Dante et Goethe : dialogues

Chapter 6

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La _Comédie_ a été tour à tour considérée comme un sujet d'édification ou de scandale, selon le sentiment plus particulièrement chrétien ou papiste dans lequel on la lisait. Elle a été recommandée ou prohibée à Rome, selon qu'y soufflait un esprit plus zélé pour les intérêts spirituels de l'Église ou plus jaloux des prérogatives du Saint-Siége. Les prieurs de Florence, en conférant au vieux Boccace le soin d'exposer publiquement dans l'église de San-Stefano la _Comédie_, pensaient que, pour le peuple florentin, elle serait une école de vertu; et c'était aussi la persuasion du gouvernement national qui restaura en Toscane la liberté, quand, aux premières heures d'un pouvoir en proie aux plus pressants soucis de la politique, il rouvrait avec éclat la chaire dantesque supprimée par les princes étrangers qui auraient voulu imposer à l'Italie jusqu'à l'oubli de son nom et de son histoire. Quant au peuple, qui allait entendre dans les églises le récit de la vision dantesque, il la tenait, non pour fiction, mais pour réalité. Il révérait Dante comme un autre saint Paul. Les Dominicains, non plus, lorsqu'ils expliquaient les cantiques à Santa Maria del fiore et à San-Lorenzo, ne doutaient certes pas de leur orthodoxie. De très-saints personnages les recommandaient comme lecture de carême. Ce fut à la prière du concile qui condamnait Jean Huss, qu'un évêque italien, Giovanni da Serravalle, entreprit une version latine de la _Comédie_. D'autre part, à la vérité, on en jugeait différemment. Nous avons vu Dante mandé devant l'inquisiteur. Après sa mort, on ne saurait laisser en paix ses os. La cour de Rome en voulait à Dante, non-seulement pour avoir jeté en enfer des cardinaux, des papes et jusqu'à un pontife canonisé, mais encore, chose plus grave, pour avoir soutenu, dans son traité _de la Monarchie_, que le pouvoir de l'empereur égale celui des souverains pontifes, et que l'autorité de la tradition est moindre que celle des saintes Écritures (propositions condamnées plus tard par le concile de Trente). Ajoutons que l'Allighieri, lorsqu'il faisait partie du Conseil des Anciens, s'était toujours opposé aux subsides demandés par le pape à sa chère ville de Florence.

ÉLIE.

Atto Vannucci m'a fait voir un jour à la bibliothèque _Magliabechiana_, sur les registres du Conseil des Anciens, ce vote laconique signé Dante Allighieri: _Niente per il papa_.

DIOTIME.

C'était aussi de très-mauvais oeil que l'on voyait à Rome la langue populaire mise par Dante en honneur, au détriment du latin, qui était la langue du parti guelfe et qui gardait inaccessible aux profanes le trésor dangereux de la science et de la philosophie.

ÉLIE.

On aurait voulu à Rome arrêter l'essor de la langue italienne! Et pourquoi?

DIOTIME.

L'essor de cette belle langue, que l'on appelait alors nouvelle, c'était l'essor de l'esprit nouveau d'indépendance et de libre examen. On le sentait instinctivement à Rome. Nouveauté, liberté, deux termes synonymes, également suspects au clergé romain. Sur ce point, jamais il n'a varié. Le souverain pontife condamne l'astronomie nouvelle de Copernic, parce qu'elle est contraire à l'astronomie ancienne de Josué, comme il a blâmé la musique nouvelle, le chant en parties, parce qu'elle est contraire à la musique ancienne, à l'unisson du chant grégorien. Le cardinal-légat Bertrand du Poyet ou del Poggetto, envoyé par Jean XXII à Ravenne pour faire exhumer les os de Dante et jeter aux vents ses cendres, pensait exactement comme de nos jours le cardinal Pacca, chargé par Léon XII d'annoncer à l'abbé de Lamennais la condamnation du journal _l'Avenir_, et qui lui écrivait à cette occasion une phrase dont je me souviens mot pour mot, tant elle exprime clairement la doctrine pontificale touchant les libertés de la société civile et politique. «Si, dans certaines circonstances, dit le cardinal Pacca, la prudence exige de les tolérer comme un moindre mal, elles ne peuvent jamais être présentées par un catholique comme un bien, ou comme un état de choses désirable.» Je cite fidèlement, bien que de mémoire.

ÉLIE.

Mais, permettez...

VIVIANE.

Ne permettez pas qu'il discute; vous savez qu'un Breton ne cède jamais. Pour peu que Marcel s'en mêle, nous ne commencerons pas aujourd'hui le voyage dantesque.

DIOTIME.

Pour expliquer, sinon pour excuser la mission du cardinal del Poggetto, il faut dire que l'orthodoxie de Dante a toujours et partout été contestée. Un des plus convaincus entre les réformés du XVIe siècle, Duplessis-Mornay, salue Dante comme un précurseur; un autre l'inscrit au catalogue des illustres _Témoins de la vérité_; le concile de Trente se range à cet avis et condamne la _Comédie_. C'est encore aujourd'hui l'opinion de la critique protestante en Allemagne, que le poëme dantesque est tout pénétré de ce qu'elle appelle l'élément réformateur. Lorsque l'inquisition d'Espagne, au XVIIe siècle, prend pied en Italie, elle expurge rigoureusement les Cantiques, puis, au siècle suivant, la Société de Jésus les explique à la jeunesse, en fait une édition qu'elle dédie au souverain pontife, et à laquelle elle ajoute cette version italienne du Magnificat, du Credo et des Psaumes qui mettrait hors de doute, si elle était authentique, la parfaite orthodoxie du poëte. La dispute à ce sujet n'a pas encore cessé de nos jours. Ozanam et Balbo pensent, avec le cardinal Bellarmin, que Dante était bon catholique. Renouvelant les excentricités du Père Hardouin, qui attribuait la _Comédie_ à un adepte de Wiclef, un écrivain contemporain voit dans les Cantiques le mystérieux langage d'un sectaire. Ugo Foscolo et Rossetti ont fait de Dante un libre penseur, un révolutionnaire du XIXe siècle. Mazzini, qui l'a étudié avec amour, ne consent à voir en lui qu'un chrétien et non un catholique. Enfin, tout à l'heure, la congrégation de l'Index met sur la liste des ouvrages dont la lecture est interdite aux fidèles, avec _les Mémoires du Diable_, par Frédéric Soulié, et _les Bourgeois de Molinchart_, par Champfleury, une édition nouvelle de _la Divine Comédie_; et le _Calendrier évangélique_ qui se publie à Berlin porte le nom de Dante, avec les noms de Joachim de Flore, de Calvin, de Luther, de Coligni. Vous le voyez, Élie, selon les temps, je me trompe, dans le même temps, le poëme de Dante a été revendiqué tout ensemble par les partisans et par les adversaires de Rome.

ÉLIE.

Mais vous, qu'en pensez-vous?

DIOTIME.

Je pense que la _Comédie_ est catholique, et par le milieu où elle a été conçue, et par sa donnée générale, et par l'occasion qui en hâte l'exécution même par le sentiment moral qui l'inspire, mais que, à l'insu peut-être de Dante, elle est mêlée, comme la société dans laquelle il vivait et comme son propre génie, d'un grand nombre d'éléments étrangers ou contraires à l'orthodoxie, en sorte que l'Église romaine et la critique protestante ou rationaliste n'ont eu ni tout à fait raison ni tout à fait tort quand elles l'ont déclarée non catholique.

VIVIANE.

Expliquez-vous, je vous prie.

DIOTIME.

Par exemple, si nous considérons le lieu et le moment où la _Comédie_ se produit, hésiterons-nous à donner au XIVe siècle italien l'épithète de catholique? Et pourtant, quelle licence effrénée de moeurs et d'opinions dans Florence: quelle incrédulité railleuse dans le peuple, quel dédain de la cour de Rome dans le gouvernement de la République, quelle rébellion incessante aux décrets pontificaux! Au sein des universités, en plein enseignement, quelles infiltrations des idées arabes, quel excès d'enthousiasme pour l'antiquité païenne, quelles témérités de l'astrologie et de l'alchimie, quel matérialisme de la médecine et de l'anatomie qui commence! Parmi les grands et les riches, que d'épicuriens et de libertins, que d'esprits forts, et qu'on était voisin du temps où Boccace, devançant de trois siècles un Lessing et un Voltaire, allait comparer, en les égalant, les trois religions juive, chrétienne et musulmane! Et cet horoscope hardi que Pierre d'Abano tirait de leurs destinées futures, et cet _Évangile Éternel_ qui annonçait une troisième révélation supérieure à celle du Christ et qui, du fond de la Calabre, agitait toute l'Italie, ne cachaient-ils pas en germes cette question que nous croyons née dans notre siècle: _Comment les dogmes finissent!_ Et ce _Millenium_ annoncé qui n'était pas venu! Quel ébranlement de la foi, quel trouble dans les consciences! Et ces vertus héroïques dont Florence était si fière, ces vertus fatalistes, superbes et vindicatives des Farinata, des Cavalcanti qui ne s'humilient pas même dans l'enfer, n'étaient-elles pas formées sur le modèle stoïcien bien plus que sur l'idéal de la sainteté chrétienne? et les grands hommes ne pratiquaient-ils pas l'imitation de Caton, bien plutôt que l'imitation de Jésus-Christ? Il s'en faut, Viviane, que ces temps de foi que pleurent les dévots et qu'ils voudraient ramener, aient été exempts d'incrédulités et de doutes. Dans un vaste horizon catholique, ces siècles, tout comme le nôtre, renfermaient une infinité de choses, d'idées et de personnes qui n'étaient point du tout catholiques. Ne soyons donc pas surpris de retrouver dans le génie de Dante et dans son oeuvre les contradictions de son siècle.

ÉLIE.

Vous venez de nous dire que l'occasion de la _Divine Comédie_ avait été catholique, Comment l'entendez-vous?

DIOTIME.

Cette occasion fut le grand Jubilé célébré à Rome dans la première année du XIVe siècle. C'est la date que Dante assigne à sa vision. On ne sait pas avec certitude s'il assista à cette solennité extraordinaire qui vit pendant quelque temps arriver au siége de la catholicité deux cent mille pèlerins par jour, mais cela paraît bien probable; en tous cas, Villani, qui se trouvait à Rome, dut lui en faire une vive peinture, et plusieurs comparaisons des cantiques qui s'y rapportent montrent que l'imagination du poëte avait reçu du moins le contrecoup de l'exaltation universelle produite par la pompe et la nouveauté d'un tel spectacle. Je ne voudrais pas omettre non plus cette autre occasion, quoique secondaire, dont je vous parlais hier, cette représentation de l'enfer sur le pont _alla Carraia_, qui eut pour dénoûment, le pont s'étant rompu, l'engloutissement d'une foule immense accourue, comme elle y était conviée, «pour apprendre des nouvelles de l'autre monde.» Quant au sentiment moral qui inspire la _Comédie_, il est presque toujours catholique; c'est la foi dans la purification du péché par la vertu de la confession et de l'expiation volontaire, c'est un humble et amoureux espoir du salut par l'intercession de la Vierge et des saints...

ÉLIE.

Sans doute, j'ai bien entrevu tout cela dans la _Comédie_; mais j'y ai vu d'autres sentiments aussi qui ne me paraissent pas du tout catholiques, l'orgueil qui éclate partout, la passion de la gloire, la colère, la vengeance... une opinion de soi la plus éloignée qui se puisse de l'humilité chrétienne.

DIOTIME.

Je vous disais à l'instant, mon cher Élie, que Dante avait été, avec toute sa génération, en proie à des influences diverses où le paganisme grec et latin avait autant de part que la révélation chrétienne. Bien des éléments opposés entraient comme en fusion dans son tempérament ardent, bien des passions contraires étaient entraînées ensemble dans le généreux essor de son génie. Nous allons voir tout à l'heure comment il introduit, sans scrupule, dans cette donnée légendaire de la vision et dans cette trilogie catholique que lui impose la foi du moyen âge, une foule de personnages, dieux, démons, héros de l'antiquité polythéiste, absolument étrangers à la mythologie chrétienne.

VIVIANE.

Vous disiez que cette donnée de la vision est imposée à Dante?

DIOTIME.

Imposée serait trop dire. Elle était familière aux imaginations, elle s'offrait d'elle-même au poëte.

VIVIANE.

Mais c'était une raison, ce me semble, pour un homme de génie, d'écarter, puisqu'elle était si banale, une forme si ennuyeuse.

DIOTIME.

Vous êtes trop artiste, Viviane, pour ne pas sentir quel avantage c'est pour le poëte de trouver un cadre tout fait, accepté par l'imagination populaire. De tous les poëtes modernes, celui qui a le plus réfléchi sur les lois de l'art, Goethe, en jugeait ainsi lorsqu'il choisissait pour cadre à une invention entièrement originale quant aux sentiments et aux idées, une vieille pièce de marionnettes qui traînait depuis deux cents ans sur tous les théâtres de la foire. Avant lui Lessing avait eu la même pensée et voulait également faire un drame du docteur Faust. Dante qui sentait s'agiter en lui un esprit tout nouveau, Dante qui avait tout à créer, jusqu'à cette langue hardie, personnelle à ce point qu'on en a pu dire qu'elle était dantesque avant d'être italienne et que certains mots créés par lui n'ont servi qu'à lui seul, Dante était trop heureux de prendre en quelque sorte des mains du peuple cette donnée de la vision, devenue pour nous une convention inanimée comme le songe de la tragédie classique, mais qui alors, dans la vivacité des croyances populaires, avait une réalité sensible.

Faire accepter des formes nouvelles, c'est, pour les poëtes, une tension de l'esprit où s'use beaucoup de la force créatrice qu'ils appliqueraient plus heureusement à la composition intime du sujet. Quel privilége pour les artistes grecs et italiens de sculpter ou peindre des sujets connus de tous! L'émotion était instantanée; l'intérêt pour les personnages, l'adoration pour les divinités représentées, se confondaient avec l'enthousiasme pour le talent qui les figurait aux yeux. Il n'y avait pas d'hésitation; il n'était besoin d'aucune recherche de l'esprit pour admirer la _Minerve_ de Phidias ou le _Jugement dernier_ de Michel-Ange. Mais voyez ce qui arrive aujourd'hui! Les lettrés seuls comprennent la plupart des sujets traités par les arts. Que sait la foule touchant l'_Orphée_ de Delacroix, l'_OEdipe_ de M. Ingres, ou la _Mignon_ de Scheffer? Et lorsqu'il lui faut lire dans le livret de nos expositions un long argument qui lui explique un sujet d'histoire ou de sainteté qu'elle ignore, comment éprouverait-elle ces frémissements, ces transports, ce «tumulte de joie,» dont je vous rapportais hier un effet si charmant, à propos de la _Madone_ de Cimabuë!

VIVIANE.

Je le crois comme vous. L'indifférence du peuple pour la plupart des sujets traités par nos artistes doit être pour beaucoup dans la froideur publique dont ils se plaignent... Ces visions si populaires, ne nous avez-vous pas dit qu'elles étaient originaires des cloîtres?

DIOTIME.

Elles étaient naturelles à des hommes qui renonçaient à tous les attachements de la vie présente, pour s'absorber dans la contemplation des choses de la vie future, et c'est là, en effet, dans les cloîtres, qu'elles ont pris commencement. Mais, à son tour, le peuple, quand il crut que le monde allait finir, s'inquiéta fort de ce qui l'attendait par delà. Les traditions autorisées par l'Église admettaient des communications surnaturelles entre le ciel et la terre. Quelques textes de saint Pierre, commentés par les Pères des premiers siècles, l'Apocalypse, l'Évangile de Nicodème, la Vision de saint Paul, celle d'Hermas que l'on croyait écrite sous l'inspiration divine, celle que le pape Grégoire VII avait eue et qu'il se plaisait à raconter en chaire, ne laissaient à cet égard aucun doute. Les descriptions de l'autre vie abondaient dans une multitude d'ouvrages qu'on lisait avidement. Les chansons populaires étaient remplies de peintures de l'enfer; la fiction d'un trou, d'un puits par lequel on y descendait, était généralement répandue. Pour satisfaire les curiosités de Clément V, un nécromant y transportait son chapelain. Ces sortes de visions ou de voyages dans l'autre monde n'étonnaient guère plus d'ailleurs que les voyages entrepris par de hardis navigateurs et par des missionnaires dans les contrées inconnues de notre globe, d'où l'on rapportait alors tant de prodiges. C'était le temps des _Mirabilia_.

VIVIANE.

Les _Mirabilia_? Qu'est-ce que cela?

DIOTIME.

C'était le nom de toute une classe de livres consacrés à la description des choses _émerveillables_ qui se voyaient aux pays lointains. Il y avait les _Mirabilia_ de l'Orient, les _Mirabilia_ de l'Irlande, les _Mirabilia_ du monde. En ces temps d'ignorance, les récits véridiques ne semblaient pas moins prodigieux que les fictions. L'océan Atlantique et les mers polaires excitaient presque autant de curiosité et d'effroi que les régions infernales. Quand Marco Polo, revenant à Venise après vingt ans d'absence, raconta à ses compatriotes les choses qu'il avait vues sur l'océan Indien, lorsqu'il publia son _Livre des choses merveilleuses_, ce ne fut qu'un cri d'étonnement. La première carte géographique, où un autre Vénitien, Marco Sanuto, avait situé, d'après les cartes arabes, le continent africain au milieu des eaux, causa une indicible surprise. Beaucoup plus tard, dans la légende de Faust, on trouve encore de vives traces de la passion populaire pour ces voyages merveilleux à travers les mers et les airs, dans l'ancien et le nouveau monde. La vie elle-même était alors considérée comme un voyage. Selon le tour métaphorique que l'on prenait dans la lecture habituelle des Livres saints, l'homme, ici-bas, était un pèlerin, un fils égaré dans la vallée des larmes, qui cherchait son chemin pour rentrer dans la maison du Père céleste... Et vous auriez voulu, Viviane, que Dante ne tînt pas compte d'une préoccupation, d'une passion universelle des esprits? qu'il écartât cette forme de la vision et du voyage qui rencontrait dans le peuple une croyance naïve, que l'Église autorisait, et que les esprits les plus cultivés acceptaient sans hésitation? Il eût fallu pour cela qu'il ne fût pas ce qu'il était dans toutes les fibres de son être, un grand, un véritable artiste.

VIVIANE.

J'ai parlé sans réflexion; ce que vous dites est de toute évidence.

DIOTIME.

Nous allons voir de quelle manière notre poëte prend possession de cette donnée banale, comment il la transforme, la fait servir à l'expression de ses sentiments, de ses idées propres, et lui imprime le sceau de son génie.

VIVIANE.

J'écoute de toute mon attention.

DIOTIME.

La composition de la trilogie de Dante, c'est-à-dire la représentation qu'il s'est faite des trois royaumes où s'exerce la justice finale de Dieu, est d'une précision parfaite. L'Enfer, le Purgatoire et le Paradis, avec leurs divisions et leurs subdivisions, sont construits selon la rigueur des lois mathématiques et se suivent dans un ordre savamment combiné, en formant un parallélisme exact, de telle sorte que l'on a pu tracer au compas des cartes topographiques de ces lieux imaginaires, et planter de jalons la route que le voyageur y a parcourue en rêve. J'ai ici la copie de l'une de ces cartes. C'est celle que Philaléthès, le roi Jean de Saxe, a jointe à son excellent commentaire. Jetons-y un coup d'oeil. Ma mémoire y trouvera un peu d'aide, et mes explications vous paraîtront moins obscures.

MARCEL.

Quelle invention bizarre, et véritablement de l'autre monde!

DIOTIME.

L'Enfer de Dante a pour origine la chute des anges rebelles. Leur chef, le beau et resplendissant Lucifer, précipité du ciel, tombe la tête la première sur notre planète, qui est, selon l'astronomie du moyen âge, le centre du monde. Il s'y abîme, en creusant un vide qui prend la forme de cône renversé, jusqu'au milieu de l'hémisphère de terre ferme, c'est-à-dire, d'après les géographes du temps, jusqu'aux antipodes de Jérusalem.

ÉLIE.

_Ista est Jerusalem; in medio gentium posui eam et in circuitu ejus terram._

DIOTIME.

C'est cela. Mais comment savez-vous si couramment votre Ézéchiel?

ÉLIE.

Parce que la passion que vous avez pour l'Allighieri, je l'ai, moi, pour les prophètes.

DIOTIME.

Cela n'est pas si différent qu'il semblerait. Le génie de Dante est tout à fait biblique. À chaque pas, dans sa _Comédie_, nous rencontrerons des réminiscences des prophètes, en particulier d'Ézéchiel et de Jérémie.--Lucifer, dont la rayonnante beauté devient laideur horrible, et qui va désormais se nommer Satan ou Dité, demeure éternellement fixé dans un lac de glace qui fait le fond du séjour de la damnation. La terre qui occupait l'espace où s'est creusé l'abîme, est poussée au dehors, vers l'hémisphère austral, que l'on se figurait alors couvert d'eau; elle y forme, au sein de la mer du Sud, une montagne isolée. Cette montagne, qui correspond exactement, dans son élévation conique, au puits conique de l'enfer, est le séjour de l'expiation et de la purification, le purgatoire. À son sommet est le paradis terrestre, qu'entoure le fleuve Léthé, et au centre duquel s'élève l'arbre de la science du bien et du mal. Au-dessus de ce paradis, dans la lumière éthérée, est le paradis céleste. Il se compose de neuf sphères ou ciels qui ont pour centre la terre, et qui tournent, d'un mouvement épicyclique, de plus en plus rapides et lumineuses, à mesure qu'elles s'éloignent de leur axe. Par delà ces neuf sphères, et les enveloppant toutes, est l'empyrée, qui est la demeure suprême de Dieu. Là il siége, entouré de sa cour séraphique. Là sont assis, sur des milliers de trônes qui figurent les pétales d'une immense rose mystique, les esprits bienheureux, tout rayonnants d'une candeur éblouissante. Tel est l'ordre, telle est la forme générale de la trilogie dantesque.

Suivons maintenant le poëte dans le chemin qu'il se fraye, de cantique en cantique, à travers les épouvantements de l'enfer et les mélancolies du purgatoire, jusqu'à la béatitude céleste.

Un jour, au sortir du sommeil, Dante se trouve égaré, sans qu'il sache comment, au fond d'une vallée déserte, dans une forêt obscure. En en cherchant l'issue, il arrive au pied d'un colline éclairée à son sommet des premiers rayons du soleil levant. Comme il s'apprête à gravir cette riante colline, trois bêtes féroces, une panthère, une louve, un lion, lui barrent le passage. Effrayé, il recule, il va retomber aux ténèbres de la forêt, quand soudain une ombre lui apparaît qui le rassure et l'invite à le suivre. Cette ombre est Virgile. Le chantre de l'_Énéide_ annonce à Dante qu'il lui est expressément envoyé pour le tirer de la forêt périlleuse et pour le guider dans les commencements d'un grand voyage aux mondes invisibles. Et comme Dante s'étonne, il s'explique davantage. Trois dames célestes, lui dit-il, ont eu de lui compassion. L'une, il ne la nomme pas; l'autre, il l'appelle Lucie; la troisième est Béatrice. C'est cette dernière qui, avertie par les deux autres du péril où est Dante, descend des hauteurs suprêmes pour venir trouver Virgile dans les limbes de l'enfer où il demeure banni avec Homère et les autres grands poëtes antiques qui n'ont point connu le vrai Dieu. C'est Béatrice qui prie Virgile de voler au secours de Dante et de le conduire aux royaumes douloureux que, par grâce spéciale, il lui sera permis de visiter. À l'entrée du royaume de la béatitude où Virgile n'a point d'accès Béatrice réapparaîtra; et, à sa suite, Dante montera jusqu'au pied du trône de l'Éternel. En entendant le nom de Béatrice, Dante, qui s'était effrayé, qui doutait, «n'étant ni Énée ni Paul,» qu'une faveur extraordinaire lui permît la vue des choses éternelles, s'incline. Et le coeur enhardi, il entre avec Virgile dans un chemin sauvage et profond qui va les conduire jusqu'aux portes de l'enfer.

MARCEL.

Vous expliquez tout cela avec une clarté parfaite; mais dans ce qui vous semble si bien ordonné je ne vois, moi, que confusion. Quel baroque amalgame que ce puits, cette montagne et cette rose blanche! Qu'ont affaire ensemble, je vous prie, Virgile et Béatrice, le Léthé et le paradis terrestre? D'honneur, je ne saurais m'étonner beaucoup que Voltaire ait qualifié toutes ces belles choses de salmigondis!

DIOTIME.