Dante et Goethe : dialogues

Chapter 4

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* * * * *

Depuis quelques instants Viviane était entrée en rêverie. Elle prenait comme au hasard, quelque tige dans la gerbe de fleurs, et l'y remettait aussitôt avec distraction... À ce moment, la couronne qu'elle oubliait de tresser échappait à ses doigts. Elle tombait, elle se flétrissait sur le sable, si, d'un mouvement plus prompt que la pensée, Élie ne l'avait retenue.

DIOTIME.

Qu'avez-vous, Viviane? Vous voici toute pâle.

VIVIANE.

Ce n'est rien... Marcel, donne-moi mon châle. Le temps fraîchit un peu. Si nous marchions?

DIOTIME.

Nous ferons sagement. Je crains que le froid ne vous ait saisie. Vous voici _couleur de perle_ comme Béatrice; _couleur d'amour_, disait encore l'Allighieri, ajouta Diotime en baissant la voix.

* * * * *

Viviane ne répondit pas. On se mit à marcher sur le sable que la mer, en se retirant, laissait à sec, et qui étincelait comme des paillettes d'or sous les rayons du soleil couchant. Quelque lointain orage, pressenti des mouettes, les poussait vers la rive. Elles arrivaient par bandes, se ralliaient, se pressaient contre le rocher de la _Maure_. Le sombre et rude granit se couvrait ainsi peu à peu d'un duvet blanc de neige. Il prenait l'apparence d'un oiseau fantastique. On eût dit qu'il allait ouvrir ses ailes gigantesques et s'envoler vers de fabuleuses contrées. D'autres mouettes, plus hardies, se berçaient à la cime des vagues. Elles se confondaient avec l'écume, dont elles semblaient, apparaissant et disparaissant dans le mouvement houleux, comme une fugitive métamorphose.

Viviane s'appuyait au bras d'Élie; elle marchait pensive. On pria Diotime de reprendre l'entretien.

DIOTIME.

La _Vita Nuova_, en se répandant, avait fait à Dante une grande renommée. Le parti guelfe en voulut tirer honneur. On lui confia des négociations difficiles où il obtint des succès. On cite plusieurs occasions où les harangues latines, françaises ou italiennes de Dante (il parlait éloquemment ces trois idiomes) persuadèrent, à l'avantage florentin, les princes et les peuples. Vers la fin de l'année 1299, on le nomma prieur de la République.

Ce fut le commencement de ses calamités. À ce moment, Florence était plus que jamais en proie aux factions. L'envie qui couvait depuis longtemps entre deux familles voisines et rivales, les Donati et les Cerchi, avait éclaté. Corso Donati que le peuple, à cause de son antiquité et de sa superbe, appelait le _baron_, comme s'il n'y en eût eu qu'un seul, n'avait pu souffrir l'insolence des Cerchi, gens de petite origine, récemment établis, venus de la campagne, gens _inurbains_, comme disaient les raffinés florentins, sauvages (d'où le nom de _parte selvaggia_ donné à leurs adhérents et que nous retrouverons dans la _Comédie_), qui se crénelaient dans leurs palais agrandis et faisaient ostentation de leurs richesses. Aux fêtes de mai, dans une querelle survenue entre deux femmes de ces deux maisons ennemies, le sang avait coulé. Les superstitions populaires étaient entrées en alarme sur cette observation que la statue de Mars, ôtée de la place qu'elle occupait sur le _ponte Vecchio_, au lieu de regarder vers l'orient, comme elle le faisait du temps immémorial, avait désormais la face tournée vers l'occident. De cette volte-face du vieux dieu païen, les chrétiens de Florence pronostiquaient les plus grands malheurs; et, dans cette croyance superstitieuse, le peuple souffrait comme une fatalité les rivalités qui ensanglantaient la place publique.

Sous le prétexte de rendre la paix à la _fille de Rome_ (c'était le nom dont Florence se glorifiait), et aussi pour demander réparation d'un grief personnel, le pape Boniface envoyait un légat, un _pacier_ à la République. Vers le même temps, il négociait avec Charles du Valois, l'invitait, selon la tradition pontificale, à descendre en Italie, lui promettait ce qu'il n'avait ni le droit ni le pouvoir de donner, la souveraineté de Florence. C'était alors, comme aujourd'hui, la querelle du spirituel et du temporel. Les Florentins repoussaient énergiquement toute immixtion du pontife romain dans leurs affaires. De son côté, le pontife, pour mieux marquer son droit, excommuniait en masse les Florentins. C'est dans de telles circonstances que Dante paraît pour la première fois sur la scène politique avec le grand prestige qui s'attachait au nom de poëte, avec l'autorité d'un caractère éprouvé déjà dans les guerres civiles.

Rien de plus singulier que cette magistrature des prieurs. Comme toutes les autres charges du gouvernement populaire, elle avait subi de fréquentes altérations. À cette heure, les prieurs, au nombre de dix, étaient élus par leurs prédécesseurs et pour deux mois seulement, pendant lesquels ils demeuraient enfermés dans le palais du peuple, sans aucune communication avec le dehors, hormis pour les affaires de la République. En dépit de la jalousie populaire, on n'élevait au priorat que des grands, c'est-à-dire des riches, nobles ou plébéiens d'origine. Les prieurs, ainsi que le capitaine du peuple ou défenseur des corporations, avaient des attributions assez mal déterminées, politiques ou judiciaires, avec l'initiative de toutes les mesures que réclamait le bien public.

En entrant dans cette magistrature suprême, Dante qui appartenait par ses origines au parti populaire, mais dont le génie et le tempérament étaient patriciens, fit voir aussitôt de quelle hauteur il dominerait l'esprit de faction. On lui attribue un décret qui, en vue de la paix publique, frappait d'ostracisme, comme on l'avait fait aux plus beaux temps de la démocratie athénienne, les chefs des _Noirs_ et des _Blancs_ (c'est le nom qu'avaient pris les guelfes divisés après leur victoire sur les gibelins). Et il n'avait pas hésité à écrire, en tête de la liste des exilés, d'une main impartiale et politique, à côté du nom haï de Corso Donati, le chef des Noirs, le nom de son ami le plus cher, de celui qu'il aimait comme un autre lui-même, le nom de Guido Cavalcanti.

Cependant, l'approche de Charles de Valois que l'on savait d'accord avec le pape pour établir la domination des Noirs, jetait les Blancs en alarme. Dante fut envoyé par eux à Rome pour tâcher d'écarter ce péril. C'est dans la délibération du conseil, au sujet de cette ambassade, que Boccace lui fait dire ce mot fameux, qui montre assez en quel dédain il tenait ceux de son parti, et quelle opinion il était autorisé à concevoir de lui-même au milieu des médiocrités dont il était forcé de prendre l'avis: «Si je vas, qui reste? et si je reste, qui va?»

Je ne garantis pas l'authenticité du mot, mais il n'en est pas moins historique, en ce sens qu'il caractérise la hauteur de fierté propre à l'esprit du patriciat toscan. Cette hauteur s'est transmise de génération en génération, et j'entendais récemment attribuer à celui que les Florentins appellent, comme jadis Corso Donati, le _baron_, par excellence...

ÉLIE.

Le baron Ricasoli?

DIOTIME.

Précisément; je lui entendais attribuer un mot analogue à celui qu'on met dans la bouche de l'Allighieri: «Resterez-vous longtemps dans les conseils du roi?» lui aurait demandé un député piémontais, en 1862.--«Aussi longtemps qu'il en sera digne!» Vous voyez que le vieux sang florentin, étrusque ou romain, ne s'est pas beaucoup christianisé, du moins en ce qui concerne la vertu par excellence du christianisme, l'humilité. Mais passons... Nous avons laissé Dante partant pour Rome. Il y est reçu avec honneur, choyé, caressé, trompé à la manière traditionnelle de la diplomatie cléricale. Pendant ce temps, Charles de Valois entre à Florence, en compagnie de Corso Donati. Il y rétablit le gouvernement des Noirs; il livre la ville à ses soldats.

Ce ne furent, pendant huit jours entiers, que massacres, incendies, viols et pillages; puis, la soldatesque lassée, on régularisa les choses. Un décret général de bannissement fut prononcé contre les Blancs, et bientôt une sentence particulière, rendue sans jugement, dans un latin barbare, condamne Dante Allighieri, lui onzième, pour cause de baraterie, d'extorsions et de lucre, à être brûlé vif, si jamais il remet les pieds sur le territoire florentin. Dante, qui revenait à Florence, apprend à Sienne que sa maison est rasée, que ses biens sont dévastés, qu'il est ruiné, proscrit. Il va rejoindre ses compagnons d'exil; il commence à trente-huit ans ce long et douloureux pèlerinage qui ne devait finir qu'avec sa vie.

L'exil était alors pour les Florentins, amoureux, idolâtres de la terre natale, ce qu'il avait été dans l'antiquité pour les enfants d'Athènes, une sorte de mort morale. Mais ce qui devait le rendre plus cruel encore pour l'Allighieri, et tout à fait insupportable, c'était, il nous l'apprend lui-même, la compagnie mauvaise et inepte, _malvaggia e scempia_, avec laquelle il s'y voyait envoyé. Au lieu de son cher Guido, dont il pleurait, non sans remords peut-être, la fin prématurée...

VIVIANE.

Pourquoi, non sans remords?

DIOTIME.

Parce que Guido était mort à la suite des fièvres de la _malaria_ qu'il avait prises à Sarzana, pendant son exil, sous le priorat de Dante, avec les Cerchi, les Tosinghi, les Bonaparte. Au lieu de son noble ami Guido, il ne voyait à ses côtés que des gens sans valeur, des _insensés_, des _impies_ (c'est ainsi qu'il les qualifie), dont il lui fallait entendre et subir les sottises infinies. Ce que les grands hommes ont à souffrir des partis auxquels ils se rangent, même alors qu'ils paraissent les commander, n'est pas croyable. Ce serait un triste, mais salutaire enseignement, de voir quelle puissance malfaisante peut exercer sur les caractères généreux, sur les hommes de génie, la médiocrité enrégimentée sous le drapeau d'un parti. J'en ai vu de nos jours plus d'un exemple. Peut-être avez-vous entendu raconter comment, accouru du fond de sa Bretagne pour défendre des conspirateurs qu'il ne connaissait pas, l'abbé de Lamennais fut raillé, bafoué dans la prison où il venait offrir, avec une naïveté sublime, à ces hommes grossiers, l'appui de son nom et de sa plume illustre. Vous n'avez pas oublié Manin, accusé de trahison pour avoir dit que la maison de Savoie pouvait avancer l'oeuvre de l'unité italienne. J'ai ouï dire d'Armand Carrel qu'il avait souhaité de mourir, tant lui était à charge le soin de conduire les républicains infatués et indisciplinables. Elle serait longue et tragique l'histoire de ces âmes fières et justes que la révolution jette en pâture à la vulgarité des partis. Ce serait un martyrologe, la liste de ces grands coeurs méconnus, calomniés, étouffés, navrés, succombant enfin, non sous les coups de leurs adversaires, mais dans les dégoûts dont les accablent leurs prétendus amis politiques. Dante, qui était envoyé en exil sous le prétexte qu'il penchait vers le parti gibelin, se voyait en quelque sorte solidaire des passions gibelines. Il dut participer à des entreprises insensées. Avec les chefs des gibelins, il erra de ville en ville. On le voit tour à tour à Vérone qui était la capitale du gibelinisme lombard, à Padoue, à Bologne, à Pistoïa, dans la Lunigiana chez les Malaspini, à Venise, puis enfin à Ravenne chez les Polentani.

VIVIANE.

Est-il venu à Paris comme on le raconte?

DIOTIME.

Une fois tout au moins, peut-être deux fois. Cela ne fait pas doute; on ne varie que sur l'époque. Dégoûté de l'esprit de faction, préoccupé comme il l'était alors de ses Cantiques, il lui fallait approfondir la science de la théologie. L'Université de Paris était fameuse entre toutes, surtout parmi les Italiens. Pierre Lombard, saint Thomas, saint Bonaventure, Remi de Florence, Gilles de Rome, y avaient professé avec éclat. Robert de Bardi en fut chancelier. Le pape Jean XXII y fit ses études. On disait dans le langage du temps que les sept arts y brillaient comme les sept chandeliers de l'Apocalypse, et qu'entre tous y brillait la théologie. On sait avec certitude que Dante y vint lui aussi, comme un peu après Pétrarque et Boccace; qu'il y soutint contre d'habiles et nombreux adversaires un _quod libet_, réputé prodigieux, ce qui valut à l'amant de Béatrice, avec le renom de poëte, le renom de théologien à jamais consacré par la fresque de Raphaël où il prend place parmi les Docteurs, et fit inscrire sur son tombeau ce vers curieux:

_Teologus Dantes nullius dogmatis expers_.

À part deux ou trois faits comme celui-ci, il n'y a rien, d'ailleurs, de plus controversé que les traditions qui se rapportent à l'exil de Dante. Ce qui est positif, c'est que cet exil douloureux fut sinon consolé, du moins ennobli et animé par les plus belles études et par des travaux glorieux. C'est alors que Dante refait et achève en italien l'Enfer commencé en langue latine; c'est alors qu'il écrit _il Convito_, le _Banquet_. Malgré les préjugés régnants sur l'indignité de l'idiome vulgaire en matière philosophique, malgré la difficulté extrême de rendre des idées abstraites dans une langue populaire à peine formée, Dante écrit _il Convito_ en prose italienne, afin de mettre à la portée des humbles, de ceux qui ne se repaissent que d'une _nourriture bestiale_, la nourriture spirituelle, le _pain des anges_, comme il l'appelle, qui fait la joie des âmes d'élite. Il écrit aussi le traité _de l'Éloquence vulgaire, de vulgari Eloquentia_. Dans le même temps, il avance son oeuvre suprême: il conduit à bien le Purgatoire et le Paradis.

Le sentiment qui soutenait Dante, qui l'animait dans ses travaux, c'était, avec le grand désir d'excellence en toutes choses et d'immortalité, le désir passionné de rentrer dans sa patrie; de se rendre illustre à ce point que Florence, l'ingrate Florence, ne pût souffrir de rester plus longtemps privée d'un citoyen dont elle recevrait tant de gloire.

ÉLIE.

Il ne me faudrait, entre toutes les ingratitudes dont est remplie l'histoire des républiques, que cet exil de Dante pour haïr la démocratie.

DIOTIME.

Je vous demande une seule chose avant de vous abandonner à cette haine, mon cher Élie, c'est de relire dans les annales de la royauté les ingratitudes célèbres des princes, et, à l'occasion, dans le premier livre des _Discours_ de Machiavel, ce que pense à ce sujet le plus sagace des politiques... il suffit. Dante eut un instant d'illusion. Les guelfes, lassés eux-mêmes de leurs rigueurs, voulurent, après seize années, rappeler quelques bannis. Dans le nombre était Dante. Il fut invité par la commune de Florence à se présenter à l'église de Saint-Jean pour y être offert.

VIVIANE.

Offert! Qu'est-ce que cela signifie?

DIOTIME.

C'était une ancienne coutume. À la fête de saint Jean-Baptiste, _avocat, protecteur, maître de la République_, ce sont les titres que lui donnait encore, deux siècles après, le secrétaire de la République florentine, Machiavel, on graciait d'ordinaire quelques malfaiteurs; on les _offrait_ au saint patron de la ville, devant lequel ils devaient paraître pieds nus, un cierge à la main, dans l'attitude du repentir, et faire amende honorable.

Cette année-là, on eut la pensée d'étendre la grâce à des condamnés politiques, et Dante fut de ceux que l'on désigna pour rentrer dans Florence. Avant de savoir à quel prix, il s'exalta dans la joie. Mais aussitôt que, selon l'usage, un religieux lui eut notifié les conditions de l'amnistie, il entra en grande colère. À ses amis, à ses proches, qui lui conseillaient vivement de subir les conditions imposées, il répond par des accents indignés: «C'est donc là, s'écrie-t-il, la révocation glorieuse par laquelle Dante Allighieri est rappelé dans sa patrie après trois lustres d'exil! C'est là ce qu'a mérité un citoyen dont l'innocence est manifeste! Loin de moi, loin de celui qui s'est élevé au culte de la philosophie, une telle bassesse! S'il n'est pas d'autre chemin pour rentrer dans Florence, je n'y rentrerai jamais. Eh quoi! ne pourrai-je donc, où que je sois, contempler la splendeur du soleil et des étoiles! Ne pourrai-je spéculer sur la _très-douce vérité, dolcissima verità_, n'importe sous quel ciel, plutôt que de reparaître devant le peuple florentin, _dénué de gloire, nudato di gloria_, que dis-je? couvert d'ignominie!» Et il rejette, comme une dernière insulte à son malheur, la grâce qu'on lui apporte.

À peu de temps de là, une grande nouvelle, un événement inattendu, rallument dans son coeur, comme une flamme subite, l'espoir de rentrer triomphant dans sa patrie. Henri de Luxembourg est élu roi des Romains; il va passer les Alpes. L'accord des deux puissances impériale et papale promet aux Italiens une ère de paix. La renommée dit merveille de l'empereur d'Allemagne. Guelfes et Gibelins, lassés de combats, attendent sa venue comme celle d'un Messie. L'Italie, toujours trompée, mais toujours facile à tromper, et qui attend toujours du dehors un sauveur, se précipite au-devant de Henri avec des frémissements de joie. Plus que personne, Dante avait droit de se réjouir. Ce qu'annonçait la venue de Henri VII, c'était l'accomplissement de son idéal politique. Dans son traité _de Monarchia_, une de ses dernières oeuvres, il venait d'exposer avec une précision parfaite sa doctrine sur le meilleur gouvernement des choses humaines.

ÉLIE.

Vous dites qu'il a exposé ses doctrines avec précision: d'où vient donc qu'il a passé tantôt pour guelfe, tantôt pour gibelin?

DIOTIME.

La doctrine de Dante n'était, à bien parler, ni guelfe ni gibeline dans le sens étroit du mot, tel que l'avait fait l'esprit de faction; et c'est pourquoi elle a servi de texte à des assertions opposées. Elle était catholique et particulièrement latine. Dante, en homme qui avait subi les maux auxquels sont exposés, plus que d'autres, les communes, les républiques, les gouvernements populaires, considérait que l'unité et la stabilité des pouvoirs étaient la condition essentielle de l'État.

Un seul empire là-haut, un monarque de l'univers qui réside dans le ciel; un seul empire d'institution divine ici-bas, le saint Empire romain, gouverné par l'empereur, qui représente Dieu dans les choses temporelles, et par le saint pontife, qui représente Dieu dans les choses spirituelles, l'un inattaquable dans sa souveraineté politique, l'autre inviolable dans son Église, tous deux entièrement distincts dans leurs attributions, tel était, selon l'Allighieri, et selon l'opinion la plus répandue de son temps, l'ordre éternel et parfait. Selon ces opinions, le règne d'Auguste, sous lequel voulut naître Jésus-Christ, était le moment idéal de l'histoire. Les usurpations, les querelles des papes et des empereurs, la confusion des pouvoirs spirituel et temporel, avaient tout gâté; mais tout serait un jour rétabli. La paix et la concorde seraient ramenées dans le monde par la réconciliation des deux pouvoirs, à la grande édification de la chrétienté, au plus grand bien des nations, à la plus grande gloire de l'Italie.

Telle était l'utopie de la science politique au moyen âge, où l'on croyait fermement, comme le font encore de nos jours certaines écoles, qu'il appartient aux spéculations des philosophes de régler exactement le cours des choses humaines. Tel était l'avenir rêvé par Dante, et qui tout à coup lui apparut comme réalisé dans la personne de Henri VII, qui, de concert avec le Pontife, venait revendiquer ses droits, imposer aux factions l'obéissance, remettre en Italie l'ordre et la paix, et lui rendre l'unité qu'elle avait perdue.

ÉLIE.

Pardon si je vous interromps. Mais dans cet idéal dantesque de pouvoir absolu, de stabilité, d'ordre et de paix, que devenait la liberté?

DIOTIME.

Lorsque Dante parlait de l'unité du pouvoir, il n'entendait en aucune façon le pouvoir absolu, croyez-le bien. Dante aimait la liberté par-dessus toutes choses: rappelez-vous ce vers d'un accent si tendre:

Libertà va cercando ch' è si cara!

Son système d'une souveraineté unique ne porte aucune atteinte aux droits des communes et des citoyens. «Les nations ne sont pas pour les rois, mais les rois pour les nations,» dit-il dans sa _Monarchie_. Le héros véritable de son livre, c'est le peuple romain bien plutôt que l'empereur, qui n'est à ses yeux qu'un personnage éloigné, un peu abstrait, et qui n'a pas des attributions plus étendues que celles d'un président de république. Quant au pape, Dante le circonscrit avec rigueur dans ses attributions spirituelles. Ni plus ni moins que le philosophe Gioberti et Camille de Cavour, ce grand homme d'État, Dante voulait l'Église libre dans l'État libre; et, tout gibelin qu'on l'a fait faute de le bien connaître, il maintient dans son système à l'abri de tout empiétement, il croit préserver de toute atteinte la cité, le municipe, cet antique et solide fondement de la civilisation latine.

Il serait difficile, si nous n'en avions des témoignages écrits de sa main, de se figurer l'exaltation de Dante, ses transports à la venue de Henri de Luxembourg. Pour lui, nul doute: ce chevaleresque, ce pacifique Henri, que précède une si haute renommée, c'est le rédempteur attendu. Dans un juste sentiment de son pouvoir intellectuel et de son ascendant sur les esprits, Dante s'adresse aux princes, aux tyrans, aux peuples. Il leur parle d'égal à égal, d'un accent de tribun et de prophète, avec l'autorité du sacerdoce. Il les adjure d'accueillir ce souverain de l'Italie. «Levez-vous, s'écrie-t-il, levez-vous, rois et ducs, seigneuries et républiques, sortez de vos ténèbres! Le fiancé de l'Italie, la joie du siècle, la gloire des peuples, le vrai héritier des Césars, vient au-devant de sa fiancée!» Et il répand à longs flots d'éloquence son espoir, son enthousiasme, ses ardentes illusions. Il se croit si près de leur accomplissement qu'il ne saurait plus tenir en place. Il accourt sur les pas de Henri, se figurant déjà voir s'ouvrir les portes de sa chère Florence. Il s'avance jusqu'à l'extrême frontière; il est à Pise.

C'est là, tout près de son terrestre paradis, presque à portée d'ouïr les cloches de son beau temple de Saint-Jean, qu'un coup violent du sort l'en repousse à jamais et le rejette désespéré dans l'exil.

C'est à Pise que Dante apprend la mort soudaine de l'empereur Henri VII. C'est de Pise que, navré d'une blessure mortelle, et quittant lui aussi toute espérance, il reprend seul et triste le chemin de Ravenne. Un protecteur généreux, Guido da Polenta, l'y attendait. Il y est reçu avec respect, entouré de soins et d'honneurs. De plusieurs points de l'Italie, on s'empresse, pour distraire ses peines, de lui offrir le triomphe poétique. Giovanni da Virgilio l'appelle à Bologne pour y recevoir la couronne de lauriers. Dante refuse. C'était dans sa ville natale, «dans le doux bercail où il avait dormi agneau,» dans ce temple de Saint-Jean, où il avait reçu le baptême de la foi, qu'il souhaitait de recevoir le baptême de la gloire; il ne voulait pas ceindre son front d'un laurier cueilli sur la terre étrangère. D'ailleurs, il en venait peu à peu à retirer ses esprits des choses de la terre. Comme de nos jours, Lamennais, qui lui était si semblable par les ardeurs de son âme superbe et toujours trompée, Dante était «las de ce qui passe et qui nous déchire en passant.»

VIVIANE.

Quel sombre dédain d'expression! Où donc M. de Lamennais a-t-il écrit cela?

DIOTIME.

Dans une lettre à Mme de Senft, si je ne me trompe.--Dante avait accepté une mission à Venise, où il croyait pouvoir servir les intérêts de son hôte; il ne réussit pas. Ce lui fut un avertissement de quitter les soucis de ce monde et de tourner désormais toutes ses pensées vers le ciel.

Que de fois j'ai cherché, j'ai cru suivre sa trace sur ces grèves de Ravenne, dans cette forêt désolée où gémit le vent de l'Adriatique, dans cette _pineta_ qui mêle au bruit des flots le bruit de ses cimes sonores! Que de fois j'ai cru entendre le poëte se parler à haute voix, se réciter dans cette vaste solitude les dernières tercines de sa divine cantique, se préparant, s'initiant ainsi lui-même, par l'exaltation de son propre génie, à cette vie en Dieu dont il était tout proche!