Dante et Goethe : dialogues

Chapter 3

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Voilà qui est admirable, et cette belle prose, à la fois scientifique et imagée, est d'inspiration tout à fait goethéenne... Mais revenons à notre jeune Dante. Il a neuf ans. On est aux premiers jours du mois de mai. Il accompagne son père dans la maison voisine de Folco Portinari, magnifique patricien, qui célèbre, selon la coutume florentine, par des danses et des festins, le retour du printemps. Dans cette maison, ouverte à la joie et aux bruyants plaisirs, Dante aperçoit, pour la première fois, la fille de Folco, Béatrice. Elle est plus jeune que lui de quelques mois à peine. Elle est, comme lui, grave et noble en son air enfantin. Elle porte un vêtement couleur de pourpre que retient une ceinture, «telle qu'elle convenait à son extrême jeunesse.»

«Elle avait, dit la _Vita Nuova_, une attitude et une démarche si pleines de dignité, de grâce céleste, qu'on aurait pu dire d'elle ce qu'Homère dit d'Hélène: «qu'elle paraissait fille, non d'un mortel, mais d'un dieu.» À sa vue, l'enfant poëte sent à ces profondeurs qu'il appellera plus tard le foyer le plus secret de l'âme, l'esprit de vie tressaillir. Son coeur a des palpitations terribles. Il subit l'empire du Dieu. Il s'y soumet. «Ecce deus fortior me!»

En ce moment solennel, qui passe inaperçu au milieu du tumulte de la fête domestique, et dont notre raison ne saurait pénétrer le mystère, la _Divine Comédie_ naît en germe dans l'esprit de Dante. Béatrice est vouée à l'immortalité. Tous deux, sans que jamais aucun lien apparent les unisse dans la vie réelle, ils sont unis d'un lien idéal et que rien ne saurait rompre dans la mémoire des siècles.--Neuf années s'écoulent. Durant cet intervalle, Dante ne voit plus Béatrice que de loin. D'enfant, elle est devenue jeune fille. Un jour, comme elle passait, vêtue de blanc, entre deux nobles dames d'un âge un peu plus avancé que n'était le sien, on se rencontre: Béatrice se tourne vers Dante, le salue, lui adresse la parole avec une ineffable courtoisie, et ce salut le remplit d'une joie si vive, elle le jette en de tels transports, qu'il court se renfermer dans sa chambre pour se recueillir et penser tout à l'aise à son bonheur. Bientôt, comme accablé par l'émotion, il s'endort. Béatrice lui apparaît en songe, portée sur une nuée de feu, et ravie par l'amour jusqu'aux sphères célestes. À cette époque, Dante, c'est lui qui nous l'apprend, s'était déjà exercé dans «l'art de rimer des paroles.» Il met en vers sa vision; il l'adresse aux plus fameux rimeurs de son temps, aux _fidèles d'amour_, en leur demandant de l'expliquer. La réponse qu'il reçoit de Guido Cavalcanti donne naissance à cette amitié glorieuse à laquelle toute sa vie il demeure aussi fidèle, aussi dévot qu'à l'amour de Béatrice. Une autre réponse de Dante da Maiano le traite de fou, et charitablement lui conseille l'ellébore.

C'est ce que vous auriez fait apparemment, Marcel; c'est ce que font d'ordinaire les personnes sensées, lorsqu'elles sont consultées par les hommes de génie.

MARCEL.

Le trait est sanglant.

VIVIANE.

Il a touché juste.

DIOTIME.

Ces sortes de bons avis, ces opinions du sens commun sur les premiers essais du génie, formeraient un curieux chapitre dans l'histoire des vocations contrariées. Il est bon quelquefois de se rappeler, pour se tenir en garde contre les jugements téméraires, que le contrôleur général Silhouette, par exemple, conseillait à Montesquieu de jeter au feu le manuscrit de l'_Esprit des lois_; que le petit Michel-Ange fut battu comme plâtre, «stranamente battuto,» par son père et par ses oncles, pour avoir dessiné; qu'un des plus grands musiciens de notre temps s'est vu contraint par ses parents à disséquer des cadavres; que Herder trouvait à redire aux études de Goethe, et demandait, impatienté, «s'il n'y aurait donc pas moyen de lui faire lire autre chose que l'Éthique de Spinosa.»

Le conseil est oeuvre de prudence. La prudence est négative de sa nature, d'où il suit que généralement les faibles font bien de suivre l'avis des conseillers, mais que les forts font mieux de passer outre...

Vous n'avez pas oublié, Viviane, ce passage de la _Vita Nuova_ où notre poëte rappelle, dans une prose digne de Platon, l'effet que produit sur lui le salut gracieux de Béatrice?

VIVIANE.

Je n'en ai pas souvenir.

DIOTIME.

Il me revient si souvent à la pensée que je crois bien l'avoir retenu: «Lorsque je la voyais paraître quelque part, écrit Dante, tout entier à l'espoir de son salut ineffable, je ne me connaissais plus d'ennemi; tout au contraire, je me sentais embrasé d'une flamme de charité telle, que j'avais hâte de pardonner à quiconque m'avait offensé. Et mon unique réponse à qui m'aurait alors demandé quoi que ce fût, c'eût été _Amour!_»

VIVIANE.

Que cela est singulier d'expression!

DIOTIME.

Et plus singulier encore si l'on songe dans quelles circonstances cette _flamme de charité_ s'allumait au coeur de Dante; combien était insolite et prodigieux le besoin de pardonner dans cette Florence des guelfes et des gibelins, des noirs et des blancs, barricadée, tendue de chaînes, semée d'embûches, où la vengeance criait à tous les angles des rues, où l'honneur commandait le meurtre.

Convenez qu'il faudrait avoir l'esprit bien mal fait pour ne voir là que les jeux d'une imagination oisive, et pour ne pas reconnaître dans ces accents inimitables la simplicité des affections profondes. Mais continuons. Dante, comme la plupart des Florentins de son temps, était possédé tout ensemble d'un grand désir de savoir et d'un grand besoin d'agir. Les conjonctures étaient très-propices à ce complet développement de la personnalité, qui fait l'homme à la fois propre à l'action et capable de contemplation. On a beaucoup trop dit que la paix fait fleurir les arts; que les temps calmes, que les gouvernements réguliers favorisent l'éclosion des talents. Cela est faux comme la plupart des sentences de la sagesse vulgaire. La Grèce, l'Italie, l'Angleterre, la Hollande, toute l'Europe enfin, aux époques révolutionnaires: Eschyle, Sophocle, Socrate, l'exilé Phidias, le condamné Galilée, le régicide Milton, Lavoisier sur l'échafaud, Condorcet qui n'échappe à l'échafaud que par le suicide, sans parler de tant d'autres, montrent assez que le génie se plaît aux orages. Ce qu'il faut à ses créations, comme aux créations de la nature, c'est la chaleur et le mouvement; ce sont ces grands courants de la vie publique, qui, dans les démocraties, plus que dans tous les autres États, mêlent et combinent l'élément populaire, c'est-à-dire l'instinct, le sentiment, l'imagination spontanée, avec l'élément aristocratique par excellence, le goût, la réflexion, la délicatesse.

Jamais, peut-être, plus qu'au temps de l'Allighieri, ces courants de chaleur, de lumière et d'électricité n'avaient pénétré ce que nous appellerions aujourd'hui le corps social, ce que l'on appelait alors en Italie la patrie, la cité: grands mots dont nous avons perdu le sens. Tout le monde se connaissait, se jalousait, s'aimait ou se haïssait fortement dans cette vivante Florence où le peuple enthousiaste et railleur, prenant part à tous les progrès, convié à toutes les études, véritablement souverain même dans les choses de l'esprit, déversait en acclamations, en ostracismes, en attributs, en sobriquets, honorifiques ou ironiques, la gloire ou l'ignominie sur les citoyens, nobles et riches, chevaliers, artistes ou artisans, qui combattaient pour lui ou contre lui sur la place publique. Il y avait assurément dans cette vie florentine bien des périls; il s'y commettait bien des injustices. On y voyait de rapides extinctions de familles. Les maisons, à peine édifiées, étaient rasées de fond en comble; aucune propriété n'était assurée contre la confiscation ou le pillage; d'iniques persécutions abrégeaient l'existence; mais la chaleur et le mouvement étaient partout, réparaient tout, entretenaient la fécondité des coeurs et des esprits. Et toute cette guerre intestine, cette lutte acharnée des instincts et des passions, produisait dans les régions de l'art quelque chose d'analogue à ce qui se voit dans les grandes scènes de la nature: au-dessus du combat, de la destruction, du carnage, au-dessus du _struggle for life_, dirait Darwin, une majestueuse et calme apparence de douceur, d'harmonie et de sérénité.

ÉLIE.

Je voudrais croire avec vous à ces effets merveilleux de la turbulence démocratique. Athènes et Florence en sont des persuasions assez vives. Mais chez nous, sous nos yeux, quel flagrant démenti à votre opinion! Voyez ce qu'elle inspire aux arts, cette démocratie que vous vantez! Regardez les édifices qu'elle se construit! Quelle pauvreté de l'esprit et quelle ostentation de la matière dans ces masses monotones, symétriques et froides, sans caractère et sans vie, dont on ferait indifféremment, à l'occasion, des églises ou des théâtres, des casernes ou des maisons de ville! Que diraient nos reines florentines, si elles étaient condamnées à voir ce que, d'année en année, deviennent, sous la main de nos _embellisseurs_, les palais du Luxembourg, du Louvre et des Tuileries? Et notre grand Le Nôtre, le plus vraiment français entre les artistes français, par la clarté, la logique, la mesure, par l'art suprême de la composition, qu'aurait-il à répondre, ce Racine des jardins, à vos démocrates affairés qui se plaignent que les magnificences de son architecture végétale sont une gêne à la circulation? Comment obtiendrait-il grâce pour ces solennels ombrages qui annonçaient la demeure des demi-dieux, des héros, auprès de nos spéculateurs de la Bourse qui voudraient là une rue pavée, afin d'arriver plus vite à la grande bataille des cupidités?--Et ce présomptueux palais de l'Industrie qui s'étale sottement, en nous dérobant la vue de la coupole de Mansard, sur un des rares points de Paris où l'on pouvait encore admirer la belle ordonnance d'un massif d'arbres séculaires, ces galeries où la lumière entre à flots contrariés par des ouvertures banales, et qui servent tantôt à l'exposition de l'art étrusque, tantôt à l'exposition des bêtes à cornes, ces statues qui déploient dans le brouillard leurs grands bras stupides, qu'en dirons-nous, je vous prie?

DIOTIME.

Il ne faut pas rendre la démocratie responsable des circonstances dans lesquelles elle se produit, et qui font qu'elle ne saurait avoir à Paris, au XIXe siècle, le goût et la passion du beau qu'elle avait à Florence au temps de Dante...

Nous l'avons laissé comme accablé sous la puissance de ce _Dieu plus fort_, de cet amour de nature divine qui s'est emparé de lui dès avant l'éveil des sens et de la raison. Mais il ne s'abandonne pas long-temps lui-même dans ce ravissement de tout son être; bien au contraire. Comme il arrive dans les grandes âmes, la passion exalte en lui le sentiment de la personnalité, avec le besoin de l'excellence en toutes choses et le vertueux désir d'une vie glorieuse. Il souhaite la gloire ardemment; et non pas seulement cette gloire abstraite, telle que nous la concevons dans nos sociétés vieillies, et dont le froid éclat ne resplendit que sur les tombeaux; il en veut sentir à son front le rayon vivant. Avec la naïveté de ces jours de florissante jeunesse où l'esprit se confondait encore avec l'imagination, où toute pensée prenait figure, Dante ambitionnait de ceindre, dans ce beau temple de Saint-Jean où il avait reçu les eaux du baptême, la couronne de lauriers, «l'honneur des empereurs et des poëtes,» comme parle Pétrarque. Pour l'obtenir, il s'efforce de tout apprendre: il veut se mêler à tout, être le premier partout. Dans l'intervalle qui s'écoule entre sa première rencontre avec Béatrice et son exil, on le voit s'attacher à Brunetto Latini qui lui enseigne la science et la philosophie; visiter les universités; fréquenter l'atelier des peintres; rechercher les sociétés élégantes, celle des femmes surtout, la conversation des poëtes et des artistes; combattre «vigoureusement à cheval, nous dit Léonard Arétin, à la bataille de Campaldino, dans les rangs des guelfes, ses amis et ses proches; se signaler au siége de Caprona; participer activement aux affaires de la commune; s'acquitter avec honneur d'importantes ambassades; exercer les fonctions de _Prieur_ de la république: poëte, soldat, citoyen, ami, amant passionné, homme enfin dans le sens le plus élevé et le plus complet du mot, dans le sens qu'y attachait le poëte antique.

Mais s'il nous importe assez peu de connaître avec détail, selon un ordre chronologique, d'ailleurs très-contesté, les faits dont se compose la carrière extérieure de Dante, il convient de nous arrêter à l'événement qui imprime à l'ensemble de sa vie un caractère religieux; à ce profond et douloureux ébranlement de son âme d'où devait sortir un jour la _Comédie_, que ses contemporains, et après eux la postérité, ont déclaré _divine_: il nous faut rappeler la mort de Béatrice.

Dante avait alors vingt-cinq ans. Il rentrait dans Florence, après la victoire de Campaldino, où il avait eu tour à tour, et selon les hasards de la journée, c'est lui-même qui l'écrit avec une simplicité antique, «beaucoup de peur et beaucoup d'allégresse.» Il allait déposer ses armes heureuses dans le temple de Saint-Jean, lorsqu'il apprit inopinément la mort de Béatrice Portinari.

ÉLIE.

Mais, si j'ai bonne mémoire, Béatrice ne portait plus alors le nom de Portinari, que vous lui donnez. La Béatrice de Dante, tout comme la Laure de Pétrarque, était mariée; et, si elle n'avait pas onze enfants comme l'angélique marquise de Sades, c'est uniquement parce que le temps avait manqué.

DIOTIME.

Le mariage de Béatrice avec un gentilhomme de la maison de Bardi est un de ces faits sur lesquels les commentateurs ont longuement disputé. Il ne paraît plus douteux aujourd'hui qu'elle fut mariée, vers l'âge de vingt-un ans, au chevalier Simon de Bardi. Quoi qu'il en soit, Béatrice était frappée dans la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, le 9 juin 1290. Ce coup terrible jette notre poëte à la solitude. Il fuit toute compagnie, il s'absorbe dans sa douleur. Chose grave, dans cette ville des élégances attiques, Dante néglige tout soin de sa personne; il demeure inculte de corps et d'esprit. Son ami Guido lui en fait de tendres reproches.

«Que de fois, lui dit-il dans un sonnet charmant, je viens vers toi dans la journée, et toujours je te trouve dans une attitude abattue; et je déplore ces grâces de ton esprit, ces grands talents qui te sont ôtés.» Les exhortations d'un tel ami et aussi cette forte vitalité qui est propre au véritable génie arrachent Dante à son accablement; il ouvre son esprit à la consolation. Comme plus tard Élisabeth d'Angleterre, blessée dans ses royales espérances par l'abjuration du Béarnais, il lit Boëce. Il étudie le traité de Cicéron sur l'Amitié; il cherche à pénétrer le sens difficile des auteurs latins. Il assiste dans les cloîtres à des discussions théologiques. Il trace sur ses tablettes de belles figures d'anges. Sa douleur s'attendrit, son intelligence se ranime. Il commence, dit-il, «à entrevoir beaucoup de choses.» Enfin, une vision extraordinaire achève de le relever. La grande consolatrice lui apparaît sous les traits de celle qu'il a aimée. «La fille très-belle et très-sage de l'empereur de l'univers, nous dit-il dans le langage hyperbolique du temps, celle à qui Pythagore a donné le nom de Philosophie,» vient à lui et l'exhorte. À peu de temps de là, sous son inspiration, il met la main à cet écrit mystique qu'il a intitulé la _Vie nouvelle_. Il l'écrit tout d'un trait et le termine en annonçant la résolution «de ne plus rien dire de cette bienheureuse (Béatrice), jusqu'à ce qu'il en puisse parler d'une manière plus digne d'elle.» Il confie à ceux qui le liront l'espérance de dire d'elle, un jour, «ce qui n'a jamais été dit d'aucune femme.»

Remarquez, Viviane, ce travail latent, ce progrès de la consolation dans les grandes âmes. Elle commence à naître quand, du sein de l'accablement, de la prostration de toutes les facultés, se produit un vague besoin de laisser couler les larmes, de donner une issue, quelle qu'elle soit, au désespoir. À ce besoin correspond d'ordinaire une circonstance fortuite, une voix du dehors qui nous rappelle à nous-mêmes, un ami, un Guido Cavalcanti qui nous tend la main. L'âme alors se soulève un peu et regarde autour d'elle. Elle cherche dans les douleurs semblables à la sienne un écho sympathique. Elle généralise sa souffrance, et, d'un état personnel, d'une misère en quelque sorte égoïste, elle passe à la considération de la parité des misères humaines. C'est là un grand progrès dans la consolation, parce qu'il élève la tristesse sur les hauteurs de la philosophie. C'est ce progrès que fit Dante en lisant le livre de Boëce. De la méditation des pensées d'autrui, de l'impression reçue, de ce que j'appellerai la consolation passive, qui vient à nous du dehors, par la voix de nos amis, de nos proches dans la vie spirituelle; de ce premier degré d'acceptation philosophique de la douleur, où s'arrêtent la plupart des hommes, les plus doués s'élèvent encore à une région supérieure. Ils se sentent pleins d'un grand désir de _confesser_ leur douleur. Ils veulent que son objet soit connu, aimé, admiré de tous; ils le veulent exalté dans la mémoire des hommes. C'est l'éveil de la faculté créatrice; c'est la consolation suprême du génie. C'est, chez Dante, la _Vita Nuova_ et la _Commedia_; chez Goethe, _Werther_ et _Faust_.

MARCEL.

Brava, Diotime! j'admire votre éloquence. Mais ne me sera-t-il pas permis de hasarder une observation?... Ne te fâche pas, Viviane, il me semble que je garde depuis assez longtemps le plus humble silence. Je me mords les lèvres de peur qu'il ne leur échappe quelque sottise.

DIOTIME.

Voyons, quelle est l'observation qui vous étouffe?

MARCEL.

Oh, mon Dieu! c'est au fond toujours la même. Votre très-grand esprit prend son vol vers l'idéal, le tout petit mien s'accroche à la réalité. Là où vous voyez Dante consolé par Boëce et la philosophie, adorant à genoux la pure image de la bienheureuse Béatrice, je le vois, moi, qui se distrait et se divertit dans la galanterie; épris en un clin d'oeil d'une jolie femme qui le regarde de sa fenêtre; amoureux, perpétuellement amoureux à Florence, à Lucques, à Bologne, à Padoue; et, en fin de compte, acceptant de la main de ses parents la plus bourgeoise des consolations, celle d'une femme légitimement possédée, en vertu du sacrement de mariage, et qui lui donne la bénédiction de six à sept enfants, tant mâles que femelles! Je me rappelle bien avoir lu à sa décharge que, à une des filles qu'il eut de Gemma Donati, il donne le nom de Béatrice; te serais-tu contentée, Viviane, de ce singulier mode de fidélité?

DIOTIME.

Béatrice ne s'en contentait pas non plus. Dans le Purgatoire, elle adresse à Dante de sévères reproches. «Pourquoi t'es-tu éloigné de moi après ma mort? lui dit-elle fièrement. Mon souvenir seul aurait dû te maintenir dans la route de la vertu et t'élever toujours vers le ciel.» Et Dante, les yeux baissés, muet, fait assez voir qu'il se sent coupable. Tous les commentateurs, les uns après les autres, se sont affligés de rencontrer dans un divin génie ces faiblesses humaines. Le premier en date, Boccace, après avoir reproché à Dante ses amours mondaines qu'il appelle sans euphémisme «sa luxure,» le tance vertement au sujet de son mariage avec Monna Gemma. Ce n'est pas moi qui me chargerai de le disculper. Voyons seulement, pour rester équitable, ce qu'étaient alors l'amour et le mariage, et ne tombons pas dans l'erreur commune qui nous ferait juger les hommes d'une époque selon la conscience d'une autre.

MARCEL.

Je vous supplie de croire que je ne m'érige point ici en censeur. Bien que j'aie assez mal profité des leçons du catéchisme, je n'ai pas oublié mon Évangile. Je ne me sens ni le droit ni l'envie de jeter à Dante amoureux la première pierre. Je proteste seulement contre l'hypocrisie de cette désolation immense et de cette religion sévère du souvenir qui, selon vous, enfanta la _Divine Comédie_.

DIOTIME.

L'amour de Dante pour Béatrice fut un amour platonique dans le grand sens que ce mot gardait au moyen âge; dans le sens que lui donne, au banquet de Platon, l'_Étrangère de Mantinée_, cette Diotime, de qui, un jour, dans vos gaietés ironiques, vous m'avez infligé le nom. C'était l'adoration de la beauté éternelle, dans sa plus exquise représentation ici-bas, la femme; c'était le désir de la béatitude divine, exalté dans les âmes par le désir non satisfait d'une béatitude humaine, dont la femme était considérée comme le plus pur miroir; c'était une initiation, un charme médiateur et purificateur; c'était en même temps une sorte de possession séraphique. Mélange presque incompréhensible pour nous d'ascétisme et de sensualité, pieuse équivoque qui donna au culte de Marie une incroyable puissance, amena à Jésus tant d'épouses passionnées, et dont le dangereux attrait ne s'explique que trop lorsque l'on considère le délaissement où restèrent toujours dans le platonisme christianisé à qui l'on a donné le nom de mysticisme, et le Père éternel que l'on se figurait vieux, et le Saint-Esprit qui n'avait pas revêtu la forme humaine! Ce qu'osaient dire de très-saintes femmes touchant leurs noces spirituelles avec Jésus, cette _montagne de contemplation_ dont il est si souvent parlé, où on _languit_, où l'on _meurt_, où l'on _vit d'amour_, ces délectations du souper mystique d'une sainte Claire avec un saint François, ces délires, ces extases, ces violences de l'imagination, ces métaphores hardies renouvelées du Cantique des Cantiques, aujourd'hui scandaliseraient nos timides esprits; alors, elles édifiaient la communauté chrétienne, elles remplissaient le vide, elles animaient la monotonie des cloîtres. Mais chez les hommes de la vie publique, chez un Dante, homme de parti, poëte célèbre et conséquemment recherché de toutes les femmes, un tel amour ne pouvait ni dompter les instincts ni préserver les sens des séductions du siècle. Lorsque Béatrice dit à son amant que son seul souvenir aurait dû régner sur lui sans partage, elle exprime la théorie, l'idée de l'amour platonique, où la beauté de l'âme a plus de part que la beauté du corps. Elle rappelle un vertueux effort vers la perfection spirituelle, un _desideratum_ beaucoup plus qu'un précepte qui n'aurait pu être scrupuleusement observé par personne dans la vie réelle.

Quant au mariage, il était d'une mince considération parmi les esprits d'élite, chez les _fidèles d'amour_ et les _fidèles de science_. L'esprit chevaleresque des universités le dédaignait comme un lien trop charnel. Rappelez-vous le refus opiniâtre d'Héloïse qui, tout éprise de la gloire d'Abélard, ne saurait souffrir pour lui les embarras du ménage et les tracas de la vie domestique. L'opinion sur ce point était unanime. L'Apôtre, et avec lui la plupart des théologiens, rangeaient le mariage parmi ces nécessités vulgaires que ne subissent point les grandes âmes. De doctes religieuses enseignaient dans les couvents ce qu'avaient décidé les cours d'amour: à savoir que le véritable amour ne saurait exister entre les époux. On répétait, après Théophraste et Cicéron, qu'il est impossible de donner à la fois ses soins à une épouse et à la philosophie. On estimait glorieux, digne des poëtes et des chevaliers, de célébrer sa maîtresse, sa dame, comme on disait alors; on ne parlait jamais de la mère de ses enfants. Pas une seule fois, dans ses nombreux écrits, Dante ne prononce le nom de Monna Gemma. Il n'a jamais parlé de ses fils, de sa famille, bien qu'il parle constamment de lui-même, de ses amis, de ses proches. Nous ne saurions plus rien comprendre à ces moeurs; mais, dites-moi, les nôtres vaudraient-elles beaucoup mieux? Qu'est-ce donc que l'amour aujourd'hui? Un passager entraînement des sens, une faiblesse. Qu'est devenu chez nous le mariage? Un contrat de vente honteux, qui cherche à s'ennoblir par l'éclat, par l'ostentation des vaines cérémonies dont il s'entoure.