Dante et Goethe : dialogues

Chapter 5

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Le 14 du mois de septembre 1321, après cinquante-six années d'une existence en proie à tant de trouble, Dante Allighieri exhala son dernier soupir dans cet asile de Ravenne qu'il avait appelé «amica solitudo» et où l'on peut croire, en effet, qu'une noble amitié, le recueillement, la claire vue de son immortalité, donnèrent quelques heures d'une paix suprême à sa grande âme inquiétée.

Sa destinée, nous l'avons vu, avait été étroitement liée aux destinées de sa patrie. Il avait été, avec toute sa génération, profondément agité par de vives curiosités, par d'extrêmes terreurs, par de fortes passions, de grandes joies et de grands désastres. Il avait reçu de son siècle tout ce qu'il était possible d'en recevoir. Il avait su ce que savaient les plus doctes; il avait rêvé, espéré, agi, pensé, douté, aimé, haï avec les plus vaillants et les plus fiers.

Plus heureux qu'eux tous, il laissait dans une création de son génie, dans une oeuvre qui lui appartient en propre, l'image impérissable de ce qu'avaient été son temps, son peuple et lui-même.

* * * * *

Un moment de silence suivit ces mots. Diotime avait parlé longtemps. Les heures s'étaient écoulées. Déjà le soleil, descendu très-bas à l'horizon, plongeait à demi dans les flots.

Le premier, Marcel en fit la remarque:--La nuit vient, dit-il en s'arrêtant brusquement. Nous n'avons pas moins de trois lieues à faire pour regagner Portrieux.

VIVIANE.

Te voilà bien pressé! Moi, je ne quitte pas la grève qu'on n'ait promis d'y revenir demain. Je ne me sentirais pas ailleurs aussi recueillie, aussi bien disposée à entendre ce que Diotime doit nous dire encore.

DIOTIME.

Vous me voyez couverte de confusion. J'ai disserté sans fin, et je m'aperçois qu'à peine j'ai abordé mon sujet.

VIVIANE.

C'est bien pourquoi il nous faudra revenir. Le silence de cette grève m'attire. Le lointain accompagnement des vagues fait merveille quand vous prononcez ces grands noms, Dante et Goethe.

DIOTIME.

En ceci, comme en toutes choses, qu'il soit fait selon le bon plaisir de la fée Viviane.

* * * * *

Pendant qu'on échangeait encore quelques paroles et qu'on jetait un dernier regard vers les splendeurs du soleil couchant, Marcel était allé chercher les chevaux. De son côté, le cocher, après avoir attendu à Tréveneuc bien au delà de l'heure fixée, venait au-devant des promeneurs. Un moment, Grifagno hésita; il ne savait s'il suivrait la voiture d'où l'appelait Élie, ou bien Viviane qui, du bout de sa cravache, lui montrait le chemin des cavaliers. Mais lorsqu'il vit son ami, le petit cheval breton, partir gaiement au galop en secouant au vent sa crinière, la tentation fut trop forte; Grifagno désobéit à son maître et s'élança de toute sa vitesse vers la rapide Viviane.

À huit heures, les amis s'asseyaient à une table où les attendait un repas frugal de poissons et de coquillages. Un monstrueux homard, que la bonne hôtesse du _Talus_, Mme Évenous, descendante, à en croire son nom, des anciens rois d'Écosse, avait jeté tout vivant, ni plus ni moins que si c'eût été un hérétique, dans la chaudière d'eau bouillante, en était ressorti couleur d'écarlate, les yeux hors de tête, dans une attitude crispée. Pendant que Marcel, aussi bon gastronome qu'il était mauvais métaphysicien, l'accommodait d'un condiment de son invention, fort goûté dans tous les châteaux des Côtes-du-Nord, Viviane était montée à sa chambre où elle avait noué d'un ruban aux trois couleurs italiennes sa guirlande de verveines. S'avançant, sans être vue, derrière Diotime, elle posa doucement sur le front de son amie cette agreste couronne.

C'était le signal. Les verres s'emplirent.

--Vive à jamais Diotime! s'écrièrent Élie et Marcel.

--Vive la Nina du vrai Dante! reprit l'aimable Viviane.

DEUXIÈME DIALOGUE.

DIOTIME, VIVIANE, ÉLIE, MARCEL.

Le lendemain, en se réunissant dans la matinée pour l'excursion projetée au cap Plouha, on s'aperçut que le temps n'y était pas favorable. Le vent soufflait de l'ouest; les nuages s'amoncelaient, bas et lourds; par intervalles, une pluie fine tombait. Les mouettes volaient au ras des flots et poussaient leur cri aigu. On délibéra s'il serait prudent de se mettre en route; et, comme la fatigue du jour précédent se faisait encore sentir, on s'accorda vite sur les motifs de rester à Portrieux, et l'on s'établit dans le pavillon.

Ce pavillon, bâti sur une légère élévation de terrain isolé, abrité d'un bouquet d'arbres, était très en renom dans le pays. On y venait de fort loin, dans les longs jours d'été, respirer la brise de mer et s'égayer au concert des oiseaux qui nichaient en multitude sous l'épaisse feuillée. La bonne Mme Évenous, qui tirait quelque vanité de ce lieu de plaisance où se donnaient les plus beaux repas de la saison, l'avait fait décorer avec beaucoup de soin; mais pour nos amis son agrément était tout entier dans ses deux fenêtres d'où la vue s'étendait, d'une part, jusqu'à la jetée, de l'autre, jusqu'à un promontoire de roches granitiques que le flot, à la marée haute, recouvre et qu'il laisse en se retirant tout enveloppées de goëmons, ce qui leur donne un air échevelé et pleureur singulièrement pittoresque.

À ce moment, le bateau qui, chaque semaine, vient faire à Portrieux les approvisionnements de l'île de Jersey, était dans le port, prêt à remettre à la voile. De longues files de boeufs s'avançaient sur la plage, lentement, tristement, avertis de je ne sais quel mauvais destin par les mugissements qui partaient de l'extrémité de la jetée, où l'on procédait à l'embarquement des animaux. Quelques-uns s'arrêtaient comme frappés de stupeur, et demeuraient dans un état d'immobilité presque incroyable. Des enfants de pêcheurs suivaient cette procession morne, les plus grands portant les plus petits, tous déguenillés, infirmes, chétifs et hâves, plus hébétés d'aspect que le bétail, et consternants à voir pour qui veut croire à la providence divine et à la bonté humaine. Grifagno, à qui ces enfants et ces boeufs ne plaisaient pas, avait essayé de les poursuivre et de mettre, par ses aboiements, quelque désordre dans cette monotonie; mais les enfants de la campagne ne s'émeuvent de rien, et le premier d'entre les boeufs à qui s'attaqua le gai lévrier lui ayant fait sentir d'une atteinte de ses cornes qu'il n'entendait pas la plaisanterie, Grifagno s'était résigné. Il regardait à distance et en bâillant ces lenteurs champêtres, que le bruit du fléau aux mains de quatre vieilles femmes qui battaient le blé dans une aire voisine accompagnait de son rhythme pesant et sourd.

Viviane avait pris ses crayons. Assise à la fenêtre, elle essayait de rendre l'effet étrange de ces profils d'animaux qui se découpaient en noire silhouette sur l'immense pâleur de la mer et du ciel. À la prière de sa jeune amie, Diotime était allée chercher son portefeuille et les deux petits volumes dont il avait été question la veille. Après qu'Élie en eut curieusement examiné la reliure romaine en blanc parchemin, quand Marcel, avec l'agrément des deux dames, eut allumé sa longue pipe de cerisier, on fit silence. Puis, selon sa promesse, la _Nina di Dante_ reprit ainsi:

DIOTIME.

Si j'ai tenu, avant de vous parler du poëme de Dante, à vous remettre sous les yeux sa vie, c'est que, selon moi, après les innombrables commentaires qui, depuis plus de cinq siècles, s'efforcent d'expliquer la _Divine Comédie_, le plus sûr est encore de s'en tenir à Dante lui-même. La connaissance de sa personne et de sa destinée, voilà le commentaire véritable de son oeuvre. C'est la condition première d'une interprétation discrète, à laquelle rien ne supplée, mais qui peut suppléer à tout.

MARCEL.

À la bonne heure! on ne saurait mieux dire, et me voici délivré d'un grand souci. Il faut bien que je vous le confesse, la vue de ce gros portefeuille, tout bourré de notes, à ce que je suppose, ne me présageait rien de bon; car je ne connais pas, pour ma part, de peste plus noire que ces cuistres, ces triples pédants qu'on baptise du nom de commentateurs, et qui s'abattent sur les oeuvres du génie comme les sauterelles sur les moissons d'Égypte.

DIOTIME.

Vous me louez trop vite, Marcel, de ce que je n'ai point dit. Il s'en faut que j'aie cette haine vigoureuse que vous portez aux commentateurs. À mon sens, ceux de la _Comédie_ ont rendu de vrais services. Sans eux, je parle des anciens surtout, nous aurions aujourd'hui perdu toute trace d'une multitude de particularités de la vie florentine, auxquelles Dante fait allusion dans son poëme et qui rompent très-heureusement, par un accent de vérité familière, la solennité de l'ensemble. Selon l'opinion de Fauriel, qui compare les commentateurs de Dante à ceux d'Homère, ils auraient eu un mérite plus grand encore: ils auraient contribué, pour leur bonne part, au maintien de la nationalité littéraire de l'Italie.

ÉLIE.

Comment cela?

DIOTIME.

Quand le classicisme grec ou latin menaçait d'étouffer l'idiome national, quand une littérature académique, sans tempérament de race ou de peuple, s'imposait au goût perverti, ces querelles d'érudits ont, à diverses reprises, ramené les esprits égarés à la source vive de poésie que Dante a fait jaillir du sol toscan.

MARCEL.

C'est possible; mais enfin vous l'avez à peu près dit tout à l'heure: s'il fallait, pour comprendre Dante, lire tout ce fatras de dissertations, une vie d'homme n'y suffirait pas.

VIVIANE.

Et puis, tous ces commentateurs ne se contredisent-ils pas l'un l'autre? Il me semble que, bien loin d'éclaircir les textes, ils doivent embrouiller très-fort la cervelle du pauvre lecteur.

DIOTIME.

Il y a du vrai dans ce que vous dites là, Viviane. Durant cette longue controverse qui n'a pas encore pris fin et qui remplirait à elle seule toute une bibliothèque, on a subtilisé, sophistiqué à l'envi sur un hémistiche ou sur un mot, sans parvenir à s'entendre, et les opinions les plus modernes ne sont pas, peut-être, les moins opposées.

VIVIANE.

Et vous avez eu le courage de lire tout cela?

DIOTIME.

Presque tout, et je ne le regrette pas; car c'est précisément parce que ma passion pour Dante m'a fait entreprendre ce dur labeur qu'aujourd'hui, comme je vous le disais quand Marcel m'a interrompue, il me sera facile, je l'espère, de vous faire comprendre de prime abord tout ce qu'il y a d'essentiel et de vraiment beau dans la _Comédie_. Après cela, si vous y prenez goût et que vous souhaitiez d'en apprendre davantage, vous n'aurez plus qu'à consulter les meilleurs entre les commentaires.

VIVIANE.

Malgré toute la clarté de votre esprit, j'ai quelque peine à croire qu'il vous soit facile de dégager la pensée de Dante de ses nuages. À différentes reprises, j'ai essayé, à moi toute seule, de lire la _Divine Comédie_, je n'ai jamais pu aller jusqu'au bout. Dès les premiers chants, les aspérités du sens et du style se dressaient devant moi; les froideurs de l'allégorie, ces interminables expositions de dogmes et de doctrines, ces arguties scolastiques, toute cette longue suite de visions que ne vient jamais animer une action quelconque, produisaient sur moi un effet de monotonie insupportable. J'étais déconcertée par l'impossibilité du suivre à la fois le sens triple ou quadruple de ces tercines apocalyptiques. Je ne voyais pas comment je pourrais m'intéresser à des personnages énigmatiques à ce point qu'on ne sait jamais, par exemple, si c'est Virgile ou la raison, Béatrice ou la théologie, qui parlent. Je vous assure que j'y ai mis une grande persévérance, mais c'était plus fort que moi; et, chaque fois que je m'y reprenais, le livre me tombait des mains.

DIOTIME.

Nous le relèverons respectueusement, Viviane, et, si vous m'en croyez, nous suivrons l'exemple de ce sage prélat qui un jour, à Oxford, sommé par des théologiens qui disputaient sur la Bible, d'entrer dans leurs querelles, prit de leurs mains les saintes Écritures et y déposa un pieux baiser.

VIVIANE.

Mais la _Comédie_ n'est pas la Bible.

DIOTIME.

Elle a été longtemps appelée le poëme sacro-saint, _il sacratissimo poema_, et, assurément, elle est, elle restera toujours le _Livre_ par excellence de ce peuple florentin qui, lui aussi, se nommait le Peuple de Dieu.

MARCEL.

Comment! ces Florentins du diable ont eu le front de s'appeler le Peuple de Dieu?

DIOTIME.

Tout comme les Hébreux, mon cher Marcel, qui ne les valaient certes pas. Savonarole, en leur donnant pour roi Jésus-Christ, ne les appelle pas autrement; et, cent ans auparavant, le cardeur de laine Michel Lando, quand triomphait à Florence le tumulte des _Ciompi_, se faisait proclamer, dans la grande salle du Palais de la Seigneurie, _Gonfalonier de la République du Peuple de Dieu_... Mais je reviens à vos objections, Viviane. Avec votre justesse habituelle, vous faites de la _Comédie_ une critique qui allége singulièrement ma tache. D'un trait vous avez marqué les défauts, les grands défauts de la trilogie dantesque; je n'y veux pas contredire. Je ne suis pas de ces idolâtres qui transforment en beautés les défauts du maître. Je ne confonds pas l'obscurité avec la profondeur; je ne pense pas que la monotonie soit un effet de la perfection. Pas plus que vous je ne parviens à ranimer dans mon esprit cette triple orthodoxie théologique, métaphysique et scientifique que saint Thomas, Aristote et Ptolémée imposaient au moyen âge, et dont le génie de Dante lui-même était si bien pénétré, que, à part certaines opinions particulières et quelques idées empruntées aux Arabes et à Platon (au Platon d'Alexandrie s'entend), il ne pouvait rien imaginer en dehors d'elle. J'admire Dante non pas à cause des doctrines et des symboles qui lui sont suggérés par son siècle, mais en dépit de tout cela. Je l'admire pour la merveilleuse puissance de son génie qui, dans ce monde d'abstractions, dans ces régions d'un surnaturel qui n'a plus aucune prise sur notre imagination, fait palpiter la douleur, la haine, la vengeance, la joie, l'amour, toutes les passions de la vie réelle, et l'éternelle jeunesse d'un coeur héroïque. Songez donc, Viviane, à tout ce que la _Comédie_ a inspiré aux arts de chefs-d'oeuvre qui nous charment encore! Rappelez-vous ces églises, ces palais de Florence, que nous visitions ensemble l'an passé! ces fresques du Dôme, de Santa Maria Novella, du Bargello, les peintures de Saint-François d'Assise, celles d'Orvieto, de Padoue, du Campo-Santo, les stances du Vatican, la chapelle Sixtine, où la personne et l'oeuvre de l'Allighieri ont reçu de la main des Giotto, des Gaddi, des Angelico, des Orgagna, des Masaccio, des Michel-Ange et des Raphaël, une réalité pittoresque et sculpturale qui suffirait à elle seule, à supposer que la _Comédie_ eût péri, pour la rendre immortelle! et de nos jours, tout à l'heure, les plus grands artistes, Flaxman, Cornelius, Ingres, Scheffer, Delacroix, y trouvant le sujet de compositions qui deviennent aussitôt populaires! et le culte passionné d'un Alfieri, d'un Goberti, d'un Giusti pour le _gran' Padre Allighieri_! et l'enthousiasme de la _Jeune Italie_ qui fait de la _Divine Comédie_ son Évangile! et la piété d'un Manin qui consacre les veilles de l'exil à l'étude et à l'enseignement du poëme dantesque! et les supplications répétées de Florence pour obtenir de Ravenne, qui les veut garder comme un glorieux dépôt, les ossements sacrés de l'Allighieri! et la fête solennelle qui se prépare en ce moment même, à Florence, par les soins de toutes les municipalités italiennes, pour célébrer l'anniversaire du _Grand Italien_! Tout cela, que serait-ce donc, Viviane, si ce n'était le signe manifeste de cette puissance de vie que cinq siècles de durée n'ont point affaiblie, qui nous attire, nous aussi, quoi que nous en ayons, et que vous allez bientôt sentir, soyez-en sûre, se communiquer à vous, si vous ne craignez pas de tenter une fois encore avec moi le voyage dantesque?

VIVIANE.

À vos côtés je ne craindrai jamais ni fatigue ni ennui. Me voici prête à vous suivre de l'enfer au ciel.

DIOTIME.

Mais vous, Marcel, qu'en dites-vous? N'allez-vous pas faire comme ce _bon monsieur Gervais_ dont parle votre ami Voltaire, à qui l'on proposait le même voyage, mais qui _recula de deux pas, trouvant le chemin un peu long_?

MARCEL.

Non vraiment. Par le temps qu'il fait, cette excursion métaphysique me semble fort à propos. Vous me permettrez bien, d'ailleurs, de loin à loin, pour me rafraîchir l'esprit de tant de sublimités, quelque légère critique, et vous ne me laisserez pas dans les flammes de l'enfer pour cause d'incrédulité, n'est-ce pas, Diotime?... Et tenez, avant de nous mettre en route, expliquez-moi donc ce titre de _Comédie_, qui, tout d'abord, me choque; car enfin, à part quelques diableries assez drôles, je ne vois pas le plus petit mot pour rire dans cette fameuse _Comédie_.

DIOTIME.

L'intention de Dante ne fut pas un moment de vous faire rire, mon cher Marcel; il ne prétendait aucunement amuser, il voulait non pas _divertir_, mais _avertir_, et, s'il se pouvait, _convertir_ ceux qui le liraient. À la façon des prophètes hébraïques dont il a le génie visionnaire et imprécateur, il veut émouvoir d'une terreur salutaire les âmes endurcies; il cherche à ranimer la foi des croyants en mettant sous leurs yeux les récompenses et les châtiments réservé dans l'autre vie aux fidèles et aux pécheurs, en rendant visible et palpable la vérité des jugements de Dieu. Dans ce poëme extraordinaire, Dante raconte sa propre conversion, de quelle manière son âme, égarée dans les dissipations de la vie mondaine, fut ramenée au bien par l'étude et la contemplation des choses divines. Il veut, à son exemple, retirer ses contemporains du vice et de l'erreur, leur offrir, pour nourrir leur âme, tout l'ensemble des vérités qu'il a acquises, la _somme_, comme on eût dit alors, de son savoir, ce qu'il appelle lui-même, dans son langage métaphorique, le pain spirituel. Il veut aussi, avec toute l'ardeur de son ambition poétique, faire de son oeuvre une apothéose de la femme qu'il a aimée, et s'éterniser avec elle. Il veut enfin, comme de nos jours l'auteur de _Faust_, à qui je le compare, unir à jamais couronner, dans la gloire céleste, les trois aspirations suprêmes de l'homme vers Dieu, la foi, la science et l'amour.

VIVIANE.

Mais alors, je dis comme Marcel: pourquoi ce titre de _Comédie_ qui trompe?

ÉLIE.

Il faut savoir, Viviane, que le mot _comédie_ n'avait pas au moyen âge le sens qu'il a pris plus tard. Les comédies ou plutôt les spectacles de marionnettes qui se donnaient dans les foires, sous les porches des églises, et dont le sujet était presque toujours emprunté à la Bible ou à la légende, étaient généralement des pantomimes. Placé sur le devant de la scène, un coryphée récitait ou chantait, en prose ou en vers, l'action que les personnages de bois exprimaient par leurs gestes. On appelait ces explications narratives des _cantiques_.

DIOTIME.

Votre observation est juste, Élie; et, quant à moi, je ne doute pas que la division du poëme de Dante en _cantiques_ et son titre de _comédie_ ne vienne de ces représentations scéniques que les Florentins avaient héritées des Romains, leurs ancêtres, et qu'ils aimaient passionnément.

ÉLIE.

Mais j'y songe..., vous rappelez-vous les vers que chantait Trimalcion à ses convives, pendant que passait à la ronde, sur la table du festin, le fameux squelette d'argent décrit par Pétrone? Ce squelette, qui faisait des gestes et prenait des attitudes expressives, c'était une marionnette funèbre, un personnage de comédie; ces vers étaient un _canticum_:

Heu! heu! nos miseros, quam totus homuncio nil est.

Cela n'avait rien de fort gai ni de précisément comique, comme vous voyez, Viviane.

DIOTIME.

Il y a, d'ailleurs, une autre raison encore de ce titre de _Comédie_ qui a dérouté même la critique allemande, que Schelling et Gervinus déclarent inexplicable, et dont Schopenhauer s'égaye comme d'une ironie; selon l'opinion du temps, ce titre convenait aux compositions d'un genre mixte et tempéré, écrites dans un style simple. C'est pourquoi, au vingtième chant de l'Enfer, Dante fait dire à Virgile parlant de l'Énéide _l'alta mia tragedia_, et que, de son propre poëme, il dit, au chant suivant, _la mia commedia_.

ÉLIE.

En cherchant bien, je crois que nous trouverions plus d'un exemple de ce titre de _Comédie_ appliqué à des sujets fort graves; à l'instant, il me revient d'avoir vu, je ne sais plus où, sur un catalogue de livres portugais du XVe siècle, _la Comedieta di Ponza_, par le marquis de Santillane, et la préface que j'ai feuilletée appelait ce poëme une allégorie tragique.

MARCEL.

Voilà qui est plaisant! Mais, si modeste que fût, à l'en croire, l'idée que se faisait Dante du genre et du style de sa _Comédie_, il ne lui en attribue pas moins une qualification fort peu modeste en l'appelant divine.

DIOTIME.

Ce n'est pas Dante, mon cher Marcel, qui a donné à sa _Comédie_ l'épithète de divine. Elle ne l'a reçue qu'après sa mort, de la foule qui se pressait dans les églises pour l'entendre lire. Et encore, ce n'a pas été tout de suite. Le décret de la commune de Florence qui institue la première chaire pour l'exposition des Cantiques (c'était, si je ne me trompe, en 1373), ne les appelle encore que _le Livre de Dante_.

MARCEL.

Et on les lisait en guise de prêche! Oh! mais cela change la question. En tant que comédie, je ne les trouve point divertissantes vos cantiques, mais en tant que sermon... Si M. le curé de Saint-Jacques voulait bien nous lire en chaire quelques chants de l'Enfer de Dante, je serais plus assidu à l'office, car enfin, si les démons de l'Allighieri ne sont pas toujours amusants, il leur arrive du moins, par-ci par-là, de dire de fort beaux vers, tandis que son diable à lui parle une bien méchante prose.

DIOTIME.

Par-ci par-là! quelle indulgence pour ce barbare Allighieri!

MARCEL.

Voltaire comptait dans la _Comédie_ une trentaine de bonnes tercines.

ÉLIE.

Je crois me rappeler que Bettinelli en accorde cent cinquante environ; M. de Lamartine, qui doit s'y connaître, assure que Dante a écrit soixante très-beaux vers. Mais, dites-moi, cette exposition de la _Comédie_, qui se faisait dans les églises, elle s'accorde mal, ce me semble, avec ce que vous nous disiez hier, que Dante avait été de son vivant suspecté d'hérésie.

DIOTIME.