Chapter 9
Et puis, l'enfer de Dante n'est-il pas assez semblable à cet enfer de Florence dont nous avons parlé hier, tout mêlé de choses atroces et charmantes, de saccages, de meurtres, de festins, d'amours et de musique?
DIOTIME.
En effet. Le peuple, en ses chansons, parle très-gaiement de l'enfer, où il suppose très-nombreuse et très-bonne compagnie.
Son' andato all' inferno, e son' tornato, Misericordia, la gente che c'era!
Les amoureux s'y donnaient de tendres baisers:
Ora caro mio ben, bacciami in bocca Bacciami tanto ch' io contenta sia!
Le Callimaque de Machiavel, lorsqu'il s'exhorte à n'avoir ni peur ni vergogne d'aller en enfer, se dit qu'il y rencontrera tant de gens de bien!
Sono là tanti uomini da bene!
Et certainement, en mettant dans l'enfer, avec les plus grands caractères et les plus grands génies de l'antiquité, avec des trouvères illustres et avec les plus touchants personnages des romans de chevalerie, Cavalcanti, Farinata, Brunetto, Il Tegghiaio, «qui furent si dignes,» et qui mirent à faire le bien tout leur esprit, _che a ben far poser l'ingegni_, Dante ne croyait porter la moindre atteinte ni à la haute estime où les tenait Florence, ni à leur part de gloire dans la postérité. Cela semble incompréhensible à notre logique rationaliste. En ce temps de jeunesse d'âme, c'était une manière poétique de tourner le dogme de la damnation éternelle, inacceptable pour tous les grands coeurs.
MARCEL.
Mais aujourd'hui personne ne prend plus cette peine. Personne ne croit à l'enfer.
DIOTIME.
C'est absolument comme si vous disiez que personne n'est plus catholique. Sur ce point, il n'y pas de composition possible. La grande raison de Bossuet n'hésite pas à punir des châtiments éternels un Socrate, un Scipion, un Marc-Aurèle. Le grand coeur de Pascal est moins surpris de la sévérité de Dieu envers les damnés que de sa miséricorde envers les élus. Il se plaît à conjecturer que les tourments des hérésiarques s'aggravent de siècle en siècle, à mesure que leurs doctrines séduisent des âmes nouvelles.
MARCEL.
Vous ne répondez pas tout à fait à ma proposition. J'ai dit que, aujourd'hui, personne ne croyait plus aux flammes éternelles.
DIOTIME.
Rappelez-vous donc, c'est d'hier, le concile de Périgueux décrétant que l'enfer doit être l'objet d'une foi très-ferme, tout à fait immuable, et que, si quelqu'un en doute, il a encouru _ces mêmes peines dont il nie l'existence_! Plus récemment encore, dans une instruction synodale, un évêque, très-grand docteur, ne dénonce-t-il pas à toute la catholicité la _conspiration qui se produit partout à cette heure contre le dogme de la damnation éternelle_? L'Église reste en cela invariable, Marcel. Le catholicisme théologique ayant rejeté de son sein l'interprétation progressive de l'Évangile, ne peut pas céder aux exigences de la conscience moderne, excitée par l'esprit de la réformation et par les découvertes de la science.
Quoi qu'il en soit, la rencontre de Dante avec Brunetto est extrêmement touchante. Brunetto s'exclame: _Qual mariaviglia!_ en reconnaissant son cher disciple. Il tend vers lui les bras; il le prie de permettre qu'il fasse quelques pas à ses côtés, et Dante baisse la tête en signe de révérence.
Il capo chino Tenea, com' uom che riverente vada.
Et alors Brunetto l'interroge avec un accent de tendresse paternelle, sur lui-même, sur Virgile; puis il lui prédit sa gloire future: «Si tu suis ton étoile (vous vous rappelez que Dante est né sous le signe des Gémeaux, tenu en astrologie pour favorable aux lettrés et aux savants), tu ne saurais manquer le port glorieux. (Toujours, vous le voyez, la figure de voyage, l'étoile, le port, appliquée à la vie.) Et si ma mort n'avait été si hâtive, te voyant le ciel si favorable, à l'oeuvre je t'aurais encouragé.» Mais, ajoute Brunetto, cet ingrat et méchant peuple qui descendit de Fiesole aux temps anciens, et qui tient de la montagne et de la pierre, se fera, à cause de ta vertu, ton ennemi.
Ti si fara, per tuo ben far, nimico.
Remarquez, Viviane, cette façon pittoresque de parler: pour exprimer que les Florentins sont durs et hautains, ils tiennent de la montagne et de la pierre, dit Brunetto. «Race avare, envieuse, superbe! fais en sorte de te nettoyer de leurs moeurs!»
Da' lor rostumi fa che tu ti forbi.
C'est la même censure amère des moeurs florentines qui se retrouve dans le titre primitif que Dante avait écrit de sa main sur son manuscrit, et qui a été retranché de toutes les éditions, hormis de l'édition faite par Mazzini sur le manuscrit d'Ugo Foscolo:
LIBRI TITULUS EST: INCIPIT COMOEDIA DANTIS ALLAGHERII FLORENTINI NATIONE NON MORIBUS.
Sans s'étonner à l'annonce de sa gloire future, Dante exprime à Brunetto la gratitude qu'il lui garde en son coeur pour lui avoir enseigné comment l'homme s'éternise, _come l' uom s'eterna_. Avec une touchante simplicité, Brunetto recommande à son disciple, son Trésor, _il mio Tesoro_, dans lequel, il vit encore, dit-il. La croyance à l'immortalité dans les oeuvres est dominante dans tout le poëme de Dante; elle y prévaut très-manifestement sur le sentiment de l'éternité des peines ou des récompenses célestes; elle y est plus vivement exprimée et de manière à nous émouvoir davantage.
Descendons, avec Virgile, sur les épaules de _Géryon_, monstre ailé qui figure la fraude, au huitième cercle nommé _Malebolge_. Dante y voit châtiés tous ceux qui ont trompé leurs semblables: les séducteurs, les adulateurs, les simoniaques, parmi lesquels il met le pape Nicolas III; les faux monnayeurs, les faux alchimistes (car il y avait alors la vraie et la fausse alchimie); les calomniateurs, les devins, la face tournée vers les talons; les hypocrites, le front chargé de chapes de plomb, écrasantes sous l'éclat menteur de leur revêtement doré.
MARCEL.
Des chapes de plomb, au milieu des flammes! Elles ne devaient pas durer longtemps.
DIOTIME.
Dante n'a pas inventé ce supplice. Plusieurs souverains, Frédéric II entre autres, punissaient de la sorte le crime de lèse-majesté.
Enfin, de crime en crime, d'épouvante en épouvante, de tourment en tourment, nous arrivons au neuvième et dernier cercle de l'abîme infernal. Ce cercle est divisé en quatre zones; Caïna, Anténora, Toloméa, Guidecca, où sont châtiées quatre manières de trahir dans l'humanité: la trahison envers la famille, celle envers les amis, celle envers la patrie, (c'est dans cette catégorie qu'est le terrible épisode du comte Ugolin), et enfin la haute trahison divine et humaine, le plus grand de tous les attentats selon la conscience de Dante, la trahison à l'empereur de la terre et à l'empereur du ciel, à César et à Dieu. Là, dans une sorte d'enfer de l'enfer, du milieu d'un lac de glace où les cris mêmes ont cessé, où règne l'épouvante suprême pour l'imagination italienne: le froid et le silence, sortent les épaules gigantesques aux ailes de chauves-souris et la tête monstrueuse de celui qui fut le premier des traîtres: de Lucifer, le plus beau des anges devenu l'empereur du royaume douloureux,
Lo Imperador del doloroso regno.
Dans ses trois gueules énormes il broie éternellement les trois plus grands traîtres qui furent sur la terre: Judas, Brutus et Cassius.
VIVIANE.
Brutus et Cassius avec Judas! voilà ce que je ne saurais comprendre; car enfin, pour bien des historiens, n'est-ce pas, c'est César qui est le grand traître envers le droit et la liberté, et non Brutus qui veut et croit être leur vengeur?
DIOTIME.
La lecture la plus attentive de la _Comédie_ ne saurait, en effet, ma chère Viviane, nous rendre raison d'une assimilation qui blesse toutes nos idées du juste et de l'injuste. Il faut lire, pour comprendre ce _Jugement dernier_ de l'Allighieri, tout l'ensemble de ses oeuvres, _la Vita nuova_, _il Convito_, le _de Monarchia_, les _Lettres_ surtout. Il faut savoir que Dante, dans sa _Comédie_, a voulu, comme il l'a dit, _chanter le droit de la monarchie_, c'est-à-dire l'ordre universel, tel qu'il le croyait institué de toute éternité dans les conseils de Dieu. Dante, ma chère Viviane, ne fut pas seulement un grand poëte épique, lyrique ou tragique; sa pensée, comme celle des plus grands philosophes de l'antiquité et des temps modernes, comme celle d'un Pythagore et d'un Spinosa, concevait toutes choses d'une manière synthétique. Toutes, et au-dessus de toutes ici-bas, la personne humaine, la famille, la société naturelle, civile et religieuse, il les considérait à leur place, dans leur relation mutuelle, au sein de l'immensité, dans la _grande mer de l'Être_.
Per lo gran' mar dell' Essere:
toutes, il les voyait, dans leur évolution sidérale, morale ou politique, surgissant, se développant, s'élevant, par une réciproque influence, des ténèbres à la lumière, de l'inertie à la liberté, à l'amour, c'est-à-dire à la conformité de plus en plus libre et parfaite des esprits et des destinées aux lois de la sagesse éternelle,
Io che era al divino dall' umano. Ed all' eterno dal tempo venuto, E di Fiorenza in popol ginsto e sano.
dit-il au trente et unième chant du Paradis.
C'est la grande pensée des temps modernes; c'est la pensée qui pénètre de part en part l'oeuvre de Goethe. Eh bien, Viviane, cette union parfaite de toutes choses, cet ordre éternel au sein de Dieu, Dante les symbolise sous l'image d'une double cité, d'un double empire céleste et terrestre, entrés dans l'immuable paix où le citoyen par excellence, le justicier, le pacier (c'est ainsi qu'on parlait au moyen âge), est, dans le paradis invisible, dans la Rome céleste, Jésus; dans le paradis visible, sur la terre, en Italie, dans la sainte Rome d'ici-bas, César. Le génie de Dante, éminemment sacerdotal comme le génie de Goethe, ramène toutes choses à ce qu'il appelle, dans son _Convito_, _la religion universelle de la nature humaine_. Dans sa conception vaste et puissante d'une civilisation philosophique, la trahison à Jésus et la trahison à César, c'est tout autre chose que l'attentat contre une personne, si auguste qu'elle soit; c'est la main portée sur l'édifice de la création divine; c'est une sacrilége atteinte à l'ordre politique et religieux de l'univers. Dans le Purgatoire et dans le Paradis, nous trouverons de cette grande conception de notre poëte les plus belles évidences.
Et, Dieu soit loué! voici que notre voyage parmi la _race perdue_ touche à sa fin; voici que nous touchons au seuil des régions lumineuses. Parvenus au fond du cône infernal qui est le centre de la terre, Virgile et Dante changent de pôle. Ils tournent transversalement sur eux-mêmes et commencent à remonter vers l'autre hémisphère; ils revoient enfin les étoiles.
E quindi uscimmo a riveder le stelle.
C'est ainsi, sur ce mot mélodieux qui nous rend à l'espérance, que Dante a voulu terminer sa première cantique.
Je ne sais si, dans ma sèche analyse, à travers les timides _à peu près_ que me permettait notre français abstrait et morne, vous avez pu entrevoir les splendeurs poétiques de ce chant de l'abîme. Je crains bien de ne vous avoir pas fait sentir, comme je m'en étais flattée, la grâce ineffable, la piété, l'amour que Dante n'a ni pu ni voulu éteindre, tant son âme en était remplie, dans cet affreux séjour des vengeances éternelles. J'aurais voulu insister sur l'art accompli avec lequel, dès les premiers chants, le poëte tempère les horreurs d'un tel séjour, par l'expression répétée de sa tendresse pour Virgile et par l'apparition de Béatrice dans les limbes. J'aurais dû vous peindre cette douce Francesca, avec l'amant «qui jamais d'elle ne sera séparé,» venant vers Dante, à travers les airs, d'une aile ouverte et ferme, ainsi que vers leur nid deux colombes pressées par le désir.
Quali colombe dal disio chiamate, Con l'ali apert e ferme, al dolce nido.
Il eût fallu, d'une main plus délicate, m'essayer à vous rendre tant d'images fraîches et gracieuses, tirées de la lumière du jour, de l'attitude des plantes, des moeurs des animaux, que Dante avait observées tout ensemble en naturaliste et en poëte. Il eût fallu vous faire voir ces fleurettes inclinées sous la gelée nocturne, qui se redressent et s'entr'ouvrent aux premiers rayons du matin; ces dauphins et leurs jeux, soudain rappelés au milieu des vapeurs de l'étang de poix bouillante; ces cigognes, ces grues qui s'en vont «chantant leur lai;» ces ruisselets limpides qui descendent des vertes collines du Casentin vers l'Arno.--Et cette manière charmante de marquer les heures du jour d'après l'aspect du ciel et le lieu des constellations, ce tendre désir d'être rappelé aux siens et de vivre dans la mémoire de ses semblables, cette profonde humanité du poëte qui le fait pâlir, frissonner, pleurer, s'évanouir au récit des malheurs d'autrui, tout cet art incomparable, quel art il m'eût fallu pour vous le rendre sensible!--Comme Dante a bien tenu la promesse de l'inscription tracée sur le seuil de son enfer, et comme il a pénétré d'amour son royaume des vengeances!
VIVIANE.
Je ne me lasserais jamais de vous entendre; mais je sens que nous abusons de votre bonté; vous devez être fatiguée. Voici près de deux heures que nous vous laissons parler presque seule.
DIOTIME.
Je ne me sens pas lasse, Viviane, mais plutôt comme un peu étonnée. Notre entretien a tourné, sans que je m'en doutasse, en leçon. Et j'ai peur maintenant d'avoir occupé bien mal cette chaire dantesque, à laquelle votre amitié m'élève. Nous autres Françaises, nous ne sommes pas habituées, comme l'étaient les dames italiennes, au professorat. Et si, au lieu d'être à Portrieux, nous étions à Paris, et si, au lieu de quatre, nous étions seulement dix ou douze, je m'intimiderais tout à fait; il me semblerait faire quelque chose de malséant, pis que cela, de ridicule.
ÉLIE.
Voilà une chose que la simplicité bretonne ne saurait comprendre. Pourquoi donc semble-t-il ridicule à nos Français que les femmes enseignent ce qu'elles savent? Pourquoi leur serait-il malséant de dire, dans une salle d'université par exemple, avec un peu plus de soin et d'enchaînement, ce qu'on trouve très-naturel et très-agréable de leur entendre dire dans les salons, où l'on prétend qu'elles règnent et gouvernent les opinions en toutes choses?
VIVIANE.
Où elles _régnaient_, Élie.
DIOTIME.
À la bonne heure; mais enfin, même au temps où elles régnaient, on eût trouvé extravagant que Mme de Staël, je suppose, ce grand orateur, qui, chaque soir, haranguait dans son salon les hommes d'État, les publicistes, les diplomates des deux mondes, fût montée à la tribune de l'Assemblée pour y exposer, avec sa vive éloquence, ses vues et ses idées politiques. Et, pourtant, elle eût été là véritablement à sa place, belle, de la beauté de Mirabeau, portant comme lui la conviction dans l'éclair de son regard, dans son geste, dans sa voix virile; tandis que (je l'ai ouï dire à ma mère qui l'a beaucoup connue, et c'était aussi l'avis de Goethe), dans les bals, dans les réunions mondaines, les bras nus, son turban aurore sur la tête, à la main sa branche de laurier, déclamant à l'angle d'une cheminée d'interminables tirades sur l'impôt, sur le crédit, elle paraissait quelque peu théâtrale, et déplaisante à voir.
ÉLIE.
Ce qu'il y a de bizarre, c'est que ce préjugé contre l'intervention directe des femmes dans l'enseignement et dans la politique n'existe nulle part ailleurs que chez nous, qui nous croyons de bonne foi le peuple le plus chevaleresque du monde. Les étrangers n'y comprennent rien. Je me rappelle (c'était en 1818, au moment que s'ouvrait à Paris un club de femmes) que le moraliste Émerson, nous voyant rire, et moi tout le premier, de ces dames orateurs, me demandait, avec son sérieux du Massachusetts, ce qu'il y avait donc là de si risible?
DIOTIME.
C'est l'opinion aux États-Unis, en effet, et particulièrement dans le plus cultivé de tous, dans ce Massachusetts où la religion a fait une si heureuse alliance avec la philosophie, que le talent, le _don de Dieu_, comme ils disent dans leur langage puritain, ne doit jamais demeurer inutile. _Faculty demands function_, c'est la formule concise du pasteur Henri Ward-Beecher et du grand orateur Wendell-Philipps, lorsqu'ils réclament pour les femmes l'égalité des droits et des devoirs.
VIVIANE.
Vous disiez, Diotime, que les dames italiennes avaient l'habitude du professorat?
DIOTIME.
Elles se sont illustrées dans l'enseignement universitaire. Tout récemment, en Italie, on s'entretenait encore de la docte Mme Tambroni, qui, en 1817, à Bologne, occupait la chaire de lettres grecques. À la même université au siècle précédent, Gaétana Agnesi avait été désignée par le souverain pontife lui-même pour enseigner à la jeunesse les hautes mathématiques. Dans le même temps à peu près, Maria Amoretti était acclamée docteur en droit civil et en droit canon à l'université de Pavie.
MARCEL.
Une femme en robe et en bonnet de docteur! voilà qui ne me plaît guère.
DIOTIME.
J'ignore quel était au juste le costume de ces dames, mais il paraît bien qu'il ne portait aucun préjudice à leur beauté. La tradition garde le souvenir des grâces pleines de noblesse d'Andrea Novella, qui suppléait son père dans la chaire de droit canon. On se rappelle aussi Olympia Morata, enflammant d'enthousiasme la studieuse jeunesse de Ferrare. Relisez, Élie, ce que raconte à ce sujet votre compatriote Renan dans ses _Essais de Morale_. Il a vu, dans l'église de Saint-Antoine à Padoue, le buste de la philosophe Hélène Piscopia, en robe de bénédictine, et il affirme qu'elle devait être d'une grande beauté. Lorsque Dante met sur les lèvres de Béatrice l'enseignement de la théologie, il ne néglige pas de nous apprendre que ses yeux rayonnent comme des étoiles, et que son sourire le consume d'amour...
Mais où m'avez-vous entraînée, bon Dieu! En quelles digressions je m'égare encore! et que, tout en célébrant les vertus de mon sexe, je donne prise à ses plus ironiques détracteurs! Vous savez comment nous traite Polybe: _Sexe bavard et panégyriste_... C'est bien cela, n'est-il pas vrai, Marcel? On croirait qu'il m'avait en vue.
VIVIANE.
Rien ne me plaît comme cette manière d'apprendre. Vous nous menez par le sentier qui côtoie le grand chemin et qui, tout en faisant mille circuits, semble moins long dans sa diversité que la voie droite.
DIOTIME.
Vous avez toujours l'interprétation aimable des défauts de vos amis, Viviane pleine de grâce! Mais rentrons-y au plus vite, dans cette voie droite que j'ai perdue; revenons à Dante, et, avec lui, montons les degrés de la montagne sainte où le péché s'expie.
Nous revoyons le ciel. Sa douce couleur de saphir oriental rend la joie aux yeux de Dante.
Dolce color d' oriental zaffiro, Che s'accoglieva nel sereno aspetto Dell' aer puro infino al primo giro,
Agli occhi miei ricominciò diletto.
Les astres reparaissent à sa vue; mais ce sont les astres d'un autre hémisphère où brille d'un éclat merveilleux la _Croix du Sud, il Crociero_. Dante salue avec transport cette constellation inconnue aux hommes du Septentrion.
O settentrional vedovo sito Poichè privato se' di mirar quelle!
ÉLIE.
Comment Dante a-t-il pu parler de la Croix du Sud, découverte plus de trois cents ans après sa mort?
DIOTIME.
C'est le souci des commentateurs, mon cher Élie. Car, en effet, les quatre étoiles de la Croix du Sud, que Dante décrit avec cet étonnement naïf qui donne aux peintures homériques un si grand charme, n'ont été introduites par les astronomes dans la sphère céleste que vers la fin du XVIIe siècle. Au temps de l'Allighieri, aucun Européen ne les avait encore vues. Mais les Arabes les connaissaient et on suppose que par eux les Italiens pouvaient en avoir eu quelque idée. D'autres croient que Marco Polo, qui avait passé les tropiques, avait parlé du _Crociero_ à ses compatriotes. Beaucoup de commentateurs ne voient dans ces quatre étoiles qu'une allégorie des quatre vertus cardinales, et ils se fondent sur ce vers où le poëte parle des quatre lumières saintes:
Li raggi delle quattro luci sante.
Quoi qu'il en soit, à peine Dante a-t-il poussé son exclamation de joyeuse surprise, qu'il se trouve, avec Virgile, sur des rivages doucement éclairés, en présence d'un vieillard vénérable, Caton d'Utique.
MARCEL.
Caton d'Utique, à l'entrée du purgatoire!
ÉLIE.
L'évêque Synésius met bien, dans un de ses hymnes grecs, le chien Cerbère aux portes de l'enfer catholique.
DIOTIME.
Cela n'avait rien alors d'offensant, ni pour le goût, ni pour la foi. Dante a dit de Caton dans le _Convito_ que jamais créature terrestre n'avait été plus digne de servir le vrai Dieu. Nous avons vu qu'il était considéré comme type de la vertu profane et que l'Église admettait à cette époque le salut des justes de l'antiquité. Elle avait adopté de cette croyance une très-poétique expression; elle reconnaissait trois baptêmes: le baptême d'eau, le baptême de sang (le martyre), et le baptême de désir.
ÉLIE.
Cela est beau; mais pourtant, mettre Caton dans le purgatoire, c'est y mettre en quelque sorte l'apologie du suicide, ce qui n'est guère catholique.
DIOTIME.
Rappelons-nous ce que nous avons eu occasion déjà de reconnaître au sujet de cette disposition bienveillante du catholicisme primitif. Caton, en quittant volontairement la vie mortelle, croyait à l'immortalité. Pour s'affermir dans sa résolution, il se faisait lire Platon, le divin. On pouvait hardiment le ranger parmi ces hommes que vante saint Paul et qui, «n'ayant pas connu la Loi, ont été à eux-mêmes leur loi;» et puis il était mort pour la liberté, cet idéal des grandes âmes. Dans le _de Monarchia_, Dante loue Caton d'avoir voulu librement mourir plutôt que de vivre asservi. Et ici je voudrais revenir encore avec vous à ce que nous disions des opinions catholiques et monarchiques de Dante. Avec son _droit de la monarchie_,
Jura Monarchiæ, superos, Phlegelonta, lacusque Lustrando, cecini, voluerunt fata quousque.
avec son empire céleste et son empire terrestre, son césar et son pontife, Dante n'en garde pas moins pour idéal suprême la liberté. En ses commencements, c'était aussi l'idéal de l'Église chrétienne qui considérait le péché comme un esclavage de l'âme. C'est librement, du plein consentement de l'âme coupable, c'est avec amour que le péché s'expie dans le Purgatoire de Dante; et c'est pourquoi il fait luire sur le seuil la belle planète qui invite à aimer, _lo bel pianeta ch' ad amar conforta_, l'étoile de Vénus. C'est avec une liberté joyeuse que l'âme purifiée, maîtresse d'elle-même, s'élève dans le ciel jusqu'à la claire vue de Dieu. _Libero, dritto, sano è tuo arbitrio_, dira Virgile à Dante en le quittant à l'entrée du paradis terrestre. Lorsqu'il explique à Caton, le vieillard juste et vénérable, comme il l'a fait à cet autre vieillard, le démoniaque Caron, aux abords de l'enfer (il y a dans toute la _Comédie_ de ces parallélismes), par quel ordre et dans quel dessein Dante vient en ces lieux, le chantre de l'_Énéide_ dit ces beaux vers souvent cités:
Libertà va cercando, ch'è si cara, Come sa chi per lei vita rifiuta.
Il va cherchant la liberté, qui est si chère, Comme sait celui qui pour elle a quitté la vie.
C'est au nom de l'amour encore, en rappelant les chastes yeux de Murcie,
... gli occhi casti Di Marzia tua,
que Virgile, associant ainsi les deux idées saintes de l'amour et de la liberté, implore de Caton l'accès de la montagne purificatrice. C'est la plus belle doctrine religieuse et morale qui se puisse concevoir, et jamais elle ne sera dépassée.
La montagne du Purgatoire, située au milieu des eaux, est divisée, comme l'enfer, en neuf cercles ou plates-formes, où règne un clair-obscur mélancolique, et présidés chacun par un ange céleste. Là, plus de cris, plus de hurlements, mais les soupirs, les larmes, les chants pieux des humbles et amoureuses espérances:
Luogo è laggiù non tristo da martiri Ma di tenebre solo, ove i lamenti. Non suonan com guai, ma son sospiri.