou trois de ses détails. La scène de cet assassinat est une auberge de la campagne, à quelques milles, je crois, de Manchester. C’est de la situation avantageuse de cette auberge que provenait la tentation double de l’affaire. En règle générale, une auberge implique, nécessairement, une ceinture étroite de voisins, ce qui est la raison originelle de l’ouverture d’un semblable établissement. Mais, en le cas présent, c’était une unique maison isolée, de sorte qu’il n’y avait pas à redouter d’être interrompu par des gens habitant à la portée des cris, et pourtant, d’autre part, le pays, aux alentours, était éminemment populeux. Aussi une société de secours avait établi son local de réunion hebdomadaire dans cette auberge, et on y laissait les sommes accumulées en dépôt dans la salle de réunion, sous la garde de l’aubergiste. Ces fonds montaient souvent à un total considérable, cinquante ou soixante-dix livres sterling avant qu’on les transférât entre les mains d’un banquier. Ici donc était un trésor digne de quelque risque, dans une situation vraiment incomparable.

Ces détails attrayants étaient par hasard, venus à la connaissance de l’un des Mac-Kean, ou de tous les deux, et cela, par malheur, à un moment où ils se trouvaient dans la plus écrasante misère. Ils étaient colporteurs, et jusqu’aux derniers temps, ils s’étaient montrés de mœurs très respectables; un désastre commercial les avait conduits à la ruine totale, et leurs capitaux réunis y avaient été engloutis jusqu’au dernier shilling. Ce revers soudain avait fait d’eux des désespérés; leur petit bien avait été englouti par une grande catastrophe _sociale_, et ils regardaient la société comme coupable à leur égard de vol. En prélevant leur proie sur la société, ils se considéraient donc comme exerçant un farouche droit naturel de représailles. Les fonds auxquels ils prétendaient, prenaient à leurs yeux l’aspect de fonds publics, puisque c’était le produit de plusieurs souscriptions particulières. Ils oubliaient, néanmoins, que pour les actes criminels que, trop certainement, ils méditaient en tant que préliminaires à leur vol, il ne leur serait pas possible de plaider un semblable précédent social imaginaire. A prendre à parti une famille qui paraissait tout à fait dénuée de secours si tout se faisait avec facilité, ils comptaient entièrement sur leur propre force corporelle.

C’étaient de jeunes hommes robustes, âgés de 28 à 32 ans; d’une taille un peu au-dessous de la moyenne, mais bâtis carrément, la poitrine solide, les épaules larges, conformés avec tant de beauté en ce qui regarde la proportion des membres et des articulations que, après leur exécution, leurs corps ont été, en secret, montrés par les chirurgiens de l’Infirmerie de Manchester, comme des objets intéressants pour l’art statuaire.

De son côté, la maison qu’ils se proposaient d’attaquer se composait des quatre personnes suivantes:

1. L’aubergiste, un fermier solide;--aussi projetaient-ils de le mettre hors de combat à l’aide d’un artifice introduit depuis peu, en ce temps-là, chez les voleurs: on l’appelait _hocussing_, ce qui veut dire empoisonner de laudanum la boisson de la victime, subrepticement;

2. La femme de l’aubergiste;

3. Une jeune servante;

4. Un enfant de douze à quatorze ans.

Le danger était que de ces quatre personnes, dispersées peut-être à travers la maison qui avait deux sorties distinctes, une au moins pût s’échapper et pût, grâce à une connaissance approfondie des chemins environnants, donner l’alarme à des maisons éloignées d’un _furlong_. Ils prirent le parti de s’en remettre aux circonstances pour la manière de conduire cette affaire, mais cependant, comme il leur paraissait nécessaire de se feindre étrangers l’un à l’autre, il fallut bien se concerter d’avance sur l’esquisse générale de leur plan; en effet, il leur serait impossible, dans ce but, sans éveiller de violents soupçons, de se rien communiquer sous les yeux de la famille. Cette esquisse comportait, au moins, un meurtre: celui-là fut décidé. Quant au reste, leurs actes dans la suite le montrent à l’évidence, ils désiraient verser aussi peu de sang que possible, pour la réalisation de leur objet final.

Au jour dit, ils se présentèrent, séparément, à la rustique auberge, et à des heures différentes. L’un arriva dès quatre heures de l’après-midi; l’autre ne vint pas avant sept heures et demi. Ils se saluèrent de loin d’une façon très réservée, et, tout en échangeant le peu de paroles que s’adressent des étrangers, ils ne se montrèrent pas disposés à un commerce plus familier. Mais avec l’aubergiste, à son retour de Manchester, vers huit heures, l’un des frères entra en conversation animée; il l’invita à prendre un grand verre de punch, et, au moment où l’aubergiste, en sortant de la pièce, le lui permit, il versa dans le punch une cuillerée de laudanum. Peu de temps après, l’horloge sonnait dix heures. L’aîné des Mac-Kean, se déclarant fatigué, demanda qu’on lui indiquât la chambre à coucher, car les deux frères, dès l’arrivée, avaient retenu un lit. L’infortunée servante se présenta, une bougie à la main, pour l’éclairer sur l’escalier.

A ce moment critique, voici comment était distribuée la famille: l’aubergiste, stupéfié par l’horrible narcotique qu’il avait bu, s’était retiré dans une pièce privée joignant la salle publique, dans le dessein de s’y reposer sur un sopha, et heureusement pour son salut, il était considéré comme tout à fait incapable d’action. La femme s’occupait de son mari. Le cadet des Mac-Kean était donc resté seul dans la salle publique. Il se leva alors tranquillement et vint se placer au bas de l’escalier que son frère venait de monter, de façon à être sûr de couper quiconque s’enfuirait de la chambre d’en haut. Dans cette chambre Mac-Kean l’aîné, fut introduit par la servante qui lui indiqua les deux lits dont l’un était déjà occupé, pour une moitié, par l’enfant, et l’autre vide: elle expliqua qu’il fallait que les deux étrangers s’en accommodassent pour la nuit, selon l’arrangement qui leur pourrait agréer. Tout en parlant, elle lui présentait la chandelle; il la plaça sur la table et, en même temps, il interceptait sa sortie de la chambre, et lui jetait les bras autour du cou comme s’il avait voulu l’embrasser. C’est évidemment ce qu’elle même avait prévu et ce qu’elle s’efforçait d’empêcher. Son horreur on peut l’imaginer, lorsqu’elle sentit la main perfide qui lui étreignait le cou, armée d’un rasoir, lui trancher violemment la gorge. A peine put-elle proférer un cri avant de tomber impuissante sur le plancher.

A cet effroyable spectacle l’enfant avait assisté; il n’était pas endormi, mais il eut la présence d’esprit de fermer instantanément les yeux. L’assassin s’approcha vivement du lit et examina avec inquiétude l’expression du visage de l’enfant. Il ne se trouva pas satisfait; il posa la main sur le cœur de l’enfant, pour juger d’après les battements, s’il était ou non agité. Ce fut une épreuve terrible, et, sans nul doute, le sommeil contrefait eût été tout de suite reconnu, quand, soudain, un spectacle terrible attira l’attention de l’assassin.

Grave et silencieuse, tel un spectre, la fille assassinée s’était levée en son délire mortel; elle se tenait toute droite, elle marcha avec fermeté un moment ou deux, et elle dirigea ses pas vers la porte. L’assassin se détourna pour la poursuivre, et l’enfant, à ce moment, sentant que son unique chance était de fuir tandis que se passait cette scène, bondit hors du lit. Sur le palier, à la tête de l’escalier, était un des assassins, au pied de l’escalier était l’autre. Qui pourrait croire que l’enfant eût l’ombre d’une chance d’échapper? Et pourtant de la façon la plus naturelle il surmonta tous ces obstacles. L’enfant, dans son horreur, posa la main gauche sur la balustrade, et s’élança par-dessus, d’un grand saut qui le déposa au bas de l’escalier, sans toucher une seule marche.

Ainsi il avait efficacement dépassé l’un des assassins; l’autre était encore, il est vrai, à dépasser, et ce lui aurait été impossible sans un incident inattendu. La femme de l’aubergiste s’était alarmée du faible cri de la jeune fille; elle était sortie en hâte de la salle réservée pour lui porter secours; au pied de l’escalier elle avait été arrêtée par le plus jeune des frères, et, à ce moment, elle se débattait contre lui. La confusion de ce débat de la vie à la mort avait permis au jeune garçon de passer en tourbillon à côté d’eux.

Il eut la bonne fortune de tourner par la cuisine où donnait une porte dérobée, fermée d’un simple verrou, et qui s’ouvrit à son toucher; par cette porte il se rua en plein champ.

A ce moment le frère aîné se trouva libre pour le poursuivre, par la mort de l’infortunée jeune fille. On ne peut douter que dans son délire l’image qui occupait ses pensées était celle de la société qui se réunissait une fois par semaine. Elle l’imaginait en séance, sans doute, et vers son local, pour se mettre en sûreté et réclamer du secours, elle allait en chancelant. Elle entra et, dès la porte passée, elle tomba par terre et, tout de suite, expira.

L’assassin, qui l’avait suivie pas à pas, se vit donc libre de poursuivre le jeune garçon. En ce moment critique, tout était en jeu, et si l’enfant n’était pas pris, l’entreprise était ruinée. Il dépassa donc son frère et la femme de l’aubergiste sans s’arrêter, et se précipita par la porte ouverte, à travers les champs. Une seconde de plus et peut-être il serait trop tard.

L’enfant avait la nette conscience que s’il continuait à découvert il n’aurait aucune chance d’échapper à un homme jeune et fort. Il courut donc tout à coup à un fossé, dans lequel il roula la tête la première. Si l’assassin s’était hasardé à procéder à loisir à l’examen du fossé le plus proche, il aurait aisément découvert l’enfant--que sa chemise blanche rendait si visible. Mais il perdit courage, pour avoir manqué à arrêter la fuite de l’enfant. De seconde en seconde son désespoir grandissait. Que l’enfant ait réussi seulement à s’échapper jusqu’aux fermes du voisinage, une troupe d’hommes pouvait être réunie dans les cinq minutes, et déjà il pouvait être devenu malaisé pour lui et pour son frère, qui connaissaient mal les chemins des champs, de s’échapper si leur retraite était coupée.

Donc, plus rien à faire, que de rappeler son frère. Et c’est ainsi que la femme de l’aubergiste, encore que mutilée, eut la vie sauve, et, dans la suite, guérit. L’aubergiste devait son salut à la potion stupéfiante. Et les assassins joués eurent la douleur de comprendre que leur crime affreux avait été tout à fait inutile. Le chemin, en effet, était libre, à présent, de la salle de société, et, probablement, quarante secondes auraient suffi pour emporter le coffre du trésor qu’ils auraient pu, ensuite, briser et piller à loisir. Mais la crainte d’ennemis qui les surprendraient était trop forte sur eux; ils se sauvèrent par un chemin qui les fit passer aussitôt à moins de six pieds de l’enfant aux aguets.

Ils traversèrent Manchester de nuit. Quand le jour revint, ils dormaient dans un buisson à une distance de vingt milles de la scène de leur tentative coupable. La deuxième et la troisième nuits, ils poursuivirent leur marche à pied, ne se reposant que pendant le jour. Vers le lever du soleil, le quatrième matin, ils entraient dans un village près de Kirby Lonsdale, dans le Westmoreland. Sans doute ils avaient quitté à dessein la ligne droite du chemin à suivre, car leur but était l’Ayrshire où ils étaient nés, et le vrai chemin les aurait conduits par Shap, Penrith, Carlisle. Ils cherchaient à éviter d’être persécutés par les diligences qui, depuis trente heures, distribuaient à toutes les auberges et à tous les _cabarets_[63] de la route de petites affiches avec la description de leurs personnes et de leurs costumes. Il se fit, peut-être avec intention, que, ce matin, le quatrième, ils s’étaient séparés, de façon à entrer au village dix minutes l’un après l’autre. Ils étaient épuisés et traînaient la jambe. Dans ces conditions il fut facile de les prendre. Un forgeron les avait, en silence, reconnus en comparant leurs dehors avec la description des affiches. Ils furent atteints facilement et séparément arrêtés. Leur procès et leur condamnation suivirent bientôt à Lancaster, et, dans ce temps-là c’en était la suite nécessaire, ils furent exécutés. Mais l’affaire tombait admirablement dans les limites protectrices de ce qu’on regarderait _aujourd’hui_ comme des circonstances atténuantes, puisque, si un assassinat de plus ou de moins n’était pas pour les détourner de leur projet, du moins ils s’étaient montrés très désireux d’économiser l’effusion du sang, dans la mesure du possible.

Incommensurable, par conséquent, l’intervalle qui les sépare du monstre Williams.

Ils ont péri sur l’échafaud; Williams, je l’ai dit, a péri de sa propre main, et, conformément à la loi en vigueur alors, il fut enterré au centre d’un _quadrivium_ ou confluent de quatre chemins (en l’espèce, quatre rues), avec un pieu fiché dans son cœur. Et, par-dessus lui, passe à jamais sans repos le tumulte de Londres![64]

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS

DE L’AUTEUR

DE L’ÉDITEUR ANGLAIS ET DU TRADUCTEUR

[1] L’éditeur anglais du «_Recueil des Écrits de Thomas de Quincey_» (_The Collected Writings of Thomas De Quincey_ en 14 vol., A. and C. Black, Soho square, Londres, 1897), M. David Masson, professeur émérite de littérature anglaise à l’Université d’Édimbourg, nous apprend que la première des parties dont se compose le présent ouvrage parut dans le numéro de février 1827 de _Blackwood’s Magazine_, et la seconde dans le numéro de novembre 1839 de la même revue, plus de douze années après la première.--Elles furent réimprimées ensemble sous le même titre en 1854, avec le long post-scriptum qui les suit, dans une édition complète de ses œuvres que fit alors De Quincey lui-même.

Les notes prises à l’édition de M. Masson sont suivies de la lettre: (M).

[2] Sous-titre de l’édition de 1854. Dans _Blackwood’s Magazine_ on lisait simplement: «_A l’éditeur de Blackwood’s Magazine.--Monsieur, nous avons tous entendu parler d’une société de protection du Vice_, etc... (M)