Dans l'ombre chaude de l'Islam

Part 11

Chapter 113,733 wordsPublic domain

Elle posa sa main tremblante dans la main forte du nomade et ils se mirent à courir à travers le chott Bou-Djeloud, dans la direction de l’Oued Rir’... et quand elle disait «J’ai peur, arrête-toi!» il la soulevait irrésistiblement dans ses bras, car il savait que cette heure lui appartenait et que toute la vie était contre lui.

Ils fuyaient, et déjà les aboiements des chiens s’étaient lassés.

* * * * *

Le vieillard, surpris et irrité du retard de sa fille, sortit du bordj et l’appela à plusieurs reprises. Mais sa voix, sans réponse, se perdit dans le silence lourd de la nuit. Un frisson glaça les membres du vieillard. En hâte, il alla chercher son fusil et descendit.

La gamelle flottait sur l’eau et la guerba vide traînait à terre.

--Chienne! elle s’est enfuie avec le vagabond. La malédiction de Dieu soit sur eux!

Et il rentra, le cœur irrité, sans une larme, sans une plainte.

--Celui qui engendre une fille devrait l’étrangler aussitôt après sa naissance, pour que la honte ne forçât pas un jour la porte de sa maison, dit-il en rentrant chez lui.--Femme, tu n’as plus qu’une seule fille... et celle-ci est même de trop!... Tu n’as pas su garder ta fille.

Les deux vieilles et Embarka commencèrent à pleurer et à se lamenter comme sur le cadavre d’une morte, mais Si Abdallah leur imposa silence.

* * * * *

... Cependant les deux amants avaient fui longtemps à travers la plaine stérile.

--Arrête-toi, supplia Saâdia, mon cœur est fort mais mes jambes sont brisées... Mon père est vieux et il est fier. Il ne nous poursuivra pas.

Ils s’assirent sur la terre salée et Hama Srir se mit à réfléchir. Il avait tenu parole, Saâdia était à lui, mais pour combien de temps?

Il résolut enfin, pour échapper aux poursuites, de la mener à Taïbeth, et, là, de l’épouser devant la djemaâ de sa tribu, sans acte de mariage.

Saâdia, lasse et apeurée, s’était couchée près de son maître. Il se pencha sur elle et calma d’un baiser son cœur encore bondissant...

Quatre nuits durant ils marchèrent, mangeant les dattes et la «mella» de Hama Srir. Pendant la journée, par crainte des deïras et des spahis d’El-Oued, ils se tenaient cachés dans les dunes.

Enfin, vers l’aube du cinquième jour, ils virent se profiler au loin les murailles grises et les coupoles basses de Taïbeth-Guéblia.

* * * * *

Hama Srir mena Saâdia dans la maison de ses parents et leur dit «Celle-ci est ma femme. Gardez-la et aimez-la à l’égal de Fathma Zohra votre fille.»

Quand ils furent unis devant l’assemblée de la tribu, Hama Srir dit à Saâdia:

--Pour que Dieu bénisse notre mariage, il faut que ton père nous pardonne. Sans cela, lui, ta mère et ton aïeule qui m’a été secourable, pourraient mourir avec le cœur fermé sur nous. Je te mènerai dans ton pays, chez ta tante Oum-el-Aâz. Quant à moi, je sais ce que j’ai à faire.

Le lendemain, dès l’aube, il fit monter Saâdia, strictement voilée, sur la mule de la maison, et ils descendirent vers l’Oued Rir’.

Ils passèrent par Mezgarine-Kedina, pour éviter Touggourt, et furent bientôt rendus dans les jardins humides de Remirma.

Oum-el-Aâz était vieille. Elle exerçait la profession de sage-femme et de guérisseuse. On la vénérait et même certains hommes parmi les Rouara superstitieux la craignaient.

C’était une Riria bronzée avec un visage de momie dans le scintillement de ses bijoux d’or, maigre et de haute taille, sous ses longs voiles d’un rouge sombre. Ses yeux noirs, où le khôl jetait une ombre inquiétante, avaient conservé leur regard. Sévère et silencieuse, elle écouta Hama Srir et lui ordonna d’écrire en son nom une lettre au père de Saâdia.

--Si Abdallah pardonnera, dit-elle avec une assurance étrange. D’ailleurs, il ne durera plus longtemps.

Hama Srir entra dans l’oasis et découvrit un taleb qui, pour quelques sous, écrivit la lettre.

--«Louange à Dieu seul!--Le salut et la paix soient sur l’Élu de Dieu!

«Au vénérable, à celui qui suit le sentier droit et fait le bien dans la voie de Dieu, le très pieux, le très sûr, le père et l’ami, Si Abdallah bel Hadj Sâad, au bordj de Stah-el-Hamraïa, dans le Souf, le salut soit sur toi, et la miséricorde de Dieu, et sa bénédiction pour toujours! Ensuite, sache que ta fille Saâdia est vivante, et en bonne santé, Dieu soit loué!--et qu’elle n’a d’autre désir que celui de se trouver avec toi et sa mère et son aïeule et sa sœur et son frère Si Mohammed en une heure proche et bénie. Sache encore que je t’écris ces lignes sur l’ordre de ta belle-sœur, lella Oum-el-Aâz bent Makoub Rir’i, et que c’est dans la maison de celle-ci qu’habite ta fille. Apprends que j’ai épousé, selon la loi de Dieu, ta fille Saâdia et que je viens te demander ta bénédiction, car tout ce qui arrive, arrive par la volonté de Dieu. Après cela, il n’y a que la réponse prompte et propice et le souhait de tout le bien. Et le salut soit sur toi et ta famille de la part de celui qui a écrit cette lettre, ton fils et le pauvre serviteur de Dieu:

«Hama Srir ben Abderrahman Chérif.»

* * * * *

Quand cette lettre parvint au vieil Abdallah, illettré, il se rendit à Guémar, à la zaouïya de Sidi Abd-el-Kader. Un mokaddem lui lut la lettre, puis, le voyant fort perplexe, lui dit:

--Celui qui est près d’une fontaine ne s’en va pas sans boire. Tu es près de notre cheikh et tu ne sais que faire: va-t-en lui demander conseil.

Abdallah consulta donc le cheikh qui lui dit:

--Tu es vieux. D’un jour à l’autre Dieu peut te rappeler à lui, car nul ne connaît l’heure de son destin. Il vaut mieux laisser comme héritage un jardin prospère qu’un monceau de ruines.

Alors, obéissant au descendant de Djilani et son représentant sur la terre, Si Abdallah ploya sous sa doctrine et pria le mokaddem de composer une lettre de pardon pour le ravisseur.

«... Et nous t’informons par la présente que nous avons pardonné notre fille Saâdia! Dieu lui accorde la raison, et que nous appelons la bénédiction du Seigneur sur elle, pour toujours. Amin! Et le salut soit sur toi de la part du pauvre, du faible serviteur de Dieu:

«Abdallah bel Hadj.»

La lettre partit.

* * * * *

Oum-el-Aâz, silencieuse et sévère, parlait peu à Saâdia. Elle passait son temps à composer des breuvages et à deviner le sort par des moyens étranges, se servant d’omoplates de moutons tués à la fête du printemps, de marc de café, de petites pierres et des entrailles des bêtes fraîchement saignées.

--Abdallah pardonne, avait-elle dit à Hama Srir, après avoir consulté ses petites pierres, mais il ne durera plus longtemps... son heure est proche.

Saâdia était devenue songeuse. Un jour, elle dit à son époux:

--Mène-moi dans le Souf. Je dois revoir mon père avant qu’il meure.

--Attends sa réponse.

La réponse arriva. Hama Srir fit de nouveau monter Saâdia sur la mule de la maison, et ils prirent la route du nord-est, traversant le Chott Mérouan desséché.

Au bordj de Stah-el-Hamraïa, la diffa fut servie et l’on fit grande fête, et il ne fut parlé de rien puisque l’heure des explications était passée.

Le cinquième jour, Hama Srir ramena sa femme à Remirma...

Le mois suivant, en redjeb, une lettre de Stah-el-Hamraïa annonçait à la vieille Oum-el-Aâz que son beau-frère venait d’entrer dans la miséricorde de Dieu.

* * * * *

--Tous les mois je descends à Remirma, pour voir ma femme, me dit Hama Srir en terminant son récit. Dieu ne nous a pas donné d’enfants. Un instant, très pensif, il garda le silence, puis il ajouta plus bas, avec un peu de crainte:

--Peut-être est-ce parce que nous avons commencé dans le _haram_ (le péché, l’illicite). Oum-el-Aâz le dit... Elle sait.

* * * * *

... Il était très tard déjà, et les constellations d’automne avaient décliné sur l’horizon. Un grand silence solennel régnait au désert. Nous nous étions roulés dans nos burnous, près du feu éteint, et nous rêvions--lui, le nomade dont l’âme ardente et vague était partagée entre la jouissance de sa passion triomphante et la crainte des sorts, la peur des ténèbres, et moi, la solitaire, que son idylle avait bercée.--Et je songeais au tout-puissant amour qui domine toutes les âmes, à travers le mystère des destinées!

NOSTALGIES

Tout le grand charme poignant de la vie vient peut-être de la certitude absolue de la mort. Si les choses devaient durer, elles nous sembleraient indignes d’attachement.

Il y a de grandes nuances dans le ciel de la durée: le Passé est rose, le Présent gris, l’Avenir bleu. Au delà de ce bleu qui tremble, s’ouvre le gouffre sans limite et sans nom, le gouffre des transformations pour l’éternelle vie.

Oui, la notion utile d’un départ forcé et définitif suffit, en certaines âmes, pour donner aux choses de la vie un charme déchirant.

Les lieux où l’on a aimé et où l’on a souffert, où l’on a pensé et rêvé, surtout, les pays quittés sans espoir de jamais les revoir, nous apparaissent plus beaux par le souvenir qu’ils le furent en réalité.

Dans l’espace et dans le temps, le Regret est le grand charmeur qui pénètre toutes les ombres.

*

* *

Ainsi, en son âme élue, lors de ses lointains et successifs exils, il lui suffisait d’une parole aux consonances arabes, d’une musique d’Orient, même d’une simple sonnerie de clairon derrière le mur d’une caserne quelconque, d’un parfum, pour évoquer, avec une netteté voluptueuse, si intense qu’elle touchait à la douleur, tout un monde de souvenirs de la terre d’Afrique, assoupis, point défunts, demeurés cachés en la silencieuse nécropole de son âme, telle une funèbre et inutile momie au fond d’un sarcophage qui, soudain, sous l’influence de quelque fluide inconnu, se soulèverait et sourirait comme la «Prêtresse de Carthage».

Chaque heure de sa vie ne lui était chère que par cette angoisse grisante des anéantissements passés et imminents. En mettant, pour la première fois, le pied sur une terre étrangère, il escomptait déjà d’avance toutes les sensations, toutes les voluptés dont elle lui serait le théâtre, et surtout celle, attristée, du départ certain et de la nostalgie à venir.

C’est qu’il n’arrêtait pas le contour des choses et la forme des êtres au présent, au visible. Il aimait à les prolonger et à les colorer. Son imagination s’associait à son cœur...

Assis sur une barrique vide, parmi les choses chaotiques du grand quai de la Joliette, il contemplait la splendeur naissante du pâle soleil hivernal, et il se souvenait d’un matin d’automne, très lointain, antérieur aux grands anéantissements qui avaient fait de lui un nomade et un errant...

C’était à Annèba (Bône), sur cette côte barbaresque qu’il adorait--pour l’avoir tant de fois quittée--et qu’il n’osait plus espérer.

Il était sorti, très tôt, pour se rendre à la gare, et il longeait la mer, en cette campagne suburbaine si vaste et si mélancolique. Derrière le cap Rosa, le soleil se levait, inondant tout le beau golfe de lueurs sanglantes et dorées. Les grands eucalyptus, roussis par les vents d’automne, se balançaient doucement dans la fraîcheur matinale. Quelques frileux oiseaux s’éveillaient et chantaient, timidement.

Ce matin-là, il s’était souvenu, avec un intime frisson, des levers de soleil de son adolescence et de ses premières années d’enfant précocement sensible et rêveur--des années qu’il n’avait bien comprises qu’à distance.

* * * * *

Maintenant, sur le quai de Marseille, à l’ombre de la grande cathédrale qui ne jetait en lui aucune douceur d’espérance, l’aurore aussi n’était belle que d’un autre jour. Il se revoyait ailleurs:

Monté sur son cheval saharien, marchant au pas, très loin devant ses guides, il gravissait une colline nue et pelée, dans l’immensité vide du désert africain. Derrière lui, les solitudes salées et inhospitalières de l’Oued-Rir’; devant lui, les petites murailles en terre rougeâtre, enchevêtrées, les dattiers ombreux et légers d’El-Moggar, l’oasis où il devait passer la journée, après toute une nuit de marche. Vers sa gauche, au-dessus du lac desséché par la fournaise de l’été saharien, le soleil se levait.

* * * * *

Le chott s’étendait à perte de vue, route solide et sûre pendant l’été, que traversent sans cesse ces longues «quafila» de chameaux, où galopent les rapides méhara des Chaamba--abîme de boue et de fange dès les premières pluies hivernales--route meurtrière pour l’imprudent qui s’y aventurerait.

«Le Grand Chott l’a bu», lui avait dit un guide Chaambi, en lui parlant de son frère. Et, avec un frisson d’angoisse, il se souvint de cette phrase dite dans une nuit funèbre de tempête et de détresse, au milieu même des solitudes maudites de ce grand chott Melghir, perfide et homicide.

* * * * *

Or, ce matin-là, le soleil paisible se levait au-dessus de la plaine morte, d’où la bénédiction de Dieu devait s’être retirée dès les origines lointaines, car aucun vestige de vie n’y apparaissait, rien, sauf la mystérieuse végétation minérale des cristaux.

Quelle paix radieuse et souriante!

Sur le fond gris rougeâtre du chott d’une platitude absolue, seules des efflorescences laiteuses de sel cristallisé se montraient, tristes poussées qui répandaient d’âpres et nauséeuses senteurs marines, effluves de fièvre et de mort.

Et le chott, ennemi de la vie, souriait pourtant de toutes ces blancheurs comme aucune aurore n’avait souri...

* * * * *

--Nostalgies! nostalgies éparses dans Marseille, égarées comme de grands oiseaux qui vont repartir, qui se posent seulement!

* * * * *

Une autre fois, par un soir triste, la pluie battait furieusement les vitres de sa fenêtre, il était resté seul jusque soir, sans bouger de sa chambre, à revoir une chose impressionnante qui «revenait».

Autour de lui, l’immensité moutonnante des grandes dunes de l’Ouady-Souf, les mêmes dos de bêtes monstrueuses, d’un beige décoloré par trop de lumière à l’infini, singulier océan figé en pleine tempête, solidifié, et dont seule la surface, participant de la vie des vents, coule sans cesse dans le silence des siècles monotones. Parfois, de petites vallées. Là, sur le sable tout blanc, d’une finesse presque impalpable, des arbustes rabougris, comme rampants, sèment une étrange glanure de rameaux morts, d’un noir d’ébène. Puis, de loin en loin, bornes milliaires de cette route mouvante du Souf, les «gmira» grises, petites pyramides de pierre bâties sur la crête des grandes dunes, pour indiquer la route à suivre.

Dans le ciel sans un nuage, d’une infinie transparence azurée, le soleil à son déclin s’abaissait vers l’horizon, et l’on voyait encore, dans l’immensité rosée des sables, poindre les maisons grises et les dattiers sombres de Kasr-Kouïnine.

... Soudain, d’un brusque effort, d’un galop haletant, son cheval atteignit le sommet de la grande dune qui sépare Kouïnine d’Eloued.

Devant ses yeux émerveillés, il vit passer alors un spectacle unique, inoubliable, une vision du vieil Orient fabuleux.

* * * * *

Au milieu d’une plaine immense, d’un blanc qui passait au mauve, une grande ville blanche se dressait parmi les végétations obscures des jardins. Et la ville immaculée, au sein de cette plaine achromatique, semblait immatérielle et translucide, dans l’immensité fluidique de la terre et du ciel. Sans un toit gris, sans une cheminée fumeuse, Eloued lui apparut pour la première fois, telle une ville enchantée des siècles envolés de l’Islam primitif, comme une perle laiteuse, enchâssée dans cet écrin de satin vaguement nacré qu’était le désert...

Aucunes paroles ne lui eussent suffi pour exprimer la splendeur enivrante de ce spectacle--enivrante parce qu’éphémère et d’une infinie mélancolie en son essence.

Doucement il approchait, longeant maintenant une vague étendue où une infinité de petites dalles grises, caduques et penchées dans le sable, attestaient le lieu de repos éternel des Croyants.

Et voilà que, dans l’immense silence de cette cité qui semblait morte et inhabitée, des voix descendirent, comme du haut des montagnes, pensives et solennelles, des voix qui, en ce même instant, sur ce même air de tristesse supra-terrestre, retentissaient des confins du Soudan noir aux immensités du Pacifique, à travers tant de continents et de mers, pour rappeler un immortel souvenir sacré à tant d’hommes de races si opposées, si dissemblables...

* * * * *

Mais une autre voix, plus lente et plus cadencée, monta d’une rue tortueuse et ensablée. Là-bas, visible, une longue théorie d’hommes en burnous blancs ou noirs, en rouges manteaux de spahis, sortit, très doucement, recueillie et triste, de l’enceinte. D’abord, des vieillards vénérables, de vieilles têtes enturbannées où jamais une seule pensée de doute ou de révolte contre la volonté divine n’avait germé...

Puis, porté sur les épaules robustes de six «souafa» bronzés, presque noirs, une chose allongée apparut, sur la civière voilée d’un drap blanc, immobilisée dans la rigidité froide de la mort. Puis, encore et encore, des formes blanches et noires.

Du groupe des vieillards, une psalmodie lente s’élevait, proclamant l’inéluctable Destinée, la vanité des biens éphémères de ce monde et l’excellence de la mort, qui est l’entrée triomphale de l’Éternité:

«Voici, Seigneur, ton serviteur, fils de tes serviteurs, qui a quitté en ce jour la face de ce monde, où il laisse ceux qui l’aimèrent, pour les ténèbres du tombeau... Et il attestait qu’il n’est pas d’autre Dieu que toi et que Mohammed est ton prophète... Or tu es le Dispensateur du pardon et le Miséricordieux.»

Dans la vallée funéraire, deux hommes creusaient une fosse profonde dans le sable desséché.

--Et, quand le corps fut déposé dans la terre, la face tournée vers la plage de la terre où est la sainte Mekka, et recouvert de palmes vertes, le sable blanc coula doucement, recouvrant pour l’éternité ce qui avait enfermé une âme musulmane, l’âme de quelque humble cultivateur soufi, homme de peu de savoir et de beaucoup de foi.

Puis, paisiblement, remportant le brancard vide, la blanche théorie reprit le chemin de la ville, dans l’attente absolument résignée en chacun de revenir, à l’heure fixée par le «mektoub», sur ce même brancard, accompagné par les mêmes gestes millénaires et les mêmes litanies d’inébranlable certitude.

Et ce passage d’un enterrement, dont aucune ombre lugubre n’entachait la douceur ineffable, avait fait descendre en son cœur étranger une paix profonde.

D’autres ombres, drapées de vêtements bleu sombre, s’avançaient vers un puits, dont l’armature primitive--un tronc de palmier attaché sur une traverse supportée par deux montants--faisait jouer une «oumara», grande corbeille en cuir équilibrée d’une pierre. C’étaient les femmes d’Eloued qui allaient à l’aiguade, portant, d’un geste antique, une amphore sur l’épaule droite.

Sur la muraille en terre battue d’une maison soufi, compliquée et chaotique, encombrée de petites terrasses, de petites voûtes, un jeune homme était venu s’asseoir et s’était mis à jouer d’une petite flûte en roseau aux trous enchantés.

Oh, alors, quel n’avait pas été pour lui le charme sans bornes de cette arrivée, sa douceur intensément mélancolique, inoubliable à jamais...

--Une rafale glacée vint secouer le châssis et les vitres de sa fenêtre de Marseille. Il tressaillit, comme sortant d’un rêve. La nuit froide et obscure était descendue sur cette ville, où il se sentait plus seul et plus étranger. Il alluma une lampe, voulut travailler.

Ses regards tombèrent par hasard sur la quatrième page d’un journal, portant un horaire maritime. Alors, brusquement, il éprouva un désir intense, presque douloureux, de repartir, d’aller revivre son rêve d’un été de grande liberté jeune. Mais, après un instant de réflexion, il se dégagea:

«A quoi bon?... Ce charme passé, je ne le retrouverais pas. Il n’est point de plus irréalisable chimère que d’aller, en des lieux jadis aimés, à la recherche des sensations mortes. Non! au hasard de la vie mystérieuse, cherchons plutôt, sur d’autres terres, d’autres joies, d’autres tristesses et d’autres nostalgies.»

Le lendemain, il partait enfiévré, ardent de voir et de sentir, pour une autre région de cette Afrique qui l’attirait invinciblement et qui devait être son tombeau prématuré!

Et le chercheur de voluptés nostalgiques n’est jamais revenu...

RÉMINISCENCES

Avec les étoiles d’Eloued, vous tremblez encore dans mon cœur, regards attirants et humides des fanaux du grand navire qui m’emportait vers la terre africaine...

* * * * *

Pendant quelques semaines j’avais retrouvé la vie de Marseille. Bien souvent j’étais venue dans cette grande cité des départs. Toujours un destin contraire semblait m’y poursuivre et m’empêchait de la voir comme j’aime à voir les villes où je passe, en rêvant, lente et seule, le long des murs des quais et des places, vêtue de costumes d’emprunt, choisis selon les lieux ou les circonstances.

Sous un costume correct de jeune fille européenne, je n’aurais jamais rien vu, le monde eût été fermé pour moi, car la vie extérieure semble avoir été faite pour l’homme et non pour la femme. Cependant j’aime à me plonger dans le bain de la vie populaire, à sentir les ondes de la foule couler sur moi, à m’imprégner des fluides du peuple. Ainsi seulement je possède une ville et j’en sais ce que le touriste ne comprendra jamais, malgré toutes les explications de ses guides.

Toujours j’avais dû courir, enfiévrée, à travers ces rues grouillantes, l’esprit ailleurs, occupé de choses ennuyeuses; puis, tout de suite, laissant derrière moi Marseille inconnue, presque chimérique, je m’embarquais pour d’autres ports, pour d’autres pays: j’allais chercher le silence et l’oubli dans les cités dormantes de la terre barbaresque, ou le rêve riant d’un visage dans les villes parfaites d’Italie, et du temps mort dans cette étrange Sardaigne...

Cette fois, par un hasard propice, je suis revenue libre, l’âme presque en paix, l’esprit presque désœuvré, et j’ai pu enfin pénétrer Marseille, en percevoir la sensation, la très spéciale excitation d’exotisme complexe, les parfums de bitume, d’eau marine et d’orange.

* * * * *

Au mois de juillet 1900 je repartais pour l’Algérie. Je me vois en mer, et cette impression d’espace s’ajoute à celle du désert, qui descend si voluptueuse en moi, par ces premiers soirs accablants de Sahara retrouvé: ainsi j’existe encore à distance dans celle que j’étais hier.

* * * * *

... Lentement le soleil d’été va disparaître là-bas, en pleine mer, dans les eaux tranquilles. Les rochers blancs se sont faits roses, et la Vierge de la Garde, sur sa colline aride, brille soudain d’un éclat presque surnaturel.

Marseille, la cité des adieux, est incomparable en ces soirs noyés d’une liqueur dorée. Dans l’eau frémissante, des serpents de feu courent fugitifs et glissants, un vent tiède caresse doucement les maisons, les navires et l’eau, tandis qu’à l’horizon, dans l’imprécis flamboyant de la haute mer, s’accomplit, comme un drame, le naufrage du soleil.

Le cri rouillé des cabestans sur les ancres soulève mes lourds souvenirs; les flancs du navire ont frémi... C’est à mon tour, maintenant, de m’accouder au bastingage et de rêver, en une mélancolie résignée, à l’insondable mystère des lendemains et des aboutissements, à ces choses fuyantes qui environnent et régissent les destinées. Comme certaines âmes s’attachent au sol natal par l’exil, et d’un amour d’autant plus profond que moindre est l’espoir du retour, je sens que je commençais à aimer cette dernière ville d’Europe, ses ports surtout--et ainsi sa chère silhouette se grave d’un trait ému parmi mes visions d’errante et de solitaire.