De l'Allemagne; t. 2

Part 27

Chapter 273,745 wordsPublic domain

Il y a des objets hideux en eux-mêmes, dont l’impression sur nous est inexplicable; de certaines figures d’animaux, de certaines formes de plantes, de certaines combinaisons de couleurs, révoltent nos sens, bien que nous ne puissions nous rendre compte des causes de cette répugnance; on dirait que ces contours disgracieux, que ces images rebutantes rappellent la bassesse et la perfidie, quoique rien dans les analogies du raisonnement ne puisse expliquer une telle association d’idées. La physionomie de l’homme ne tient point uniquement, comme l’ont prétendu quelques écrivains, au dessin plus ou moins prononcé des traits; il passe dans le regard et dans les mouvements du visage, je ne sais quelle expression de l’âme impossible à méconnaître, et c’est surtout dans la figure humaine qu’on apprend ce qu’il y a d’extraordinaire et d’inconnu dans les harmonies de l’esprit et du corps.

Les accidents et les malheurs, dans l’ordre physique, ont quelque chose de si rapide, de si impitoyable, de si inattendu, qu’ils paraissent tenir du prodige; la maladie et ses fureurs sont comme une vie méchante qui s’empare tout à coup de la vie paisible. Les affections du cœur nous font sentir la barbarie de cette nature qu’on veut nous représenter comme si douce. Que de dangers menacent une tête chérie! Sous combien de métamorphoses la mort ne se déguise-t-elle pas autour de nous? il n’y a pas un beau jour qui ne puisse recéler la foudre; pas une fleur dont les sucs ne puissent être empoisonnés, pas un souffle de l’air qui ne puisse apporter avec lui une contagion funeste, et la nature semble une amante jalouse prête à percer le sein de l’homme, au moment même où il s’enivre de ses dons.

Comment comprendre le but de tous ces phénomènes, si l’on s’en tient à l’enchaînement ordinaire de nos manières de juger? Comment peut-on considérer les animaux, sans se plonger dans l’étonnement que fait naître leur mystérieuse existence? Un poète les a nommés _les rêves de la nature dont l’homme est le réveil_. Dans quel but ont-ils été créés? Que signifient ces regards qui semblent couverts d’un nuage obscur, derrière lequel une idée voudrait se faire jour? Quels rapports ont-ils avec nous? Qu’est-ce que la part de vie dont ils jouissent? Un oiseau survit à l’homme de génie, et je ne sais quel bizarre désespoir saisit le cœur, quand on a perdu ce qu’on aime, et qu’on voit le souffle de l’existence animer encore un insecte, qui se meut sur la terre, d’où le plus noble objet a disparu.

La contemplation de la nature accable la pensée; on se sent avec elle des rapports qui ne tiennent ni au bien ni au mal qu’elle peut nous faire; mais son âme visible vient chercher la nôtre dans notre sein, et s’entretient avec nous. Quand les ténèbres nous épouvantent, ce ne sont pas toujours les périls auxquels ils nous exposent que nous redoutons, mais c’est la sympathie de la nuit avec tous les genres de privations et de douleurs dont nous sommes pénétrés. Le soleil, au contraire, est comme une émanation de la Divinité, comme le messager éclatant d’une prière exaucée; ses rayons descendent sur la terre, non seulement pour guider les travaux de l’homme, mais pour exprimer de l’amour à la nature.

Les fleurs se tournent vers la lumière, afin de l’accueillir; elles se referment pendant la nuit, et le matin et le soir elles semblent exhaler en parfums leurs hymnes de louanges. Quand on élève ces fleurs dans l’obscurité, pâles, elles ne revêtent plus leurs couleurs accoutumées; mais quand on les rend au jour, le soleil réfléchit en elles ses rayons variés comme dans l’arc-en-ciel, et l’on dirait qu’il se mire avec orgueil dans la beauté dont il les a parées. Le sommeil des végétaux, pendant de certaines heures et de certaines saisons de l’année, est d’accord avec le mouvement de la terre; elle entraîne dans les régions qu’elle parcourt la moitié des plantes, des animaux et des hommes endormis. Les passagers de ce grand vaisseau qu’on appelle le monde se laissent bercer dans le cercle que décrit leur voyageuse demeure.

La paix et la discorde, l’harmonie et la dissonance qu’un lien secret réunit, sont les premières lois de la nature; et, soit qu’elle se montre redoutable ou charmante, l’unité sublime qui la caractérise se fait toujours reconnaître. La flamme se précipite en vagues comme les torrents; les nuages qui parcourent les airs prennent quelquefois la forme des montagnes et des vallées, et semblent imiter en se jouant l’image de la terre. Il est dit dans la _Genèse_, «que le Tout-Puissant sépara les eaux de la terre des eaux du ciel, et les suspendit dans les airs». Le ciel est en effet un noble allié de l’Océan; l’azur du firmament se fait voir dans les ondes, et les vagues se peignent dans les nues. Quelquefois, quand l’orage se prépare dans l’atmosphère, la mer frémit au loin, et l’on dirait qu’elle répond, par le trouble de ses flots, au mystérieux signal qu’elle a reçu de la tempête.

M. de Humboldt dit, dans ses _Vues scientifiques et poétiques sur l’Amérique méridionale_, qu’il a été témoin d’un phénomène observé dans l’Égypte, et qu’on appelle _mirage_. Tout à coup, dans les déserts les plus arides, la réverbération de l’air prend l’apparence des lacs ou de la mer, et les animaux eux-mêmes, haletant de soif, s’élancent vers ces images trompeuses, espérant s’y désaltérer. Les diverses figures que la gelée trace sur le verre offrent encore un nouvel exemple de ces analogies merveilleuses; les vapeurs condensées par le froid dessinent des paysages semblables à ceux qui se font remarquer dans les contrées septentrionales: des forêts de pins, des montagnes hérissées reparaissent sous ces blanches couleurs, et la nature glacée se plaît à contrefaire ce que la nature animée a produit.

Non seulement la nature se répète elle-même, mais elle semble vouloir imiter les ouvrages des hommes, et leur donner ainsi un témoignage singulier de sa correspondance avec eux. On raconte que, dans les îles voisines du Japon, les nuages présentent aux regards l’aspect de bâtiments réguliers. Les beaux-arts ont aussi leur type dans la nature, et ce luxe de l’existence est plus soigné par elle encore que l’existence même: la symétrie des formes, dans le règne végétal et minéral, a servi de modèle aux architectes, et le reflet des objets et des couleurs dans l’onde donne l’idée des illusions de la peinture; le vent, dont le murmure se prolonge sous les feuilles tremblantes, nous révèle la musique; et l’on dit même que sur les côtes de l’Asie où l’atmosphère est plus pure, on entend quelquefois le soir une harmonie plaintive et douce, que la nature semble adresser à l’homme, afin de lui apprendre qu’elle respire, qu’elle aime et qu’elle souffre.

Souvent, à l’aspect d’une belle contrée, on est tenté de croire qu’elle a pour unique but d’exciter en nous des sentiments élevés et nobles. Je ne sais quel rapport existe entre les cieux et la fierté du cœur, entre les rayons de la lune qui reposent sur la montagne et le calme de la conscience, mais ces objets nous parlent un beau langage, et l’on peut s’abandonner au tressaillement qu’ils causent; l’âme s’en trouvera bien. Quand, le soir, à l’extrémité du paysage, le ciel semble toucher de si près à la terre, l’imagination se figure, par delà l’horizon, un asile de l’espérance, une patrie de l’amour, et la nature semble répéter silencieusement que l’homme est immortel.

La succession continuelle de mort et de naissance, dont le monde physique est le théâtre, produirait l’impression la plus douloureuse, si l’on ne croyait pas y voir la trace de la résurrection de toutes choses; et c’est le véritable point de vue religieux de la contemplation de la nature, que cette manière de la considérer. On finirait par mourir de pitié, si l’on se bornait en tout à la terrible idée de l’irréparable: aucun animal ne périt sans qu’on puisse le regretter, aucun arbre ne tombe sans que l’idée qu’on ne le reverra plus dans sa beauté n’excite en nous une réflexion douloureuse. Enfin les objets inanimés eux-mêmes font mal, quand leur décadence oblige à s’en séparer: la maison, les meubles qui ont servi à ceux que nous avons aimés, nous intéressent, et ces objets mêmes excitent en nous quelquefois une sorte de sympathie indépendante des souvenirs qu’ils retracent; on regrette la forme qu’on leur a connue, comme si cette forme en faisait des êtres qui nous ont vu vivre, et qui devaient nous voir mourir. Si le temps n’avait pas pour antidote l’éternité, on s’attacherait à chaque moment pour le retenir, à chaque son pour le fixer, à chaque regard pour en prolonger l’éclat, et les jouissances n’existeraient que l’instant qu’il nous faut pour sentir qu’elles passent, et pour arroser de larmes leurs traces, que l’abîme des jours doit aussi dévorer.

Une réflexion nouvelle m’a frappée, dans les écrits qui m’ont été communiqués par un homme dont l’imagination est pensive et profonde; il compare ensemble les ruines de la nature, celles de l’art et celles de l’humanité. «Les premières, dit-il, sont philosophiques, les secondes poétiques, et les dernières mystérieuses». Une chose bien digne de remarque, en effet, c’est l’action si différente des années sur la nature, sur les ouvrages du génie et sur les créatures vivantes. Le temps n’outrage que l’homme: quand les rochers s’écroulent, quand les montagnes s’abîment dans les vallées, la terre change seulement de face; un aspect nouveau excite dans notre esprit de nouvelles pensées, et la force vivifiante subit une métamorphose, mais non un dépérissement; les ruines des beaux-arts parlent à l’imagination, elle reconstruit ce que le temps a fait disparaître, et jamais peut-être un chef-d’œuvre dans tout son éclat n’a pu donner l’idée de la grandeur autant que les ruines mêmes de ce chef-d’œuvre. On se représente les monuments à demi détruits, revêtus de toutes les beautés qu’on suppose toujours à ce qu’on regrette: mais qu’il est loin d’en être ainsi des ravages de la vieillesse!

A peine peut-on croire que la jeunesse embellissait ce visage, dont la mort a déjà pris possession: quelques physionomies échappent par la splendeur de l’âme à la dégradation; mais la figure humaine, dans sa décadence, prend souvent une expression vulgaire, qui permet à peine la pitié. Les animaux perdent avec les années, il est vrai, leur force et leur agilité; mais l’incarnat de la vie ne se change point pour eux en livides couleurs, et leurs yeux éteints ne ressemblent pas à des lampes funéraires, qui jettent de pâles clartés sur un visage flétri.

Lors même qu’à la fleur de l’âge la vie se retire du sein de l’homme, ni l’admiration que font naître les bouleversements de la nature, ni l’intérêt qu’excitent les débris des monuments, ne peuvent s’attacher au corps inanimé de la plus belle des créatures. L’amour qui chérissait cette figure enchanteresse, l’amour ne peut en supporter les restes, et rien de l’homme ne demeure après lui sur la terre, qui ne fasse frémir, même ses amis.

Ah! quel enseignement, que les horreurs de la destruction acharnée ainsi sur la race humaine! n’est-ce pas pour annoncer à l’homme que sa vie est ailleurs? La nature l’humilierait-elle à ce point, si la Divinité ne voulait pas le relever?

Les vraies causes finales de la nature, ce sont ses rapports avec notre âme et avec notre sort immortel; les objets physiques eux-mêmes ont une destination qui ne se borne point à la courte existence de l’homme ici-bas; ils sont là pour concourir au développement de nos pensées, à l’œuvre de notre vie morale. Les phénomènes de la nature ne doivent pas être compris seulement d’après les lois de la matière, quelque bien combinées qu’elles soient; ils ont un sens philosophique et un but religieux, dont la contemplation la plus attentive ne pourra jamais connaître toute l’étendue.

CHAPITRE X

De l’enthousiasme.

Beaucoup de gens sont prévenus contre l’enthousiasme; ils le confondent avec le fanatisme, et c’est une grande erreur. Le fanatisme est une passion exclusive, dont une opinion est l’objet; l’enthousiasme se rallie à l’harmonie universelle: c’est l’amour du beau, l’élévation de l’âme, la jouissance du dévouement, réunis dans un même sentiment, qui a de la grandeur et du calme. Le sens de ce mot, chez les Grecs, en est la plus noble définition: l’enthousiasme signifie _Dieu en nous_. En effet, quand l’existence de l’homme est expansive, elle a quelque chose de divin.

Tout ce qui nous porte à sacrifier notre propre bien-être, ou notre propre vie, est presque toujours de l’enthousiasme; car le droit chemin de la raison égoïste doit être de se prendre soi-même pour but de tous ses efforts, et de n’estimer dans ce monde que la santé, l’argent et le pouvoir. Sans doute la conscience suffit pour conduire le caractère le plus froid dans la route de la vertu; mais l’enthousiasme est à la conscience ce que l’honneur est au devoir: il y a en nous un superflu d’âme qu’il est doux de consacrer à ce qui est beau, quand ce qui est bien est accompli. Le génie et l’imagination ont aussi besoin qu’on soigne un peu leur bonheur dans ce monde; et la loi du devoir, quelque sublime qu’elle soit, ne suffit pas pour faire goûter toutes les merveilles du cœur et de la pensée.

On ne saurait le nier, les intérêts de la personnalité pressent l’homme de toutes parts; il y a même dans ce qui est vulgaire une certaine jouissance dont beaucoup de gens sont très susceptibles, et l’on retrouve souvent les traces de penchants ignobles sous l’apparence des manières les plus distinguées. Les talents supérieurs ne garantissent pas toujours de cette nature dégradée, qui dispose sourdement de l’existence des hommes, et leur fait placer leur bonheur plus bas qu’eux-mêmes. L’enthousiasme seul peut contrebalancer la tendance à l’égoïsme, et c’est à ce signe divin qu’il faut reconnaître les créatures immortelles. Lorsque vous parlez à quelqu’un sur des sujets dignes d’un saint respect, vous apercevez d’abord s’il éprouve un noble frémissement, si son cœur bat pour des sentiments élevés, s’il a fait alliance avec l’autre vie, ou bien s’il n’a qu’un peu d’esprit qui lui sert à diriger le mécanisme de l’existence. Et qu’est-ce donc que l’être humain, quand on ne voit en lui qu’une prudence dont son propre avantage est l’objet? L’instinct des animaux vaut mieux, car il est quelquefois généreux et fier; mais ce calcul, qui semble l’attribut de la raison, finit par rendre incapable de la première des vertus, le dévouement.

Parmi ceux qui s’essaient à tourner les sentiments exaltés en ridicule, plusieurs en sont pourtant susceptibles à leur insu. La guerre, fût-elle entreprise par des vues personnelles, donne toujours quelques-unes des jouissances de l’enthousiasme; l’enivrement d’un jour de bataille, le plaisir singulier de s’exposer à la mort, quand toute notre nature nous commande d’aimer la vie, c’est encore à l’enthousiasme qu’il faut l’attribuer. La musique militaire, le hennissement des chevaux, l’explosion de la poudre, cette foule de soldats revêtus des mêmes couleurs, émus par le même désir, se rangeant autour des mêmes bannières, font éprouver une émotion qui triomphe de l’instinct conservateur de l’existence; et cette jouissance est si forte, que ni les fatigues, ni les souffrances, ni les périls, ne peuvent en déprendre les âmes. Quiconque a vécu de cette vie n’aime qu’elle. Le but atteint ne satisfait jamais; c’est l’action de se risquer qui est nécessaire, c’est elle qui fait passer l’enthousiasme dans le sang; et, quoiqu’il soit plus pur au fond de l’âme, il est encore d’une noble nature, lors même qu’il a pu devenir une impulsion presque physique.

On accuse souvent l’enthousiasme sincère de ce qui ne peut être reproché qu’à l’enthousiasme affecté; plus un sentiment est beau, plus la fausse imitation de ce sentiment est odieuse. Usurper l’admiration des hommes, est ce qu’il y a de plus coupable, car on tarit en eux la source des bons mouvements en les faisant rougir de les avoir éprouvés. D’ailleurs rien n’est plus pénible que les sons faux qui semblent sortir du sanctuaire même de l’âme; la vanité peut s’emparer de tout ce qui est extérieur, il n’en résultera d’autre mal que de la prétention et de la disgrâce; mais quand elle se met à contrefaire les sentiments les plus intimes, il semble qu’elle viole le dernier asile où l’on espérait lui échapper. Il est facile cependant de reconnaître la sincérité de l’enthousiasme; c’est une mélodie si pure, que le moindre désaccord en détruit tout le charme; un mot, un accent, un regard expriment l’émotion concentrée qui répond à toute une vie. Les personnes qu’on appelle sévères dans le monde ont très souvent en elles quelque chose d’exalté. La force qui soumet les autres peut n’être qu’un froid calcul; la force qui triomphe de soi-même est toujours inspirée par un sentiment généreux.

Loin qu’on puisse redouter les excès de l’enthousiasme, il porte peut-être en général à la tendance contemplative, qui nuit à la puissance d’agir: les Allemands en sont une preuve; aucune nation n’est plus capable de sentir et de penser; mais quand le moment de prendre un parti est arrivé, l’étendue même des conceptions nuit à la décision du caractère. Le caractère et l’enthousiasme diffèrent à beaucoup d’égards; il faut choisir son but par l’enthousiasme; mais l’on doit y marcher par le caractère: la pensée n’est rien sans l’enthousiasme, ni l’action sans le caractère; l’enthousiasme est tout pour les nations littéraires; le caractère est tout pour les nations agissantes: les nations libres ont besoin de l’un et de l’autre.

L’égoïsme se plaît à parler sans cesse des dangers de l’enthousiasme; c’est une véritable dérision que cette prétendue crainte; si les habiles de ce monde voulaient être sincères, ils diraient que rien ne leur convient mieux que d’avoir affaire à ces personnes pour qui tant de moyens sont impossibles, et qui peuvent si facilement renoncer à ce qui occupe la plupart des hommes.

Cette disposition de l’âme a de la force, malgré sa douceur, et celui qui la ressent sait y puiser une noble constance. Les orages des passions s’apaisent, les plaisirs de l’amour-propre se flétrissent, l’enthousiasme seul est inaltérable; l’âme elle-même s’affaisserait dans l’existence physique, si quelque chose de fier et d’animé ne l’arrachait pas au vulgaire ascendant de l’égoïsme: cette dignité morale, à laquelle rien ne saurait porter atteinte, est ce qu’il y a de plus admirable dans le don de l’existence: c’est pour elle que dans les peines les plus amères il est encore beau d’avoir vécu, comme il serait beau de mourir.

Examinons maintenant l’influence de l’enthousiasme sur les lumières et sur le bonheur. Ces dernières réflexions termineront le cours des pensées auxquelles les différents sujets que j’avais à parcourir m’ont conduite.

CHAPITRE XI

De l’influence de l’enthousiasme sur les lumières.

Ce chapitre est, à quelques égards, le résumé de tout mon ouvrage; car l’enthousiasme étant la qualité vraiment distinctive de la nation allemande, on peut juger de l’influence qu’il exerce sur les lumières, d’après les progrès de l’esprit humain en Allemagne. L’enthousiasme prête de la vie à ce qui est invisible, et de l’intérêt à ce qui n’a point d’action immédiate sur notre bien-être dans ce monde; il n’y a donc point de sentiment plus propre à la recherche des vérités abstraites; aussi sont-elles cultivées en Allemagne avec une ardeur et une loyauté remarquables.

Les philosophes que l’enthousiasme inspire sont peut-être ceux qui ont le plus d’exactitude et de patience dans leurs travaux; ce sont en même temps ceux qui songent le moins à briller; ils aiment la science pour elle-même, et ne se comptent pour rien, dès qu’il s’agit de l’objet de leur culte: la nature physique suit sa marche invariable à travers la destruction des individus; la pensée de l’homme prend un caractère sublime, quand il parvient à se considérer lui-même d’un point de vue universel; il sert alors en silence aux triomphes de la vérité, et la vérité est, comme la nature, une force qui n’agit que par un développement progressif et régulier.

On peut dire avec quelque raison que l’enthousiasme porte à l’esprit de système; quand on tient beaucoup à ses idées, on voudrait y tout rattacher; mais en général il est plus aisé de traiter avec les opinions sincères qu’avec les opinions adoptées par vanité. Si dans les rapports avec les hommes on n’avait affaire qu’à ce qu’ils pensent réellement, on pourrait facilement s’entendre; c’est ce qu’ils font semblant de penser qui amène la discorde.

On a souvent accusé l’enthousiasme d’induire en erreur, mais peut-être un intérêt superficiel trompe-t-il bien davantage; car pour pénétrer l’essence des choses, il faut une impulsion qui nous excite à nous en occuper avec ardeur. En considérant d’ailleurs la destinée humaine en général, je crois qu’on peut affirmer que nous ne rencontrerons jamais le vrai que par l’élévation de l’âme; tout ce qui tend à nous rabaisser est mensonge, et c’est, quoi qu’on en dise, du côté des sentiments vulgaires qu’est l’erreur.

L’enthousiasme, je le répète, ne ressemble en rien au fanatisme, et ne peut égarer comme lui. L’enthousiasme est tolérant, non par indifférence, mais parce qu’il nous fait sentir l’intérêt et la beauté de toutes choses. La raison ne donne point de bonheur à la place de ce qu’elle ôte; l’enthousiasme trouve dans la rêverie du cœur et dans l’étendue de la pensée ce que le fanatisme et la passion renferment dans une seule idée ou dans un seul objet. Ce sentiment est, par son universalité même, très favorable à la pensée et à l’imagination.

La société développe l’esprit, mais c’est la contemplation seule qui forme le génie. L’amour-propre est le mobile des pays où la société domine, et l’amour-propre conduit nécessairement à la moquerie qui détruit tout enthousiasme.

Il est assez amusant, on ne saurait le nier, d’apercevoir le ridicule, et de le peindre avec grâce et gaîté; peut-être vaudrait-il mieux se refuser à ce plaisir, mais ce n’est pourtant pas là le genre de moquerie dont les suites sont le plus à craindre; celle qui s’attache aux idées et aux sentiments est la plus funeste de toutes, car elle s’insinue dans la source des affections fortes et dévouées. L’homme a un grand empire sur l’homme, et, de tous les maux qu’il peut faire à son semblable, le plus grand peut-être est de placer le fantôme du ridicule entre les mouvements généreux et les actions qu’ils peuvent inspirer.

L’amour, le génie, le talent, la douleur même, toutes ces choses saintes sont exposées à l’ironie, et l’on ne saurait calculer jusqu’à quel point l’empire de cette ironie peut s’étendre. Il y a quelque chose de piquant dans la méchanceté: il y a quelque chose de faible dans la bonté. L’admiration pour les grandes choses peut être déconcertée par la plaisanterie; et celui qui ne met d’importance à rien a l’air d’être au-dessus de tout: si donc l’enthousiasme ne défend pas notre cœur et notre esprit, ils se laissent prendre de toutes parts par ce dénigrement du beau qui réunit l’insolence à la gaîté.