Dans l'ombre chaude de l'Islam
Part 7
El-Hassani est un jeune homme de taille moyenne, imberbe, maigre et musclé. Il porte des vêtements modestes de laine blanche très propre. Sur son crâne s’enroule la «tercha» qui est un petit turban rond; des lanières de cuir, passées entre les orteils, attachent à ses pieds la sandale du nomade. Son mince visage pâle se découpe énergique et intelligent, avec un son rire moqueur qui vient errer souvent sur ses lèvres fines. El-Hassani passe pour un homme de poudre.
Tandis que les nègres de Bou-Dnib échangent des salutations et des accolades avec leurs frères de Kenadsa, le Berbri demeure assis près du mur, sa carabine Winchester entre les genoux. Il attend, indifférent et muet.
Sidi Brahim vient me demander, sur la terrasse où nous sommes remontés, s’il me déplairait qu’El-Hassani et Mouley Sahel, l’un des noirs de Bou-Dnib, soient logés avec moi.
J’accepte avec curiosité ce voisinage. Longuement le marabout me parle alors des Berabers.
--Si jamais tu veux aller dans l’Ouest, les Berabers et surtout les Aït-Atta te seront les meilleurs guides. Quand l’un d’eux t’a dit: «Tu es sous le doigt de Dieu et sous le mien, je réponds de toi», tu peux aller avec lui partout où il voudra te conduire. Tu reviendras sain et sauf, à moins que vous mouriez tous les deux. Jamais les Berabers ne trahissent la foi jurée.
Puis, le marabout ajoute en riant:
--A présent, si tu veux juger de l’adresse de ces gens-là, suis bien les mouvements d’El-Hassani qui est encore dans la cour.
Du haut de la terrasse je jette un regard, par l’un des créneaux, dans la cour encombrée d’esclaves et de ksouriens allant et venant pour reconnaître les chèvres. El-Hassani, indifférent à tout ce tumulte, est encore à son poste. Il a rempli sa mission et cela lui suffit.
Sidi Brahim se lève et appelle le Berbri:
--Viens nous rejoindre, mon fils, et passe par la terrasse.
Le Berbri se lève en souriant. Il jette son fusil sur son épaule et fait de son burnous un paquet que, d’un tour de poignet vigoureux, il lance à nos pieds.
Un instant, il inspecte le mur en toub lisse qui est bien haut de six ou sept mètres.
Soudain, avec une agilité de singe, il saute et se cramponne, par les ongles de ses mains et de ses pieds nus, à des aspérités que je ne distingue même pas. Presque d’un seul élan, il est sur le parapet de la terrasse.
Merveilleuse escalade!
--Si El-Hassani, lui dis-je, il vaut en vérité mieux être ton ami que ton ennemi, car où pourrait-on te fuir? Les murs n’existent pas pour toi.
Le Berbri sourit et répond avec une parfaite bonne grâce:
--Mouley Mahmoud, tous ceux qui servent Sidi M’hammed-ben-Bou-Ziane sont mes frères et ils sont mes amis.
Il parle arabe avec un léger accent, qui n’est pourtant pas celui des autres Berabers.
El-Hassani a les manières calmes et aisées d’un homme qui se sait de la valeur, qui se sent sûr de lui-même. Mouley Sahel, son compagnon noir, qui s’est contenté de monter par l’escalier, lui parle en langage berbère et le presse en riant. Pour répondre au désir de son compagnon plus que par fanfaronnade, El-Hassani nous raconte alors une aventure qui lui est arrivée il y a trois ans.
--Je voulais, avec mes frères, les Aït-Atta, tirer vengeance des gens d’un ksar situé sur la route du Tafilala. Nous chassâmes d’abord les ksouriens. Comme la nuit approchait, nous voulûmes occuper une petite casbah isolée et bien close. J’escaladai le mur pour aller ouvrir les portes. Arrivé au faîte, comme je voulais descendre à l’intérieur, je fus assailli par quatre ou cinq ksouriens cachés dans la cour. Ils me criblèrent de coups de fusils et de pierres. Je voulus m’installer sur la crête du mur pour fusiller à mon aise ces chiens, mais je fus pris à la pointe d’une poutre par les plis de mon seroual[5]. Alors, suspendu en l’air, mais les bras libres, je commençai le feu. Je suis sûr d’avoir tué deux des ksouriens, ceux qui avaient des fusils; quant aux autres, ils se sont sauvés et ont sauté le mur opposé pour fuir dans la campagne, et mes compagnons se sont chargés de les coucher dans l’alfa.--Dans l’intérieur de la casbah, il y avait du blé moulu, des outres de beurre, une citerne fraîche et des dattes douces: nous avons fait un bon repas en récompense de nos peines.
[5] Large caleçon arabe.
El-Hassani nous raconte cela comme un incident drôle et sans importance de sa vie d’escaladeur de murailles.
Sidi Brahim nous quitte.
Les deux hommes de l’Ouest, fatigués, s’étendent sur le tapis, leurs fusils sous les burnous pliés qui leur servent de coussin. Ils s’endorment vite. Je reste seule éveillée dans la clarté diffuse de la chambre éclairée de lune.
Ces voyageurs repartiront demain. Ils auront passé comme des ombres fantastiques dans ma vie, avec des gestes de pantomime guerrière. Je songe à d’autres pantins moins beaux, mus par des ficelles moins solides. J’imagine El-Hassani, tiraillant dans le vide, au milieu d’un cirque d’amateurs européens qui l’applaudiraient, assis sur des banquettes de velours cramoisi, en croquant des friandises, et je songe aussi à ce que me disait Sidi Brahim: je me dis qu’il serait en vérité si simple de partir un jour, avec des hommes comme ceux-là, de promener mon rêve et ma soif d’inconnu à travers les zaouïya du Maroc, à Bou-Dnib, au Tafilala, vers la lointaine Tisint, tout là-bas, à l’entrée du grand désert vide...
VISION DE NUIT
Je rentrais d’une course à cheval aux sebkha salées de la route de Bou-Dnib avec Maammar-ould-Kaddour, des nomades Rzaïna de Saïda, et mokhazni de Béchar, venu en pèlerinage à Kenadsa. La nuit lunaire, chaude, oppressante, emplissait d’une sensualité lourde le sommeil des jardins. Des bruissements comme des soupirs vaincus et heureux montaient dans le silence. On sentait la vie sourdre sinueuse, intarissable, par tous les pores de la terre et des plantes accablées.
Nous étions venus en silence, las, et nos chevaux marchaient sans bruit sur le sable fin. Dans une ruelle étroite, entre deux murs d’argile, ils s’arrêtèrent pour boire dans une séguia claire.
Tout à coup, le cavalier me toucha l’épaule. Sous les palmiers du jardin, un nomade et une ksourienne étaient là, debout, l’un près de l’autre.
Je reconnus l’Arabe à son haut turban algérien. C’était Abd-el-Djebbar, le Hamiani, remarqué déjà à la mosquée de Kenadsa, parmi les étudiants.
Il murmurait «Je suis ton frère... Pour l’amour de Dieu, sois à moi!» Et ses robustes mains tordaient les frêles poignets de la jeune ksourienne au visage de cire.
Elle était belle et parée comme une épousée. Une longue tunique de laine rouge s’enroulait aux formes voluptueuses de son corps. Le front ceint d’un diadème de fleurs d’argent, la clarté de la lune se mirait dans l’éclat de ses bijoux. Son front était si pur que les étoiles semblaient y pleurer...
Elle était venue à ce rendez-vous téméraire, dans la nuit si calme et pleine d’embûches. Et maintenant elle tremblait, elle demandait grâce au beau nomade, fils d’une autre race, dont l’ardeur sauvage l’épouvantait.
Il me semblait à moi que le cœur d’Abd-el-Djebbar était si fort que je l’entendais battre au-delà du mur...
Les bras enlacèrent le corps frémissant de la ksourienne, l’enlevèrent de terre dans une étreinte. Elle se raidit, voulut crier. Mais les dents avides du nomade arrêtaient sur ses lèvres son cri de détresse et la meurtrissaient d’un baiser charnel comme une morsure.
Les deux corps, convulsivement liés par la rage superbe de l’amour, roulèrent dans l’ombre, sur la terre accueillante à toutes les fécondités comme à toutes les morts.
Maammar, à ce moment, poussa brusquement son cheval qui se cabra et, dans un rire un peu étranglé, il me dit «Laisse-les! Nous autres, fils des Arabes, nous savons aimer. Nous jouons notre vie pour les femmes, mais quand nous les prenons, dans la nuit, comme le chasseur de gazelles, nos bras les serrent sur nos poitrines, à briser leurs os, et jamais ensuite les caresses efféminées des ksouriens ne leur feront oublier le baiser du nomade.»
Les ombres étreintes semblaient s’être ensevelies dans les verdures du jardin. Nous partîmes, laissant derrière nous cette vision d’amour et d’audace.
CHERCHEURS D’OUBLI
J’ai découvert une fumerie de kif dans ce ksar où il n’y a pas même de café maure, où les gens n’ont d’autre lieu d’assemblée que la place publique et les bancs en terre, au pied des remparts, sur la route de Béchar.
C’est, dans une sorte de maison à moitié ruinée, derrière le Mellah, une longue salle éclairée par un «œil» unique au milieu du plafond en poutres enfumées et tordues. Les murs sont noirs, sillonnés de lézardes plus claires, semblables à des plaies. Sur la terre battue, un peu poudreuse, rarement balayée, traînent des écorces de grenades et des débris de toute nature.
Ce lieu étrange sert d’asile aux vagabonds marocains, aux nomades, à toutes sortes de gens sans aveu et de mauvaise mine. La maison semble n’appartenir à personne; façon d’hôtel borgne, on y passe quelques nuits de mauvais conseil; elle semble faite pour le théâtre pittoresque, avec un air d’antichambre du crime.
Dans un coin, une natte propre, avec quelques coussins de Fez, en cuir brodé. Sur la natte, un grand coffre arabe, historié de peintures vives et qui sert de table. Voici encore un rosier à petites fleurs rose pâle, qui fait pendant à un bouquet d’herbes des jardins, trempé dans une grosse jarre du Tell décorée de dessins géométriques et d’arabesques; plus loin, une bouilloire de cuivre à trépied, deux ou trois théières, un couffin bourré de chanvre indien desséché. C’est là tout le décor, toute la mise en scène du petit cénacle des fumeurs de kif, gens aimant leurs aises.
J’allais oublier, sur un perchoir grossier en tiges de palmes, un vautour captif, attaché par la patte.
Les berrania (étrangers), les errants, qui hantent ce repaire se joignent parfois aux fumeurs de kif, encore que ceux-ci composent une petite association très fermée, où il est assez difficile d’entrer, car, voyageurs eux aussi, transportant à travers les pays de l’Islam leur rêverie, les dévots de la fumée hallucinante, qui se groupent à Kenadsa, appartiennent à la classe plus relevée des lettrés.
Hadj Idris, un grand Filali maigre, bronzé, au visage doux et comme éclairé par une lumière intérieure, est un de ces déracinés sans famille, sans métier fixe, si nombreux dans le monde musulman. Depuis vingt-cinq ans, il erre de ville en ville, travaillant ou mendiant, selon les occasions.
Il joue du goumbri, petite guitare arabe à deux cordes, tendues sur une carapace de tortue, avec un manche en bois sculpté.
Hadj Idris a une belle voix, grave et limpide pour chanter les vieux récits andalous, aux airs mélancoliques et si tendres.
Si Mohammed Behaouri, marocain de Mékinez, au teint pâle, aux yeux de caresse, encore jeune, est un poète errant à travers le Maroc et le Sud-Algérien, en quête de légendes et de littérature arabes; pour vivre, il compose et récite des vers sur les délices et les affres de l’amour.
Cet autre vient du Djebel-Zerhaoun. Médecin et sorcier, petit, sec, musclé, la peau tannée par le soleil du Soudan où il a voyagé pendant de longues années, il vagabonda, avec les caravanes, de la côte sénégalaise à Tombouctou. Au long de ses journées, il dosera lentement des médicaments et feuillettera de vieux grimoires maugrebins.
Le hasard a réuni ces gens à Kenadsa. Demain, ils s’en iront, dispersés sur des routes contraires, allant tous avec insouciance vers l’accomplissement de leur destinée.
La communauté de leurs goûts les a rassemblés dans ce refuge saure, où ils coulent les heures lentes de leur vie exempte de soucis.
* * * * *
Le soir, un rayon oblique et rose tombe de l’œil dans la pénombre de la salle. Les fumeurs de kif se groupent, se tassent, le turban orné d’une branche odorante de basilic. Ils se rangent le long du mur, accroupis sur leur natte, et ils fument leurs petites pipes de terre rouge, emplies de chanvre indien et de tabac maure en poussière.
Hadj Idris bourre les pipes et les distribue, après en avoir soigneusement essuyé le tuyau sur sa joue, par politesse. Quand sa pipe est vide, il recueille délicatement la petite boule de braise restée au fond et la dépose dans sa bouche--il ne sent pas la brûlure--puis, la pipe bourrée, c’est cette cendre ardente qui sert au Filali pour rallumer le petit foyer qui, pendant des heures, ne s’éteindra plus. Très intelligent, l’esprit fin et pénétrant, adouci d’une continuelle demi-ivresse, il allaite son rêve à la fumée stupéfiante.
* * * * *
... Les chercheurs d’oubli chantent en battant paresseusement des mains; leurs voix de rêve montent tard dans la nuit, à la lueur trouble d’une lanterne à carreaux de mica; puis peu à peu les voix baissent, deviennent plus lentes, plus oppressées; enfin les fumeurs de kif se taisent, le regard fixé sur leurs fleurs, en extase.
Ce sont des épicuriens, des voluptueux, peut-être des sages, qui savent, dans le noir repaire des vagabonds marocains, distinguer des horizons charmeurs, édifier des cités merveilleuses où danse le bonheur.
SOIRS DE KENADSA
Après la prière de «l’asr», vers quatre heures, le soleil commence à descendre sur les collines de pierre du Maroc.
La terre surchauffée exhale la grande lassitude de l’implacable jour; les heures mauvaises de torpeur et d’accablement sont passées. J’éprouve alors une sensation de bien-être comparable à celle que laisse un danger évité, ou la délivrance d’un cauchemar, après le réveil; et je vais lentement, avec un esclave, dans les jardins coupés de petits murs, qu’il faut escalader.
A Kenadsa, point de grandes palmeraies humides comme à Figuig ou à Béchar: les jardins montent en plein désert et luttent péniblement contre l’envahissement lent et obstiné du sable, contre la sécheresse mortelle de la hamada voisine. Ce sont des familles de dattiers, cinq ou six issus de la même souche, les ombrages plus légers des arbres fruitiers chargés de fruits veloutés qui tombent dans les séguia, et l’eau parcimonieuse qui va rafraîchir les petits champs dorés où fut coupée la maigre moisson d’orge.
Contre les murs où le soleil a moins de feu, dans le fouillis des vignes et des lianes qui enlacent les palmiers et les grenadiers, sous les larges figuiers écrasés, il est pourtant des coins d’ombre et de fraîcheur délicieuses.
Çà et là, de grands étangs verdâtres reçoivent le trop-plein des ruisselets d’irrigation. Les innombrables petits crapauds des oasis y modulent leur chant mélancolique.
* * * * *
Ce sont des métayers, noirs pour la plupart, qui, pour un cinquième de la récolte, cultivent les jardins. Ils y vivent des journées lentes, au milieu des arbres, et ils s’entendent fort bien à orner le désordre charmant de leurs plantations. Tous cultivent le «zafour», aux fleurs d’un si bel orangé dont les femmes se servent pour teindre les étoffes et pour se farder. Quelques-uns savent prêter les branches d’un arbrisseau sauvage à ces plantes frêles qui poussent de longues grappes minces de fleurs mauves, d’autres composent des massifs avec les asters violets, pris dans les oueds du désert. Mes yeux se reposent encore délicieusement sur ces grands buissons de roses à cent feuilles, qu’on appelle roses de Syrie.
Les métayers hospitaliers s’empressent de préparer le thé. Ils apportent, dans les pans de leurs burnous terreux, de petits abricots dorés et des amandes: l’hôte de la zaouïya est le bienvenu parmi eux.
* * * * *
Un soir, le plus ancien d’entre eux, vieux Marocain de la tribu des Sedjaa, tout voûté, au visage momifié, m’apporta en présent un bouquet de grenades et une botte d’oignons.
--Vois, les fleurs et les fruits de mon jardin ne sont pas opulents; je suis un pauvre vieux, et je n’ai rien d’autre à t’offrir en bienvenue. Accepte ces quelques légumes;--Dieu est le dispensateur de toutes les richesses!--accepte mon humble offrande, et pardonne-moi...
Je n’osai refuser ce naïf et touchant présent, de peur d’offenser le vieux jardinier qui me regardait avec de pauvres yeux tout honteux, comme s’il m’était redevable des produits de son jardin.
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Au bord des séguia, les menthes et les basilics poussent à l’ombre, pâles, étiolés, violemment odorants pourtant; leur parfum plane dans l’air encore chaud, avec d’autres senteurs végétales plus ténues, indéfinissables.
Je retrouve dans ces jardins de Kenadsa le calme et la somnolence douce des autres jardins sahariens, sans pourtant ce «quelque chose» de mystérieusement oppressant qui est l’âme des palmeraies profondes et des forêts.
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Le jour baisse. Les dattiers baignent dans l’incarnat du ciel violent. Nous sortons des jardins où va monter la fièvre.
De grandes ombres violettes s’allongent sur les pierres qui rougeoient aux derniers feux du soleil.
--Éternelle ivresse des soirs du Sud, quotidienne et jamais pareille, si longtemps que mes yeux brilleront je ne me lasserai pas de sentir ta puissance couler en moi! Qu’elle est belle et seule et prenante, cette heure triste, presque angoissante, où, tout à coup, on sent le désert s’assombrir et se refermer, comme devant garder à jamais les intrus qui franchirent son seuil désolé pour pénétrer dans ses délices!
L’AMOUR A LA FONTAINE
Sur le sentier qui longe le rempart, les femmes du ksar viennent à la fontaine de Sidi-Embarek. Dans l’illumination la plus belle du soleil qui va mourir, leurs voiles prennent des teintes d’une intensité inouïe. Les étoffes chatoient, magnifiées, semblables à des brocards précieux. De loin, on croirait les ksouriennes vêtues des soies les plus rares, brodées d’or et de pierreries. Conscientes un peu de leurs grâces, ces femmes s’agitent, leurs groupes se mêlent, et la gamme violente des couleurs change sans cesse, comme un arc-en-ciel mobile.
Quelques-unes, des Soudanaises ou des nomades surtout, se dessinent en mouvements purs, en poses impeccables, en cambrures de reins et en courbes de bras pour élever jusqu’à leur épaule les lourdes amphores pleines.
Il en est d’autres dont le visage, beau de traits et d’expression, s’éloigne des joliesses et des coquetteries connues par une sensualité timide et farouche à la fois dans le regard; et sous cette sorte d’hypocrisie naturelle, qui est peut-être l’affirmation première de la pudeur, passe, tout à coup, comme un regard à travers le masque, l’éclair d’un brusque sourire, où éclate librement l’ardeur des sens.
* * * * *
Une forte odeur de peau moite et de cinnamone monte des groupes, dans la tiédeur de l’air.
Des hommes, nègres ou nomades, Douï-Menia, Ouled-Djerir, Ouled-Nasser, viennent abreuver leurs chevaux.
Tandis que les esclaves noirs rient et plaisantent avec les femmes qu’on ne daigne même pas leur cacher, les hommes du désert regardent celles-ci du coin de l’œil, avec de courtes flammes dans leurs prunelles fauves.
Combien d’intrigues se sont ainsi nouées près de l’Aïn Sidi-Embarek, tandis que les chevaux, las, tendaient leurs naseaux au jet frais de l’eau souterraine!
Par des gestes à peine esquissés, par de brefs regards, nomades et ksouriennes se comprennent et se promettent les heures propices des nuits.
Là encore, je retrouve un peu de la poésie des amours arabes, des amours nomades qui, si souvent, finissent dans le sang.
Les juives, moins surveillées, plus hardies, abordent librement les hommes, distribuent des œillades provocantes, sous leurs paupières qu’ont rougies les fumées âcres des palmes sèches, dans les échoppes noires du Mellah.
* * * * *
C’est l’heure libre et gaie, l’heure où, loin de l’autorité pesante des hommes, les femmes jasent et rient, et jouent le jeu dangereux.
Je pense, devant ces primitivités, à d’autres romans jolis et compliqués, au fond les mêmes que ceux-là--à moins que l’essence de l’amour soit justement dans sa recherche nuancée et dans sa souffrance d’impossible plutôt que dans le geste fou... Mais pour combien d’êtres cela est-il vrai?
Sous d’autres couleurs moins belles que ces simples voiles, où le corps se dessine encore, la passion s’offre dans les villes, et souvent si laide, si répugnante--la passion vorace qui veut la vie, qui veut perpétuer la vie par tous les recommencements. Plus haut, plus loin, sous les apparences de l’esprit, sous les sourires les mieux étudiés, dans les salons les plus corrects, comme ici près de la fontaine du désert, se trahira encore la violence d’un appétit qui enflamme les yeux, qui altère les voix, qui fait passer une ombre blanche sur les lèvres frémissantes...
Ah! comme j’ai vécu déjà dans tous les hommes et dans toutes les femmes! et combien cette sensualité éternelle, qui coule dans les veines du monde, m’attrista quand j’y voyais l’effrayante image de la fatalité.
Maintenant, je puis, sans angoisse, suivre de mes yeux amusés le jeu naturel. L’amour n’a pas ici d’autre ambition que lui-même, et c’est à quoi nous devrions peut-être le ramener, pour nous humilier devant la nature, pour blasphémer ce qui n’a pas d’emploi en nous, l’inutile organe, cette âme inquiète qui ne trouvera pas de repos.
GITANES DU DÉSERT
J’aime à noter le caractère des races indigènes si diverses et qui savent se garder à peu près pures.
Voici, par exemple, des femmes étranges, même ici, qui nous arrivent d’un campement de Douï-Menia-Ouled-Slimane, installé pour quelques jours au pied de la Barga, à l’est de Lella Aïcha.
Les Meniaï sont plus grandes et plus sèches que les ksouriennes, plus robustes aussi sous leurs voiles d’un bleu sombre. Leur élégance difficile consiste dans ce qu’on pourrait appeler «l’art de porter les haillons».
Qu’une femme avec des bijoux, du clinquant, des rubans, des apprêts de coiffure, des coupes de vêtements, des afféteries, des parfums violents, toute la science de la couturière, puisse avoir l’air d’un paquet de chiffons, c’est ce que montrent la plupart des juives d’Alger, qui ont renoncé à leur costume traditionnel pour s’habiller à la française. Au contraire, sous les loques de laine dont elles se drapent, les femmes des nomades pillards ont une brusquerie d’allure qui ne manque pas d’analogie avec certaines allures sportives. Ce sont, peut-être, les seules femmes d’Afrique qui sachent marcher d’un pas relevé. Les misérables étoffes dont elles voilent leur nudité semblent faire corps avec leur architecture de bronze. Quand le vent cinglant les amincit encore et plaque leur tunique contre les formes nerveuses de leurs jambes, elles se profilent comme des louves maigres sur les ciels de cuivre et la pâleur des terres mortes. On dirait qu’elles viennent du fond des âges et qu’elles rapportent, elles aussi, à la caverne, leur part du butin de guerre...
Les croisements berbères ont un peu déformé le type de leurs visages minces et tannés, mais il y reste pourtant une certaine expression sémitique, qui semble héritée d’une Asie farouche. J’imagine que les guerrières de Sémiramis devaient avoir de ces galbes sans morbidesse et des yeux pareils, longs et fauves comme ceux des sloughi noirs.
Ces femmes ont des gestes que je n’ai pas vus aux femmes des Arabes, encore moins aux Mauresques: elles marchent sans timidité et sans balancement devant les hommes des autres tribus. Elles semblent n’avoir aucune coquetterie, et pourtant le sourire de leurs lèvres rouges est plus fort que la sensualité soudanaise et que la complaisance des bouches juives.
Pour l’homme du Sud la juive est impure. Jamais les nomades n’ont remarqué la beauté blanche un peu souffreteuse des filles du Mellah. Les deux races se côtoient et se tolèrent sans jamais se mêler ni même se rapprocher. Le pasteur et le pillard ont souvent besoin du juif et ils peuvent disputer avec lui âprement; mais, passé le moment de leur négoce, aucun autre intérêt, aucune autre pensée ne les rassemble.