Dans l'ombre chaude de l'Islam
Part 6
Il y a des savants qui ont voulu apprendre jusqu’à leur dernier jour... Pourquoi ce qui est vrai dans l’intelligence le serait-il moins dans l’éducation des sensations? Depuis que je vis dans cette zaouïya, dans l’ombre de l’Islam, depuis que j’ai la fièvre et que je suis seule, volontairement seule, j’ai pris certaines heures de mon passé turbulent en horreur, mes sens ont plus de délicatesse. Après cette retraite, si je reviens vers la vie qui passe, je saurai comprendre l’amour...
FÊTE SOUDANAISE
Il est quatre heures et le siroco tombe enfin, brusquement. Peu à peu les poussières se dissipent, une brise légère souffle de l’est. On commence à respirer. Les portes claquent. Ksouriens et marabouts se montrent dans les rues où le vent a étendu un suaire de sable fin. Au ciel, des vapeurs grises traînent encore sur l’horizon enflammé.
Un bruit s’élève dans le ksar, une sorte de martellement cadencé et sourd qui se rapproche lentement. Ce sont les tambours soudanais qui s’avancent. Leur bruit insolite apporte dans le décor saharien de Kenadsa une note plus bizarre d’Afrique plus lointaine.
A travers des siècles d’Islam, les Soudanais ont conservé les pratiques d’une antiquité fétichiste, une poésie de bruit et de gesticulations qui eut son plein sens dans les forêts hantées de monstres. Sur le bondissement sourd des tambours se détache le rire clair des doubles castagnettes de cuivre, liées aux poignées par des lanières de cuir. En tête du cortège quelques nègres dansent. Ils dansent naturellement, pour le plaisir de se trémousser.--Il y a toujours dans les danses sautées quelque chose de nègre. La danse mauresque, dite danse du ventre, a au contraire, par certaines attitudes lentes, une signification de danse sacrée qui vient d’un Orient plus métaphysique.
Derrière les musiciens tapageurs et simiesques, la foule des esclaves chante une mélopée mi-arabe mi-soudanaise, coupée de refrains criards et monotones.
Une nuée d’enfants bourdonne comme un essaim de mouches. Les négrillons sont naturellement comiques avec leurs touffes de cheveux gommés sur leurs petits crânes luisants et leurs chemises terreuses. Les petits blancs, marabouts minuscules en gandouras de couleurs vives, la peau à peine cuivrée par le soleil, les traits fins, ont des airs vaguement chinois, avec leur tresse unique de cheveux lisses retombant dans le dos, du sommet de leur tête rasée. Tout cela rit aux éclats et danse autour des Soudanais impassibles, qui se souviennent vaguement que leur fête est un rite sacré de leur race.
Les musiciens s’arrêtent, quittent leurs sandales et viennent d’abord baiser les vêtements des marabouts, puis ils se forment en demi-cercle et reprennent leur tapage.
Deux des chanteurs entrent dans le demi-cercle et, l’un en face de l’autre, commencent à danser avec des bonds de singes et de brusques accroupissements. Ils frappent du pied le sol, ils frappent les paumes rosées de leurs mains au-dessus de leur tête. Tout leur vieux sang nègre se réveille et déborde, triomphant des habitudes artificielles de réserve imposées par l’esclavage. Ils redeviennent eux-mêmes, à la fois naïfs et farouches, avides de jeux enfantins et d’ivresses barbares, très proches de l’animalité primitive.
L’un des danseurs surtout s’excite jusqu’à la folie, un vieillard au mufle osseux et aux longues dents jaunes, avec des yeux extatiques.
Je trouve à ce spectacle de sauvagerie une saveur très âpre dans ce décor simple, sur le fond terne des murailles de toub, que le soleil commence à teinter d’une délicatesse de chair rose.
Les Soudanais s’affalent tout à coup prostrés, terrassés. Après une seconde d’inertie, de petite mort, ils se redressent à demi, s’accroupissent péniblement, tournés vers Sidi Brahim.
Une forte odeur de fauve monte de leurs voiles trempés de sueur, de leur peau ruisselante, qui paraît plus noire.
Toutes les mains s’élèvent devant les visages, les paumes ouvertes, comme des livres.
Sidi Brahim récite la «Fatiha», le premier chapitre du Koran.
Puis, il appelle la bénédiction de Dieu et de Sidi M’hammed-ben-Bou-Ziane sur les noirs, sur tous les assistants, les habitants du territoire de Kenadsa, sur tous les Ziania et tous les Musulmanes et toutes les Musulmanes, morts ou vivants.
Après, par une attention touchante, le marabout prie Dieu de protéger et de secourir en tout temps et en tout lieu le serviteur du Seigneur et de son Prophète, Si Mahmoud-ould-Ali l’Algérien... Je salue.
SOUFFLES NOCTURNES
C’est l’heure du soir où, le soleil déclinant dans une atmosphère rafraîchie par les premiers souffles nocturnes, les murs de toub dégagent toute la chaleur qu’ils ont accumulée pendant le jour. Dans les maisons c’est alors un étouffement de four, mais, au dehors, il fait bon sous la caresse des premières ombres. Et je reste longtemps paresseuse, étendue, le regard noyé dans le vague du ciel encore lilas. Et j’écoute s’éteindre les derniers bruits de la zaouïya et du ksar: portes qui grincent et se ferment lourdement, chevaux qui hennissent, chèvres qui bêlent sur les terrasses, braiements des petits ânes d’Afrique, tristes comme de longs sanglots, voix grêles des négresses...
Plus près, dans la cour, ce sont des sons de tambourin et de frêles guitares à deux cordes, accompagnant des modulations vocales bien étranges et plus près de la plainte amoureuse que de la musique. Parfois, les voix baissent, tout se tait, le sang parle seul.
La vie recommence et sur les terrasses des maisons d’esclaves paraissent des nattes, des tapis, des sacs.
L’oreille s’intéresse encore à des choses étouffées, à des bruits de cuisine, à des querelles à voix basse, à des prières murmurées. Et l’odorat s’émeut aux émanations qui montent avec les fumées d’un amas confus de chairs noires, où les flammes des foyers jettent des lueurs joyeuses. Cependant sur les portes des maisons maraboutiques se profilent d’autres silhouettes. C’est la vie quotidienne, toute la vie du ksar, et je la regarde comme une chose de tout temps connue et toujours nouvelle.
* * * * *
Vers la droite, au-delà du Mellah, un pan de mur reste éclairé, très tard. D’étranges ombres se jouent sur ce fond rougeâtre. Tantôt elles oscillent, passant et repassant lentement, tantôt elles semblent danser avec fureur. Après que toutes les voix se sont tues, quand tout dort alentour, les Aïssaouas veillent encore.
Dans la nuit qui fraîchit insensiblement, les khouans de la confrérie illuminée battent du tambourin et tirent des plaintes stridentes de la rhaïta. Ils chantent aussi, lentement, comme en rêve.
Leurs corps en moiteur se balancent en un rythme de plus en plus rapide au-dessus des braseros de charbons ardents, d’où s’élèvent d’enivrantes fumées de benjoin et de myrrhe. Ils cherchent ainsi l’oubli et la volupté dans l’extase.
* * * * *
J’écoute encore autre chose. Je vois encore d’autres formes quand les Aïssaouas se sont eux-mêmes assoupis...
Une haleine troublante me vient des terrasses. Je sais, je devine, j’entends ce sont des soupirs, des râles dans la nuit parfumée au cinnamone. Sous les étoiles tranquilles, le rut ardent. La langueur de la nuit chaude mêle des chairs renaissantes de désir, et ce sont des étreintes, un autre effroi: sentir que les dents grincent dans des spasmes mortels, que les poitrines râlent... Quelle angoisse! Il me semble que je mordrais la terre chaude, mais la véritable volupté est plus haute, dans la scintillation des étoiles, dans le souvenir des yeux retrouvés et des heures vécues, des heures si bellement perdues.
* * * * *
Tout à l’heure, les Aïssaouas illuminés chantaient des cantilènes asiatiques, célébrant la béatitude de la non-existence. A présent, les Africains noirs chantent, inconsciemment, un grand hymne d’amour, à l’éternelle fécondité. Et moi je sais encore des musiques plus étranges et plus fortes, des musiques qui font saigner le cœur en silence, celles que des lèvres ont murmurées, des lèvres absentes qui boiront d’autres souffles que le mien, qui respireront une autre âme que la mienne parce que mon âme ne pouvait pas se donner, parce qu’elle n’était pas en moi, mais dans les choses éternelles, et que je la possède enfin dans la profonde, dans la divine solitude de toute ma chair offerte à la nuit du Sud.
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Au matin, le vent d’ouest arriva soudain.
Ce vent, qu’on voit venir, soulevait des spirales de poussière, comme de hautes fumées noirâtres. Il s’avançait dans le calme de l’air, avec de grands soupirs qui devenaient bientôt des hurlements; je lui prêtais des accents animés, je me sentais soulevée dans la grande embrassée de ses ailes de monstre accouru pour tout détruire. Et le sable pleuvait sur les terrasses, avec un petit bruit continu d’averse.
CHEZ LES ÉTUDIANTS
Le soir de ce jour-là, l’esclave Farradji vint me chercher, très mystérieusement, comme s’il s’agissait d’un complot.
Il m’annonce que Si El-Madani, frère de Si Mohammed Laredj, et quelques-uns de ses camarades, étudiants à la grande mosquée, m’invitent à aller prendre le thé chez eux...
J’évoque involontairement les descriptions de ces orgies ignobles que le livre de Mouliéras, «Le Maroc inconnu», prête aux étudiants marocains. Pourquoi Farradji prend-il toutes ces précautions pour me transmettre l’invitation de ces jeunes gens?
J’ai rencontré plusieurs fois El-Madani à la prière. C’est un jeune homme mince, chétif, aux manières polies. Cependant, j’accepte l’invitation.
Nous traversons des écuries vides, des cours silencieuses où des arbres centenaires tordent leurs troncs caducs. Personne dans tout ce quartier. Nos pas résonnent sur les dalles, comme si nous passions sous des voûtes.
Au sortir d’un dédale noir et humide de corridors encombrés de pierres et de débris, nous entrons tout à coup dans une délicieuse petite cour entourée d’arceaux d’un blanc fané.
Par-dessus le mur, comme accoudé sur la terrasse, un dattier balance doucement sa tête aux frondaisons courbées. Une vigne vierge monte le long d’un pilier et s’enroule autour du tronc oblique du palmier, pour retomber en pluie de feuilles et de petites grappes naissantes.
Si El-Madani et quelques autres étudiants viennent à ma rencontre.
Avec une grande courtoisie, ils me souhaitent la bienvenue. Ce sont des fils de marabouts ou de ksouriens, pâles, frêles, comme étiolés dans l’ombre morne du ksar.
Si Abd-el-Djebbar, un nomade des Hamian de Méchéria, venu à la zaouïya pour étudier, se distingue entre tous. Il dépasse de toute la tête les sédentaires dégénérés, ce fils des guerriers de la frontière, robuste, musclé, avec la fierté mâle de ses attitudes, ses traits sobres et fins, son teint bronzé et le regard de ses longs yeux roux, brillants d’une flamme qui n’est sans doute pas celle de l’intelligence.
* * * * *
Nous entrons dans la salle de thé par une porte à deux battants sculptés qui grincent sur des gonds rouillés. Là règne un demi-jour vaporeux. L’élégance de quelques fines colonnes, avec la dentelle d’une frise d’arabesques fouillées dans la pierre laiteuse, contribue à l’agrément du lieu. De petites lucarnes s’ouvrant dans une coupole sur la moire lumineuse du ciel, versent une lumière pâle sur les faïences vert Nil qui garnissent les murailles à hauteur d’homme et sur celles de l’aire usée.
Une marche en pierre conduit à la seconde moitié du vaste appartement, un peu surélevée. Là, des tapis de Rabat, des matelas de laine blanche tapissent le sol.
Sous les poutrelles noires du plafond, entrelacées de roseaux teints en vert et en rouge, une inscription court tout autour des murs, en lettres de cinabre: «_el afia el bakia_»--la santé éternelle.
Dans de petites niches, sur des étagères, sur les grands coffres peints de fleurs d’or terni, un fouillis d’objets disparates s’entasse.
Livres arabes, ustensiles de cuisine, vêtements et objets de sellerie, instruments de musique et armes, tout se heurte dans un désordre charmant. Contrastant avec des poteries vulgaires venues par Béchar, une gracieuse cruche de Venise s’isole par son cristal ému d’une teinte rare.
Voici encore des lampes en cuivre au long bec, une porcelaine verte historiée de trèfles, des faïences aux couleurs fondues et, pour parfaire la joie des yeux, sous une soie éclatante, avec de beaux plateaux et l’attirail du thé, les petits verres multicolores s’offrent comme des fleurs sauvages.
Je m’installe près de la fenêtre grillagée qui donne sur un chaos de ruines délavées par les pluies. Cette matière d’habitation, qui fut douce aux humains, tombe en poussière et redevient de la terre aride sous le soleil.
Farradji et son frère Khaddou allument des palmes sèches dans la cour, pendant que Si El-Madani m’explique, sans que je le lui aie demandé, la raison du mystère voulu dont le nègre a entouré l’invitation des étudiants.
«--Tu sais, Si Mahmoud, que les usages et les convenances exigent que nos parents et nos aînés ignorent nos plaisirs ou puissent au moins feindre de les ignorer. Nous nous réunissons ici pour passer les heures en réjouissant nos cœurs par la musique et la récitation des œuvres sublimes des poètes anciens, et par des entretiens cordiaux. Ce qui se passe ici, il faut que personne, sauf Dieu et nous, ne le sache... sans cela, quelque innocents que soient nos divertissements, nous en éprouverions une grande honte et nous nous attirerions de sévères reproches. C’est pourquoi j’ai choisi cet appartement, seul resté habitable dans cette vieille casbah que m’a léguée mon aïeul Sidi Bou-Médine. Ici personne ne passe, personne ne vient nous donner des conseils, et présider aux libres divertissements de notre esprit.»
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La réunion se passe en conversations. Comme pour en préciser l’intimité récréative, un des lettrés musulmans, après nos présentations, se remet à son travail de couture et cherche des soies pour une gandoura blanche qu’il orne de délicates broderies. Parmi les étudiants marocains, ces travaux de couture et d’ornementation des tissus sont fort en honneur: ils sont une preuve de goût; ce n’est pas déchoir que de s’y livrer même en public.
El-Madani prend une guitare à trois cordes et se met à chanter, d’une voix nonchalante, un vieux motif andalou, qui se traîne et tourne autour d’une même note. Son cousin Mouley Idris, adolescent chétif au teint bilieux, l’accompagne en sourdine sur un tambourin. Le beau Hamiani Abd-el-Ddjebbar ne voit dans la musique qu’un motif de bâiller; étendu de tout son long sur le tapis, il reste là, comme un grand sloughi, étirant ses muscles secs de cavalier que l’inaction énerve.
J’écoute le chant langoureux et triste, et je songe à ce qu’est la vie de ces étudiants musulmans.
Pendant des années, des études scolastiques dans le cadre nu et simple des mosquées anciennes, des exercices pieux, allant pour la plupart de ces jeunes gens, qui sont déjà affiliés à des confréries mystiques, jusqu’à l’extase quotidienne.
Sous toute cette austérité obligée se cache une grande gaîté naïve, une sensualité ardente qui engendre les aventures les plus compliquées, les plus dangereuses, et, il faut bien le dire, surtout ici, dans l’Ouest, beaucoup de vices cachés. Une vie presque cloîtrée favorise cette perversion des sens.
Un beau jour l’étudiant marocain, subissant sans murmurer l’autorité paternelle, se marie sans joie. Alors son existence change. C’en est fini du rêve et de l’étude. Il entre dans la société, il n’existe plus dans ses vices personnels et dans sa félinité; il prend les manières de son monde, calmes et imposantes, un visage correct et figé.
Bien souvent il regrettera cependant l’atmosphère voluptueuse de l’insouciante «bith-es-sohfa», le lieu de réunion, la chambre commune des étudiants.
Marabouts ou notables, les jeunes lettrés prennent vite un air d’importance. Quelques années, quelques mois suffisent pour modifier à fond leur caractère. Ils prennent part aux délibérations de la djemaâ, et un homme qui délibère ne pense pas trop pour lui-même. Ils font la guerre, beaucoup d’entre eux voyagent à travers les pays musulmans, d’autres vont à La Mecque...
L’ancestralité reprend tous ses droits et ne permet guère à l’individu de se développer. Il devient vite l’homme de son milieu. Il prend du plaisir et de l’orgueil à être celui-là. Quand, au bout de quelques années, ces anciens étudiants, chanteurs et liseurs de vers, auront vu leurs fils grandir, ils leur imposeront impitoyablement la règle sévère dont ils se plaignaient si souvent dans leurs entretiens de jeunes hommes, et ceux-là seront alors amenés à leur tour aux plaisirs secrets.
Chez le musulman bien né, surtout à la ville, rien des affaires personnelles, vie familiale, plaisirs, amours, ne doit se manifester au-dehors.
L’affichage des plaisirs, cher aux étudiants d’Europe, est inconnu dans l’Islam. Tout jeunes, les Marocains lettrés sont préparés à cacher leur joie. Ainsi s’explique leur nature ardente mais contenue, leurs fortes passions intérieures, sans surface appréciable, leur intellectualité voluptueuse si vite fanée.
* * * * *
L’heure passe. Mes idées se font plus vagues, je me laisse aller au grand charme mélancolique et suranné des instruments, sans désir d’action, dans ce décor d’inaltérable résignation où tout agonise sans secousses, avec sérénité, sous le soleil couchant de l’Islam. Les lettres rouges de la devise de foi, qui rampe autour des murailles, étendent leurs arabesques dans l’ombre. Mon esprit se calme sous une caresse d’ivoire.
... Le contact du temps possédé est comme celui d’une main froide et pâle sur un front brûlant...
Force et quiétude des choses qui semblent durer indéfiniment, parce qu’elles s’acheminent doucement vers le néant, sans fracas, sans révolte, sans agitation, sans même un frisson vers l’inévitable mort...
RÉFLEXIONS DU SOIR
Le soir--encore un soir--tombe sur la zaouïya somnolente. Des théories de femmes drapées, flammées de couleurs vives, s’en viennent à la fontaine comme depuis deux siècles d’autres y sont venues, avec la même démarche souple et forte des reins, les pieds nus bien posés à plein sur le sol poudreux, d’autres qui passèrent ici et qui ne sont plus aujourd’hui qu’un peu d’ingrate poussière perdue sous les petites pierres du cimetière de Lella Aïcha.
Le vent léger frissonne dans les palmes dures d’un grand dattier héroïque, dressé derrière le mur comme un buisson de lances. De tous les arbres, le dattier est celui qui ressemble le plus à une colonne de temple. Il y a de la guerre et du mysticisme, une croyance en l’Unique, une aspiration, dans cet arbre sans branches. L’Islam naquit, comme lui d’une idée de droiture et de jaillissement dans la lumière. Il fut l’expression dans le domaine divin des palmes et des jets d’eau.
... Je sens un calme infini descendre dans le trouble de mon âme lasse. Ma légèreté vient de moi-même, du poids d’un jour brûlant enfin soulevé et de la douceur de l’ombre naissante sur mes paupières sèches.
C’est l’heure charmante où, dans les villes du Tell, des alcools consolateurs exaltent les cerveaux paresseux... Quand le ciel chante sur les villes, l’homme a besoin de se mettre à l’unisson et, manquant de rêve, il boit, par besoin d’idéal et d’enthousiasme.
Heureux celui qui peut se griser de sa seule pensée et qui sait éthériser par la chaleur de son âme tous les rayons de l’univers!
Longtemps j’en fus incapable. Je souffrais de ma faiblesse et de ma tiédeur. Maintenant, loin des foules et portant dans mon cœur d’inoubliables paroles de force, nulle ivresse ne me vaudra celle qu’épanche en moi un ciel or et vert. Conduite par une force mystérieuse, j’ai trouvé ici ce que je cherchais, et je goûte le sentiment du repos bienheureux dans des conditions où d’autres frémiraient d’ennui...
* * * * *
Un jour, une jeune femme délicate, qui voyait s’évaporer son sang trop pâle sous le ciel d’Alger, me disait, alanguie aux coussins de sa chaise longue, en écoutant les bandes bruyantes qui descendaient des hauteurs de Mustapha un soir de dimanche: «Faut-il que la vie soit triste pour qu’on y chante si fort!»
Hélas! nous avons tous plus ou moins fait du bruit. C’était notre sauvagerie d’étudiant qui se dépensait.
Les souffrances de l’amour devaient ennoblir notre destinée. La chance nous fut donnée de ne pas jeter l’ancre sur un bas-fond de bonheur où notre existence aurait passé, balancée sur les molles petites lames de la vie quotidienne. Applaudissons-nous d’avoir connu la terre et d’avoir su la place toute petite que pouvait y occuper la plus grande pensée. Ici nous avons touché un coin du monde où la soif des innovations n’altère personne. La vie matérielle s’y marque cependant en empreintes fortes...
Quels sont donc les événements qui passionnent ces nomades, représentants du passé le plus ancien, et ces marabouts pleins de sérénité qui, dédaignant le travail, baignent leur front dans une lumière d’avenir?
Leur vie passe sous mes yeux et je m’y réfléchis.
Je veux encore ce soir me mirer dans cette belle eau du Sud. Je veux encore boire l’eau que les femmes vont chercher à la fontaine du désert, la sentir couler sur mes mains que la fièvre échauffait, la voir s’égrener entre mes doigts comme le chapelet de la plus haute sagesse...
LE RETOUR DU TROUPEAU
A côté de moi, sur la terrasse encore ardente, Ba-Mahmadou ou Salem chante doucement les vieilles litanies du Prophète. La lumière rouge de l’occident oxyde de reflets de bronze son visage sombre et réchauffe ses voiles blancs...
Tout à coup, dans le silence du ksar déjà prêt à s’endormir, un grand bruit de voix s’élève, suivi de grincements de portes, de bêlements confus et de cris de joie:
«Voici le «harrag» qui revient! On ramène le «harrag!» Et en effet, c’est le retour inespéré du grand troupeau des marabouts et des ksouriens, qui avait été razzié dernièrement par des pillards arabes et des Berabers Aït-Khebbach.
Ces détrousseurs avaient emmené le troupeau vers l’Ouest, mais le chérif Ziani de l’endroit, Mouley Ahmed s’étant fait expliquer la provenance de ce butin, dit à ses gens qu’ils avaient commis un grand péché en enlevant le troupeau de la zaouïya sur un terrain sacré. «Vous avez dérobé, leur expliqua-t-il, le bien des pauvres, des voyageurs, des orphelins... Si vous voulez que Dieu et Sidi M’hammed-ben-Bou-Ziane vous accordent leurs grâces vous n’attendrez pas pour le restituer.»
Après quelques hésitations, les pillards se sont rendus aux injonctions de Mouley Ahmed et ils ont désigné un de leurs alliés, El-Hassani, des Berabers Aït-Atta, pour ramener le «harrag» à Kenadsa et pour solliciter en leur nom le pardon de Sidi Brahim.
Les esclaves courent annoncer l’heureuse nouvelle au marabout qui achevait de prier dans l’ombre fraîche de ses grands appartements blancs. Je veux assister de près à la scène du pardon et je descends à la suite du marabout.
Les chèvres noires envahissent la cour, se tassent, sautent, affolées, les unes sur les autres, se réfugiant jusque dans la longue mangeoire des chevaux. Trois hommes à pied les poussent, des esclaves noirs venus de Bou-Dnib et fortement armés.
Le Berbri El-Hassani, monté sur un maigre cheval gris, met pied à terre devant la grande porte.
Sidi Brahim, la main appuyée sur l’épaule du petit Messaoud, s’avance lentement, péniblement, à travers la confusion du troupeau.
--Soyez les bienvenus, mes fils! Que Dieu vous récompense de la bonne œuvre que vous venez d’accomplir!
Alors ces durs hommes baisent pieusement les voiles et les mains du marabout, très ému, qui les embrasse à son tour...
Beau tableau d’histoire immémoriale!
GENS DE L’OUEST