Dante et Goethe : dialogues

Chapter 8

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Dante, perché Virgilio se ne vada Non piangere anco; non piangere ancora, Che pianger ti convien per altra spada.

Et, sur cette parole presque dédaigneuse, sur cette défense de le pleurer, nous quittons le chantre de l'_Énéide_. Dante ne fait pas plus de façons pour congédier le poëte magicien qui vient de traverser avec lui les flammes de l'enfer, que n'en fera Goethe pour congédier le démon Méphistophélès, lorsque l'âme de Faust, après avoir traversé toutes les misères de la vie humaine, entre dans l'immortalité. Cette analogie m'a beaucoup fait songer. Mais nous y reviendrons. J'ai encore à vous rendre attentifs à la remarque d'un grand critique, qui concorde avec ce que je vous disais de la subordination de Virgile à Dante. Fauriel observe que, sans avoir égard aux champs Élysées ni à l'enfer, tels que Virgile les a décrits dans son _Énéide_, Dante place celui-ci dans les limbes, et, par deux fois, le fait descendre dans l'enfer catholique: une première fois, pour y assister à la venue triomphale de Jésus-Christ, une seconde fois sans aucun autre but que celui d'y conduire notre poëte. Si vous voulez bien tenir compte aussi de l'opinion de Rossetti, qui attribue le choix que fait Dante de Virgile à l'importance qu'avait au point de vue personnel de l'auteur du _de Monarchia_ le chantre de l'empire romain, et si vous considérez que Dante fait parler et penser ce grand Latin en Italien du XIIIe siècle, qu'il lui prête ses propres pensées avec la connaissance des choses de son temps, vous ne mettrez plus guère en doute ce qui vous a tant surpris d'abord, ce que Fauriel appelle la _négation audacieuse_ de Virgile, c'est-à-dire cette transformation dantesque que subit, dans la _Comédie_, le Virgile déjà transformé à trois reprises différentes par les érudits, par l'Église, et par le peuple du moyen âge.

MARCEL.

Et transformé en ce moment, pour la cinquième fois, par le poëte Diotime!...

VIVIANE.

Mais, avec tout cela, je ne me vois pas dispensée de tenir ce Virgile pour une allégorie. Je n'y aurais, quant à lui, qu'une demi-répugnance, et je consentirais encore à le prendre pour la raison naturelle ou pour la sagesse profane, comme le veulent les commentateurs; mais, si je leur fais cette concession, ils ne me tiendront pas quitte; me voici condamnée à ne plus voir dans cette belle et touchante Béatrice, que la froide, l'insensible, l'ennuyeuse théologie.

DIOTIME.

Ne vous tourmentez pas, Viviane; et, comme nous le disions en commençant, prenez-en tout à votre aise avec les allégories. Il n'y a d'indispensables et aussi d'évidentes que les premières: celles de la voie droite, de la forêt, de la colline et des animaux sauvages. Le sens allégorique dans la figure de Virgile est déjà moins nécessaire et aussi moins certain; arrivés à Béatrice, nous pourrons le négliger presque entièrement. Rien que la description de son apparition, et ce que disent d'elle les bienheureux, ne puisse pas s'entendre au sens réel et ne s'applique qu'à la science des choses divines, la femme que le poëte a aimée garde dans son poëme une vie, une grâce, un charme ineffables, et qui permettent heureusement d'oublier qu'elle figure la théologie. Le vieux Fauriel, tout épris de Béatrice, s'emporte, en cette occasion, contre les commentateurs, et les traite de stupides. Sans entrer en colère, comme il le fait au sujet de cette Béatrice abstraite, nous l'oublierons souvent pour nous attacher de préférence à cette douce enfant dont la vue causait à Dante des «palpitations terribles,» à cette Florentine sitôt ravie par la mort, à cette Béatrice Portinari, dont la vie ne fut en quelque sorte qu'un éclair de beauté, mais tel qu'il alluma au plus profond d'un coeur de poëte et de héros un foyer inextinguible d'amour. Lorsque nous en serons à sa venue au paradis terrestre, vous verrez que la peinture du char sur lequel elle descend du ciel, ne peut s'appliquer qu'à une idée symbolisée. Mais nous n'en sommes pas là. Pour le moment, nous arrivons, avec Virgile et Dante, aux portes de l'enfer, où nous lisons l'inscription tragique:

Per me si va nella città dolente,

Par moi l'on va dans la cité dolente, Par moi l'on va dans l'éternelle douleur, Par moi l'on va chez la race perdue. La justice fut le mobile de mon grand Facteur; Me firent la divine puissance, La suprême sagesse et le premier amour. Avant moi il n'y eut point de choses créées, Sinon éternelles; et éternellement je dure: Laissez toute espérance, vous qui entrez.

VIVIANE.

Cette inscription est vraiment sinistre.

MARCEL.

Mais quelle idée bizarre a eue Dante d'inscrire le mot amour sur les portes de l'enfer! Que la puissance divine ait créé des tortures sans fin pour la pauvre créature d'un jour, admettons-le; la sagesse et la justice..., passe encore, quoique cela devienne assez peu compréhensible; mais l'amour!... convenez que c'est là une licence poétique par trop forte.

DIOTIME.

Dante fait comme vous, Marcel; trouvant difficulté au sens de ces paroles, il s'adresse à Virgile pour qu'on les lui explique. Mais Virgile n'éprouve pas à cet égard l'embarras que j'aurais aujourd'hui. Le chantre d'Énée répond selon saint Thomas. L'enfer créé, comme nous l'avons vu, à la chute des anges, est l'oeuvre du Dieu en trois personnes, de ce Dieu qui est amour autant que sagesse et puissance. Le Saint-Esprit, l'amour du père pour le fils, qui gouverne et vivifie la création tout entière, l'enfer y compris, ne pouvait être écarté ni par la théologie, ni conséquemment par le poëte théologien Allighieri, au seuil de son poëme sacré. Quoi qu'il en soit, Virgile et Dante franchissent la porte fatale. Ils arrivent sur les bords de l'Achéron, où le vieux nocher Caron passe dans sa barque les âmes damnées. L'Achéron traversé, ils entrent au premier cercle de l'enfer, où sont les limbes. C'est de là que Virgile est venu vers Dante. C'est là qu'ils rencontrent la belle compagnie des poëtes de l'antiquité, Horace, Ovide, Lucain, à la tête desquels s'avance, l'épée à la main, le chantre de l'_Iliade_.

MARCEL.

Ne nous disiez-vous pas tout à l'heure, et je le croyais aussi, qu'au temps de Dante on connaissait à peine Homère?

DIOTIME.

Dans le midi de l'Italie, l'étude des lettres grecques n'avait jamais été abandonnée. Mais, dans le nord, en Lombardie, et même en Toscane, on ne s'en occupait guère. Avant Pétrarque il n'est jamais question de textes grecs, et Dante ne cite rien que sur les versions latines; je doute fort qu'Homère ait été pour lui plus qu'un grand nom, un nom presque symbolique, le nom d'un _clerc_ merveilleux, tel à peu près qu'il figure dans notre _Roman de Troie_.

ÉLIE.

L'Homère grec, en effet, ne fut révélé à l'Italie qu'après la mort de Dante. Ce fut un moine de Saint-Basile, envoyé par l'empereur Andronic, en 1339, si je ne me trompe, qui l'apporta et le fit connaître à Pétrarque. La première édition de l'_Iliade_, publiée à Florence par le Grec Chalcondyle, est de l'année 1488, par conséquent près de deux siècles après que l'Allighieri avait cessé d'exister.

DIOTIME.

Dante reçoit d'Homère et de ses illustres compagnons, dans les limbes, un accueil plein d'honneur. On le salue poëte. Il est admis, lui sixième, nous dit-il avec cette simplicité fière qui est un attribut de son génie, à ces nobles entretiens, et Virgile sourit à son triomphe. On entre dans un lieu ouvert, lumineux et haut, où Dante voit passer des personnages à l'air majestueux. Ce sont les ombres des grands guerriers et des sages hellènes, troyens et latins, les ombres de ces Arabes fameux de qui l'on apprenait les sciences dangereuses: Hector, Énée, l'ancien Brutus, César «armé de ses yeux de proie,» Aristote «le maître de ceux qui savent,» Socrate, Platon, Euclide, Ptolémée, Hippocrate, Avicenne, Averroës: avec eux des femmes héroïques dans la cité, dans la famille, dans l'État, amazones, reines, filles, épouses, amantes illustres: Penthésilée, Lucrèce, Cornélie; puis, seul, à l'écart, Saladin, le loyal et généreux sultan de Babylone: toute une école de vertus guerrières, civiles et politiques, réunies par le grand sens moral de Dante et par la tolérance naturelle à l'Église romaine avant qu'elle eût ouï gronder le rigorisme farouche des Savonarole et des Calvin. La peinture de ces limbes au quatrième chant de la première cantique est, selon moi, un des morceaux les plus captivants de la _Comédie_. Cette lumière éthérée qui éclaire de vertes prairies tout émaillées de fleurs et qu'arrose une rivière limpide; ces nobles ombres au regard lent et grave, de grande autorité dans leur aspect, qui ne paraissent ni joyeuses ni tristes, dont la parole est rare et la voix mélodieuse; la suavité, la fraîcheur de cette atmosphère de paix que l'on respire un moment avant d'entrer au tumulte ténébreux des cris de l'abîme, tout cet ensemble d'une harmonie sereine et tempérée produit un effet de contraste que je n'ai vu surpassé ni peut-être même égalé dans aucun art. Écoutez la musique enchanteresse de quelques-unes de ces tercines:

Genti v' eran con occhi tardi e gravi, Di grande autorità ne' lor sembianti: Parlavan rado con voci soavi. Traemmoci così dall' un de' canti In luogo aperto, luminoso, e alto. Si che veder si potean tutti quanti Colà diritto supra 'l verde smalto. Mi fur mostrati gli spiriti magni, Che di vederli in me stesso m' esalto.

VIVIANE.

C'est un bien grand charme que d'entendre les modulations si douces de votre voix virile, et je ne sais quelle vibration qui semble venir de votre âme à vos lèvres, quand vous dites ces beaux vers dans cette belle langue toscane.

DIOTIME.

Sortis des limbes, Dante et Virgile descendent au second cercle où ils se trouvent en présence de Minos, juge des crimes et distributeur des châtiments. Mais regardez encore une fois la disposition de ces cercles infernaux, Viviane; voyez, ils vont toujours se rétrécissant. Des supplices de plus en plus horribles, selon une loi du talion assez rigoureusement observée et selon des catégories conformes en général à la doctrine de l'Église, mais avec des particularités propres à Dante, et bien des ressouvenirs de l'_Ethique_ d'Aristote, y punissent des âmes de plus en plus réprouvées. À chaque cercle préside un démon. Les sept péchés capitaux, la luxure, la gourmandise, l'avarice, la colère, l'orgueil, l'envie, la paresse, et tous leurs dérivés et tous leurs contraires vont nous faire descendre de spirale en spirale jusqu'au neuvième et dernier cercle où Dante a châtié le crime le plus exécrable à ses yeux, le plus opposé à sa nature magnanime, la trahison. À mesure que l'on descend, la fumée, les brouillards, les vapeurs des lacs fétides et des fleuves de sang obscurcissent davantage l'air plus épais. Le tourbillon du premier cercle, où sont emportées les âmes qui ont failli par amour, celles que l'Église appelle luxurieuses, et parmi lesquelles Dante voit passer rapides, éperdues, Sémiramis, Cléopâtre, Hélène, et cette Francesca, soeur de Juliette, qui l'émeut d'une compassion si vive qu'à l'entendre gémir il tombe évanoui, ce tourbillon où notre poëte met ensemble le grand Achille et Pâris avec Tristan, le preux des _chansons de geste_, est trop connu pour nous y arrêter. Lorsqu'il sort de sa défaillance, Dante est entouré de nouveaux tourments et de nouveaux tourmentés.

Nuovi tormenti e nuovi tormentati Mi veggio intorno.

Nous sommes avec lui au troisième cercle où tombe sur les pécheurs par gourmandise une pluie froide et lourde, mêlée de grêle et de neige. Notre poëte y est reconnu par un Florentin que ses compatriotes avaient surnommé Ciacco, pourceau, à cause de sa gloutonnerie. C'était un parasite de la maison Donati, _uomo ghiotissimo quanto aleun fosse giammai_, mais agréable, _picao di belli e piacevoli motti_, dit Boccace, et de qui il raconte, dans une de ses plus gaies nouvelles, un tour fort plaisant. C'est dans la bouche de ce Ciacco que notre poëte met une première satire de ses concitoyens à laquelle il reviendra. C'est là qu'il est question pour la première fois aussi de ce _parti sauvage_, dont nous parlions tout à l'heure, et qui a pour chef Vieri de' Cereta, venu avec les siens des forêts du val de Sieve. C'est ce Ciacco qui, répondant aux questions de Dante sur sa patrie, lui dit que la superbe, l'envie, l'avarice (nos trois bêtes féroces du commencement), y régnent, et que Florence ne compte que deux hommes justes.

MARCEL.

Deux justes! moins qu'à Sodome! Oh! quel peuple de Dieu!

DIOTIME.

Et ils n'y sont pas compris, ajoute le satirique Ciacco,

Giusti son due, ma non vi sono intesi.

Plusieurs croient que, parlant de ces deux justes, Dante entend Guido Cavalcanti et s'entend lui-même. Cela semble vraisemblable, car, plus loin, Dante va faire encore une allusion à sa propre gloire, à propos de Cavalcanti, lorsqu'il dira que celui-ci a ravi l'honneur des lettres à un autre Guido (Guido Guinicelli), mais qu'un troisième est né qui, peut-être, les éclipsera tous deux.

MARCEL.

Décidément, il n'est pas modeste, votre Dante.

DIOTIME.

Il n'est pas modeste, Marcel, selon qu'il nous est recommandé de l'être dans les rapports extérieurs de cette vie tout artificielle que nous nous sommes faite aujourd'hui; il l'est selon l'instinct naturel des hommes bien nés. Il est surtout équitable, hiérarchique, comme le sont généralement les grands esprits. Il s'incline devant Virgile qu'il reconnaît son maître; il lui parle «d'un front rougissant;» il confesse qu'il tient de lui «ce beau style qui lui a fait honneur, avec l'art de chanter les hommes et les dieux.» Malgré le grand privilége qui lui permet de visiter les royaumes inconnus aux mortels, il n'y marche qu'avec révérence, à la suite de Virgile et des autres ombres. Dante est humble envers Béatrice, par qui il se laisse reprendre et tancer comme un enfant. Il s'assigne à lui-même, sans présomption, mais sans fausse pudeur, la place qui lui revient dans l'ordre spirituel, absolument comme Goethe lorsque, parlant de je ne sais plus quels écrivains en vogue de son temps, il disait: «Je suis au-dessus d'eux de toute la distance qui met au-dessus de moi Shakespeare.»

ÉLIE.

Si Dante a pris ce beau sentiment de la hiérarchie morale à la démocratie florentine, il faut croire qu'elle ne ressemblait guère à la démocratie française, qui ne sait ce que c'est que respect et tradition; qui souffre de toute supériorité; qui ne veut rien recevoir et ne sait rien transmettre; où chacun enfin n'est occupé qu'à rabaisser autrui et à se hisser soi-même, de telle sorte que le niveau égalitaire repose bien d'aplomb sur la tête du plus triste sot et sur le front d'un homme de génie! Car c'est là, vous n'en disconviendrez pas, l'idéal démocratique de vos républicains prétendus et parvenus!

VIVIANE.

Que voilà bien le gentilhomme breton!

ÉLIE.

Le gentilhomme breton, étant de sa nature indépendant, désintéressé, prêt à donner sa vie pour ce qu'il croit juste, pourrait bien, ma chère Viviane, être de trempe plus républicaine que tel de vos républicains envieux, qui trouvent plus commode de tirer en bas la grandeur que de gravir (je parle comme votre cher Mirabeau) à la vertu et au bien public.

DIOTIME.

La démocratie florentine ne valait peut-être pas beaucoup mieux que la nôtre, Élie. Elle était entachée, elle aussi, de ces deux vices funestes, l'ingratitude et l'envie. Mais elle avait beaucoup d'esprit avec beaucoup d'enthousiasme.--Je reprends. Dans le quatrième cercle où règne Plutus, le démon de l'avarice que Virgile apostrophe en l'appelant «loup maudit,» les prodigues et les avares, chargés de poids énormes, courent l'un sur l'autre et se frappent mutuellement. Là sont en très-grand nombre des papes, des cardinaux, des clercs, des tonsurés de tous grades, qui, selon la dédaigneuse expression de Dante, se sont laissé tromper par «la courte moquerie des biens de la fortune.»

La corta buffa De' ben, che son commessi alla Fortuna.

Un peu plus bas, le Styx forme un marais stagnant que Dante traverse dans la barque de Phlégias, et où l'on voit, plongées sous les eaux fangeuses, les âmes des hommes colères et violents. Là, notre poëte est accosté par ce Florentin bizarre,

Lo fiorentino spirito bizzarro.

par ce dédaigneux et irascible Filippo, «di molto spese et di poca virtute,» que ses concitoyens surnommaient _argentieri_, pares qu'il passait, comme un peu plus tard chez nous Jacques Coeur, cet autre _argentier_, pour faire mettre, par grande bravade, à tous les chevaux de son écurie des fers d'argent. Filippo, de ses bras fangeux, embrasse Dante et s'écrie: «Bénie soit celle qui t'a porté dans ses flancs! _Benedetta colei che in te s'incinse_!»

MARCEL.

Toujours la même modestie!

DIOTIME.

Le sixième cercle et les trois inférieurs où sont punis les superbes, c'est-à-dire les mécréants, les hérésiarques, les impies, est appelé par le poëte la cité de Dité.

VIVIANE.

Qu'est-ce que ce nom de Dité?

DIOTIME.

Il vient probablement du _Dis_ des Latins qui était le Jupiter infernal. Dans cette cité qu'entourent les eaux du Styx, s'aggravent les tourments et commencent les flammes. Les trois furies, voulant en interdire l'entrée à Dante et à son guide, les menacent de la tête de la Gorgone, mais un envoyé du ciel vient à leur secours. La porte de Dité leur est ouverte. Une vaste et lugubre plaine s'offre alors aux veux de Dante. Elle est parsemée de sépulcres entourés de flammes ardentes. Dans ces sépulcres sont couchés les hérésiarques, les partisans d'Épicure, «qui font mourir l'âme avec le corps.» dit Virgile à Dante:

Che l'anima col corpo morta fanno.

Là est l'empereur Frédéric II, ce grand lettré, excommunié par l'Église, de qui un écrivain presque contemporain disait naïvement: _Seppe latino, greco, saracinesco; fu largo, savio, lussurioso, soddomita, epicureo_. C'est là que nous allons entendre ce dialogue sublime entre Dante et le grand gibelin Farinata degl'Uberti, interrompu par Cavalcante Cavaleanti, et, selon mon opinion, un des plus beaux morceaux et des plus vraiment dantesques de toute la _Comédie_. Voulez-vous que je vous le dise?

VIVIANE.

Assurément.

DIOTIME.

Pour voir ce phénomène étrange, un homme vivant dans l'enfer, Farinata s'est dressé dans son sépulcre:

Ô Toscan qui, par la cité du feu, Vivant, t'en vas, ainsi parlant discrètement, Qu'il te plaise t'arrêter dans ce lieu. Ton langage te déclare manifestement Citoyen de cette noble patrie À laquelle, peut-être, je fus trop rigoureux.

(Il faut savoir qu'après une bataille gagnée sur les guelfes, Farinata exerça dans Florence des représailles cruelles.) Ainsi parle le gibelin à Dante qui s'effraye et se serre contre son guide. Mais Virgile le pousse des deux mains vers la tombe où Farinata se tient, le front et la poitrine haute, «comme s'il avait l'enfer en grand dédain.»

Com' avesse lo inferno in gran dispitto.

Après qu'il a jeté sur notre poëte un regard hautain: «Qui furent tes ancêtres?» lui dit-il. À peine quelques paroles sont échangées entre les deux Toscans que, d'une tombe voisine, une ombre qui semble s'être levée sur ses genoux, surgit. Elle regarde tout autour d'elle, comme pour s'assurer si personne n'est avec Dante, et le voyant seul: «Si, dans ce sombre cachot, tu viens par la puissance de ton génie, dit-elle en pleurant, mon fils où est-il? et pourquoi n'est-il pas avec toi?» Cette ombre inquiète, qui garde dans l'enfer la sollicitude et les illusions de l'amour paternel, et qui ne connaît pas à son fils de supérieur en génie, c'est Cavalcante Cavalcanti, le père de Guido. Je ne viens pas ici de moi-même, lui répond l'Allighieri, qui le reconnaît aussitôt à son langage et à la nature de son supplice. J'y suis conduit par celui qui attend là (montrant Virgile), et que votre Guido eut peut-être à dédain. (Dante ici semble faire un reproche à son ami Guido d'avoir négligé l'étude des poëtes classiques.) «Comment dis-tu, s'écrie Cavalcanti en se dressant tout droit dans sa tombe: _il eut_?... Aurait-il donc cessé de vivre? Ses yeux ne verraient-ils plus la douce lumière?»--Et comme Dante tarde à répondre,

Il retombe en arrière et ne reparaît plus.

Supin ricadde, e più non parve fuora.

ÉLIE.

Il me semble que Dante a, plus qu'aucun autre poëte, de ces ellipses hardies de la pensée. Quand Francesca, par exemple, dit ce mot si simple:

Et ce jour-là nous ne lûmes pas davantage,

on se sent frissonner de la tête aux pieds. La passion terrible, le meurtre, la colère divine, le châtiment éternel, tout est là, dans ce livre qui tombe à terre, et dont on ne lit pas davantage.

DIOTIME.

Après cette interruption tragique, le dialogue avec Farinata reprend. _Cet autre magnanime_, «quell' altro magnanimo,» c'est ainsi que le désigne Dante (ailleurs il appellera Florence, _mère des magnanimes_), sans changer de visage, sans se mouvoir, s'informe de sa ville natale et du _doux monde des vivants_. Il voudrait savoir pourquoi le peuple florentin se montre si cruel envers les siens dans toutes ses lois. Il explique à Dante qui, à son tour, l'interroge, comment il se fait que les damnés qu'il a rencontrés lui ont prophétisé les temps futurs, mais paraissent, comme Cavalcanti, ignorer le temps présent. Dante charge Farinata de dire au père de Guido que celui-ci existe encore. Puis, rappelé par Virgile, ils descendent ensemble au septième cercle, où sont punis d'autres catégories de pécheurs par violence d'âme.

Je me suis arrêtée à cet épisode, parce que rien dans la _Comédie_ ne me paraît plus caractéristique du génie de Dante, à la fois si tendre et si fier. Cet orgueil paternel du vieux Cavalcanti, sa désolation à la pensée que son fils ne jouit plus de la douce lumière du jour, aussi chère aux Florentins qu'aux héros d'Homère, l'amour que gardent pour leurs proches, leurs amis, leur patrie, ces héros désintéressés d'eux-mêmes, insensibles à leurs propres tourments, et cette admirable mise en scène, comme nous dirions aujourd'hui, ces tombes ardentes d'où sortent des gémissements, que cela est tragique et grand! Enfin la facilité avec laquelle notre poëte admet que ces _magnanimes_, ces héros de la vie civile, sont en enfer, est un trait qui marque le temps et ce singulier état des esprits, soumis aux décisions de l'Église touchant le dogme, mais d'une manière extérieure, en quelque sorte, et qui n'atteignait point, au fond, le sentiment moral. L'enfer de Dante est tout rempli de ces contradictions; le rigorisme du théologien s'y allie à l'humanité, à la tendresse, au respect, à l'admiration de l'homme pour ces grands réprouvés qu'il est contraint de damner avec l'Église. Et ce n'est pas là un des moindres attraits de cette mystérieuse _Comédie_, où nous voyons en conflit la loi acceptée et le sentiment révolté contre la loi. Nous allons trouver un exemple frappant de cette opposition dans la catégorie de ceux qui, selon les paroles de l'Allighieri, «font violence à la nature,» dans ce cercle des sodomites où il rencontre son maître vénéré, Brunetto Latini.

MARCEL.

Mais voilà une ingratitude abominable!

DIOTIME.

Pas le moins du monde, mon cher Marcel. En mettant Brunetto dans le cercle des «violents contre nature,» Dante ne croyait assurément faire aucun tort à son honneur. La compagnie qu'il lui donne est celle des hommes les plus lettrés, les plus en renom de son temps.

Tutti fur cherci, E letterati grandi e di gran fama.

Dans le vingt-sixième chant du Purgatoire, il fait expier ce même vice à Guido Guinicelli qu'il appelle _il padre mio e degli altri miei miglior_. On avait alors à ce sujet des euphémismes étranges. Villani, qui donne à Brunetto les louanges les plus grandes, lui attribuant l'honneur d'avoir, le premier, enseigné aux Florentins l'art de bien parler et les règles de la politique, l'accuse seulement d'avoir été mondain, _un poco mondanetto_. C'est aussi ce que Brunetto dit de lui-même dans son _Tesoretto_.

ÉLIE.