Dans l'ombre chaude de l'Islam

Part 9

Chapter 93,854 wordsPublic domain

... Être sain de corps, pur de toute souillure, après de grands bains d’eau fraîche, être simple et croire, n’avoir jamais douté, n’avoir jamais lutté contre soi-même, attendre sans crainte et sans impatience l’heure inévitable de l’éternité--voici la paix, le bonheur musulman--et qui sait?--voici peut-être bien la sagesse...

Ici, les heures monotones s’écoulent avec la douceur et la tranquillité d’une rivière en plaine, où rien ne se reflète, sinon des nuées de couleurs qui passent aujourd’hui, qui reviendront demain, qui nous surprendront toujours.

... Peu à peu, j’ai senti les regrets et les désirs s’évanouir en moi. J’ai laissé mon esprit flotter dans le vague et ma volonté s’assoupir.

Dangereux et délicieux engourdissement, conduisant insensiblement, mais sûrement, au seuil du néant.

Ces jours, ces semaines, où il ne s’est rien passé, où on n’a rien fait, où on n’a même tenté aucun effort, où on n’a pas souffert, à peine pensé, faut-il les rayer de l’existence et en déplorer le vide? Après l’inévitable réveil, faut-il, au contraire, les regretter, comme les meilleures peut-être de toute la vie?

Je ne sais plus.

A mesure seulement que passe dans mon sang la sensation de vieil Islam immobile, qui semble être ici la respiration même de la terre, à mesure que s’en vont mes jours calmés, la nécessité du travail et de la lutte m’apparaît de moins en moins. Moi qui, naguère encore, rêvais de voyages toujours plus lointains, qui souhaitais d’agir, j’en arrive à désirer, sans oser encore me l’avouer bien franchement, que la griserie de l’heure et la somnolence présentes puissent durer, sinon toujours, au moins longtemps encore.

Pourtant, je sais bien que la fièvre d’errer me reprendra, que je m’en irai; oui, je sais que je suis encore bien loin de la sérénité des fakirs et des anachorètes musulmans.

Mais ce qui parle en moi, ce qui m’inquiète et qui demain me poussera encore sur les routes de la vie, ce n’est pas la voix la plus sage de mon âme, c’est cet esprit d’agitation pour qui la terre est trop étroite et qui n’a pas su trouver en lui-même son univers.

Ce que tant de rêveurs ont cherché, des simples l’ont trouvé. Par delà la science et le progrès des siècles, sous les rideaux levés de l’avenir, je vois passer l’homme futur... Et je comprends aussi qu’on puisse finir dans la paix et le silence de quelque zaouïya du Sud, finir en extase, sans regrets ni désirs, en face des horizons splendides.

RÉFLEXIONS SUR L’AMOUR

J’aurais voulu passer l’été à Kenadsa, n’en partir que pour suivre ma route vers des pays plus lointains encore et plus ignorés. Le Tafilala me tentait. Une caravane de Berabers, pour cinq cents francs d’argent français, se flattait de m’y conduire sans aucun risque à courir.

Je me serais mise en route sans crainte avec ces gens que je connais et qui ont le respect de leur parole, mais la fièvre mauvaise ne m’a quittée que par intervalles. Je suis sans vigueur, sans endurance.

L’idée de retourner à Aïn-Sefra et de m’y soigner à l’hôpital est certainement la seule raisonnable--et cependant je ne puis m’y résoudre. Je m’attarde dans ma retraite; je respire avec délice l’air qui m’empoisonna; je ferme les yeux sur le passé et sur l’avenir, comme si je venais de boire l’eau magique de l’oubli et de la sagesse. C’est qu’en vérité je ne regrette plus rien. Aux heures de calme et de réflexion, il m’apparaît que j’ai touché ici le but même de mon existence voyageuse et tourmentée. Une grande sérénité s’est faite en moi, comme si, après une ascension pénible, j’avais enfin dépassé la zone des orages et découvert le ciel libre.

Cependant, je ne me flatte pas de faire comprendre facilement l’état d’esprit qui est ici le mien. Je ne cherche pas à m’analyser, encore moins à poser. Je n’ai pas d’auditeurs. Il me semble que tout ce que je dis est très simple. La distance que je constate moi-même entre ma manière de voir et les jolies choses d’espérance sociale, qui ont cours dans les journaux et les livres modernes, vient sans doute d’une illusion géographique, de mon enfoncement dans le passé à travers des pays sans évolution.

* * * * *

Voici quelques réflexions de solitude, un jour que je cherchais à y voir clair dans mon cœur, à travers bien des souvenirs:

--Tout amour d’un seul, charnel ou fraternel, est un esclavage, un effacement plus ou moins profond de la personnalité. On renonce à soi-même pour devenir un couple.

Cette grande jouissance de posséder est aussi un grand sacrifice.

On distinguera pourtant entre l’amour et la passion. Tout n’est pas grossièreté dans l’exaltation des sens. J’accepterais bien de voir autre chose que de la débauche dans ces paroles que psalmodiait un taleb marocain pâle de kif: «Je me suis cherché et j’ai fatigué mon corps pour que mon âme fût plus légère!»

L’amour le plus décevant et le plus pernicieux me semble être surtout la tendance occidentale vers l’âme-sœur.

La belle flamme d’Orient dévorante n’a rien de commun avec l’égalité et la fraternité des sexes.

Le musulman peut aimer une esclave et l’esclave peut aimer son maître. Cette constatation d’ordre naturel renverse bien des systèmes.

Qu’à un détour de notre route l’être semblable se soit dressé devant nous, que nous l’ayons rencontré et reconnu, ce qui est rare, une exaltation subite s’emparera de tout notre pauvre moi. Nous croirons à la possibilité de nous compléter et de nous doubler, nous tendrons les bras vers notre image... et ce sera le grand amour... la grande faiblesse!

Aimons au-dessus de nous, aimons encore davantage ce qui nous est inférieur. Élevons à nous celui qui saura nous adorer, ou sachons désirer notre élévation.

Quand j’ai senti mon cœur vivre en dehors de moi, c’était dans la nature ou dans l’humanité, jamais dans l’exaltation charnelle.

Ainsi me suis-je gardée dans les abandons. Pauvre, j’ai possédé la richesse divine, et j’ai mis ma jouissance la plus enivrante dans la magie d’un crépuscule ardent sur les terrasses d’un village au désert.

C’est que, dans ces moments-là, je suis le cœur de la terre; un flot d’immortalité coule richement dans mes veines; ma poitrine se gonfle de puissance; je suis libre et j’existe au-dessus de la mort; si quelqu’un pouvait, se penchant sur moi, me dire «ma sœur» je n’aurais plus qu’à pleurer...

Gloire à ceux qui vont seuls dans la vie! Si malheureux qu’ils soient, ce sont les forts et les saints, les seuls êtres... Les autres ne sont que des moitiés d’âme.

* * * * *

Qu’on ne voie en cette disposition d’esprit aucun ascétisme. Il me semble, au contraire, que j’ai trouvé un grand talisman de pureté, qui permettra à celui qui le possédera de traverser toutes les conditions de la vie sans se salir à aucun contact:

«Ne jamais donner son âme à la créature, parce qu’elle appartient au Dieu unique; voir dans toutes les créatures un motif de jouissance comme un hommage au Créateur; ne jamais se chercher dans un autre, mais se trouver en soi-même.»

Et, sans doute, le plus ignorant des êtres sera déjà très savant si, comme tout bon musulman, il peut unir, sans péché, la Foi à la Sensualité.

Ces choses, je m’en souviens, nous les disions déjà à Alger, devant l’immensité de la mer miroitante sous la clarté de la lune, par certaines nuits des derniers printemps. Elles nous paraissaient fort naturelles dans un décor de légère volupté, au long de mille et une cigarettes, en présence de cette jeune femme, brune et nonchalante, qui, le coude aux coussins du divan, savait écouter de tous ses yeux, qu’elle avait d’un Orient fort beau, et nous sourire et se draper.

L’un d’entre nous déclarait même que la foi n’est qu’un obstacle... Mais la sensualité, fût-elle exprimée par l’art sous sa forme la plus haute, ne pourra jamais contenir tous les élans de l’âme.

Aujourd’hui, tout cela est loin, très loin, et j’aimerais à savoir ce qu’en pensent ceux de notre petit groupe maintenant dispersé.

Dans ma solitude du Sud, les paroles d’autrefois ont grandi; elles ont pris beaucoup de valeur intérieure. Je les ai associées, dans leur sens le plus nouveau, à tant de spectacles qui me ramènent invinciblement aux âges anciens du monde, à ces époques où la voix des sages et des prophètes avait un retentissement, alors que le bruit des grelots littéraires passe inaperçu dans le vacarme de la rue.

Et je bénis encore ma solitude qui me laisse croire, qui refait de moi un être simple et d’exception, résigné à son destin.

DÉPART

Pour la dernière fois, je me réveille sur la terrasse, à l’appel rauque du moueddhen traînant dans la nuit.

Il fait frais. Tout dort.

Le Berbri El-Hassani et le nègre Mouley Sahel se lèvent. Comme moi, ils doivent partir ce matin, mais en sens contraire.

Je vais remonter à Béchar, Beni-Ounif, et de là regagner Aïn-Sefra, pour m’y soigner le reste de l’été de façon à pouvoir profiter des premiers convois de l’automne.

Alors je pousserai, je l’espère, jusqu’aux oasis touatiennes. Ces contrées ne sont pas inconnues, mais on n’a presque rien écrit de valable, rien de bien observé sur la vie qu’on peut y mener. Ce sera, je l’espère, mon hivernage.

J’en reviendrai avec des notes, qui complèteront par un autre livre mes impressions du Sud-Oranais et mes rêveries de la zaouïya. Comme tant d’autres, j’aurai été, moi aussi, un explorateur, et ceux qui viendront aux pays dont je parle y reconnaîtront facilement les choses que j’ai dites. Quelques-uns de mes camarades, officiers et soldats du Sud, y sauront ajouter les mille riens journaliers de nos causeries. Les mokhazni, avec qui j’ai vécu, plus simples, indifférents aux choses écrites, sauront à peine mon nom. Mais quand je retournerai parmi eux, il leur semblera qu’ils m’ont quittée la veille. Nous pourrons encore bavarder au café maure, et ils sauront dans nos chevauchées me chanter leurs complaintes. La lassitude et le désenchantement viendront après des années... Voilà mon avenir tout droit, tel que du moins il me plaît de l’envisager par ce beau matin déjà blanchissant qui va se lever sur mon départ de Kenadsa...

* * * * *

Cependant, mes compagnons font aussi leurs préparatifs pour aller à Bou-Dnib. Ils voudraient m’emmener avec eux et je voudrais avoir la force de les suivre.

--Réfléchis bien, Si Mahmoud, me dit le Berbri, il en est temps encore. Nous marcherons tout un mois, nous traverserons des pays où les occasions seront nombreuses pour toi de voir beaucoup de choses et de t’instruire. Nous remonterons le Guir, nous irons jusqu’au Tafilala ou bien encore jusqu’au Tisint... Tu seras reçu partout comme notre frère.

La tentation est bien forte... Mais partir ainsi, faible comme je suis encore, et sans autorisation, sans avertir personne... Ce voyage d’étude et de curiosité ne serait-il pas mal interprété? Bien à contre-cœur, je me résigne à reprendre aujourd’hui la route de Béchar...

Comme ce voyage de retour sera différent de ce qu’il fut à l’aller, quand je marchais vers le pays inconnu!

--Non, El-Hassani, je ne puis pas. Ce sera pour plus tard, dans quelque temps. Quand je pourrai, je te préviendrai!

--Que Dieu rende l’accomplissement de tes projets facile!

* * * * *

Deux autres nègres, qui s’en iront à pied, sont là, assis, immobiles contre le mur, leur fusil sur les genoux. Ils comprennent à peine l’arabe, car ils sont nés et ont grandi sur la route de Fez, chez les Aït-Ischorouschen, les plus frustes et les plus fermés d’entre les Berabers.

L’un d’eux garde un silence farouche et me jette un regard bas. A ses yeux évidemment, je ne suis qu’un réprouvé, un M’zani maudit.

Sur un ordre bref d’El-Hassani les nègres sellent les chevaux. Du doigt mes compagnons de la zaouïya me montrent la direction du Guir, qu’ils vont prendre. Cependant, ils ne me quitteront pas brusquement. Ils tiennent à m’accompagner un peu et reviendront ensuite sur leurs pas.

--Nous irons avec toi, me dit El-Hassani, jusqu’à l’entrée des cimetières.

Nous sortons. J’ai la gorge si serrée d’émotion, que je puis à peine répondre aux paroles qui me sont adressées. Il faut pourtant que, jusqu’au bout, je garde un cœur d’homme.

* * * * *

Dans les petites dalles aiguës, plantées de champ, comme des ardoises, dans l’argile dure, et qui marquent la longueur des tombes de saillies où butent rarement le pas des chevaux habitués, nous mettons pied à terre, ainsi qu’il est d’usage au moment de la séparation des amis, et nous nous embrassons trois fois.

--Va donc dans la paix et la sécurité de Dieu!

--Puisses-tu rencontrer le bien!

Remontés à cheval, nous partons dans des directions opposées: El-Hassani vers l’Ouest inexploré, où j’aurais tant voulu le suivre, et moi vers le désenchantement des régions connues.

* * * * *

Du haut d’un monticule, je suis longtemps des yeux les gens de Bou-Dnib qui s’éloignent. Ils disparaissent enfin parmi le dédale des dunes et sous le rayonnement rose du jour levant. Avec eux s’évanouit pour moi la dernière lueur d’espoir: de longtemps, jamais peut-être, je ne pourrai pénétrer plus avant au Maroc.

Tandis que ma jument s’avance à pas lents, mes regards désolés se perdent sur la vallée, qu’en venant j’avais trouvée si belle dans la nativité splendide du soleil d’été. Et parce que je reviens en arrière, parce que, peut-être, un long exil, loin du désert aimé, commence pour moi, je trouve le pays très quelconque, presque laid, hérissé de mille pointes où ne s’accroche aucun rayon... Un grand charme s’est évanoui.

Alors, rageusement, pressant les flancs de ma jument blanche, je m’élance dans un galop fou, et le vent du désert tarit mes yeux humides...

CHOSES DU SAHARA

SUR LE MARCHÉ D’AÏN-SEFRA

Dès le dimanche soir, sur toutes les pistes, à travers toutes les dunes, les nomades arrivent à cheval, à mulet, à pied, poussant les petits ânes patients et les grands chameaux lents qui allongent leur cou souple et leur lippe avide vers les touffes d’alfa verte. «Amour» et «Beni-Guil»--tout ce peuple en migration perpétuelle--se portent vers Aïn-Sefra, pour le grand marché du lundi matin.

Le marché joue un rôle capital dans la vie de l’Arabe et surtout de l’Arabe nomade.

C’est là qu’on se rencontre et qu’on se réunit, c’est là qu’on apprend les nouvelles, et c’est là qu’on pourra gagner un peu d’argent.

Dès l’aube, sur un terrain vague entre le village et le quartier de cavalerie, la foule s’amasse avec un grand bruit qui ira croissant jusqu’à midi.

Les chameaux s’agenouillent en grondant sourdement, les chevaux attachés aux acacias grêles du boulevard s’ébrouent et hennissent aux juments qui passent. Les hommes se démènent et crient.

Dans tout ce tapage dominent les bêlements nombreux et plaintifs des moutons attachés les uns aux autres par le cou, et le mugissement des petits bœufs et des vaches noires, à peine plus grosses que des veaux.

A terre, les marchandises du Sud s’accumulent en un superbe désordre: toisons sentant violemment le suint, sel brut en morceaux spongieux et gris, peaux de boucs remplies de lait aigre, de beurre ou de goudron de thuya, paniers tressés en alfa, couvertures et haïks aux couleurs éclatantes, burnous neufs encore tout raides, ferrures de chevaux, jarres de terre cuite, cordes de laine, selles, etc.

Et dans ce chaos pittoresque d’objets à vendre, les nomades circulent: «Amour» loqueteux et superbes, «Beni-Guil» en haillons de la couleur du sol, tous avec la ceinture de cuir bastionnée de cartouches.

Des femmes aussi se mêlent aux groupes, vieilles le plus souvent, minées, sèches, le visage tatoué, tanné par de longs étés, la démarche assurée, le geste mâle. Plus rarement, une figure un peu jeune, de beaux yeux d’azur et des dents blanches qui se cachent à demi sous le long voile brodé de fleurs.

... Depuis que les Beni-Guil ont obtenu l’«aman» et viennent sur les marchés de la frontière, ils renaissent à la vie, après l’effrayante misère qu’ils ont subie l’an dernier[6] des mois durant, quand ils tenaient la montagne. Les détrousseurs ont rentré leurs ongles crochus. Ils circulent dans le village, déjà moins déguenillés, sinon moins farouches qu’au début.

[6] En 1903.

Ils passent, regardant les «M’zanat» avec indifférence, presque avec dédain. Ils se décident enfin à entrer dans les boutiques avec méfiance, en bande. Là, commencent d’interminables marchandages. Les nomades discutent pendant des heures, se concertent pour des achats menus.

Dans les cafés maures, ils s’associent à trois ou quatre pour prendre un peu de thé avec un morceau de pain sec.

Quelles têtes sous le large turban recouvert d’un voile en auvent! Quels profils d’oiseaux de proie, au nez recourbé en bec féroce, aux yeux luisants!

Au marché, pour la moindre contestation, des disputes éclatent. On devine, au ton qu’elles prennent, ce qu’il doit en être en _bled-es-siba_ marocain, loin de toute surveillance. Là-bas sur ces marchés encore plus tumultueux, la poudre parle, des cadavres roulent parmi les marchandises, du sang coule sur la terre battue. Ici, les Beni-Guil se contentent de gestes désordonnés, de menaces et d’injures épiques.

--«Attends, fils d’infidèle, enfant du péché! Ici, nous sommes avachis, nous sommes devenus semblables à des femmes, à force de manger du pain blanc et de boire de l’eau courante! Attends que nous soyons au-delà de Fortassa et que nous ayons bu de l’eau de redir[7]. Tu verras ensuite si nous sommes des mâles...»

[7] Redir, réservoir naturel où se rassemble l’eau des pluies. Pour les nomades, le pain blanc et l’eau courante sont un luxe amollissant.

* * * * *

Sur le fond rouge du sol, les teintes neutres dominent, ocres des vêtements, roux et beiges ternes des chameaux, noir luisant des bœufs et des chèvres, grisailles rosées des moutons aux toisons entassées.

Apre tableau, violent, plein de vie, de cette vie nomade restée telle encore qu’elle devait être jadis dans le grand lointain des siècles.

JOIES NOIRES

Parfois des cris fusent des cantines du village: disputes ou chants de légionnaires en bordée.

... Ici, au «Village Nègre», les derniers bruits s’éteignent.

La pleine lune verse des flots de lumière bleue sur les maisons en toub grises, sur les rues vides et, tout près, sur la dune qui semble diaphane.

Par la porte d’un petit café maure encore entr’ouverte, une raie de lumière rouge glisse sur le sable, jusqu’au mur d’en face.

Des sons tumultueux--des sons de tam-tam et de chants--s’échappent de ce taudis blanchi à la chaux.

Nous entrons, le nègre Saadoun et moi.

... Il faut traverser la salle, grande comme une cellule, puis pénétrer dans la cour par un trou à peine praticable.

Au milieu des décombres, dans la clarté diffuse qui tombe d’en haut, un groupe de femmes s’agite.

Deux vieilles, accroupies dans l’ombre, battent du tambourin et chantent, en leur idiome incompréhensible, une mélopée infiniment traînante, coupée d’une sorte de halètement sauvage, de râles rauques, saccadés.

Trois autres négresses dansent.

L’une d’elles est jeune et belle.

Son long corps souple se tord, ondoie et se renverse lentement, avec des frémissements factices, tandis que ses bras ronds, aux chairs dures, esquissent une étreinte passionnée.

Sa tête roule alors sur ses épaules et ses larges yeux roux se ferment à demi, tandis qu’un sourire langoureux entr’ouvre ses lèvres sur l’émail parfait de ses dents.

Des reflets argentés courent sur les cassures des plis raides de sa longue tunique de soie bleu de ciel qui flotte autour de ses épaules, comme de grandes ailes vaporeuses.

Les lourds bijoux d’argent sonnent en cadence.

Parfois, quand elle frappe les paumes de ses mains, ses bracelets s’entrechoquent avec un bruit de chaînes.

Deux autres femmes, fanées, avec des masques de momies, secouent des voiles rouge sang sur des corps pesants.

... En face, assis le long du mur, les hommes regardent cette danse des prostituées noires, qui comme un rite rapporté de la patrie soudanaise, revient tous les mois à la pleine lune.

Quatre ou cinq nègres, dont deux Soudanais de race pure, types de rare et décevante beauté nègre, aux traits fins, aux long yeux roux, tout arabes. Leurs joues sont ornées de longues entailles au fer rouge et un anneau d’argent traverse le lobe de leur oreille droite.

Immobiles, impassibles, l’œil fasciné par les danses, ils regardent, sans un mot.

Les autres, kharatine et métis, rient avec des attitudes et des grimaces simiesques.

... Un seul blanc parmi eux, un spahi, fine figure d’Arabe des Hauts-Plateaux, l’amant de la belle négresse.

Accoudé sur son burnous rouge plié, il regarde, lui aussi, en silence.

Un pli dur fronce ses sourcils arqués et les abaisse sur l’éclat de ses yeux noirs où passent les reflets changeants de ses émotions.

Tantôt, quand se pâme la négresse qui le regarde et lui sourit de temps en temps, tout le corps musclé du spahi s’étire... Tantôt, quand elle semble prêter un peu d’attention aux rires et aux plaisanteries des nègres, les mains nerveuses du nomade, qu’aucun travail n’a jamais déformées, se crispent convulsivement.

Et il ne nous voit pas même entrer. Il met toute son âme dans cette contemplation de la femme qui lui a fait oublier son foyer, ses enfants, ses amis, qui l’a pris et le retient là, dans son bouge en ruines.

... A côté, dans une petite chambre voûtée, dans une niche de la muraille nue et blanche, une bougie brûle.

Sur des nattes, sur des hardes bariolées, une dizaine de nègres sont à demi couchés.

Entre eux, sur un plateau en cuivre, des verres à thé et des petites pipes de kif.

Des loques blanches sur des corps noirs aux muscles saillants comme des cordes, des voiles de mousseline terreuse autour de faces prognathiques et lippues; çà et là, le rouge écarlate d’une chéchiya...

Les deux Soudanais qui étaient dans la cour nous ont suivis.

Ils s’assoient côte à côte, au fond de la pièce.

L’un prend un _bendir_, un tambourin arabe, et l’autre un chalumeau.

Alors, une des négresses apporte une cassolette en terre cuite avec, sur des charbons ardents, de la poudre de benjoin et de l’écorce de cannelle.

La petite fumée bleue monte sous la voûte et emplit bientôt le réduit où s’épaissit une lourde chaleur.

Les deux nègres commencent leur musique, lentement d’abord, comme paresseusement.

Puis peu à peu, ils s’excitent. Des gouttes de sueur perlent sur leur front, les prunelles sombres de leurs yeux se dilatent et leurs narines mêmes palpitent. Ils se renversent en arrière, roulant sur la natte, comme ivres.

L’homme au tambourin élève son instrument à bras tendus, au-dessus de sa tête, et frappe, frappe, par saccades sourdes, sans cesse accélérées, jusqu’à une cadence folle.

Le joueur de chalumeau, les yeux fermés, balance sa tête coiffée du haut turban à cordelettes des nomades arabes.

Les autres chantent, sans s’arrêter, comme sans respirer, et c’est le chant haletant, le terrible chant qui, tout à l’heure, soulevait d’une ardeur sauvage la chair en moiteur des négresses.

Les pipes de kif circulent.

Peu à peu, avec le thé à la menthe poivrée, avec les fumées odorantes, les senteurs nègres, la musique et l’étouffement de la pièce, un souffle de démence semble effleurer les fronts ruisselants des nègres.

Des sursauts convulsifs les secouent tout entiers.

Tout à coup, le beau Soudanais qui jouait du tambourin semble pris de fureur. Il lance de toutes ses forces le _bendir_ sur les trois petites cornes du brûle-parfums.

La peau mince se crève.

Alors des rires s’élèvent. Avec une sorte de rage, les nègres déchirent l’instrument.

... Et le chalumeau pleure, pleure à l’infini, sur un air d’une déchirante tristesse.

Je sors, la tête en feu.

Dans la cour, les femmes ont allumé un feu de palmes sèches, qui illumine d’une clarté brutale leurs contorsions lascives.