Part 26
Quelques savants, en Allemagne, affirment qu’on trouve, dans les ouvrages de Jacob Bœhme, des vues très profondes sur le monde physique; l’on peut dire au moins qu’il y a autant d’originalité dans les hypothèses des philosophes religieux sur la création, que dans celles de Thalès, de Xénophane, d’Aristote, de Descartes et de Leibnitz. Les théosophes déclarent que ce qu’ils pensent leur a été révélé, tandis que les philosophes en général se croient uniquement conduits par leur propre raison; mais puisque les uns et les autres aspirent à connaître le mystère des mystères, que signifient à cette hauteur les mots de raison et de folie? et pourquoi flétrir de la dénomination d’insensés ceux qui croient trouver dans l’exaltation de grandes lumières? C’est un mouvement de l’âme d’une nature très remarquable, et qui ne lui a sûrement pas été donné seulement pour le combattre.
CHAPITRE VIII
De l’esprit de secte en Allemagne.
L’habitude de la méditation porte à des rêveries de tout genre sur la destinée humaine. La vie active peut seule détourner notre intérêt de la source des choses; mais tout ce qu’il y a de grand ou d’absurde en fait d’idées est le résultat du mouvement intérieur qu’on ne peut dissiper au dehors. Beaucoup de gens sont très irrités contre les sectes religieuses ou philosophiques, et leur donnent le nom de folies, et de folies dangereuses. Il me semble que les égarements même de la pensée sont bien moins à craindre pour le repos et la moralité des hommes, que l’absence de la pensée. Quand on n’a pas en soi cette puissance de réflexion qui supplée à l’activité matérielle, on a besoin d’agir sans cesse, et souvent au hasard.
Le fanatisme des idées a quelquefois conduit, il est vrai, à des actions violentes, mais c’est presque toujours parce qu’on a recherché les avantages de ce monde à l’aide des opinions abstraites. Les systèmes métaphysiques sont peu redoutables en eux-mêmes, ils ne le deviennent que quand ils sont réunis à des intérêts d’ambition, et c’est alors de ces intérêts dont il faut s’occuper, si l’on veut modifier les systèmes; mais les hommes capables de s’attacher vivement à une opinion, indépendamment des résultats qu’elle peut avoir, sont toujours d’une noble nature.
Les sectes philosophiques et religieuses qui, sous divers noms, ont existé en Allemagne, n’ont presque point eu de rapport avec les affaires politiques, et le genre de talent nécessaire pour entraîner les hommes à des résolutions vigoureuses s’est rarement manifesté dans ce pays. On peut disputer sur la philosophie de Kant, sur les questions théologiques, sur l’idéalisme ou l’_empirisme_, sans qu’il en résulte jamais rien que des livres.
L’esprit de secte et l’esprit de parti diffèrent à beaucoup d’égards; l’esprit de parti présente les opinions par ce qu’elles ont de saillant, pour les faire comprendre au vulgaire; et l’esprit de secte, surtout en Allemagne, tend toujours vers ce qu’il a de plus abstrait: il faut, dans l’esprit de parti, saisir le point de vue de la multitude pour s’y placer; les Allemands ne pensent qu’à la théorie, et dût-elle se perdre dans les nuages, ils l’y suivront. L’esprit de parti excite dans les hommes de certaines passions communes qui les réunissent en masse. Les Allemands subdivisent tout, à force d’expliquer, de distinguer et de commenter. Ils ont une sincérité philosophique singulièrement propre à la recherche de la vérité, mais point du tout à l’art de la mettre en œuvre. L’esprit de secte n’aspire qu’à convaincre; l’esprit de parti veut rallier. L’esprit de secte dispute sur les idées; l’esprit de parti veut du pouvoir sur les hommes. Il y a de la discipline dans l’esprit de parti, et de l’anarchie dans l’esprit de secte. L’autorité, quelle qu’elle soit, n’a presque rien à craindre de l’esprit de secte; on le satisfait en laissant une grande latitude à la pensée: mais l’esprit de parti n’est pas si facile à contenter, et ne se borne point à ces conquêtes intellectuelles dans lesquelles chaque individu peut se créer un empire, sans destituer un possesseur.
On est, en France, beaucoup plus susceptible de l’esprit de parti que de l’esprit de secte: on s’y entend trop bien au réel de la vie, pour ne pas transformer en action ce qu’on désire, et en pratique ce qu’on pense; mais peut-être y est-on trop étranger à l’esprit de secte: on n’y tient pas assez aux idées abstraites, pour mettre de la chaleur à les défendre; d’ailleurs, l’on ne veut être lié par aucun genre d’opinions, afin de s’avancer plus libre au-devant de toutes les circonstances. Il y a plus de bonne foi dans l’esprit de secte que dans l’esprit de parti, ainsi les Allemands doivent être bien plus propres à l’un qu’à l’autre.
Il faut distinguer trois espèces de sectes religieuses et philosophiques en Allemagne: premièrement, les différentes communions chrétiennes qui ont existé, surtout à l’époque de la réformation, lorsque tous les esprits se sont tournés vers les questions théologiques; secondement, les associations secrètes, et enfin, les adeptes de quelques systèmes particuliers, dont un homme est le chef. Il faut ranger dans la première classe les anabaptistes et les moraves; dans la seconde, la plus ancienne des associations secrètes, les francs-maçons, et dans la troisième, les différents genres d’illuminés.
Les anabaptistes étaient plutôt une secte révolutionnaire que religieuse; et, comme ils durent leur existence à des passions politiques et non à des opinions, ils passèrent avec les circonstances. Les moraves, tout à fait étrangers aux intérêts de ce monde, sont, comme je l’ai dit, une communion chrétienne de la plus grande pureté. Les quakers portent au milieu de la société les principes des moraves: ceux-ci se retirent du monde pour être plus sûrs de rester fidèles à ces principes.
La franc-maçonnerie est une institution beaucoup plus sérieuse en Écosse et en Allemagne qu’en France. Elle a existé dans tous les pays; mais il paraît cependant que c’est de l’Allemagne surtout qu’est venue cette association, transportée ensuite en Angleterre par les Anglo-Saxons, et renouvelée à la mort de Charles Ier, par les partisans de la restauration, qui se rassemblèrent près de l’église de Saint-Paul, pour rappeler Charles II sur le trône. On croit aussi que les francs-maçons, surtout en Écosse, se rattachent de quelque manière à l’ordre des Templiers. Lessing a écrit sur la franc-maçonnerie un dialogue où son génie lumineux se fait éminemment remarquer. Il affirme que cette association a pour but de réunir les hommes, malgré les barrières établies par la société; car si, sous quelques rapports, l’état social forme un lien entre les hommes, en les soumettant à l’empire des lois, il les sépare par les différences de rang et de gouvernement: cette fraternité, véritable image de l’âge d’or, a été mêlée dans la franc-maçonnerie à beaucoup d’autres idées qui sont aussi bonnes et morales. On ne saurait se dissimuler cependant, qu’il est dans la nature des associations secrètes de porter les esprits vers l’indépendance; mais ces associations sont très favorables au développement des lumières; car tout ce que les hommes font par eux-mêmes et spontanément donne à leur jugement plus de force et d’étendue.
Il se peut aussi que les principes de l’égalité démocratique se propagent par ce genre d’institutions, qui met les hommes en évidence d’après leur valeur réelle, et non d’après leur rang dans le monde. Les associations secrètes apprennent quelle est la puissance du nombre et de la réunion, tandis que les citoyens isolés sont, pour ainsi dire, des êtres abstraits les uns pour les autres. Sous ce rapport, ces associations pourraient avoir une grande influence dans l’État; mais il est juste cependant de reconnaître que la franc-maçonnerie ne s’occupe en général que des intérêts religieux et philosophiques.
Ses membres se divisent entre eux en deux classes; la franc-maçonnerie philosophique, et la franc-maçonnerie hermétique ou égyptienne. La première a pour objet l’église intérieure, ou le développement de la spiritualité de l’âme; la seconde se rapporte aux sciences, à celles qui s’occupent des secrets de la nature. Les frères rose-croix, entre autres, sont un des grades de la franc-maçonnerie, et les frères rose-croix, dans l’origine, étaient alchimistes.
De tout temps, et dans tous les pays, il a existé des associations secrètes, dont les membres avaient pour but de se fortifier mutuellement dans la croyance à la spiritualité de l’âme; les mystères d’Éleusis, chez les païens, la secte des Esséniens, chez les Hébreux, étaient fondés sur cette doctrine, qu’on ne voulait pas profaner en la livrant aux plaisanteries du vulgaire. Il y a près de trente ans qu’à Wilhelms-Bad il y eut une assemblée de francs-maçons présidée par le duc de Brunswick; cette assemblée avait pour objet la réforme des francs-maçons d’Allemagne, et il paraît que les opinions mystiques en général, et celles de Saint-Martin en particulier, influèrent beaucoup sur cette réunion. Les institutions politiques, les relations sociales, et souvent même celles de famille, ne prennent que l’extérieur de la vie: il est donc naturel que de tout temps on ait cherché quelque manière intime de se reconnaître et de s’entendre; et tous ceux dont le caractère a quelque profondeur se croient des adeptes et cherchent à se distinguer par quelques signes du reste des hommes. Les associations secrètes dégénèrent avec le temps; mais leur principe est presque toujours un sentiment d’enthousiasme comprimé par la société.
Il y a trois classes d’illuminés: les illuminés mystiques, les illuminés visionnaires, et les illuminés politiques. La première, celle dont Jacob Bœhme, et dans le dernier siècle, Pasqualis et Saint-Martin peuvent être considérés comme les chefs, tient par divers liens à cette Église intérieure, sanctuaire de ralliement pour tous les philosophes religieux; ces illuminés s’occupent uniquement de la religion, et de la nature interprétée par les dogmes de la religion.
Les illuminés visionnaires, à la tête desquels on doit placer le Suédois Swedenborg, croient que par la puissance de la volonté ils peuvent faire apparaître des morts et opérer des miracles. Le feu roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, a été induit en erreur par la crédulité de ces hommes, ou par leurs ruses, qui avaient l’apparence de la crédulité. Les illuminés idéalistes dédaignent ces illuminés visionnaires comme des empiriques; ils méprisent leurs prétendus prodiges, et pensent que la merveille des sentiments de l’âme doit l’emporter à elle seule sur toutes les autres.
Enfin, des hommes qui n’avaient pour but que de s’emparer de l’autorité dans tous les États, et de se faire donner des places, ont pris le nom d’illuminés; leur chef était un Bavarois, Weishaupt, homme d’un esprit supérieur, et qui avait très bien senti la puissance qu’on pouvait acquérir en réunissant les forces éparses des individus, et en les dirigeant toutes vers un même but. Un secret, quel qu’il soit, flatte l’amour-propre des hommes; et quand on leur dit qu’ils sont de quelque chose dont leurs pareils ne sont pas, on acquiert toujours de l’empire sur eux. L’amour-propre se blesse de ressembler à la multitude; et dès qu’on veut donner des marques de distinction, connues ou cachées, on est sûr de mettre en mouvement l’imagination de la vanité, la plus active de toutes.
Les illuminés politiques n’avaient pris des autres illuminés que quelques signes pour se reconnaître; mais les intérêts, et non les opinions, leur servaient de point de ralliement. Ils avaient pour but, il est vrai, de réformer l’ordre social sur de nouveaux principes; toutefois, en attendant l’accomplissement de ce grand œuvre, ce qu’ils voulaient d’abord, c’était de s’emparer des emplois publics. Une telle secte a, par tout pays, bien des adeptes qui s’initient d’eux-mêmes à ses secrets: en Allemagne cependant, cette secte est la seule peut-être qui ait été fondée sur une combinaison politique; toutes les autres sont nées d’un enthousiasme quelconque, et n’ont eu que la recherche de la vérité pour but.
Parmi les hommes qui s’efforcent de pénétrer les secrets de la nature, il faut compter les alchimistes, les magnétiseurs, etc. Il est probable qu’il y a beaucoup de folie dans ces prétendues découvertes; mais qu’y peut-on trouver d’effrayant? Si l’on arrivait à reconnaître dans les phénomènes physiques ce qu’on appelle du merveilleux, on en aurait avec raison de la joie. Il y a des moments où la nature paraît une machine qui se meut constamment par les mêmes ressorts, et c’est alors que son inflexible régularité fait peur; mais quand on croit entrevoir en elle quelque chose de spontané comme la pensée, un espoir confus s’empare de l’âme, et nous dérobe au regard fixe de la nécessité.
Au fond de tous ces essais et de tous ces systèmes scientifiques et philosophiques, il y a toujours une tendance très marquée vers la spiritualité de l’âme. Ceux qui veulent deviner les secrets de la nature sont très opposés aux matérialistes; car c’est toujours dans la pensée qu’ils cherchent la solution de l’énigme du monde physique. Sans doute un tel mouvement dans les esprits pourrait conduire à de grandes erreurs; mais il en est ainsi de tout ce qui est animé; dès qu’il y a vie, il y a danger.
Les efforts individuels finiraient par être interdits, si l’on s’asservissait à la méthode qui régulariserait les mouvements de l’esprit, comme la discipline commande à ceux du corps. Le problème consiste donc à guider les facultés sans les comprimer; et l’on voudrait qu’il fût possible adapter à l’imagination des hommes l’art encore inconnu de s’élever avec des ailes, et de diriger le vol dans les airs.
CHAPITRE IX
De la contemplation de la nature.
En parlant de l’influence de la nouvelle philosophie sur les sciences, j’ai déjà fait mention de quelques-uns des nouveaux principes adoptés en Allemagne, relativement à l’étude de la nature; mais comme la religion et l’enthousiasme ont une grande part dans la contemplation de l’univers, j’indiquerai d’une manière générale les vues politiques et religieuses qu’on peut recueillir à cet égard dans les ouvrages allemands.
Plusieurs physiciens, guidés par un sentiment de piété, ont cru devoir s’en tenir à l’examen des causes finales; ils ont essayé de prouver que tout le monde tend au maintien et au bien-être physique des individus et des espèces. On peut faire, ce me semble, des objections très fortes contre ce système. Sans doute, il est aisé de voir que dans l’ordre des choses les moyens répondent admirablement à leurs fins; mais dans cet enchaînement universel, où s’arrêtent ces causes qui sont effets, et ces effets qui sont causes? Veut-on rapporter tout à la conservation de l’homme: on aura de la peine à concevoir ce qu’elle a de commun avec la plupart des êtres. D’ailleurs c’est attacher trop de prix à l’existence matérielle que de la donner pour dernier but à la création.
Ceux qui, malgré la foule immense des malheurs particuliers, attribuent un certain genre de bonté à la nature, la considèrent comme un spéculateur en grand qui se retire sur le nombre. Ce système ne convient pas même à un gouvernement, et des écrivains scrupuleux en économie politique l’ont combattu. Que serait-ce donc, lorsqu’il s’agit des intentions de la Divinité? Un homme, religieusement considéré, est autant que la race humaine entière; et dès qu’on a conçu l’idée d’une âme immortelle, il ne doit pas être possible d’admettre le plus ou le moins d’importance d’un individu relativement à tous. Chaque être intelligent est d’une valeur infinie, puisqu’il doit durer toujours. C’est donc d’après un point de vue plus élevé que les philosophes allemands ont considéré l’univers.
Il en est qui croient voir en tout deux principes, celui du bien et celui du mal, se combattant sans cesse; et soit qu’on attribue ce combat à une puissance infernale, soit, ce qui est plus simple à penser, que le monde physique puisse être l’image des bons et des mauvais penchants de l’homme, toujours est-il vrai que ce monde offre à l’observation deux faces absolument contraires.
Il y a, l’on ne saurait le nier, un côté terrible dans la nature, comme dans le cœur humain, et l’on y sent une redoutable puissance de colère. Quelle que soit la bonne intention des partisans de l’optimisme, plus de profondeur se fait remarquer, ce me semble, dans ceux qui ne nient pas le mal, mais qui comprennent la connexion de ce mal avec la liberté de l’homme, avec l’immortalité qu’elle peut lui mériter.
Les écrivains mystiques, dont j’ai parlé dans les chapitres précédents, voient dans l’homme l’abrégé du monde, et dans le monde l’emblème des dogmes du christianisme. La nature leur paraît l’image corporelle de la Divinité, et ils se plongent toujours plus avant dans la signification profonde des choses et des êtres.
Parmi les écrivains allemands qui se sont occupés de la contemplation de la nature sous des rapports religieux, deux méritent une attention particulière: Novalis comme poète, et Schubert comme physicien. Novalis, homme d’une naissance illustre, était initié dès sa jeunesse dans les études de tout genre que la nouvelle école a développées en Allemagne; mais son âme pieuse a donné un grand caractère de simplicité à ses poésies. Il est mort à vingt-six ans; et c’est lorsqu’il n’était déjà plus que les chants religieux qu’ils a composés ont acquis en Allemagne une célébrité touchante. Le père de ce jeune homme est morave; et, quelque temps après la mort de son fils, il alla visiter une communauté de ses frères en religion, et dans leur église il entendit chanter les poésies de son fils, que les moraves avaient choisies pour s’édifier, sans en connaître l’auteur.
Parmi les œuvres de Novalis, on distingue des hymnes à la nuit, qui peignent avec une grande force le recueillement qu’elle fait naître dans l’âme. L’éclat du jour peut convenir à la joyeuse doctrine du paganisme; mais le ciel étoilé paraît le véritable temple du culte le plus pur. C’est dans l’obscurité des nuits, dit un poète allemand, que l’immortalité s’est révélée à l’homme; la lumière du soleil éblouit les yeux qui croient voir. Des stances de Novalis sur la vie des mineurs renferment une poésie animée, d’un très grand effet; il interroge la terre qu’on rencontre dans les profondeurs, parce qu’elle fut le témoin des diverses révolutions que la nature a subies; et il exprime un désir énergique de pénétrer toujours plus avant vers le centre du globe. Le contraste de cette immense curiosité avec la vie si fragile qu’il faut exposer pour la satisfaire, cause une émotion sublime. L’homme est placé sur la terre entre l’infini des cieux et l’infini des abîmes; et sa vie, dans le temps, est aussi de même entre deux éternités. De toutes parts entouré par des idées et des objets sans bornes, des pensées innombrables lui apparaissent, comme des milliers de lumières qui se confondent et l’éblouissent.
Novalis a beaucoup écrit sur la nature en général, il se nomme lui-même, avec raison, le disciple de Saïs, parce que c’est dans cette ville qu’était fondé le temple d’Isis, et que les traditions qui nous restent des mystères des Égyptiens portent à croire que leurs prêtres avaient une connaissance approfondie des lois de l’univers.
«L’homme est avec la nature, dit Novalis, dans des relations presque aussi variées, presque aussi inconcevables que celles qu’il entretient avec ses semblables, et comme elle se met à la portée des enfants, et se complaît avec leurs simples cœurs, de même elle se montre sublime aux esprits élevés, et divine aux êtres divins. L’amour de la nature prend diverses formes, et tandis qu’elle n’excite dans les uns que la joie et la volupté, elle inspire aux autres la religion la plus pieuse, celle qui donne à toute la vie une direction et un appui. Déjà chez les peuples anciens, il y avait des âmes sérieuses pour qui l’univers était l’image de la Divinité, et d’autres qui se croyaient seulement invitées au festin qu’elle donne: l’air n’était, pour ces convives de l’existence, qu’une boisson rafraîchissante; les étoiles, que des flambeaux qui présidaient aux danses pendant la nuit; et les plantes et les animaux, que les magnifiques apprêts d’un splendide repas; la nature ne s’offrait pas à leurs yeux comme un temple majestueux et tranquille, mais comme le théâtre brillant de fêtes toujours nouvelles.
«Dans ce même temps néanmoins, des esprits plus profonds s’occupaient sans relâche à reconstruire le monde idéal, dont les traces avaient déjà disparu; ils se partageaient en frères les travaux les plus sacrés; les uns cherchaient à reproduire, par la musique, les voix de la forêt et de l’air; les autres imprimaient l’image et le pressentiment d’une race plus noble sur la pierre et sur l’airain, changeaient les rochers en édifices, et mettaient au jour les trésors cachés dans la terre. La nature, civilisée par l’homme, sembla répondre à ses souhaits: l’imagination de l’artiste osa l’interroger, et l’âge d’or parut renaître à l’aide de la pensée.
«Il faut, pour connaître la nature, devenir un avec elle. Une vie poétique et recueillie, une âme sainte et religieuse, toute la force et toute la fleur de l’existence humaine, sont nécessaires pour la comprendre, et le véritable observateur est celui qui sait découvrir l’analogie de cette nature avec l’homme, et celle de l’homme avec le ciel».
Schubert a composé sur la nature un livre qu’on ne saurait se lasser de lire, tant il est rempli d’idées qui excitent à la méditation; il présente le tableau des effets nouveaux, dont l’enchaînement est conçu sous de nouveaux rapports. Deux idées principales restent de son ouvrage; les Indiens croient à la métempsycose descendante, c’est-à-dire à celle qui condamne l’âme de l’homme à passer dans les animaux et dans les plantes, pour le punir d’avoir mal usé de la vie. L’on peut difficilement se figurer un système d’une plus profonde tristesse, et les ouvrages des Indiens en portent la douloureuse empreinte. On croit voir partout, dans les animaux et les plantes, la pensée captive et le sentiment renfermé, s’efforcer en vain de se dégager des formes grossières et muettes qui les enchaînent. Le système de Schubert est plus consolant; il se représente la nature comme une métempsycose ascendante, dans laquelle, depuis la pierre jusqu’à l’existence humaine, il y a une promotion continuelle qui fait avancer le principe vital de degrés en degrés, jusqu’au perfectionnement le plus complet.
Schubert croit aussi qu’il a existé des époques où l’homme avait un sentiment si vif et si délicat des phénomènes existants, qu’il devinait, par ses propres impressions, les secrets les plus cachés de la nature. Ces facultés primitives se sont émoussées, et c’est souvent l’irritabilité maladive des nerfs qui, en affaiblissant la puissance du raisonnement, rend à l’homme l’instinct qu’il devait jadis à la plénitude même de ses forces. Les travaux des philosophes, des savants et des poètes, en Allemagne, ont pour but de diminuer l’aride puissance du raisonnement, sans obscurcir en rien les lumières. C’est ainsi que l’imagination du monde ancien peut renaître, comme le phénix, des cendres de toutes les erreurs.
La plupart des physiciens ont voulu expliquer, ainsi que je l’ai déjà dit, la nature comme un bon gouvernement, dans lequel tout est conduit d’après de sages principes administratifs; mais c’est en vain qu’on veut transporter ce système prosaïque dans la création. Le terrible ni même le beau ne sauraient être expliqués par cette théorie circonscrite, et la nature est tour à tour trop cruelle et trop magnifique pour qu’on puisse la soumettre au genre de calcul admis dans le jugement des choses de ce monde.