Dans l'ombre chaude de l'Islam

Part 10

Chapter 103,939 wordsPublic domain

Accoudé sur son burnous rouge, le spahi contemple sa maîtresse plus ondoyante et plus excitée, à mesure que l’heure s’avance. Il n’a pas bougé, et le pli dur de ses sourcils s’est accentué.

De ce taudis noir s’exhale une sensualité violente, exaspérée jusqu’à la folie et qui finit par devenir profondément troublante.

... Dehors, tout se tait, tout rêve et tout repose, dans la clarté froide de la lune.

Il fait bon s’en aller au galop, par la brise fraîchie de la mi-nuit, sur la route déserte, fuir la griserie sombre de cette terrible orgie noire.

CHANSON DU SPAHI

(Sur la route de Géryville.)

Écoute, ami, le récit de ma peine Entre les peines du monde, Écoute ce qui est arrivé à ton frère, Au fils de ta tribu, Écoute, et demande-toi d’où me vient la patience... Le chagrin de mon cœur pouvait tuer dix hommes!

J’étais jeune, le cadet dans la tente de mon père, Le cadet de ses fils beaux comme des lions.

Quand le duvet d’homme eut noirci ma lèvre, Mon père me donna un fusil et un cheval gris, Un cheval ardent.

Il me donna aussi une épouse au front clair, Aux yeux de nuit. Son nom devait apporter la chance sous la tente: On l’appelait Saïda, du nom de la ville de nos aïeux, Saïda, une perle parmi les filles des Rzaïn! Mais il était écrit sur la page de mon destin: Celui-ci ne connaîtra que la souffrance, Et la tristesse!

Il vint une heure que moi je n’avais pas prévue: L’heure de l’ange de la mort tombante Quand il toucha de l’aile le front de Saïda.

Je pleurai, tel une femme, Trois jours et trois nuits je pleurai: Puis mon sang bouillonna comme un vin de palmier, Et je sentais son feu qui me brûlait le cœur.

Il y eut des paroles entre moi et mon frère; Sans l’aide de Dieu la poudre eût parlé. Je partis seul, errant comme un fou, Je cherchais le mâle qui me tuerait...

Enfin, las de la misère et de la vie, je me suis vendu. Je suis allé à Saïda Parce que ce nom m’avait blessé, Je me suis engagé pour un peu d’argent, J’ai caché mes origines sous le burnous rouge.

Maintenant j’ignore si on naît ou si on meurt Sous ma tente. Je ne cherche pas à savoir, je ne demande rien. Sans doute les femmes ont pleuré sur moi Comme sur un mort. Sans doute mon père s’est détourné de moi, Et mes frères m’ont renié...

Mais je ne reviendrai pas. Nous allons dans le Sud, au pays de la poudre! Si je tombe là-bas, dans le pays désert, L’aigle et le chacal l’apprendront bientôt.

Dis-moi, fais-moi savoir qui lavera mon corps, Qui pleurera sur la tombe du soldat orphelin, Qui saura que mon cœur trembla comme un ramier Entre les mains des jeunes filles. Dis-moi, fais-moi savoir...

LE LAVEUR DES MORTS

(Chanté sous ta tente, entre Aflou et Tagguin, par le cavalier Mohamed ould Abd-el-Kader Ben-Ziane.)

Je te salue, frère au cœur pur O dernier visiteur, tu entres sous ma tente... C’est à toi que je dirai, à toi seul, toute la vérité.

J’ai passé la porte où tous passeront: Les bergers et les aghas, les caïds et les mendiants. Je ne te mentirai pas sur le seuil: Dans la maison de l’autre monde On laisse après soi la ruse.

J’ai cru en l’amitié des frères du même sein, En l’amour des enfants issus de ma chair; J’ai cru aux richesses sous une tente large; J’ai voulu l’abondance des repas Et la splendeur des vêtements.

J’ai recherché la vitesse et l’ardeur des étalons, Et la force du bras qui honore l’homme, Et la pudeur qui couronne le front de la femme.

Mais l’heure est venue Et l’ange de ma mort s’est approché: Je me suis couché et je te salue, O laveur des morts, seul ami qui me reste!

Mon corps aura de toi la dernière caresse, Par toi je connaîtrai le linceul Qui sera pour moi le vêtement blanc de l’éternité.

Quand on m’aura donné l’asile de la tombe, Quand les cœurs musulmans Auront prié sur moi la dernière prière, On m’oubliera bientôt, on oubliera mon nom, Car mon nom était fait pour la vie.

O laveur des morts, après deux ans Va demander aux épines qui poussent sur ma tombe Quelles sont les larmes amies qui l’arrosent, Quelles sont les lamentations qui charment le vent.

Elles te diront: la pluie du ciel Et le chant des oiseaux qui meurent aussi, La pluie du ciel et le chant des oiseaux A la gloire de Celui qui ne meurt pas!...

DANS LA DUNE

C’était sur la fin de l’automne 1900, presque en hiver déjà. Je campais alors, avec quelques bergers de la tribu des Rebaïa, dans une région déserte entre toutes, au sud de Taïbeth-Guéblia, sur la route d’Eloued à Ouargla[8].

[8] A ce moment Isabelle Eberhardt, partant comme un héros de roman d’aventures, s’était mis en tête de savoir au juste dans quelles conditions le marquis de Morès avait trouvé la mort. Les indices qu’elle avait pu recueillir à Tunis et dans le Sahel tunisien, l’année précédente, avaient lancé sa jeune curiosité dans cette voie.

Elle devait, pour arriver son but, se familiariser avec les tribus nomades du Sud-Constantinois, vivre de leur vie, écouter patiemment les récits de la tente.--Elle trouvait surtout dans cette vie un merveilleux champ d’études.

Nous avions un troupeau de chèvres assez nombreux, et quelques malheureux chameaux, maigres et épuisés, épaves de l’expédition d’In-Salah, qui a dépeuplé de chameaux le Sahara pour des années, car la plupart ne sont pas revenus des convois lointains d’El-Goléa et d’Igli.

Nous étions alors huit, en nous comptant, mon serviteur Aly et moi. Nous vivions sous une grande tente basse en poil de chèvre, que nous avions dressée dans une petite vallée entre les dunes.--Après les premières petites pluies de novembre, l’étrange végétation saharienne commençait à renaître. Nous passions nos journées à chasser les innombrables lièvres sahariens, et surtout à rêver, en face des horizons moutonnants.

Le calme et la monotonie, jamais ennuyeuse cependant, de cette existence au grand air provoquaient en moi une sorte d’assoupissement intellectuel et moral très doux, un apaisement bienfaisant. Mes compagnons étaient des hommes simples et rudes, sans grossièreté pourtant, qui respectaient mon rêve et mes silences--très silencieux eux-mêmes d’ailleurs.

Les jours s’écoulaient, paisibles, en une grande quiétude, sans aventures et sans accidents...

Cependant, une nuit que nous dormions sous notre tente, roulés dans nos burnous, un vent du Sud violent s’éleva et souffla bientôt en tempête, soulevant des nuages de sable.

Le troupeau bêlant et rusé réussit à se tasser si près de la tente que nous entendions la respiration des chèvres. Il y en eut même quelques-unes qui pénétrèrent dans notre logis et qui s’y installèrent malgré nous, avec l’effronterie drôle propre à leur espèce.

La nuit était froide, et je dus accueillir, sans trop de mécontentement, un petit chevreau qui s’obstinait à se glisser sous mon burnous et se couchait contre ma poitrine, répondant par des bourrades de son front têtu à toutes mes tentatives d’expulsion.

Fatigués d’avoir beaucoup erré dans la journée, nous nous endormîmes bientôt, malgré les hurlements lugubres du vent dans le dédale des dunes et le petit bruit continu, marin, du sable qui pleuvait sur notre tente.

Tout à coup, nous fûmes à nouveau réveillés en sursaut, sans pouvoir, au premier moment, nous rendre compte de ce qui arrivait, mais écrasés, étouffés, sous un poids très lourd: une rafale plus violente avait chaviré notre tente, nous ensevelissant sous ses ruines. Il fallut sortir, ramper à plat ventre, péniblement, dans la nuit noire où le vent froid faisait fureur, sous un ciel d’encre.

Impossible ni de remonter la tente dans l’obscurité, ni d’allumer notre petite lanterne. Il pouvait être trois heures déjà, et nous préférâmes nous coucher, maussades, à la belle étoile, en attendant le jour. Aly dut encore extraire à grand’peine quelques couvertures et quelques burnous de dessous la tente, et il fallut aussi sauver les chèvres qui gémissaient et se débattaient furieusement.

Étouffant dans mon burnous sur lequel le sable continuait de tomber en pluie, tenue éveillée par les hennissements de frayeur et les ruades de mon pauvre cheval attaché à un piquet et bousculé par les chèvres inquiètes, je ne parvins plus à me rendormir.

Le vent avait cessé presque tout à fait. Aly était occupé à allumer un grand feu de broussailles. Nous nous assîmes tous autour du bienfaisant brasier, transis et courbaturés. Seul Aly conservait sa bonne humeur habituelle, nous plaisantant sur nos airs de déterrés.

Le jour se leva, limpide et calme, sur le désert où la tourmente de la nuit avait laissé une infinité de petits sillons gris, comme les rides d’une tempête sur le sable.

L’idée me vint d’aller faire un temps de galop dans la plaine qui s’étendait au-delà de la ceinture de dunes fermant notre vallée.

Aly resta pour reconstruire la tente et mettre en ordre notre petit ménage ensablé et dispersé durant la nuit. Il me recommanda cependant de ne pas trop m’éloigner du camp.

Mais bah! dès que je fus dans la plaine, je lâchai la bride à mon fidèle «Souf» qui partit à toute vitesse, énervé, lui aussi, par la mauvaise nuit qu’il avait passée.

Longtemps nous courûmes ainsi, à une vitesse vertigineuse, ivres d’espace, dans le calme serein du jour naissant.

Enfin, mettant à grand’peine mon cheval au pas, je me retournai et je vis que j’étais très loin déjà des dunes...

Sans aucune hâte de rentrer au campement, l’idée me vint de passer par les collines qui ferment la plaine. Je m’engageai donc dans un dédale de monticules de plus en plus élevés, en prenant le chemin de l’ouest.

Il y avait là des vallées semblables à la nôtre et, pour ne pas perdre trop de temps, je laissais trotter «Souf» dans ces endroits plus plats.

Peu à peu, le ciel s’était de nouveau couvert de nuages, et le vent commençait à tomber. Sans la bourrasque de la nuit qui avait séché et déplacé toute la couche superficielle du sable, un vent aussi faible n’eût pu provoquer aucun mouvement à la surface du sol. Mais la terre était réduite à l’état de poussière presque impalpable, et le sable continuait doucement à couler des dunes escarpées. Je remarquai bientôt que mes traces disparaissaient très vite.

Après une heure je commençais à être étonnée de ne pas encore être arrivée au camp. Il était déjà assez tard, et la chaleur devenait lourde. Pourtant, je remontais bien vers l’ouest?...

Enfin, je finis par m’arrêter, comprenant que l’avais fait fausse route et que j’avais dû dépasser le campement.

Mais je demeurais perplexe... Où fallait-il me diriger? En effet, je ne pouvais pas savoir si je me trouvais au-dessus ou au-dessous de la route, c’est-à-dire si j’avais passé au nord ou au sud du camp. Je risquais donc de m’égarer définitivement. Cependant, je me décidai à prendre résolument la direction du nord, la moins dangereuse dans tous les cas.

Mais, là encore, je n’aboutis à rien, après avoir marché pendant une heure; alors, je redescendis vers le sud.

Il était trois heures après midi, déjà, et ma mésaventure ne m’amusait plus: je n’avais qu’un pain arabe dans le capuchon de mon burnous et une bouteille de café froid. Je commençais à me demander ce que j’allais devenir, si je ne retrouvais pas mon chemin avant la nuit.

Laissant mon «Souf» dans une vallée, je grimpai sur la dune la plus élevée de la région autour de moi, de tous côtés, je ne vis que la houle grise des monticules de sable, et je ne parvenais pas à comprendre comment j’avais pu, en si peu de temps, m’égarer à ce point.

Enfin, ne voulant plus continuer à errer sans but, craignant d’être prise par la nuit dans un endroit stérile où mon cheval, déjà privé d’eau, ne trouverait même pas d’herbe, je me mis à la recherche d’une vallée commode pour passer la nuit.

--Demain, dès l’aube, je me mettrai en route vers le nord, pensai-je, et je gagnerai la route de Taïbeth...

Je découvris un vallon profond et allongé, où une végétation plus touffue avait poussé, étonnamment verte. Je débarrassai «Souf» de son harnachement, et je le lâchai, allant moi-même explorer mon «île de Robinson».

Au milieu d’un espace découvert, je trouvai un tas de cendres à peine mêlées de sable, et quelques os de lièvre: des chasseurs avaient dû passer la nuit là. Peut-être reviendraient-ils?

Ces chasseurs du Sahara sont des hommes rudes et primitifs, vivant à ciel ouvert, sans résidence fixe. Quelques-uns laissent leurs familles très loin, dans les ksour; d’autres sont de véritables enfants des sables, errant avec femmes et enfants--mais ceux-là sont rares. Leur vie à tous est aussi libre et aussi peu compliquée que celle des gazelles du désert.

Parmi ces chasseurs, il y a bien quelques «irréguliers» fuyant dans les solitudes la justice des hommes. Cependant, dans ces régions encore assez voisines des villes et des villages, les dissidents, comme on les appelle en langage administratif, sont rares, et je souhaitais de voir apparaître les chasseurs dont j’avais retrouvé les traces, afin de sortir au plus vite de la situation ridicule où je m’étais mise. Dans quelles transes devaient être mes compagnons, surtout le fidèle Aly?

Un hennissement joyeux me tira de ces réflexions: mon cheval s’était approché d’un fourré très épais et très vert et, la tête enfoncée dans les branches, semblait flairer quelque chose d’insolite.

... Entre les buissons, il y avait un de ces «hassi» nombreux du Sahara, perdus souvent en dehors de toutes les routes, puits étroits et profonds, que seuls les guides connaissent.

La végétation presque luxuriante de la vallée s’expliquait par la présence de cette eau à une faible profondeur.

Je me mis en devoir de puiser, au moyen de ma bouteille attachée au bout de ma ceinture.

Soudain j’entendis une voix qui disait, tout près derrière moi:

--Que fais-tu là, toi?

Je me retournai: devant moi se tenaient trois hommes bronzés, presque noirs, en loques, portant leur maigre bagage dans des sacs de toile et armés de longs fusils à pierre.

--J’ai soif.

--Tu t’es égaré?

--Je campe non loin d’ici avec des Rebaïa, des Souafa, des bergers...

--Tu es Musulman?

--Oui, grâce à Dieu!

Celui qui m’avait adressé la parole était presque un vieillard. Il étendit la main et toucha mon chapelet.

--Tu es de Sidi Abd-el-Kader Djilani... Alors, nous sommes frères... Nous aussi nous sommes Kadriya.

--Dieu soit loué! dis-je.

J’éprouvai une joie intense à trouver en ces nomades des confrères: entre adeptes de la même confrérie l’aide mutuelle et la solidarité sont de règle. Eux aussi portaient en effet le chapelet des Kadriya.

--Attends, nous avons une corde et un bidon; nous ferons boire ton cheval et tu passeras la nuit avec nous; demain matin, nous te ramènerons à ton camp. Tu t’es beaucoup éloigné vers le sud, tu as passé le camp des Rebaïa et, maintenant, en prenant par les raccourcis, il faut au moins trois heures pour y arriver.

Le plus jeune d’entre eux se mit encore à rire:

--Tu es dégourdi, toi!

--De quelles tribus êtes-vous?

--Moi et mon frère, nous sommes des Ouled-Seïh de Taïbeth-Guéblia et celui-là, Ahmed Bou-Djema, est Chaambi des environs de Berressof. Son père avait un jardin à Eloued, dans la colonie des Chaamba qui est au village d’Elakbab. Il s’est sauvé, le pauvre...

--Pourquoi?

--A cause des impôts. Il est parti à In-Salah avec notre cheikh, Sidi Mohammed Taïeb; quand il est revenu, il a trouvé sa femme morte, emportée par l’épidémie de typhus, et son jardin privé de toute culture; alors, il a gagné le désert--à cause des impôts.

Le jeune Seïhi qui parlait ainsi avait attiré mon attention par la primitivité de ses traits et l’éclat sournois de ses grands yeux fauves. Il eût pu servir de type accompli de la race nomade, fortement métissée d’Arabe asiatique, qui est la plus caractéristique du Sahara.

Ahmed Bou-Djema, maigre et souple, semblait être son aîné, autant qu’on en pût juger, car la moitié de sa face était voilée de noir, à la façon des Touareg.

Quant au plus âgé, il avait une belle tête de vieux coupeur de routes, aquiline et sombre.

Ahmed Bou-Djema portait, pendus à sa ceinture, deux superbes lièvres. Il s’écarta un peu du puits et, après avoir dit «Bismillah!» il se mit à vider son gibier.

* * * * *

Le soleil avait disparu derrière les dunes, et les derniers rayons roses du jour glissaient au ras du sol, entre les buissons aux feuilles pointues et les jujubiers. Les touffes de _drinn_ semblaient d’or, dans la grande lueur rouge du soir.

Sélem, l’aîné des deux frères, s’écarta de notre groupe et, étendant son burnous loqueteux sur le sable, il commença à prier, grave et comme grandi.

--Vous n’avez point de famille? demandai-je à Hama Srir, pendant que nous creusions un trou dans le sable pour la cuisson des lièvres.

--Sélem a sa femme et ses enfants à Taïbeth. Moi, ma femme est dans les jardins de Remirma, dans l’Oued-Rir, chez sa tante.

--Ne t’ennuies-tu pas, loin de ta famille?

--Le sort est le sort de Dieu. Bientôt j’irai chercher ma femme. Quand les enfants de Sélem seront grands ils chasseront comme leur père.

--_In châ Allah!_

--_Amine._

Tout me charmait et m’attirait, dans la vie libre et sans souci de ces enfants du grand Sahara splendide et morne.

Après avoir lié en boule les lièvres, nous les mîmes, avec leur fourrure, au fond du trou, sous une mince couche de sable. Puis nous allumâmes par-dessus un grand feu de broussailles.

--Alors, tu t’es marié chez les Rouara?

Hama Srir fit un geste vague:

--C’est toute une histoire! Tu sais que nous autres, Arabes du Désert, nous ne nous marions guère en dehors de notre tribu...

Le roman de Hama Srir piquait ma curiosité Voudrait-il seulement me le conter? Cette histoire devait être simple, mais empreinte du grand charme mélancolique de tout ce qui touche au désert.

Après le souper, Sélem et Bou-Djema s’endormirent bientôt. Hama Srir, à demi couché près de moi, tira son «matoui» (petit sac en filali pour le kif) et sa petite pipe. Je portais, moi aussi, dans la poche de ma gandoura, ces insignes du véritable Soufi. Nous commençâmes à fumer.

--Hama, raconte-moi ton histoire?

--Pourquoi? Pourquoi t’intéresses-tu à ce qu’ont fait des gens que tu ne connais pas?

--Je t’adopte pour frère, au nom d’Abd-el-Kader Djilani.

--Moi aussi.

Et il me serra la main.

--Comment t’appelles-tu?

--Mahmoud ben Abdallah Saâdi.

--Écoute, Mahmoud, si je ne t’adoptais pas, moi aussi, pour frère, si nous ne l’étions pas déjà par notre cheikh et notre chapelet, et si je ne voyais pas que tu es un taleb, je me serais mis fort en colère au sujet de ta demande, car il n’est pas d’usage, tu le sais, de parler de sa famille. Mais écoute, et tu verras que le «mektoub» de Dieu est tout-puissant, que rien ne saurait le détourner.

* * * * *

--Deux années auparavant, Hama Srir chassait avec Sélem dans les environs du bordj de Stah-el-Hamraïa, dans la région des grands «chotts» sur la route de Biskra à Eloued.

C’était en été. Un matin, Hama Srir fut piqué par une «lefaâ» (vipère à cornes) et courut au bordj: la vieille belle-mère du gardien, une Riria (originaire de l’Oued-Rir) savait guérir toutes les maladies--celles du moins que Dieu permet de guérir.

Le gardien était parti pour Eloued avec son fils, et le bordj était resté à la garde de la vieille Mansoura et de sa belle-fille déjà âgée, Tébberr. Vers le soir, Hama Srir ne souffrait presque plus et il quitta le bordj, pour aller rejoindre son frère dans le chott Bou-Djeloud. Mais il avait un peu de fièvre, et il voulut boire. Il descendit à la fontaine, située au bas de la colline rougeâtre et dénudée de Stah-el-Hamraïa.

Là, il trouva l’aînée des filles du gardien, Saâdia, qui avait treize ans et qui, femme déjà, était belle sous ses haillons bleus. Et Saâdia sourit au nomade, et longuement ses grands yeux roux le fixèrent.

--Dans quinze jours, je reviendrai te demander à ton père, dit-il.

Elle hocha la tête.

--Il ne voudra jamais. Tu es trop pauvre, tu es un chasseur.

--Je t’aurai quand même, si Dieu en a décidé ainsi. Maintenant remonte au bordj, et garde-toi pour Hama Srir, pour celui que Dieu t’a promis.

--_Amine!_

Et lentement, courbée sous sa lourde «guerba» en peau de bouc pleine d’eau, elle reprit le chemin escarpé de son bordj solitaire.

Hama Srir ne parla point à Sélem de cette rencontre, mais il devint songeur.

--«Il ne faut jamais dire ses projets d’amour, cela porte malheur», précisa-t-il.

Tous les soirs, quand le soleil embrasait le désert ensanglanté et déclinait vers l’Oued-Rir’ salé, Saâdia descendait à la fontaine pour attendre «celui que Dieu lui avait promis».

Un jour qu’elle était sortie à l’heure ardente de midi, pour abriter son troupeau de chèvres, elle crut défaillir: un homme, vêtu d’une longue gandoura et d’un burnous blancs, armé d’un long fusil à pierre, montait vers le bordj.

En hâte elle se retira dans le coin de la cour où était leur humble logis et là, tremblante, elle invoqua tout bas Djilani «l’Émir des Saints» car, elle aussi, était de ses enfants.

L’homme entra dans la cour et appela le vieux gardien:

--Abdallah ben Hadj Saâd, dit-il, mon père était chasseur, il appartenait à la tribu des chorfa Ouled-Seïh, de la ville de Taïbeth-Guéblia. Je suis un homme sans tare et dont la conscience est pure--Dieu le sait. Je viens te demander d’entrer dans ta maison, je viens te demander ta fille.

Le vieillard fronça le sourcil.

--Où l’as-tu vue?

--Je ne l’ai pas vue. Des vieilles femmes d’Eloued m’en ont parlé... Telle est la destinée.

--Par la vérité du Koran auguste, tant que je vivrai jamais un vagabond n’aura ma fille!

Longuement Hama Srir regarda le vieillard.

--Ne jure pas les choses que tu ignores... Ne joue pas avec le faucon: il vole dans les nuages et regarde en face le soleil. Évite les larmes à tes yeux que Dieu fermera bientôt!

--J’ai juré.

--_Chouf Rabbi!_ (Dieu verra) dit Hama Srir.

Et sans ajouter un mot, il partit.

Si Abdallah, indigné, entra dans sa maison et, s’adressant à Saâdia et à Embarka, il dit:

--Laquelle de vous deux, chiennes, a laissé voir son visage au vagabond?

Les deux jeunes filles gardèrent le silence.

--Si Abdallah, répondit pour elles l’aïeule vénérée, le vagabond est venu le mois dernier se faire panser pour une morsure de «lefaâ». Ma fille Tébberr, qui est âgée, m’a aidée. Le vagabond n’a vu aucune des filles de Tébberr. Nous sommes vieilles, le temps du hedjeb (retraite des femmes arabes) est passé pour nous. Nous avons soigné le vagabond dans le sentier de Dieu.

--Garde-les, et qu’elles ne sortent plus.

Saâdia, l’âme en deuil, continua pourtant à attendre, obstinément, le retour de Hama Srir, car elle savait que, si vraiment Dieu le lui avait destiné, personne ne pouvait les empêcher de s’unir.

Elle aimait Hama Srir, et elle avait confiance.

* * * * *

Près d’un mois s’était écoulé depuis que le chasseur était monté au bordj pour demander Saâdia, et il ne reparaissait pas. Il était bien près, cependant, attardé dans la région des chotts, et, chaque nuit, les chiens féroces de Stah-el-Hamraïa aboyaient...

Lui aussi, il avait juré.

Un soir, se relâchant un peu de sa surveillance farouche, comme Tébberr était malade, Si Abdallah ordonna à Saâdia de descendre à la fontaine, sans s’attarder.

Il était déjà tard, et la jeune fille descendit, le cœur palpitant.

La pleine lune se levait au-dessus du désert, baigné d’une transparence aussi bleue que peut l’être la nuit. Dans le silence absolu, les chiens avaient des rauquements furieux.

Pendant qu’elle remplissait sa guerba, les bras dans l’eau du bassin, Saâdia vit passer une ombre entre les figuiers du jardin.

--Saâdia!

--Louange à Dieu!

Hama Srir l’avait saisie par le poignet et l’entraînait.

--J’ai peur! J’ai peur!