Dans l'ombre chaude de l'Islam
Part 8
Ces femmes Douï-Menia sont, avec plus d’imprévu, les gitanes du désert. Elles ont une beauté farouche qui se laisse voir par les trous de leurs tuniques couleur de terre. La pauvreté est pour elles une chose naturelle, ce n’est pas une déchéance. Elles s’imaginent que tout le luxe tient dans la beauté d’un cheval ou dans le manche d’un poignard.
DANS LE MELLAH
Après la tombée de la nuit, les bruits confus se taisent peu à peu près de la fontaine, dans le silence agrandi de la vallée.
Je sais toutes les chansons de l’ombre africaine et leur sécheresse à la gorge, mais à cette heure je n’écouterai pas la berceuse de mes souvenirs. Je demanderai aux choses quotidiennes un peu de leur ferveur et de leur bourdonnement. J’irai vers les places où la vie grouille heureuse et se recommence sans ennui. Je lui demanderai d’être simplement animale, de ne pas savoir la torture des jardins défendus et des terrasses où l’on meurt de silence, d’être bavarde et de briller, de n’avoir pas d’esprit, de projeter ses ombres brèves et sautillantes sur un fond de profonde et indifférente nuit.
Combien je souffre de tous les livres que j’ai lus, de toutes les voix qui m’ont parlé, de tous les chemins que je n’ai pas suivis! Le vide de mon âme est fait d’un grand soupir. Est-il ici un endroit où l’on chante, où l’on crie, où l’on puisse s’oublier une heure, une place publique où les disputes éclatent, un café borgne où la fumée monte aux vitres? J’y serai le petit matelot qui s’enivre de son pays avec une chanson de trois notes...
Tout est si clair ici, trop clair! Plus d’obstacles à renverser, plus de progrès, plus d’action! On ne sait plus agir, à peine penser on meurt d’éternité...
Passons la porte des remparts.
Là, dans le Mellah, j’ai souvent l’impression d’une grande lanterne magique. J’y viens, comme au spectacle, pour voir danser des formes dans le feu.
Devant leurs portes, les juives ont improvisé des foyers; elles y cuisinent le repas du soir dans de grandes marmites de sorcière. Rien de plus pittoresque que cette illumination.
Les longues flammes des palmes sèches et le rougeoiement terne des feux de fiente de chameau éclairent, d’une lueur d’en bas, les façades badigeonnées à la chaux et les murs en toub, qui prennent alors une patine fugitive d’or rouge et de rose ardent.
Dans cette lueur nombreuse, contrastée, vacillante, des apparitions fantasques s’agitent, de grands reflets montent aux maisons basses et courent sur le sable.
Les hommes, accroupis, achèvent de menus travaux, à la clarté de lumignons fumeux. Ils attendent indéfiniment, dans ces poses d’arrière-boutique si différentes des attitudes arabes.
Le juif du Sud se distingue surtout du musulman par sa vulgarité. Il n’a pas la moindre idée de ce que nous appelons un sentiment noble; et c’est en quoi réside, sans doute, le secret de sa force insinuante et commerçante: quand il veut s’adapter, il n’est pas gêné par son pli personnel.
Un feu ravivé éclaire tout à coup les groupes, tels des entassements de bétail couché, qui se détachent sur la pâleur plus rose du sable. Ces hommes, tenaces et assis, ne chantent pas, ils ne rient pas, ils attendent l’heure du repas. Ils me donnent l’impression du bonheur facile. Je connais très bien leur âme: elle monte dans les vapeurs de la marmite... Je les envie d’être ainsi. Ils sont la critique de mon romantisme et de cet incurable malaise que j’ai apporté du Nord et de l’Orient mystique avec le sang de ceux qui ont vagabondé avant moi dans la steppe.
Quand donc en aurai-je fini avec cette singulière manie qui me porte à interpréter les gestes les plus simples dans un sens religieux? C’est bien là notre faiblesse aryenne. Quand les autres font cuire leur dîner, nous pensons au sacrifice de la Sôma, aux libations de beurre sur le feu. Tout à l’heure, une femme soulevait une marmite et ranimait les braises d’une brassée de bois épineux je ne vis que la flamme qui s’élançait, libre et droite, vers la douceur des étoiles.
* * * * *
Accoudée sur un pan de mur écroulé, je regarde encore les tableaux de ma lanterne magique. D’autres verres glissent et chatoient en couleurs vives:
Des enfants jouent, passant et repassant dans les ondes lumineuses, avec des tortillements de larves. Quelquefois, une belle juive se redresse et s’étire, lasse, féline, dans la gloire des flammes de sang, qui la baignent toute de lumière rose et qui teintent sa pâleur étiolée d’un incarnat factice. Ses grands yeux violets, aux lourdes paupières, semblent alors plus profonds, plus meurtris, plus terrestres.
A la longue, le charme de ces visions de tranquille vie ménagère opère en moi: le mellah de Kenadsa, laid dans le jour de pauvreté et de saleté irrémédiables, m’apparaît beau en cette première heure de la nuit, tel un coin de quelque cité enchantée, adoratrice du feu dévorateur et puissant.
Où donc ai-je vécu pour retrouver si profondément ces choses?
... Une juive chante d’une voix grêle pour endormir son enfant qui pleure aigrement. Un âne braie mélancoliquement dans une écurie voisine. Il est tard et les juives rentrent. Les feux s’éteignent devant les portes closes.
Au loin, les moueddhen clament leur appel d’une insondable tristesse, et la paix engourdissante de l’Islam achève d’effacer les dernières visions du Mellah transfiguré.
Ce soir-là je dormis très calme. Ce fut un de mes derniers soirs de tranquillité et de santé. Peu de temps après, la fièvre me terrassa et me jeta en d’étranges rêves.
SOUVENIRS DE FIÈVRE
Des négresses au corps mince et souple dansaient, baignées de lueurs bleuâtres. Dans leurs visages de nuit, l’émail de leurs dents brillait en de singuliers sourires. Elles drapaient leurs formes graciles en un long voile rouge, bleu ou jaune soufre, qui s’enroulait et se déroulait au rythme bizarre de leur danse et flottait au vent, devenant parfois diaphane comme une vapeur.
Leurs mains sombres agitaient les doubles castagnettes en fer des fêtes soudanaises. Tantôt, les castagnettes battaient une cadence sauvage, tantôt elles se heurtaient presque sans bruit.
... Mais les négresses se détachèrent peu à peu du sol et flottèrent dans l’air.
Leurs corps s’allongèrent, se tordirent, se déformèrent, tourbillonnant comme les poussières du désert aux soirs de siroco. Enfin, elles s’évanouirent dans l’ombre des solives enfumées du plafond.
Mes yeux s’ouvrirent péniblement. Mon regard traîna sur les choses. Je cherchais les étranges créatures qui, quelques instants auparavant, dansaient devant moi.
Je les avais vues, j’avais entendu leurs rires de gorge semblables à de sourds gloussements, j’avais senti sur mon front brûlant les souffles chauds que soulevaient leurs voiles. Elles avaient disparu, me laissant le souvenir d’une angoisse inexprimable...
Où étaient-elles maintenant?
Mon esprit fatigué cherchait à sortir des limbes où il flottait depuis des heures ou depuis des siècles: je ne savais plus.
Il me semblait revenir d’un abîme noir où vivaient des êtres, où se mouvaient des choses subissant des lois différentes de celles qui régissent le monde de la réalité, et mon cerveau surchauffé s’efforçait douloureusement à chasser les fantômes qui le hantaient.
LE PARADIS DES EAUX
Un grand silence pesait sur la zaouïya accablée de sommeil. C’était l’heure mortelle de midi, l’heure des mirages et des fièvres d’agonie. La chaleur s’épanouissait sur les terrasses incandescentes et sur les dunes qui scintillaient au loin.
On m’avait couchée sur une natte, dans un réduit donnant sur une terrasse haute. La petite pièce s’ouvrait toute grande sur le ciel de plomb et sur le désert de pierre et de sable qui brûlait sous le soleil.
Aux poutrelles de palmier du plafond pendait une petite outre en peau de bouc, dont l’eau s’égouttait lentement dans un grand plat de cuivre posé à terre.
Toutes les minutes, la goutte tombait, sonnait sur le métal, avec un bruit clair et régulier, d’une monotonie de tic-tac d’horloge d’hôpital ou de prison, et ce bruit me causait une souffrance aiguë, comme si la goutte obstinée était tombée sur mon crâne en feu.
Accroupi près de moi, un esclave soudanais, aux joues marquées de profondes entailles, agitait en silence un chasse-mouches de crin, teinté au henné comme une queue de cheval de parade.
Je regardais l’esclave. Pendant des instants longs comme des années, j’imaginais le soulagement que j’éprouverais quand il aurait enlevé le plat sur mon ordre, et quand la goutte d’eau tomberait enfin sur le sol battu, avec un bruit mat. Mais je ne pouvais parler, et la goutte tombait toujours, sonnait inexorable sur le cuivre poli.
* * * * *
Les poutrelles du plafond s’évanouirent, un ciel s’enfonça devant mes yeux. Maintenant, c’étaient des palmes d’un bleu argenté qui se balançaient et bruissaient au-dessus de ma tête.
Autour des troncs fuselés des dattiers, sous les frondaisons arquées, des pampres très verts s’enroulaient, et des grenadiers en fleurs saignaient dans l’ombre.
J’étais couchée dans une séguia, sur de longues herbes aquatiques, molles et enveloppantes comme des chevelures. Une eau fraîche coulait le long de mon corps et je m’abandonnais voluptueusement à la caresse humide.
Un autre ruisselet chantait à portée de ma bouche. Parfois, sans faire un mouvement, je recevais l’eau glacée entre mes lèvres; je la sentais descendre dans mon gosier desséché, dans ma poitrine où s’éteignait, peu à peu, l’intolérable brûlure de la soif, l’eau, l’eau bienfaisante, l’eau bénie des rêves délicieux!
Je m’abandonnais aux visions nombreuses, aux extases lentes du Paradis des Eaux... il y avait là d’immenses étangs glauques sous des dattiers gracieux; là coulaient d’innombrables ruisseaux clairs; des cascades légères ruisselaient des rochers couverts de mousses épaisses; de toutes parts des puits grinçaient, répandant alentour des trésors de vie et de fécondité...
* * * * *
Quelque part, très loin, une voix monta, une voix blanche qui glapissait dans le silence. Elle venait des horizons inconnus, à travers les verdures et les ombrages éternels.
La voix troubla mon repos. De nouveau, mes yeux s’ouvrirent sur la petite chambre de mon exil volontaire.
La voix s’affirma réelle, monta encore: l’homme des mosquées annonçait la prière du milieu du jour.
L’esclave qui me veillait dressa alors l’index noir de sa main droite, il attesta l’unité de Dieu et la mission prophétique de son Envoyé, puis il se leva, drapant son grand corps d’ébène dans ses voiles blancs.
Il pria. A chaque prosternation, sa koumia, sorte de long poignard marocain à lame courte et à gaine de cuivre ciselée, heurta le sol. Il disait «Dieu est le plus grand». Et il se prosternait, le front dans la poussière, le regard tourné vers La Mecque.
Je suivais des yeux les gestes lents de l’esclave.
Quand il eut fini de prier, le Soudanais reprit sa place auprès de moi et agita de nouveau son long chasse-mouches de crin orangé.
* * * * *
Des vapeurs rousses montaient des terrasses qui se fendaient. Dans l’air immobile, lourd comme du métal en fusion, aucune brise ne passait, aucun souffle. Mes vêtements blancs étaient trempés de sueur, et je sentais un poids écrasant oppresser ma poitrine. Une soif brûlante, une soif atroce que rien ne pouvait apaiser, me dévorait. Mes membres étaient brisés et endoloris, et ma tête pesante roulait sur le sac qui me servait d’oreiller.
L’esclave trempa un lambeau de mousseline dans un vase plein d’eau et en humecta mon visage et ma poitrine. Puis, il me versa dans la bouche quelques gouttes de thé tiède à la menthe.
Je soupirai, étirant mes bras engourdis.
La voix du moueddhen s’était tue sur le ksar, accablé de chaleur. Mon esprit plana de nouveau dans les régions vagues, peuplées d’apparitions étranges, où coulaient les eaux bénies.
Le jour de feu s’éteignait dans le rayonnement rose de la vallée et des collines. Au delà des sebkha de sel, les dattiers s’allumèrent comme de grands cierges noirs.
De nouveau, le moueddhen clamait son appel mélancolique. J’étais tout à fait éveillée maintenant. Mes yeux aux paupières meurtries et alourdies s’ouvraient avidement sur la splendeur du soir. Soudain, une tristesse infinie descendit dans mon âme. Des regrets enfantins m’envahissaient.
J’étais seule, seule dans ce coin perdu de la terre marocaine, et seule partout où j’avais vécu et seule partout où j’irai, toujours... Je n’avais pas de patrie, pas de foyer, pas de famille... Je n’avais peut-être plus d’amis. J’avais passé, comme un étranger et un intrus, n’éveillant autour de moi que réprobation et éloignement.
A cette heure, je souffrais, loin de tout secours, parmi des hommes qui assistent, impassibles, à la ruine de tout ce qui les entoure et qui se croisent les bras devant la maladie et la mort en disant: «mektoub!»
Ceux qui, sur d’autres points de la terre, auraient pu penser à moi, songeaient sans doute à leur bonheur. Ils ne souffraient pas de ma souffrance... Ah, certes, c’était écrit!
* * * * *
Plus lucide, calmée, j’ai méprisé ma faiblesse et j’ai souri à mon malheur.
Si j’étais seule, n’était-ce pas que je l’avais voulu aux heures conscientes où ma pensée s’élevait au-dessus des sentimentalités lâches du cœur et de la chair également infirmes?
Être seul, c’est être libre, et la liberté était le seul bonheur nécessaire à ma nature inquiète, impatiente, orgueilleuse quand même.
Alors, je me dis que ma solitude était un bien. Je la désirai pour moi, pour mes amis, pour tous ceux qui me ressemblent. Je la désirai comme notre bien, comme le séjour divin de notre immortalité. J’entrevis avec une pitié suprême les salons brillants où d’autres danseraient en souriant à des sottises, les loges de théâtre où ils se coudoieraient. Je froissai dans mes mains sèches la pauvre étoffe de leurs rêves. Je mesurai des yeux la place de leur tombe et la mienne... Une grande paix mélancolique et douce descendit en moi. L’heure passa...
Un souffle chaud se leva vers l’Ouest, un souffle de fièvre et d’angoisse. Ma tête déjà lasse retomba sur l’oreiller; mon corps s’anéantissait en un engourdissement presque voluptueux mes membres devenaient légers, comme inconsistants.
La nuit d’été, sombre et étoilée, tombait sur le désert. Mon esprit quitta mon corps et s’envola de nouveau vers les jardins enchantés et les grands bassins bleuâtres du Paradis des Eaux.
IMAGES FORTES
Dans la grande lassitude heureuse où je suis tombée, je n’ai plus la force de penser attentivement. Les images s’associent dans mon esprit de la façon la plus fugace. Ce sont des frottis, des esquisses d’une légèreté diaphane; puis, soudain, les contours se précisent, et des scènes que j’avais oubliées se gravent à l’eau-forte devant mes yeux.
Toute une heure je me suis revue à Aïn-Sefra. J’en avais retrouvé des notes sur un carnet et je les feuilletais comme des images enfantines qui traînent sur un lit de malade...
Il y avait, dans un café maure, parmi la foule pittoresque et fauve, un petit tirailleur hébété. Je le vois très nettement... Il doit être un peu gris. Et voilà qu’il se met à chanter. Bientôt sa voix de tête domine toutes les autres. Tout à coup, il s’arrête et laisse tomber son front sur la poitrine du voisin:
Le petit tirailleur pleure.
--Tiens, Abdelkader, dit-il, tu vois ces tourterelles en cage? Eh bien, c’est pour elles que je pleure, parce qu’elles m’ont rappelé la maison de mon père, à Frenda. Nous avions aussi des tourterelles captives... Voilà, je pleure, parce que je ne les reverrai plus. Les vieux sont morts, et les tourterelles ont dû mourir...
La scène change:
Dans une rue déserte qui s’ouvre sur les petites dunes de Tiout, les tirailleurs s’en vont par bandes, sous l’haleine chaude du siroco.
Depuis des mois et des mois, leurs mains rudes se sont crispées, aux nuits mauvaises, sur les couchettes solitaires. La terrible angoisse du rut inassouvi les jetait, par les deux ruelles mortes de Djenan-ed-Dar, à l’impossible recherche d’une femme à étreindre.
Beaucoup sont tombés aux amours lamentables des casernes, des prisons et des bagnes.
Maintenant ils s’en vont assouvir l’instinct tyrannique de la vie qui veut se perpétuer--ils s’en vont vers le bouge triste que fouette le vent du désert...
Huit heures. Des tirailleurs qui n’ont pu entrer, faute de place, stationnent devant la maison publique. Ils crient et cognent à coups de poings et de pieds dans la porte, qui craque sous leur formidable poussée.
Enfin, un bruit de godillots pesants retentit à l’intérieur.
Une clameur de joie sauvage monte du groupe. J’y revois mon petit soldat, celui-là même qui, l’après-midi, pleurait sur les tourterelles en cage.
Au milieu des éclats de rire, il déboucle déjà son ceinturon...
MUSIQUES DE PAROLES
La fièvre me reprend.
Pour fixer mes idées qui vacillent, j’aurais voulu noter quelques maximes que laissa tomber devant moi Sidi Brahim, le marabout de Kenadsa. Mais déjà le calam tremble dans mes doigts, les lettres de mon écriture s’amplifient, serpentent, rampent aux murs. Ce sont des inscriptions vivantes, menaçantes et qui, soudain calmées, chantent d’une voix séculaire et suave:
«Malédiction au monde et à ses jours, car la vie est créée pour la douleur... Mais--ô surprise!--la vie est ennemie aux hommes, et ils l’adorent!»
* * * * *
Non, ce n’est pas une pensée de cloître, une pensée froide, c’est une délicieuse musique. Elle me pénètre et me soulève d’une émotion profonde, comme si quelque esprit parlait à mon esprit pour me dire: «Oublie!»
Et voici que mon âme est comme une grande coupe qui déborde, d’avoir contenu ces mots:
«Le monde coule vers la tombe comme la nuit coule vers l’aurore!»
* * * * *
Mais je sais encore d’autres musiques, ami lointain, des berceuses si douces et si charmeuses que, si tu les chantais à ta petite bien-aimée, elle t’éclaterait de rire au nez, car ta petite bien-aimée n’a jamais eu la fièvre. Elle ne sait que se regarder dans un miroir de poche, cligner gentiment des yeux et pincer les lèvres.
Cependant elle a, je sais, des cheveux profonds et les plus jolis sourires du monde, des sourires d’intelligence. Elle comprend du bout des dents. Quand ses yeux se renversent d’extase et qu’un cerne bleu creuse ses paupières, ne va pas croire du moins qu’elle t’aime: c’est un petit frisson d’égoïsme à fleur de peau.
Et pourquoi t’aimerait-elle, toi dont l’amour, comme le mien, n’est qu’une souffrance passionnée, alors que le sien est une joie légère? Aussi bien, chante-lui, pour voir son sourire, des berceuses composées pour d’autres idoles qui lui ressemblaient.
Elles sont montées ce soir jusqu’à mon cœur, ces mélopées d’amour, ces musiques de paroles, portées dans le silence de la zaouïya... Malgré tous mes efforts d’attention, je ne voyais pas remuer les lèvres de celui qui les chantait.
C’était un voyageur. Il m’avait dit «Écoute cette chanson d’Égypte.» Et ce furent ensuite ses yeux qui me parlèrent, oui, rien que ses yeux mortels:
«Mon regard ne s’est point abaissé devant la menace du glaive indien.--Devant l’éclat des yeux noirs de ma bien-aimée, mon regard s’est troublé et porté vers la terre.
«Comme l’œil de l’aigle, mon œil n’a point été ébloui par le soleil.--Le regard de ma bien-aimée a troublé ma raison et ma vue.
«Pourtant, tant qu’elle fut en ma présence, même inaccessible, je fus heureux. Le mortel ne peut atteindre aux étoiles et cependant la contemplation de leur éclat lui est douce.
«Et maintenant qu’elle n’est plus là, ma raison fuit et mes larmes coulent de mon cœur à mes yeux, et de mes yeux sur le sable...»
* * * * *
Je voudrais m’endormir à ces voix, en écoutant celui qui veille à mon chevet et ceux qui chantaient à cheval, près de moi, quand nous traversions, au matin, la hamada lumineuse:
«Fais-moi connaître ce qu’est devenu ma bien-aimée.
«Vit-elle ou est-elle morte?
«Si elle se souvient de moi, et si elle pleure, j’en mourrai.--Et qu’alors ses larmes servent à laver mon corps.
«Si elle m’a oublié, si elle rit, si elle joue, si elle défait ses cheveux, j’en mourrai. Et qu’alors ses cheveux servent de linceul pour m’ensevelir.»
PUISSANCES D’AFRIQUE
La fièvre m’a quittée par répits, mais je suis encore lasse et sans appétit d’action. Voilà très longtemps que je n’ai pas reçu de lettres et je n’en attends plus. Je travaille à noter mes impressions du Sud, mes égarements et mes inventaires, sans savoir si des pages écrites pour écrire intéresseront jamais personne.
J’ai voulu posséder ce pays, et ce pays m’a possédée. A certaines heures, je me demande si la terre du Sud ne ramènera pas à elle tous les conquérants qui viendront avec des rêves nouveaux de puissance et de liberté, comme elle a déformé tous les anciens.
N’est-ce pas la terre qui fait les hommes?...
Que sera l’empire européen d’Afrique dans quelques siècles, quand le soleil aura accompli dans le sang des races nouvelles son œuvre lente d’assimilation africaine et d’adaptation aux rythmes profonds du climat et du sol? A quel moment nos races du Nord pourront-elles se dire indigènes comme les Kabyles roux et les ksouriennes aux yeux pâles?
Ce sont là des questions qui me préoccupent souvent. J’y penserai plus tard. D’autres y répondront pour moi.
Il est une seule chose que je sens profondément vraie c’est qu’il est inutile de lutter contre des causes profondes et irréductibles et qu’une transposition durable de civilisation n’est pas possible.
Les émanations africaines, je les respire dans les nuits chaudes comme un encens qui montera toujours vers de mystérieuses et cruelles divinités. Nul ne pourra renier complètement ces idoles; elles apparaîtront encore monstrueuses, dans les soirs de fièvre, à tous ceux qui poseront leur nuque sur cette terre pour y dormir, les yeux dans les froides étoiles.
MOGHREB
Quel soulagement allant jusqu’à la volupté, quand le soleil baisse, quand les ombres des dattiers et des murs s’allongent, rampent, éteignant sur la terre les dernières lueurs!
La morne indifférence qui s’était emparée de moi, aux heures diurnes de malaise, se dissipe; et c’est de nouveau d’un œil avide et charmé que je regarde la quotidienne splendeur d’un décor déjà familier. La beauté simple de ce pays aux lignes sobres se pare de couleurs à la fois chaudes et transparentes. Des vibrations glorieuses montent du sol stérile et relèvent brusquement la monotonie des premiers plans, tandis que des vapeurs diaphanes noient les lointains.
Tous les êtres affaissés se redressent alors plus grands et plus beaux: c’est une douce et très consolante renaissance de l’âme tous les soirs.
Dans les jardins, la dernière heure chaude du jour s’écoule pour moi délicieuse, en de tranquilles contemplations, en des entretiens paresseux coupés de longs silences.
Au «moghreb», quand le soleil est couché, nous allons prier dans la hamada qui précède les grands cimetières et la koubba de la bienheureuse Lella Aïcha, dont les blancheurs s’irisent.
Tout est calme, tout rêve et tout sourit, à cette heure charmante.
Des femmes passent, s’en allant pieds nus vers l’Aïn-Sidi-Embarek. Les hommes qui devisaient, à demi couchés sur la terre, se lèvent dans la noblesse toujours surprenante d’une quotidienne résurrection.
Un grand murmure de prière monte de ce coin de désert, que dominent le ksar et la Barga.
La prière finie, des groupes s’attardent sur les burnous étendus, les mains égrènent les chapelets noirs, les chapelets rouges, les lèvres psalmodient à mi-voix les litanies du Prophète.
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