De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts
Part 8
Jusque là aucune rumeur n’était dans l’air qui indiquât, fût-ce par conjecture, l’auteur hideux de ces ruines--ce saint patron des fossoyeurs. Si, le dimanche des funérailles, on en avait su au sujet de cet individu, autant qu’on en savait partout six jours plus tard, les gens s’en seraient allés tout droit du cimetière au logement de l’assassin, et, sans souffrir aucun délai, lui auraient arraché membre après membre. Mais, jusque-là, faute d’un simple objet sur qui un soupçon raisonnable pût se poser, la colère publique se trouvait obligée de s’arrêter. Au reste, loin de montrer, et c’est naturel, aucune tendance à tomber, l’émotion publique se renforçait, bien entendu, chaque jour, à mesure que la répercussion du saisissement se mit à revenir des provinces à la capitale. Sur toutes les grandes routes du royaume, on faisait des arrestations continuelles de vagabonds et de rôdeurs qui ne pouvaient rendre de leur situation un compte satisfaisant, ou dont les dehors en toute chose s’accordaient avec le signalement imparfait de Williams qu’avait fourni le watchman.
En même temps que ce flux puissant de pitié et d’indignation qui se formait en arrière vers le terrifiant passé, il se mêlait aussi aux pensées des personnes réfléchies un sous-courant d’expectative inquiète pour le futur immédiat. «Le tremblement de terre» pour citer un fragment pris à un passage frappant de Wordsworth,
«_Le tremblement de terre n’est pas satisfait d’un coup_».
Tous les risques, et surtout les pernicieux, sont périodiques. Un assassin qui l’est par passion et tel un loup, par une soif insatiable du sang répandu, en tant que d’un mode de luxure antinaturelle, ne saurait tomber dans l’inertie. Cet homme-là, bien plus encore que le chasseur de chamois dans les Alpes, vient solliciter les dangers et son salut qui tient à un fil dans son industrie, ainsi qu’un condiment pour assaisonner les monotonies insipides de la vie quotidienne. Outre les instincts infernaux sur quoi l’on ne pouvait que trop sûrement compter pour voir se renouveler ses atrocités, l’assassin des Marr, c’était clair, en quelque lieu qu’il se tînt aux aguets, devait être un nécessiteux, et un nécessiteux de l’espèce la moins disposée à chercher ou à trouver des ressources par des modes honorables d’industrie: tant en vertu d’un dégoût hautain qu’en vertu d’une désuétude à ce qui y convient, les hommes de violence y sont spécialement disqualifiés. Ne fût-ce, donc, que pour le seul gagne-pain, l’assassin, que tous les cœurs cherchaient, émus, à déchiffrer, allait faire, on pouvait s’y attendre, sa résurrection sur quelque scène d’horreur, après un intervalle raisonnable. Même dans le meurtre des Marr, si l’on accorde qu’il avait été gouverné surtout par une impulsion de cruauté vindicative, il était cependant clair que le désir du butin avait coopéré avec de tels sentiments. De plus il était clair que ce désir avait dû être déçu: excepté la somme insignifiante que Marr avait réservée pour les dépenses de la semaine, le meurtrier ne trouva, sans doute, que peu ou que rien qu’il ait pu prendre en considération. Deux guinées peut-être étaient tout ce qu’il avait pu retirer de butin. Une semaine environ en verrait la fin. Par conséquent, la conviction de tout le monde était qu’après un mois ou deux, lorsque la fièvre d’excitation pourrait s’être un peu refroidie, ou aurait été remplacée par des sujets d’un intérêt plus nouveau, de façon que la vigilance, nouvellement née dans la vie familiale pût avoir le temps de se relâcher, on pouvait compter sur un nouvel assassinat aussi épouvantable.
* * * * *
Telle l’attente générale. Que le lecteur se figure donc la véritable frénésie d’horreur, quand, dans le calme de cette attente, qui soupçonnait cependant, et s’y attendait, que le bras inconnu frapperait encore, mais ne supposait pas qu’une audace neuve pourrait s’égaler à ce seul attentat,--alors que tous les yeux veillaient,--soudain, la douzième nuit après le meurtre de Marr, une deuxième affaire du même aspect mystérieux, un assassinat selon le même plan d’extermination, fut perpétré dans le plus proche voisinage.
C’est le second jeudi après le meurtre de Marr, que cette deuxième atrocité eut lieu. Bien des gens ont trouvé, à cette époque, que, par ses lignes dramatiques d’un intérêt si pénétrant, ce second cas avait même surpassé le premier. La famille qui, cette fois, pâtit, était celle d’un certain M. Williamson; et la maison était située, sinon absolument dans Ratcliffe Highway, tout au moins immédiatement au tournant d’une rue secondaire, qui courait à angle droit à cette grande artère publique.
M. Williamson était un homme fort connu et honorable, depuis longtemps établi dans le quartier. On le supposait riche. Et plutôt en vue d’entretenir son activité par cette profession, que dans le désir ardent d’amasser davantage, il tenait une sorte de taverne qui pouvait être considérée comme patriarcale--en ce sens que, bien que des gens de grande fortune fréquentassent la maison, le soir--aucune espèce de séparation n’y était maintenue par méfiance entre eux et les autres visiteurs de la classe des artisans ou des ouvriers. Quiconque se conduisait avec bienséance était libre de s’asseoir et de commander la boisson qu’il préférait. Ainsi la société y était un peu mêlée, clientèle en partie fixe, et dans une certaine proportion, flottante.
La famille se composait des cinq personnes suivantes:
1. M. Williamson, son chef, qui était un vieillard de plus de 70 ans, bien fait pour son état, civil et point morose, mais en même temps ferme sur le maintien du bon ordre;
2. Mme Williamson, sa femme, plus jeune que lui de dix ans environ;
3. Leur jeune petite-fille, âgée d’environ neuf ans;
4. Une servante, qui avait à peu près quarante ans;
5. Un jeune ouvrier, âgé d’environ 26 ans, appartenant à un établissement manufacturier (j’ai oublié de quelle espèce; et je ne me souviens pas non plus de quelle nation il était).
La règle était établie chez M. Williamson que, exactement quand l’horloge sonnait onze heures, toute la compagnie, sans faveur ni exception, sortait. C’était là une des coutumes par lesquelles, dans un quartier si orageux, M. Williamson avait trouvé la possibilité de préserver sa maison de rixes.
Ce jeudi soir, toute chose s’était passée comme à l’ordinaire, sauf en ce qu’une légère ombre de soupçon avait arrêté l’attention de plus d’une personne. Peut-être en un temps moins inquiet, l’eût-on à peine remarquée. Mais actuellement que la première et la dernière question dans toute réunion de société, avait trait aux Marr et à leur assassin inconnu, c’était une circonstance certes bien propre à causer du malaise qu’un étranger d’apparence sinistre, avec un large pardessus, eût erré dans la salle et au dehors durant la soirée, se fût parfois écarté de la lumière dans les coins obscurs et eût été vu, par plusieurs personnes, se glisser, à la dérobée, dans les couloirs privés de la maison. En général, on présumait l’homme connu de Williamson. Et, jusqu’à un certain point, en tant que client occasionnel, il n’est pas impossible qu’_il le fût_. Mais plus tard, cet étranger repoussant, avec sa pâleur spectrale, sa chevelure extraordinaire et ses yeux vitreux, qui s’était montré par intervalles entre huit et onze heures du soir, est revenu à la mémoire de tous ceux qui l’avaient posément observé, avec quelque chose de cet effet glacial que produisent les deux assassins dans «Macbeth» lorsqu’ils se présentent tout fumants du meurtre de Banquo et rayonnant obscurément, visages terribles, dans le sombre arrière-plan, à travers les pompes du festin royal.
Cependant l’horloge sonnait onze heures. La compagnie se sépara. La porte d’entrée fut poussée, presque close. Au moment de la sortie de tout le monde, voici quelle était la position exacte des cinq personnes laissées dans la demeure: les trois plus âgées, c’est-à-dire Williamson, sa femme et sa servante, étaient toutes trois occupées au rez-de-chaussée. Williamson tirait de l’ale, du porter, etc... pour les gens du voisinage en faveur de qui la porte de la maison restait entrebâillée jusqu’à ce que l’heure de minuit sonnât. Mme Williamson et la servante allaient et venaient entre l’arrière-cuisine et un petit salon; l’enfant, leur petite-fille, dont la chambre à coucher était au _premier étage_ (par ce terme on entend toujours, à Londres, le palier élevé d’une seule volée de l’escalier au dessus du niveau de la rue), s’était profondément endormie dès neuf heures du soir; enfin l’ouvrier s’était retiré pour prendre du repos. C’était un locataire habituel de la maison; sa chambre était au second étage. En très peu de temps il s’était déshabillé et couché. Tenu, comme tout travailleur, à des habitudes de lever matinal, il était naturellement désireux de s’endormir aussi vite que possible. Pourtant, cette nuit-là, le malaise causé par les assassinats récents du nº 29, atteignit chez lui le paroxysme de l’excitation nerveuse et le tint éveillé. Peut-être avait-il entendu parler de l’étranger à mine suspecte, peut-être l’avait-il vu lui-même rôder à la dérobée. Mais, même s’il n’en était pas ainsi, il se trouvait au courant des particularités périlleuses de cette maison! par exemple, le ruffianisme de tout ce voisinage, et ce fait peu agréable que les Marr avaient vécu à quelques portées de cette même maison, ce qui impliquait que l’assassin aussi ne vivait pas à une grande distance. Tels étaient les sujets d’une alarme générale. Mais il en était d’autres, spéciaux à cette seule maison: avant tout, la réputation d’opulence de Williamson,--la croyance, fondée ou non, qu’il avait accumulé dans des pupitres et dans des tiroirs l’argent qui lui coulait sans cesse dans les mains, et, en dernier lieu, le danger avec tant d’ostentation recherché par cette habitude de laisser entrebâillée la porte pendant une heure entière,--heure emplie d’un danger d’autant plus grand que l’on pouvait être bien sûr de n’avoir pas à craindre de collision avec un visiteur ou un convive de hasard, puisque tout le monde se trouvait banni dès onze heures. Cette règle, jusqu’ici avantageuse pour la réputation et l’agrément de la maison, à présent au contraire, les circonstances ayant changé, ne servait qu’à positivement proclamer une situation exposée sans défense pendant une heure entière. Même on disait communément que Williamson, homme pesant et gros, de plus de soixante-dix ans, singulièrement peu actif, n’aurait été que prudent de fermer à clé sa porte au moment où il renvoyait, le soir, la société.
Sur ces motifs d’alarme et sur d’autres (et, M. Williamson, disait-on encore, possédait une quantité considérable d’argenterie) l’ouvrier méditait péniblement; il pouvait être entre minuit moins vingt-huit et minuit moins vingt-cinq minutes, quand, d’une seule fois, avec un fracas révélant une main sinistre et violente, la porte de la maison soudain fut fermée et la clé tournée. Voilà donc qu’ici, sans nul doute possible, était entré l’homme diabolique, vêtu de mystère, l’homme du 29 de Ratcliffe Highway. Oui, l’être redoutable qui avait occupé toutes les pensées et toutes les langues depuis douze jours, était maintenant, à coup sûr, en cette maison sans défense, et il allait avant peu de minutes se présenter face à face à chacun de ses habitants. Une question toujours traînait dans l’esprit du public: chez Marr, deux hommes ne s’étaient-ils pas mis à l’ouvrage? S’il en était ainsi, tous les deux devaient être là à présent, et l’un se trouverait immédiatement prêt à travailler au haut de l’escalier, aucun danger ne pouvant être plus évidemment ni plus immédiatement fatal à une attaque de cette espèce que l’alarme jetée d’une fenêtre d’en haut aux passants de la rue. Pendant une bonne demi-minute, le pauvre homme frappé d’épouvante resta assis sans mouvement sur son lit. Puis il se leva, son premier mouvement le conduisit à la porte de sa chambre, non dans le but de la protéger contre une intrusion--elle n’avait pas, il ne le savait que trop, de fermeture un peu sérieuse, serrure ni verrou, et du mobilier de la chambre il n’y avait rien qu’on pût déplacer utilement pour barricader la porte, même si l’on avait eu le temps d’en faire la tentative. Ce n’était pas un instinct de prudence; la simple fascination d’une terreur accablante le poussa à ouvrir sa porte. Un premier pas l’amena à la tête de l’escalier. Il se pencha par-dessus la balustrade afin d’écouter; à ce moment même, du petit salon, monta un cri d’agonie de la servante: «Seigneur Jésus-Christ! nous allons tous être tués!» Quelle tête de Méduse se dissimulait sous ce visage effrayant et exsangue, derrière ces yeux vitreux et fixes qui semblaient à bon droit appartenir à un cadavre, pour que sur eux le premier regard suffît à donner la certitude de la mort!
Les agonies de trois morts successives, entre temps, s’étaient terminées; le pauvre ouvrier, pétrifié, tout à fait inconscient de ce qu’il faisait dans l’aveugle, le passif abandon de soi-même à l’épouvante, descendit entièrement les deux volées de l’escalier. Une terreur infinie lui inspirait l’impulsion même qu’eût pu lui inspirer un courage inconsidéré. En chemise, par les vieilles marches délabrées, qui par moments lui craquaient sous les pieds, il continua de descendre, jusqu’à ce qu’il eût atteint, moins quatre, le plus bas des degrés. Situation plus effroyable que toute autre qu’on se rappelle! Un éternûment, une toux, rien qu’un souffle, et le jeune homme n’était plus qu’un cadavre, sans la possibilité fût-ce de lutter pour sa vie.
L’assassin pendant ce temps était dans le petit salon;--la porte de ce salon se trouvait en face quand on descendait l’escalier; cette porte était entrebâillée, beaucoup plus ouverte que ce qu’on entend par le terme «entrebâillé». Du quart de cercle, des 90 degrés que la porte décrirait en s’ouvrant suffisamment pour se trouver à angle droit par rapport à l’antichambre, ou par rapport à elle-même dans la position qu’elle occupait fermée, 55 degrés au moins étaient à découvert. Et ainsi deux cadavres sur les trois se trouvaient exposés à la vue du jeune homme.
Où était le troisième? et l’assassin,--où était-il?
--L’assassin, il allait et venait avec rapidité dans le salon, entendu tout d’abord sans être vu, occupé à une chose ou à l’autre dans la partie de la pièce dissimulée encore par la porte. Ce que pouvait être la chose, un bruit bientôt l’expliqua, il essayait à tâtons des clés sur un buffet, sur une armoire et sur un pupitre dans la partie cachée de la pièce. Puis il devint visible, mais heureusement pour le jeune homme, en ce moment critique, l’assassin était trop absorbé par ses projets pour qu’il pût jeter un coup d’œil sur l’escalier, sans quoi le visage tout blanc de l’ouvrier qui s’y tenait immobile dans l’horreur, il l’eût surpris au même instant et assaissonné pour le tombeau, en une seconde.
Quant au troisième cadavre, le cadavre manquant, celui de M. Williamson, il se trouve, celui-là, dans la cave. Comment expliquer cette situation, question à part fort discutée en ce temps-là, et jamais éclaircie d’une manière satisfaisante.
Mais la mort de M. Williamson était évidente pour le jeune homme, car, sinon, il l’aurait entendu remuer ou gémir. Ainsi, des quatre amis dont il s’était séparé quarante minutes plus tôt, trois maintenant étaient trépassés; restait donc une proportion de quarante pour cent--(proportion bien grande à laisser pour Williams): restaient, en effet, lui et sa jolie petite amie, l’enfant, la petite fille qu’une innocence puérile tenait encore endormie sans crainte pour soi, sans affliction pour ses vieux grands-parents. Si eux s’en sont allés à jamais, par bonheur un ami (tel, en effet, il veut se montrer s’il peut tirer l’enfant de ce danger) demeure auprès d’elle. Mais hélas! il est plus près du meurtrier. En ce moment, il est incapable de tout effort; il est changé en un pilier de glace, car ce qu’il voit devant lui, à la distance tout juste de treize pieds, le voici:
--La servante avait été saisie à genoux par l’assassin; elle était à genoux devant le foyer, qu’elle frottait à la mine de plomb. Cette partie de sa tâche achevée, elle allait passer à une autre tâche, elle remplissait la grille de bois et de charbons, non pour allumer tout de suite, mais pour que le feu se trouvât prêt à allumer le lendemain. Les apparences démontraient qu’elle devait s’occuper de ce travail au moment où l’assassin est entré. Et peut-être les événements s’étaient-ils succédé dans l’ordre suivant:--par son exclamation effrayée, par son grand cri poussé vers le Christ, que l’ouvrier avait entendu d’en haut, il est sûr qu’alors seulement elle avait pris l’alarme, et pourtant au moins une minute et demie ou deux minutes s’étaient écoulées depuis que la porte avait été fermée avec violence. Par conséquent l’alarme qui avait si terriblement, si justement frappé le jeune homme, devait, d’inexplicable façon, avoir été prise à contre sens par les deux femmes. On disait, à l’époque, que Mme Williamson entendait avec quelque difficulté; on supposait que la servante, les oreilles pleines du bruit de son nettoyage, la tête à demi sous la grille, avait pu croire à des bruits de la rue, et même avait pu attribuer la fermeture violente à de méchants gamins.
Le fait est, qu’on l’explique de toutes les façons possibles, que jusqu’à ses paroles d’appel au Christ, la servante n’avait remarqué rien de suspect, rien qui pût interrompre son labeur. Il s’en suivrait que Mme Williamson, non plus, n’aurait rien remarqué: car, sinon, elle aurait communiqué sa crainte à la servante, puisqu’elles se trouvaient toutes les deux dans la même petite pièce.
Apparemment, voici quel a été le cours des événements après que l’assassin est entré dans la pièce. Mme Williamson ne l’avait pas vu, probablement le hasard faisant qu’elle se tenait le dos tourné à la porte. C’est donc elle, avant qu’on ait pu l’apercevoir, qu’il avait étourdie et renversée d’un coup solide derrière la tête; le coup, asséné à l’aide d’une pince-monseigneur lui avait fracassé la partie postérieure du crâne. Elle tomba. Le bruit de la chute (car le tout fut l’affaire d’un moment) avait éveillé l’attention de la servante, laquelle poussa alors le cri qui était parvenu jusqu’au jeune homme; mais avant qu’elle pût le répéter, l’assassin avait élevé et descendu son instrument sur sa tête, et concassé le crâne jusque dans la cervelle. Les femmes étaient l’une et l’autre détruites, sans remède; toute autre violence était superflue; de plus, l’assassin avait la conscience du danger imminent que lui apporterait le moindre retard. Pourtant, en dépit de cette hâte, il appréciait assez les conséquences fatales auxquelles il serait exposé si l’une de ses victimes venait à reprendre connaissance de façon à pouvoir faire une déposition détaillée, et sur-le-champ il s’était mis à leur couper à toutes deux la gorge. Tout cela résultait de l’aspect des choses telles qu’elles-mêmes se présentèrent. Mme Williamson était tombée en arrière, la tête vers la porte; la servante, agenouillée, n’avait pas pu se relever et avait passivement présenté la tête aux coups. Ensuite, l’infâme n’avait eu qu’à lui pencher la tête en arrière pour lui découvrir la gorge, et l’assassinat fut consommé.
Il est remarquable que le jeune artisan, paralysé comme il l’était par la peur, et fasciné évidemment pendant quelque temps à un tel point qu’il avait marché droit vers la gueule du lion, se soit trouvé capable néanmoins de noter tout ce qui est intéressant. Le lecteur se l’imaginera surveillant l’assassin penché sur le corps de Mme Williamson afin de chercher encore les clés qui lui importaient. Sans doute la situation était inquiétante pour l’assassin, car, s’il ne trouvait pas tout de suite les clés qu’il fallait, le seul résultat de cette tragédie hideuse serait d’accroître prodigieusement l’horreur publique, de décupler par conséquent les précautions, de redoubler les obstacles interposés entre lui et toute proie future. Qui plus est, il y allait d’un intérêt plus immédiat encore; sa propre sécurité, au moment même, pouvait se trouver, par quelque accident compromise. La plupart de ceux qui venaient dans la maison chercher leur boisson étaient des jeunes filles ou des enfants étourdis. Ceux-là, s’ils trouvaient la maison fermée, s’en iraient ailleurs insoucieux; mais que vienne maintenant à la porte une femme ou un homme réfléchi, et en ce cas, trop puissant pour être réprimé, un soupçon s’élèverait. L’alarme, soudain, serait donnée; après quoi, le simple hasard déciderait des événements. Car c’est un fait à remarquer, et qui souligne la singulière inconséquence de ce scélérat, lui qui si souvent faisait montre d’une subtilité même superflue, d’autres fois était insoucieux et imprévoyant à tel point que, dans le même moment où il se tenait au milieu des cadavres dont le sang avait inondé le petit salon, Williams devait douter fortement s’il lui restait un moyen sûr de s’en aller. Il y avait des fenêtres, il le savait, par derrière; mais sur quoi ouvraient-elles? il ne semble pas qu’il s’en soit inquiété; de plus, dans un voisinage aussi dangereux, il n’est pas impossible que les fenêtres d’un rez-de-chaussée fussent clouées; celles du haut pouvaient être libres, mais alors devenait nécessaire un saut par trop considérable.
Le seul parti pratique était donc de se hâter d’essayer les autres clés et de découvrir le trésor caché. C’est ainsi, c’est pour être si intensément absorbé dans l’unique recherche qui le maîtrisait, que l’assassin était tout à fait incapable de percevoir ce qui se passait autour de lui; sinon, il aurait dû entendre la respiration du jeune homme; à lui-même, par moments, elle devenait effroyablement perceptible.
L’assassin courbé, une fois encore, sur le corps de Mme Williamson, et lui fouillant plus profondément les poches, en tirait plusieurs trousseaux de clés, dont l’un, lui ayant échappé, produisit un fort tintement sur le plancher.
C’est à ce moment que le témoin secret, de sa secrète position, remarqua que le pardessus de Williams était doublé d’une soie de la plus belle qualité. Un autre fait encore qu’il remarqua, et qui, par la suite, devint d’une importance plus immédiate que beaucoup de détails plus sérieux de sa mise en accusation, c’est que les chaussures de l’assassin, neuves sans doute, achetées probablement avec l’argent du pauvre Marr, craquaient quand il marchait, sèchement et fréquemment.