Dante et Goethe : dialogues

Chapter 2

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Ils vivaient d'une vie pleine de trouble, mais forte et passionnée, où leur génie inventif s'essayait, sous les formes les plus variées, aux arts de la guerre et de la paix, aux institutions civiles et politiques. L'Italie était alors le centre et comme la force motrice de la civilisation. Il y avait à Rome un pape et un peuple qui tenaient de leur antique et noble origine le droit de faire des empereurs, et qui avaient restauré ce grand nom d'empire romain, le plus grand, dit Fauriel, qui eût été donné à des choses humaines; dans les Deux-Siciles, un royaume féodal, une dynastie florissante qui cherchait la gloire et la gaieté des lettres; à Venise, une oligarchie opulente, et profonde déjà dans sa politique; à Milan, une seigneurie nouvelle, tyrannique, mais remplie d'habileté; à Florence enfin, une démocratie vive et hardie, exercée aux affaires par un gouvernement électif et de courte durée, et chez qui s'éveillaient ces nobles curiosités dont la satisfaction allait prendre dans l'histoire le nom de _Renaissance_; partout, sous l'action opposée des ambitions papales et impériales, des soulèvements, des ligues, des conjurations, des guerres civiles où se trempait dans le sang italien le tempérament italien; des chocs violents d'où jaillissait la flamme d'un patriotisme exalté; des haines sauvages, des vertus héroïques, tous les excès, tous les emportements d'une société sans règle et sans frein, où se produisaient aussi, par contraste, chez un grand nombre d'âmes, le dégoût des choses d'ici-bas, l'amour contemplatif, mystique et visionnaire des choses éternelles.

Les dissensions civiles ne faisaient pas de trêves sur les bords de l'Arno. Au dire des chroniqueurs, le sang étrusque de Fiesole et le sang romain de Florence n'avaient jamais pu ni se mêler ni s'accommoder. Fondée sous l'invocation du dieu Mars, qui devait à jamais la rendre inexpugnable, l'antique cité païenne n'avait subi qu'en frémissant la loi tardive de saint Jean-Baptiste, et l'idole offensée du dieu, chassé de son temple, se vengeait en soufflant au coeur des Florentins le feu des discordes. Sur les rives d'un fleuve tranquille, entre des collines charmantes où l'abeille faisait son plus doux miel, sous un ciel d'une incomparable sérénité, Florence, retranchée derrière ses murs épais, toute hérissée de tours, de châteaux crénelés qui se défiaient l'un l'autre et provoquaient l'ennemi du dehors, apparaissait au loin dans la campagne, fière et dominatrice.

Après une longue suite de fortunes diverses, favorable un jour au parti guelfe, un jour au parti gibelin, la cité, vers cette époque, restait aux guelfes. Ils y avaient établi le gouvernement populaire. La commune, organisée en corporations armées, souveraine en ses délibérations, mais ombrageuse à l'excès et pleine de ressentiments, avait exclu les grands de presque toutes les magistratures. Elle infligeait, comme un châtiment, la noblesse aux familles qui encouraient sa disgrâce. On devenait noble ou _Magnat, Sopra Grande_, comme on disait, pour cause d'empoisonnement, de vol, d'inceste. Toute personne noble, si elle voulait se rendre apte au gouvernement de la chose publique, devait renier son ordre en se faisant inscrire dans les corporations sur les registres des arts.

C'est là, sur un registre des arts majeurs (celui des médecins et des apothicaires), que se lisait, de 1297 à 1300, le nom patricien de _Dante d'Aldighiero degli Aldighieri, poeta fiorentino_.

MARCEL.

Dante médecin! peut-être apothicaire! Voici qui me gâte furieusement ses lauriers et sa Béatrice!

DIOTIME.

Aux temps dont nous parlons, Molière lui-même n'eût pas trouvé là le plus petit mot pour rire. Les apothicaires étaient lettrés. C'est chez eux que l'on achetait les livres, chose alors si rare et si respectée. La médecine était considérée, avec la théologie et la jurisprudence, comme une science à part, au-dessus de toutes les autres. Elle était venue des Arabes avec l'algèbre; elle en parlait la langue abstraite. Un chirurgien qui remettait un membre, faisait une _équation_, il s'appelait alors, en Italie, comme encore aujourd'hui en Espagne et en Portugal, un _algebrista_. Comme les médecins orientaux, les médecins italiens entourés du prestige de l'astrologie qu'ils pratiquaient presque tous, étaient très-influents dans l'État. Ils devenaient ambassadeurs, évêques. Ils portaient un costume d'une grande richesse, on les comblait d'honneurs. On les persécutait aussi; l'Inquisition avait l'oeil sur eux, craignant ce qu'elle appelait les profanations de l'anatomie, sévèrement interdite par le souverain pontife. Le célèbre Pierre d'Abano fut deux fois condamné par les inquisiteurs. Après sa mort, pour sauver ses restes des flammes, il ne fallut rien de moins que les sollicitations du peuple de Padoue et l'intervention directe du pape, à qui Pierre d'Abano avait donné des soins dans une grave maladie.

ÉLIE.

Serait-ce, par hasard, en sa qualité de médecin, que Dante fut menacé et forcé d'écrire son _Credo_?

DIOTIME.

Non. Ce fut pour avoir mis des papes en enfer et des païens en paradis, que, pendant son exil à Ravenne, il fut mandé et interrogé par l'inquisiteur. J'ajoute que ce _Credo_ est d'origine suspecte, bien qu'il figure dans quelques éditions très-anciennes des oeuvres de Dante.--Mais retournons à Florence. Vous rappelez-vous, Élie, le tableau que fait Dino Compagni de cette période animée qui s'écoule entre la venue de Charles de Valois et la descente en Italie de l'empereur Henri VII? L'historien, plein de colère, nous montre sous un aspect tout à fait dantesque sa ville natale en proie aux factions, à la licence des moeurs. La belle cité où il a vu le jour et qu'il aime d'une tendresse passionnée, devient sous son pinceau la forêt des vices, un enfer...

ÉLIE.

Je croirais qu'il a quelque peu forcé les couleurs. Cet enfer ne paraît pas avoir été trop horrible. On s'y divertissait passablement, si je m'en rapporte à Villani, qui a vu les choses d'aussi près que Dino Compagni. Que dites-vous de ces fêtes dont il nous fait la description avec tant de complaisance? Que vous semble de ces belles dames, de ces galants cavaliers vêtus de blanc et couronnés de fleurs, qui se réunissaient deux mois durant sous la présidence d'un _Seigneur d'amour_, qui dansaient, chantaient, rimaient, riaient sans fin; s'en allaient cavalcadant par la ville, au son des instruments de musique; tenaient soir et matin table ouverte où venaient, des deux bouts de l'Italie, des baladins, des jongleurs, des gentilshommes, allègres et plaisants à voir?

DIOTIME.

C'était le temps des contrastes. Malgré la fureur des guerres civiles, ou plutôt à cause de ces fureurs, qui faisaient la vie si précaire, on avait hâte de jouir. Chateaubriand a dit sur la Révolution française un mot qui m'a frappée, et qu'on pourrait appliquer à presque tous les moments tragiques de l'histoire: «En ce temps-là, il y avait beaucoup de vie, parce qu'il y avait beaucoup de mort.»

Disons aussi, à l'honneur du peuple florentin, qu'il avait le goût inné des élégances, et que, tout en chassant des conseils de la république une aristocratie oppressive et insolente, tout en fondant une démocratie dont le travail était la loi, il avait su y garder les grâces patriciennes, l'amour du beau parler, des belles manières, l'instinct des plaisirs délicats. Florence, où le commerce amenait la richesse et qui, dès cette époque, surpassait Rome en population, était le lieu privilégié des compagnies agréables. L'amour, la poésie amoureuse, y semblaient, même aux hommes les plus graves, la principale affaire. Selon Dante, qui devait le savoir, la poésie italienne avait pour origine le désir de _dire d'amour_ aux femmes qui n'entendaient pas le latin; Dante ajoute qu'il était malséant d'y parler d'autre chose. La beauté, à qui les chroniqueurs florentins rapportaient la première occasion des guerres civiles, y était, comme dans Athènes, l'objet d'un culte. Les femmes intervenaient partout, même dans les délibérations guerrières. Leurs bonnes grâces étaient le prix suprême ambitionné par la valeur et par le talent. À l'âge de neuf ans, sans étonner personne, Dante tombait éperdument épris d'une enfant de même âge. À dix-huit ans, fidèle et malheureux, il célébrait ses amours dans un énigmatique sonnet qu'il adressait aux poëtes de son temps, en les provoquant à des réponses rimées. Et les artisans de Florence, plus cultivés dans leur petite cité que ne le sont aujourd'hui ceux des plus grandes capitales, charmaient leur travail en récitant ou en chantant ces sonnets, ces _canzoni_, qui les intéressaient à la vie intime de leurs concitoyens fameux.

On aurait peine à se figurer chez nous, où le sentiment de la beauté est le partage d'un si petit nombre de personnes, l'exquise sensibilité de la population florentine pour les arts, et son enthousiasme pour le talent. Quand je lis les récits contemporains, il me semble le voir, ce peuple aimable, transporté d'admiration devant la madone de Cimabue, courir au palais du roi Charles et l'entraîner avec lui, «à tumulte de joie,» _a tumulto di gioja_, aux jardins solitaires, à l'atelier du peintre; puis, quelques jours après, porter en triomphe cette Vierge d'invention nouvelle, telle qu'on n'en avait point encore vue, disent les chroniqueurs, et la placer sur l'autel, dans l'église qui porte son nom, avec le plus gracieux et le plus florentin des attributs: _Sainte Marie de la fleur, Santa Maria del fiore_. C'est pour plaire à cette démocratie magnifique, qui voulait la gloire et savait la donner, qu'Arnolfo Lapi construisait, non loin des nobles maisons des Uberti, renversées par le courroux populaire, un édifice qu'on nommait le _Palais du Peuple_. C'est pour elle encore qu'il bâtissait _Santa-Croce_, ce panthéon italien qui devait un jour abriter les monuments funèbres de Machiavel, de Galilée, de Dante, de Michel-Ange, d'Alfieri, de Cavour. C'est sur l'ordre des marchands de laine que le grand architecte avait jeté, pour l'église de _Santa Maria del fiore_, des fondements solides à ce point que, deux siècles plus tard, Brunelleschi n'hésitait pas à leur faire porter cette coupole fameuse dont Michel-Ange, en ses rêves de gloire, désespérait de surpasser la hardiesse. C'est pour enlever les suffrages de ce peuple épris du beau que la sculpture, l'art des mosaïstes et des enlumineurs, la musique, dans les cloîtres et hors des cloîtres, parmi les disciples d'Épicure et la gaie milice des _frati Gaudenti_, célébraient à l'envi l'amour divin et l'amour profane, et, dans leur élan juvénile, rivalisaient d'inventions charmantes.

Les études aussi, les études graves et fortes se poursuivaient dans les Universités de Bologne, la _Mater Studiorum_, de Padoue, de Naples, d'Arezzo, de Crémone. C'était partout, de ville à ville, de contrée à contrée, une émulation passionnée de savoir et de gloire. La science était petite encore et peu expérimentée; mais elle était bien vivante et promettait beaucoup. Elle n'enseignait pas tristement, le front penché sur les livres; elle parlait de bouche à bouche, de coeur à coeur, dans de belles enceintes sonores, en plein air, à une jeunesse ardente, qui, de loin, à travers mille dangers, accourait l'épée au poing comme pour la bataille. La science voyageait, elle s'offrait à tous généreusement. Elle donnait des franchises et des immunités; elle décernait avec magnificence des palmes et des couronnes. Elle aimait. Plutôt que de quitter leurs élèves, des professeurs refusaient la souveraineté. Le premier qui fut docteur à Florence, le jurisconsulte Francesco da Barberino, fut gradué après avoir écrit les Documents d'Amour: _I Documenti d'Amore_.

Des hommes éloquents, des orateurs, vous imaginez s'il en devait naître là où chaque jour, à toute heure, pour le salut de la république ou pour le triomphe de son parti, il fallait s'efforcer de convaincre ou d'entraîner le peuple!

Les écrivains non plus, en vers et en prose, ne manquaient pas. Ils ne s'étaient pas laissé devancer par les artistes. La poésie chevaleresque, venue de la Provence dans les cours de Sicile où elle avait jeté un vif éclat, la _troratoria_, comme on disait alors, s'était répandue dans l'Italie entière. Elle y avait rencontré une poésie populaire qui se dégageait du latin et s'essayait en de nombreux dialectes (Dante n'en compte pas moins de quatorze principaux). À ce contact, elle s'était modifiée, italianisée. On rapporte à saint François d'Assise l'honneur d'avoir un des premiers chanté dans l'italien naissant son hymne au soleil, que les «Jongleurs du Christ,» _Joculatores Cristi_, s'en allaient disant par toute l'Italie. Après lui, on nomme Guido Guinicelli, de Bologne, que Dante, en l'accostant dans le _Purgatoire_, appelle _Padre mio_, et qui fut bientôt suivi de Cino da Pistoia et du grand Florentin Guido Cavalcanti. Aussitôt que la poésie a touché le sol toscan, y trouvant à la fois le plus beau des idiomes et ce génie si subtil que le pape Boniface l'appelait le cinquième élément de l'univers, elle s'épanouit et l'on voit rapidement fleurir un groupe nombreux de poëtes dont les oeuvres, écrites dans le _vulgaire illustre_ (c'est l'expression de Dante), assurent à la patrie dans les lettres la prééminence qu'elle avait conquise déjà dans la politique. C'étaient, entre autres, Guittone d'Arezzo, Dino dei Frescobaldi, Dante da Maiano qui correspondait en vers avec une poétesse sicilienne qu'il appelait «sa noble panthère,» et qui s'était éprise de lui ou de sa gloire jusqu'à se faire appeler la _Nina di Dante_.

VIVIANE.

Eh quoi! cette Nina n'est pas la Nina du grand Dante?

DIOTIME.

Le grand Dante, Viviane, c'était alors Dante da Maiano. Il était très-fameux, tandis que Dante Allighieri n'avait encore qu'une très-humble part dans la gloire. L'illustre Sicilienne, dont le monument se voit à Palerme, entre celui d'Empédocle et celui d'Archimède, ignorait peut-être jusqu'à l'existence du futur auteur de la _Vita Nuova_.

La renommée fait souvent de ces méprises. J'ai ouï conter à M. de Lamartine que, arrivant à Paris, jeune et plein de respect, il aspirait, sans trop oser y prétendre, à l'honneur d'approcher, mais d'un peu loin, dans quelque salon, le poëte fameux dont s'entretenaient alors la cour et la ville, l'auteur de _Ninus II_, M. Brifaut. Lamartine se rappelait, non sans sourire, son émotion lorsque l'auteur tragique avait daigné lui faire, de son front couronné, une inclination distraite. Il en allait ainsi à Florence, Viviane. Ni plus ni moins que Dante da Maiano, Cino Sinibaldi et les autres «maîtres du doux style nouveau,» comme parle Dante, se sentaient assurément fort au-dessus de lui dans l'estime publique. Quant à Guido Cavalcanti, on ne lui reconnaissait point d'égaux; on l'appelait «le Prince de la poésie amoureuse.»

VIVIANE.

Est-ce lui de qui Boccace raconte que le peuple de Florence, en le voyant passer rêveur, solitaire et dédaigneux, disait qu'il s'en allait ainsi par les chemins, «fantastiquant,» _fantasticando_, spéculant, et cherchant si l'on ne pourrait pas prouver que Dieu n'existe pas?

DIOTIME.

C'est lui-même; seulement Boccace, en ceci, fait une confusion. Guido était platonicien; c'est son père, Cavalcante dei Cavalcanti, qui professait certaines opinions peu favorables à l'existence de Dieu, et qu'on désignait alors sous le nom un peu vague d'épicurisme.

ÉLIE.

Parmi tous ces écrivains fameux, amis ou émules de Dante, vous ne nous avez pas nommé Brunetto Latini?

DIOTIME.

J'allais y venir. Celui-ci mérite une place à part; son importance est extrême. C'était un homme de grande race, de grand caractère et de grand esprit. Tout en s'adonnant aux affaires d'État, tout en menant pendant près de vingt années le parti guelfe, envoyé tour à tour en ambassade et en exil, secrétaire ou notaire de la République florentine, Brunetto Latini trouva le temps, néanmoins, d'approfondir toutes les sciences alors connues, de traduire les classiques latins dans une prose italienne originale et pure, d'enseigner la jeunesse, de composer dans la langue française un ouvrage encyclopédique qu'il appela le _Trésor_, et auparavant dans son idiome natal, réputé indigne encore de matières si hautes, _il Tesoretto_, recueil de sentences morales, qui mettait à la portée de tous le fruit de l'expérience de son auteur, et qui est encore à cette heure pour le dictionnaire de la Crusca ce que celui-ci appelle un _texte de langue_. Ajoutons, pour couronner la gloire de Brunetto, qu'il fut très-véritablement le maître de Dante.

VIVIANE.

Est-ce que la prose italienne a précédé la poésie?

DIOTIME.

En Italie, comme ailleurs, elle ne vient qu'après. Pendant quelque temps elle lutte avec désavantage contre le latin qui restait la langue officielle, contre le provençal et le français qui semblaient être plus élégants, et, comme parle Brunetto, plus _délitables_. Mais à Florence, dans une population de 160,000 âmes, où chaque année dix mille enfants recevaient gratuitement l'instruction, dans une démocratie fière et libre qui savait se gouverner elle-même, l'idiome natal et populaire devait rapidement l'emporter. Les ordres mendiants qui démocratisaient l'Église, parlaient et écrivaient l'italien. Le goût très-vif du peuple toscan pour les récits romanesques suscitait des conteurs et des chroniqueurs en langue vulgaire. On conserve, du temps de Frédéric II, un recueil, _il Novellino_, ou _Fleur du parler gentil_, dont le style est déjà plein de grâce. Dans le _Journal_ de Matteo Spinelli, le latin, le provençal, le sicilien, se confondent encore; mais les _Histoires florentines_ des deux Malaspini (tirées en grande partie de ces registres nommés _Ricordanze_ où les chefs de maisons patriciennes se transmettaient de père en fils, selon l'usage du patriciat romain, les événements dont se composait la tradition domestique) et la chronique piquante de Villani sont des oeuvres italiennes. Enfin paraît Dino Compagni, appelé tour à tour le Salluste ou le Thucydide de la Toscane, plein de force et de douceur, d'élégance et de précision, et dont l'oeuvre tout entière est animée des deux grands sentiments qui pénètrent de part en part la Comédie dantesque, l'indignation et la pitié.

C'est du milieu de ce groupe d'hommes éminents, dont les uns le précèdent et les autres lui survivent, que se détache et vient à nous en pleine lumière la figure sculpturale de Dante Allighieri.

Tout annonce à ses contemporains un homme extraordinaire. Un songe symbolique a promis à sa mère enceinte un fils glorieux. Il naît sous la constellation des Gémeaux. Le sang du patriciat romain qui coule dans ses veines donne à son visage un caractère de force et de fierté. Il a, de la race toscane, le front vaste, le nez aquilin, les yeux grands. Son visage est allongé; sa démarche et son geste sont graves; sa parole est rare et réfléchie. Le charme même de l'enfance et de la jeunesse revêt en lui quelque chose de solennel, qui semble comme la muette expression d'un grand destin. C'est ainsi que nous le montre son ami et son condisciple Giotto, dans la fresque du _Bargello_.

MARCEL.

Pardon, pardon! Il me semble que vous poétisez quelque peu les choses. Il était fort laid, votre Dante. Je ne sais plus dans quel auteur j'ai lu qu'il avait la lèvre inférieure affreusement épaisse et débordant l'autre, et qu'on le trouvait de son temps un _philosophe mal gracieux_.

VIVIANE.

Le portrait de Giotto est là pour te répondre.

ÉLIE.

La fresque de Giotto ne prouve rien, Viviane. Le portrait comme nous l'entendons, la physionomie, la ligne caractéristique, telle que l'a faite, un des premiers, Masaccio, personne n'y songeait alors, et je crois que Marcel pourrait bien avoir raison.

MARCEL.

Mais j'en suis sûr; le vrai Dante, c'est celui de qui les femmes de Vérone, en regardant son teint jaune, sa barbe, ses cheveux noirs et crépus, disaient qu'il avait été ainsi tout enfumé par le feu d'enfer.

VIVIANE.

Quelle belle érudition!... Ne faites pas attention à ce qu'il dit, chère Diotime, et continuez. Vous m'intéressez au plus haut point.

DIOTIME.

«Tout conspire, tout concourt, tout consent» au développement de cette organisation exquise: la naissance et les biens qui ouvrent tous les accès; l'influence maternelle (le père de Dante mourut qu'il avait dix ans à peine) qui plane doucement sur la liberté de l'enfant pour la protéger, tandis que, trop souvent, le pouvoir paternel pèse sur elle et l'opprime; le haut enseignement de Brunetto Latini, qui fortifie le caractère en même temps que la pensée de Dante; l'école de Cimabue, les leçons de Casella, qui l'initient aux arts du dessin et à la musique; des émules, des amis, tels que Giotto, Guido Cavalcanti, Oderisi d'Agubbio; avant tout, par-dessus tout, le rayon soudain de l'amour, qui le touche à cet âge de candeur première où rien ne trouble encore l'effet de la grâce divine, et qui le consacre pour l'immortalité.

MARCEL.

Avec la permission de Viviane, je vous dirai que vous abordez là un point de la vie de Dante qui m'a toujours paru incroyable, inexplicable...

DIOTIME.

C'est un cercle très-étroit, Marcel, que le cercle de l'explicable, et ce n'est pas l'orbite des grandes destinées. Faites attention, d'ailleurs, que nous voici en présence d'un fait. Si vous ne pouvez pas l'expliquer, vous pouvez encore moins le supprimer. Concluez donc modestement, avec l'écolier de Wittenberg: «Qu'il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que n'en rêvent nos philosophies;» ce sera plus raisonnable que de prétendre déterminer exactement l'action divine dans ces êtres pleins de mystère que nous n'appelons pas sans motif des hommes de _génie_, c'est-à-dire des hommes possédés d'un _démon_ supérieur, révélé à nos perceptions grossières seulement par l'éclat et la puissance des oeuvres qu'il inspire.

MARCEL.

Nous voici en plein mysticisme.

DIOTIME.

Je vous défie bien d'y échapper en parlant de Dante ou de Goethe. Mais votre maître lui-même, le très-sensé Voltaire, n'a-t-il pas confessé, à sa façon gauloise, l'inexplicable, le mystère, au commencement de toutes choses, aussi bien de la vie physique que de la vie morale?

MARCEL.

«Les hommes ne savent point encore comme ils font des enfants et des idées.» C'est à cette boutade que vous faites allusion?

DIOTIME.

Boutade plus profonde encore qu'humoristique, et qui devrait vous rendre moins prompt à rejeter l'inexplicable; car elle vous montre que les plus grands actes de la création divine dans l'humanité restent absolument incompréhensibles à l'homme qui paraît les vouloir, et qui les accomplit.

ÉLIE.

Y a-t-il quelqu'un de vous qui se rappelle le beau passage d'Arago sur la naissance des idées?

DIOTIME.

Je ne crois pas le connaître.

VIVIANE.

Ni moi.

ÉLIE.

Je ne le connaissais pas hier; mais j'en ai été si frappé, en feuilletant ce matin, par hasard, la notice sur Ampère, que je l'ai aussitôt transcrit sur mon calepin... Écoutez: «Eh! grand Dieu! que savons-nous du travail intérieur qui accompagne la naissance et le développement d'une idée? Ainsi qu'un astre à son lever, une idée commence à poindre aux dernières limites de notre horizon intellectuel. Elle est d'abord très-circonscrite; sa lueur incertaine, vacillante, semble nous arriver à travers un brouillard épais. Ensuite, elle grandit, prend assez d'éclat pour qu'il soit possible d'en entrevoir toutes les nuances, ses contours se distinguent avec précision de ce qui n'est pas elle. À cette dernière période, mais alors seulement, la parole s'en empare avec avantage, la féconde, lui imprime la forme hardie, pittoresque, socratique, qui la gravera dans la mémoire des générations.»

DIOTIME.