Dante et Goethe : dialogues

Chapter 10

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Au premier cercle ou anté-purgatoire sont les âmes négligentes et tardives au repentir. Puis, ainsi que dans l'Enfer, nos poëtes passent en revue les sept péchés capitaux. De degré en degré, avec une fatigue moindre, ils montent jusqu'au sommet où s'offrent à leur vue les ombrages délicieux du paradis terrestre:

Questa montagna è tale Che sempre al cominciar di sotto è grave. E quanto nom più va su, e men fa male:

Cette montagne est telle Que toujours au commencement, en bas, elle est plus pénible; Et plus l'homme monte, moins il a de peine à monter.

dit Virgile, exprimant ainsi, avec une simplicité naïve, une des plus hautes doctrines de l'éthique chrétienne.

ÉLIE.

C'était une doctrine connue de la plus haute antiquité. Dans _les Travaux et les Jours_, il est dit que la route de la vertu est escarpée et d'abord hérissée d'obstacles, mais que, en approchant du sommet, on la trouve facile.

DIOTIME.

Dans cette seconde cantique, comme dans la première, l'inspiration poétique et l'idée morale sont à la fois très-personnelles et très-générales. L'expiation du purgatoire comme la réprobation de l'enfer se rapportent symboliquement à Dante, à l'Italie, à la société. La liberté que le poëte retrouve sous les traits de Caton, en quittant les fatalités de l'abîme; les vertus primitives dont la sainte lumière illumine le sentier au sortir des ténèbres sataniques; l'humble jonc baigné de la rosée du matin qui rafraîchit les tempes du voyageur fatigué et qui en enlève toute trace de la fumée infernale; la barque légère qui glisse sur les ondes, conduite par un céleste nocher, et qui retentit du chaut de délivrance _In exitu Israël_; les différents degrés de la purification par le repentir, par le détachement des convoitises d'ici-bas, par la contemplation et le désir de la sagesse divine; ces eaux salutaires où, en perdant la mémoire des maux passés, on se retrempe pour une vie nouvelle, tout cela n'est que figure, allégorie, images tour à tour bibliques, chrétiennes, pythagoriciennes ou platoniciennes, du progrès de l'homme vers Dieu. Dans cette cantique, dont la diction et le mode s'assouplissent et se rassérènent, se font suaves et pénétrants comme le sujet dont le poëte s'inspire, Dante a prodigué les fraîches images, les apparitions charmantes de femmes et d'artistes.

C'est là qu'il rencontre son ami Casella, qui lui chante une de ses propres _canzoni_:

_Amor che nella mente mi ragiona_, Cominciò egli allor si dolcemente Che la dolcezza ancor dentro mi suona.

Et les ombres, attirées par ce chant délicieux, s'assemblent autour de Casella, s'y oublient, ainsi que des colombes autour de l'oiselier.

Come quando, cogliendo biada o loglio, Gli colombi adunati alla pastura. Queti, senza mostrar l'usato orgoglio.

Un peu plus loin, Belacqua, le fameux guitariste, Sordello, le troubadour aimé des femmes, Arnaldo Daniello, _gran' maestro d'amor_; puis aussi ce doux complice de la vie mondaine, que Dante chérit au point de souhaiter mourir pour le rejoindre bientôt, Forese Donati; et cette mystérieuse Pia, à peine entrevue à travers le voile funèbre des vapeurs de la Maremme, qui prie Dante de se souvenir d'elle, et de qui la postérité se souvient à jamais;

Ricorditi di me, che son la Pia.

Et cette Sapia, qui ne fut pas sage, dit-elle avec une grâce charmante,

Savia non fui, avvegna che Sapia fossi chiamata.

Car, exaltée par la victoire des siens, elle défia le sort, comme le merle affolé qui, dans les beaux jours d'hiver, croit le printemps venu, et s'en va sifflant par les bois.

Come fe il merlo per poca bonaccia.

Et cet Oderisi, le miniaturiste, l'_enlumineur_ célèbre, l'_honneur d'Agubbio_, qui proclame la gloire de Giotto au-dessus de Cimabue! Comment choisir entre tant de tableaux enchanteurs! entre ces entretiens rapides, entre ces murmures bienveillants qu'échangent les ombres dans une atmosphère azurée, toute pénétrée déjà du souffle de la grâce divine, dans cette admirable cantique que Balbo appelle si bien _un crescendo d'amor_!

ÉLIE.

Mais, si mes souvenirs ne me trompent, il y a aussi dans le Purgatoire des passages satiriques, des invectives terribles contre la démocratie florentine et la cour de Rome.

DIOTIME.

Le ton général de la seconde cantique est une sérénité plaintive, mais Dante est trop artiste pour ne pas en sauver la monotonie par de hardis contrastes. Ainsi, par exemple, l'apostrophe de Sordello:

Ahi serva Italia, di dolore ostello. Nave senza nocchiero in gran tempesta!

Hélas serve Italie, asile de douleur, Nef sans nocher dans la grande tempête.

et la description du cours de l'Arno par Guido del Duca; ainsi encore, au vingt-troisième chant, la menace aux dévergondées Florentines qui, si elles savaient ce qui les attend dans l'enfer, «ouvriraient déjà la bouche pour hurler.»

Ma se le svergognate fosser certe Di quel che'l ciel veloce loro ammanna, Gia per urlare avrian le bocche aperte.

MARCEL.

Les Florentines avaient donc de bien mauvaises moeurs?

DIOTIME.

Dès cette époque elles s'insurgeaient contre la sévérité des moeurs antiques et se jetaient dans le luxe et les plaisirs. Les magistrats faisaient contre elles des lois somptuaires, mais en vain. Villani nous apprend que, dans l'artifice et l'extravagance de leurs parures, il entrait plus de choses étrangères qu'il n'en restait leur appartenant en propre. Pas plus que les femmes dévergondées, les prêtres gourmands ne sont épargnés au Purgatoire; le pape Martin IV y expie dans le jeûne et l'amaigrissement son goût excessif pour les anguilles du lac Bolsena. La maison royale de France aussi y est en butte à l'animosité du poëte, qui met dans la bouche de Hugues Capet toute une généalogie aussi peu historique que peu flatteuse de ses ancêtres et de ses descendants. Il lui fait dire qu'il est fils d'un boucher:

Figliuol fui d'un beccaio di Parigi.

MARCEL.

Voilà qui passe permission!

DIOTIME.

Tout ce passage a fort scandalisé les commentateurs français, d'autant que l'erreur de Dante, volontaire ou involontaire, se retrouve ailleurs, dans les poésies de Villon par exemple, dans un ouvrage d'Agrippa, etc. Bayle raconte que le roi François Ier, se faisant lire la Comédie par «un bel esprit réfugié d'Italie,» quand on en vint à ces vers, commanda «qu'on ôtât le livre, et fut en délibération de l'interdire en son royaume.» Le chanoine Grangier, qui le premier a traduit en vers les Cantiques, excuse son auteur en supposant que le terme de boucher n'est ici qu'une métaphore pour dire un prince «grand justicier de gentilshommes et autres malfaiteurs.» Étienne Pasquier rejette également la faute de Dante sur le ton métaphorique d'un passage «escrit à la traverse, et comme faisant autre chose.»

Dans son Purgatoire comme dans son Enfer, Dante mêle les deux mythologies polythéiste et monothéiste. Le paradis terrestre lui rappelle le Parnasse; la comtesse Mathilde cueillant des fleurs sur les rives du Léthé est semblable à Vénus et à Proserpine. Dante donne à Jésus le nom de _Sommo Jove_. De longues expositions de dogmes selon saint Thomas, saint Augustin, saint Victor: le libre arbitre, le péché originel, la responsabilité, l'âme triple, la théorie physique et métaphysique de la génération, le développement continu de l'âme humaine avant et après la mort (idée que nous retrouverons dans Faust), l'efficacité de la prière, les suites funestes de la confusion des pouvoirs spirituel et temporel, prennent une large place dans cette seconde cantique. On y rencontre de fréquentes allusions aux hypothèses scientifiques du temps et aux propres expériences du poëte. Il y parle de la circulation de la séve dans les végétaux, de l'action de la lumière sur la maturation des fruits et sur la coloration des feuilles, de la scintillation des étoiles. Quant à l'allégorie, elle y maintient ses droits dans la personne de Lucie, la grâce, _gratia proeveniens_; dans Mathilde, la piété généreuse; dans Lia et Rachel, la vertu active et la vertu contemplative; dans la vision finale où Dante symbolise obscurément les choses futures. Mais c'est surtout dans la description du char de Béatrice, que Dante, troublé sans doute par le désir passionné de glorifier celle qu'il aime, multiplie sans mesure et presque sans goût, en amant plus qu'en artiste, les images apocalyptiques. Ce char descend du ciel. Une lueur soudaine resplendit dans les airs d'où se dégage une douce mélodie.

Ed una melodia dolce correva Per l' aer luminoso.

Sept flambeaux, radieux comme les sept étoiles du char de David, vingt-quatre vieillards vêtus de blanc, quatre animaux ailés, tels que les a peints Ézéchiel, nous dit le poëte, ouvrent un céleste cortége.

Ventiquattro seniori, a due a due, Coronati venian di fiordaliso. Tutti cantavan: Benedetta tue Nelle figlie d'Adamo: e benedette Sieno in eterno le bellezze tue!

Mais il faut que je vous lise ce passage dans la traduction en vers de Louis Ratisbonne. Il l'a faite avec beaucoup de soin, aidé des conseils de Manin, et avec un don très-rare de souplesse dans l'art des rimes. Je ne crois pas qu'il soit possible de mieux faire:

Sous ce beau ciel paré comme pour une fête, Vingt-quatre beaux vieillards, de lis ceignant leur tête, S'avançaient deux à deux en ordre régulier.

Ils chantaient tous en choeur: «Ô toi, fille choisie Entre les filles d'Ève, à jamais sois bénie! Sois bénie à jamais dans tes belles vertus!»

Puis, quand le gazon frais et la flore irisée, Qui brillaient devant moi sur la rive opposée, Ne furent plus foulés par ce troupeau d'élus,

Comme au ciel un éclair après l'autre flamboie, Vinrent quatre animaux après eux dans la voie. Tous quatre couronnés de rameaux verdoyants.

Et chacun d'eux avait six ailes admirables Que parsemaient des yeux aux yeux d'Argus semblables, Si les mille yeux d'Argus pouvaient être vivants.

Mais je ne perdrai plus de vers à les décrire, Ô lecteur! il me faut répandre ailleurs ma lyre, Et force m'est ici de me restreindre un peu.

Mais lis Ézéchiel qui nous dépeint ces bêtes, Comme il les vit du fond du nord et des tempêtes Venir avec le vent, la nuée et le feu.

MARCEL.

Voilà, ne vous déplaise, une fort belle traduction et qui me dispense de prendre un professeur italien.

DIOTIME.

Cette traduction a quelque chose de surprenant par sa fidélité et son allure naturelle. Mais pourtant le traducteur fait un sacrifice qui doit lui coûter beaucoup, étant poëte. Il ne reproduit pas (et cela n'était guère possible) la mesure tout italienne du vers de onze syllabes, qui, avec sa rime alternée de trois en trois, son enjambement, son accent variable, tantôt à la dixième et à la sixième syllabes, tantôt à la quatrième et à la huitième, forme l'admirable tercine de la Divine Comédie. Entre les quatre animaux vient un char triomphal traîné par un griffon aux ailes immenses. Jamais, dit le poëte, Rome ne vit, au triomphe d'Auguste ou bien de l'Africain, char plus beau; celui même du soleil eût semblé pauvre auprès.

Non che Roma di carro cosi bello Rallegrasse Africano, ovvero Augusto: Ma quel del sol saria pover con ello.

À la droite et à la gauche du char, sept dames forment une danse sacrée. Après le char s'avancent deux vénérables vieillards, dont l'un porte à la main un glaive flamboyant, quatre autres encore, d'une humble contenance, puis, à distance et seul, un vieillard au front lumineux, qui marche les yeux clos.

Et quand fut vis-à-vis de moi le char insigne Un tonnerre éclata... Et cortége et flambeaux, soudain tout s'arrêta.

Disons brièvement que ce char symbolique sur lequel descend Béatrice est regardé par les commentateurs comme le char de l'Église et de l'État ensemble, l'antique _Carroccio_, peut-être, des républiques italiennes où la patrie était présente dans sa double expression civile et religieuse. Les sept candélabres figurent les sept dons du Saint-Esprit, les sacrements; les vieillards sont les patriarches; les sept femmes dansant sont les trois vertus théologales et les quatre vertus cardinales; les quatre animaux sont les quatre évangélistes; enfin le griffon, moitié aigle, moitié lion, est pris pour Jésus-Christ lui-même, en sa double nature divine et humaine. Un choeur d'anges séraphiques fait tomber sur le char une pluie de fleurs, sous laquelle apparaît debout, triomphante, le front ceint d'un voile blanc et d'une couronne des feuilles de l'olivier cher à Minerve, vêtue d'une tunique couleur de flamme et d'un manteau couleur d'émeraude, Béatrice. À son approche, avant même qu'il ose lever les yeux sur elle, Dante, comme au premier jour, sent l'esprit de vie tressaillir au plus secret foyer de son âme. Il reconnaît de l'antique amour la grande puissance:

Per occulta virtù, che da lei mosse D'antico amor senti la gran potenza.

Et Béatrice abaisse vers lui les yeux. «Regarde-moi bien: je suis, je suis Béatrice.»

Guardami ben: ben son, ben son Beatrice.

Et les paroles qu'elle adresse au poëte sont celles d'une mère superbe à son fils:

Cosi la madre al figlio par superba.

Et le coeur de Dante éclate en sanglots; et Béatrice approuve que «sa douleur soit égale à ses égarements.» Et se tournant vers les anges qui lui forment cortége, elle leur dit les erreurs de son ami; comment celui qui avait été si bien doué dans son jeune âge, après avoir marché dans la droite voie pendant qu'elle était encore sur la terre, entra dans les voies fallacieuses, quand elle eut «changé de vie;» et comment, tout autre moyen de l'en arracher demeurant inutile, elle a voulu lui faire voir le royaume des damnés.

Tanto giù cadde, che tutti argomenti Alla salute sua eran già corti, Fuor che mostrargli le perdute genti.

Et Dante place une vision fort compliquée, dans laquelle il annonce, aussi peu intelligiblement qu'il l'a fait en enfer pour le lévrier sauveur, la venue d'un grand capitaine qui affranchira du joug étranger l'Église et l'Italie. Ensuite Béatrice ordonne à Mathilde (nous avons vu comment Virgile a disparu) de plonger Dante dans les eaux du Léthé pour qu'il y perde la mémoire de ses péchés, puis dans l'Eunoé, fleuve divin, où il retrouve le souvenir du bien qu'il a fait. Ainsi renouvelé, Dante sort des eaux «pur et disposé à monter aux étoiles.»

Puro, e disposto a salire alle stelle.

Diotime se tut. Elle attendait qu'on lui fît quelque observation, mais on garda le silence. À mesure que l'on avançait dans le voyage dantesque, on se sentait plus porté au recueillement. Il n'est pas jusqu'à Marcel qui ne parût en humeur sérieuse. Depuis quelques instants déjà, il oubliait de rallumer sa pipe turque et regardait, mais avec distraction, le dessin de sa soeur. Viviane, tout en écoutant les cantiques, avait retracé d'un crayon fidèle la scène qui se passait sur la plage. Par les moyens les plus simples et sans chercher l'effet, elle avait su rendre, dans un tout petit espace, la tristesse infinie du ciel, avec le caractère tragique de cette procession d'animaux et d'enfants qu'elle avait vue défiler triste et morne pendant deux heures, au bruit de l'Océan, sous la pluie de plus en plus obstinée. Diotime loua beaucoup le dessin de sa jeune amie; mais voyant que personne ne semblait disposé à quitter Dante, elle se rassit sur le fauteuil à escabeau qui figurait la chaire professorale, et reprit ainsi l'analyse de la troisième cantique.

DIOTIME.

Le paradis, le ciel, le royaume de Dieu, l'ordre universel et idéal, selon que le génie de Dante l'a conçu, a pour principe l'amour éternel, considéré comme le premier moteur et la fin suprême de la gravitation des âmes et des astres. L'âme du monde, c'est Dieu, un Dieu aimant et aimé,

Il primo amante.

de qui tout procède et vers qui tout aspire. Point d'autre voie pour aller à lui que l'attraction de l'esprit et du coeur, la vertu, la science, la sagesse amoureuse, _uno amoroso uso di sapienza_; point d'autres progrès, en nous et hors de nous, que l'accroissement du désir.

MARCEL.

Il y a dans les poésies de ce pauvre Musset des vers qui rendent, à sa manière juvénile, ce système planétaire et psychologique de Dante:

J'aime! voilà le mot de la nature entière... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Oh! vous le murmurez dans vos sphères sacrées, Étoiles du matin, ce mot triste et charmant. La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées, A voulu traverser les plaines éthérées Pour chercher le soleil, son immortel amant. Elle s'est élancée au sein des nuits profondes, Mais une autre l'aimait elle-même--et les mondes Se sont mis en voyage autour du firmament.

VIVIANE.

Ils sont charmants, ces vers. Mais continuez, Diotime.

DIOTIME.

Le ciel de Dante s'ordonne selon l'_Almageste_ de Ptolémée, adopté par saint Thomas; il est composé de sept planètes: la Lune, Mercure, Vénus, le Soleil, Mars, Jupiter, Saturne; puis vient le ciel des étoiles fixes, au-dessus duquel notre poëte met le neuvième ciel, ou le _premier mobile_, qui donne le mouvement à tous les autres et n'a au-dessus de lui que l'empyrée, siége de l'Éternel.

ÉLIE.

Cet empyrée figure dans la cosmogonie pythagoricienne.

DIOTIME.

En effet; cependant il n'est pas admis par les commentateurs que Dante se soit préoccupé particulièrement des idées attribuées à Pythagore. Mais les idées pythagoriciennes étaient alors comme flottantes dans toute l'Italie; elles y circulaient à travers Platon, Aristote et saint Augustin.

ÉLIE.

Dante devait bien aussi, ce me semble, connaître de très-près Pythagore par son traducteur et son disciple Boëce.

DIOTIME.

Cela est très-vraisemblable; et quant à moi, si vous me demandiez mon sentiment propre, j'ai toujours reconnu dans la Comédie une influence pythagoricienne très-sensible, venue, sans aucun doute, à l'Allighieri par Boëce qu'il lisait sans cesse.

VIVIANE.

Je croyais que Boëce était à demi-chrétien.

DIOTIME.

Cela s'est beaucoup dit dans l'Église, mais je ne vois pas trop sur quel fondement. Tout l'ensemble des idées de Boëce est pythagoricien, nous dirions aujourd'hui panthéiste. Boëce croit à l'éternité de la matière, à la préexistence des âmes, à leur ressouvenir des existences antérieures; il croit à l'identité de nature qui fait de l'homme un être semblable et même égal aux dieux. Lui aussi, il avait été, de son temps, accusé de magie, ce qui prouverait bien qu'on ne le considérait pas comme enclin au christianisme.

--Mais où en étais-je?...

De planète en planète, de vertu en vertu, de science en science, car la théorie morale de Dante est étroitement liée à son système astronomique où les planètes sont à la fois symbole et foyer d'une vertu qui leur est propre, l'ascension vers Dieu se fait à la fois plus rapide, plus libre, plus facile et plus manifeste.

ÉLIE.

Cela revient à dire, ce me semble, que plus l'intelligence s'élève et plus s'accroît en elle le désir des choses divines.

DIOTIME.

En effet.

Bene operando l' uom, di giorno in giorno, S'accorge che la sua virtute avanza.

Comme Dante a toujours besoin d'exprimer par une image ses idées les plus abstraites, de même qu'il a dit, en décrivant la montagne du Purgatoire, que plus on monte moins on a de peine à monter, il nous peint ici les yeux de Béatrice et son sourire brillant d'un plus radieux éclat à mesure qu'elle s'élève et se rapproche du soleil divin. Nous avons vu que Dante, au paradis terrestre, a été plongé dans les eaux purificatrices; il se sent renouvelé, transfiguré. Les yeux fixés sur Béatrice, qui elle-même lève le regard vers les hauteurs éthérées, il monte avec elle, par la vertu de l'attraction divine, à travers les airs.

Beatrice in suso, ed io in lei guardava.

Admirez encore ici, Viviane, le génie de notre poëte: en un seul vers, en une image, la plus simple du monde, il fait voir en quelque sorte toute la théorie de l'amour platonique; il rend sensible la puissance abstraite de cet _Éternel féminin_ que chante le choeur mystique, à la fin du poëme de Goethe, dans les profondeurs du ciel, aux pieds de la reine des anges.

ÉLIE.

Combien, par ce sentiment de l'attraction vers les choses divines qui fait l'âme de la femme supérieure au génie de l'homme, Dante et Goethe me semblent à la fois plus poétiques et plus vrais que Milton!

DIOTIME.

En effet, dans le _Paradis perdu_, Adam seul est créé pour Dieu; tout au contraire de Béatrice, Ève reste subordonnée et ne saurait voir Dieu que dans Adam.

ÉLIE.

He for God only She for God in him.

DIOTIME.

Dans les trois planètes inférieures que Dante visite en premier lieu, sont les âmes les moins parfaites. Dans la lune, Diane, le ciel de la chasteté, notre poëte revoit Piccarda (ou peut-être Riccarda, car je soupçonne ici une erreur des copistes), la soeur de son ami Forese, à qui, au Purgatoire, en un seul vers, il a donné le plus enviable renom que puisse souhaiter une femme ici-bas:

Tra bella e buona Non so qual fosse più,

et dont le front resplendit au séjour des bienheureux d'_un non so chè divino_. Là, Béatrice explique à Dante le problème de la liberté, le plus grand don, dit-elle, que Dieu, dans sa largesse, ait fait au monde:

Lo maggior don, che Dio per sua larghezza, Fesse creando, e alla sua bontate Più conformato, e quel ch' ei più apprezza.

Fu della volontà la libertate, Di che le creature intelligenti, Et tutte e sole furo e son dotate.

Au chant sixième, dans la planète de Mercure, Dante se trouve en présence de l'empereur Justinien. Il entend de sa bouche un récit grandiose, fait à la façon de Bossuet, des vicissitudes de l'empire, d'Énée à César, de César à Charlemagne, et de Charlemagne aux temps du poëte. Dans cette planète, où sont les âmes qui par amour de la gloire ont fait des actions vertueuses, Dante met un épisode charmant. Il rencontre Roméo de Villeneuve, habile et dévoué serviteur de Raymond Bérenger, comte de Provence, mais victime de l'envie et de l'ingratitude des cours et s'exilant pour les fuir. Il m'a toujours semblé que notre poëte avait vu en Roméo sa propre image, lorsque l'appelant «ce juste,» _quel giusto_, et, après l'avoir loué des grands services rendus à son maître, il ajoute avec émotion:

Mais alors il partit, pauvre et tout chargé d'âge. Si le monde savait ce qui'il eut de courage En mendiant son pain, et morceau par morceau,

Son renom déjà grand serait encor plus beau.

Indi partissi povero e vetusto. E se 'l mondo sapesse il cuor ch' egli ebbe Mendicando sua vita a frusto a frusto.

Assai lo loda, e più lo loderebbe.

Un des plus beaux chants du _Paradis_, c'est le huitième. Le poëte décrit la planète de Vénus, où sont les âmes qui surent grandement aimer. Il y retrouve Charles Martel, le fils aîné du roi de Naples, qui, à Florence, s'était lié avec Dante de l'amitié la plus tendre. _In costui_, dit Boccace, _regnò molta bellezza e assai innamoramento_. Charles Martel vient vers Dante et l'accoste en lui disant, comme l'a fait Sordello au Purgatoire, le premier vers d'une de ses _canzoni_:

_Voi che intendendo il terzo ciel movete_;

il lui rappelle qu'ils se sont beaucoup aimés:

Assai m'amasti ed avesti ben onde,

Il demeure, comme naguère à Florence, à discourir longuement avec l'ami de son coeur. Dans ce discours, une chose me semble plus particulièrement intéressante, c'est la théorie d'une hiérarchie naturelle des intelligences, d'une relation entre les aptitudes et les fonctions qui constituerait, si elle était bien observée par les hommes, la véritable harmonie sociale. Dante met cette théorie dans la bouche de Charles Martel. En l'an 1300, il lui fait exposer en très-beaux vers ce que plusieurs de nos théoriciens socialistes, croyant l'inventer, ont dit de nos jours en assez médiocre prose. Tel naît Solon, tel Xerxès, dit le poëte, ou Melchisédech, ou Dédale; mais la société n'a point égard à ces vocations naturelles.