Dans l'ombre chaude de l'Islam

Part 12

Chapter 123,654 wordsPublic domain

... Mais voici qu’à l’horizon la mer s’assombrit. Le soleil a disparu, et l’incendie du couchant achève de s’éteindre en des ombres violettes. Des moutons blafards apparaissent et courent sur la crête sombre des lames creusées; de longues ondulations commencent à rouler à la surface encore calme de la mer: le temps sera mauvais...

Le navire est parti. Marseille a disparu à l’horizon, avec ses rochers et ses îles blanches.--Roule, vieux navire, emporte-moi!

* * * * *

J’ai retenu ce propos d’un marin, dit sur un ton à la fois résigné et sentencieux: «La mer, il n’y a dessus que les fous et les pauvres...»

Certes, ceux qu’il appelait les pauvres sont les vrais marins, soumis au perpétuel danger et à la plus dure des vies. Quant aux «fous», ce sont tous les rêveurs et les inquiets, tous les amoureux de la chimère, tous ceux qui, comme nous, «s’embarquent pour partir», les émigrants et les espérants.

* * * * *

Au delà de toutes les mers, il est un continent; au bout de chaque voyage, il est un port ou un naufrage...

Insensiblement, doucement, l’espérance mène au tombeau. Mais qu’importe! demain le grand soleil se lèvera encore, la mer vêtira ses couleurs les plus chatoyantes, et les ports resplendiront toujours!

SOUVENIRS D’ELOUED

Eloued: une ville toute arabe, bâtie sur le versant d’une haute dune de sable, avec des maisons toutes de plâtre maçonné par les Souafa (habitants du Souf). La ville en prend un aspect oriental d’une blancheur idéale.

Les constructions françaises s’y distinguent très nettement: le bureau arabe, la caserne, la poste, l’école, la douane.

Il y a deux caïdats à Eloued: celui des Achèche et celui des Messaaba.

Les constructions musulmanes importantes sont la mahakma du cadi, les mosquées Azèzla, Ouled-Khalifa, Messaaba-Gharby, Sidi Selem, Ouled-Ahmed et la mosquée de la zaouïya de Sidi Abd-el-Kader.

Les rues d’Eloued sont tortueuses et aucune d’entre elles n’est pavée. Le marché est une grande place avec deux bâtiments à voûtes et coupoles, l’un pour les grains, l’autre pour la viande.

Sur le marché d’Eloued on voit des Souafa de toutes les tribus, des Chaamba, et même des Touareg et des Soudanais.

Le vendredi, se tient le marché d’Eloued, et, dès le jeudi soir, les routes environnantes s’emplissent de chameaux, d’ânes et de piétons.

Les principales routes sont au nord, celle du Djerid tunisien par Behima et Debila; au nord-ouest, celle de Biskra par Guémar; à l’ouest, celle de Touggourth par Kouïnine et celle de Touggourth par Taïbeth-Guéblia, d’où part également la route d’Ouargla par le désert; au sud, il y a la route de Berressof et de Ghadamès par Amiche, et, à l’est, celle de Tunisie par le village de Tréfaoui.

Eloued est environnée de nombreux villages, qui constituent le pays appelé Oued-Souf.

* * * * *

J’ai vécu des mois dans ce pays. J’y suis venue deux fois en plein été, j’y ai passé l’hiver et j’ai failli y mourir. Blessée d’un coup de sabre au village de Behima, j’y restai quelque temps, soignée à l’hôpital militaire... Je puis en parler.

Tout d’abord Eloued me fut une révélation de beauté visuelle et de mystère profond, la prise de possession de mon être errant et inquiet par un aspect de la terre que je n’avais pas soupçonné. Je n’y séjournai que peu de temps, mais j’y revins l’année suivante, à la même époque, invinciblement attirée par le souvenir.

Il est, je crois, des heures prédestinées, des instants très mystérieusement privilégiés, où certaines contrées, certains sites, nous révèlent leur âme en une intuition subite, où nous en concevons soudain la vision juste, unique, ineffaçable.

Ainsi, ma première vision d’Eloued me fut une révélation complète, définitive, de ce pays âpre et splendide qu’est le Souf, de sa beauté étrange et de son immense tristesse aussi.--C’était en août 1899, par une chaude soirée calme...

FANTASIA

De tous les souvenirs étranges, de toutes les impressions évocatrices que me laissa mon séjour à Eloued--ville grise aux mille coupoles basses, pays d’aspect archaïque, sans âge--le plus profond, le plus singulier est le spectacle unique qu’il me fut donné de contempler par une claire matinée d’hiver--de cet hiver magique de là-bas, ensoleillé et limpide comme un printemps.

* * * * *

Depuis plusieurs jours déjà tout le pays était en fête le grand marabout vénéré, Sidi Mohammed Lachmi, allait revenir, rentrant de son voyage au pays lointain--presque chimérique--de France: occasion précieuse de revêtir des costumes brillants, de faire galoper dans le vent et la fumée quelques chevaux fougueux, et surtout de faire parler la poudre.

* * * * *

Avivant des transparences roses, infinies, glissantes, le jour se levait.--L’aube est l’heure d’élection, l’heure charmante entre toutes, dans le Sahara. L’air est alors léger et pur, une brise fraîche murmure doucement dans le feuillage épais et dur des palmiers, au fond des oasis. Aucune parole ne saurait rendre l’enchantement unique de ces instants, dans la grande paix des sables. Qui n’a pas ouvert les yeux sur le désert ne sait pas tout ce que peut contenir d’ineffable la beauté terrestre d’un matin.

* * * * *

Nous étions venus, dès la veille, au bordj d’Ourmès, à quatorze kilomètres d’Eloued, sur la route de Touggourth, pour y rencontrer le pieux personnage.

Après une nuit passée, avec un petit cercle d’intimes, à écouter la parole enflammée, imagée et puissante du marabout, je sortis dans la cour où nos chevaux attendaient, énervés déjà par le bruit inusité de la veille et par la foule qui, toute la nuit, s’était grossie de nouveaux arrivants.

Assis ou couchés sur le sable, il y avait là plusieurs centaines d’hommes, drapés dans leurs burnous de fête, majestueux et blancs... Têtes énergiques, figures bronzées, encadrées superbement par le blanc neigeux des voiles retombant du turban, femmes drapées à l’antique de sombres étoffes bleues ou rouges, ornées d’étranges bijoux d’or venus du Soudan lointain.

Autour des feux, en des attitudes graves, avec l’accoutumance de gestes de la vie nomade, les fidèles préparaient l’humble café du matin.

Tous portaient au cou le long chapelet des khouans de Sidi Abd-el-Kader de Bagdad.

Excités par une jument noire, née sous le ciel brûlant de la lointaine In-Salah, les étalons piaffaient, frémissaient et hennissaient, courbant avec grâce leurs cous puissants sous la lourde crinière libre.

Dehors, se profilaient sur le ciel pourpre les silhouettes étranges de trois hauts «méhara», placides et indifférents, colosses d’un autre âge, dédaigneux de toute cette humanité menue qui s’agitait autour d’eux.

Enfin, sur un geste impérieux de l’un des mokaddem, la cour se vida et les portes se fermèrent: l’heure était venue de partir.

Le marabout, vêtu du sévère costume de soie verte, du turban vert et des longs voiles blancs qui siéent aux descendants du Prophète, se montra sur la porte. De taille géante, grave et lent, il s’arrêta un instant, et le regard indéfinissable et profond de ses larges yeux noirs glissa vers l’horizon oriental. L’enthousiasme des fidèles le laissait calme et impénétrable, sans émotion visible sur les traits réguliers de son visage.

Au milieu d’un tumulte--cris des serviteurs et hennissements des chevaux impatients--nous fûmes vite en selle. La porte s’ouvrit à deux battants, et d’un seul élan nous étions dehors.

Devant nous, quatre musiciens nègres, venus du pays tunisien des Nefzaoua, vêtus de soie aux couleurs violentes, déchiraient une mélodie étrange et sauvage sur leurs musettes stridentes, accompagnées du battement sourd d’un tambour énorme.

Soudain, de la foule, une voix monta, immense, marine:

--Salut à toi, fils du Prophète!

Frénétiquement, la clameur se répétait et les tambourins, agités à bras tendus au-dessus des têtes, battaient une cadence folle. Les chevaux épouvantés reculèrent d’abord, cabrés, écumants, puis s’élancèrent.

Toujours impassible, monté sur un étalon blanc du Djerid, les yeux baissés, en silence, le marabout semblait occupé seulement à contenir sa monture, sans une parole, sans un mouvement brusque sur la bête furieuse.

Enfin, une sorte de cortège se forma, ondulant et blanc, que dominait seule la haute stature du marabout vêtu de vert.

Lentement, nous avancions vers l’est, comme allant à la rencontre du soleil levant encore caché par les dunes énormes qui enserrent Eloued.

Après des sentiers tortueux et noyés d’ombre bleue, quand nous fûmes sur les hauteurs, la lueur dorée du jour magnifia notre cortège.

Les dunes silencieuses et stériles semblaient enfanter des foules. Des tribus entières dévalaient des collines, surgissaient des jardins...

Bientôt, devant nous, un grand cercle vide se forme et, avec un chant saccadé et sauvage, un vieux chant de guerre de jadis, douze jeunes hommes, vêtus des soies de Tunis aux éclatantes couleurs, s’élancent dans l’arène, armés de longs fusils incrustés et de tromblons. Simulant une attaque, avec des cris rauques, ils chargent sur nous et, tout près de nos chevaux qui reculent effrayés, ils déchargent leurs armes, tous à la fois, dans le sable fumant.

Alors, les chevaux se dressent, fous, gesticulant de leurs pieds de devant au-dessus de la foule... Les yeux exorbités, la bouche ruisselante d’écume, ils veulent reculer encore... Mais, poussés par les éperons aigus, ils s’emballent, se ruent dans la foule qui, serpentine et souple, s’entr’ouvre et leur livre passage.

Et ainsi, à chaque espace un peu plat, un peu vaste, la scène de bravoure recommence.

Nous aurions pu nous croire aux temps lointains, où la guerre enflammait les âmes, les dominait, était la joie et la splendeur. Tout ce qu’il y avait d’héroïque, de décoratif et de suranné dans ces âmes silencieuses de nomades se réveillait.

L’odeur âcre et grisante de la poudre brûlée nous suivait, affolant hommes et bêtes plus encore que la musique sauvage des cris.

Mais bientôt, à l’horizon, sur la crête d’une haute dune, parut une procession blanche, qui semblait auréolée d’or dans le rayonnement oriental. Précédée de trois bannières très vieilles, vertes, jaunes et rouges, brodées d’inscriptions éteintes et surmontées de boules de cuivre scintillantes, avec les mêmes tambourins levés au-dessus des têtes enturbannées, cette autre foule s’avançait, énorme, compacte. Il n’y avait là ni cris, ni musiques aigres; seul, le contre-temps très assourdi des tambourins accompagnait un chant unique, puissant, qui sortait de mille poitrines.

--Salut et paix à toi, ô Prophète de Dieu! Salut et paix à vous, ô Saints d’entre les créatures de Dieu! Salut à toi, Djilani, Émir des Saints, Maître le Bagdad, dont le nom rayonne à l’Occident et à l’Orient!

Près des bannières, sur une grande jument immaculée, s’avançait le frère du marabout, marabout vénéré lui-même, Sidi Mohammed Elimam, énorme et blond, d’un blond celtique ou germain, le visage blanc éclairé par le regard doux et pensif de ses grands yeux bleus--des yeux étranges sous les burnous et le turban blanc de la race d’Ismaël, brûlée à travers les millénaires par les plus ardents soleils.

Les deux troupes se rejoignent, se fondent. Et toujours, de toutes les dunes, des formes blanches d’hommes, des taches bleues de femmes dévalent innombrables.

Je me retourne: derrière nous, une mer houleuse de turbans et de voiles roule, à perte de vue, sur cette route où tant de fois je venais chercher le silence et la solitude. Et toujours, des groupes gesticulants surgissent, qui font parler la poudre dans la frénésie des cavalcades.

A présent, au-dessus de nos têtes, nous semblons emporter avec nous, tel un voile grisâtre et déchiqueté, un nuage de fumée.

Et le chant profond et doux, triste aussi, comme tous ceux du désert, s’amplifie et monte, monte vers l’azur pâle du ciel matinal.

* * * * *

Enfin nous entrons dans une plaine immense et vide, semée de tombeaux.

Devant nous, les trois méhara, auxquels d’autres sont venus se joindre, s’en vont, impassibles, sans un frisson, sans une frayeur, à travers la foule. Leurs cavaliers, la face à moitié voilée, restent songeurs, eux aussi, juchés sur la selle touareg. Les clochettes de fer des grandes bêtes héraldiques tintent à chaque pas, et les têtes longues, lippues et étranges, aux grands yeux doux, se balancent lentement au bout des cous flexibles et tendus.

Mais, chevaux et cavaliers, nous avons senti l’espace libre devant nous et, laissant les trois marabouts et les vieillards marcher lentement à l’ombre des bannières qu’agite le vent, nous partons, lâchant enfin les brides tendues à se rompre. Et c’est un galop furieux au milieu de la foule admirative, puis, dans la vaste plaine, des cercles et des courbes décrits à toute vitesse: un vertige.

Toute la folie contenue, toute l’épouvante aussi des chevaux se donnent enfin libre cours, et ils fuient, ils fuient comme s’ils ne devaient plus s’arrêter jamais. L’ivresse de toutes ces âmes violentes et sincères m’a gagné, et, lancée avec les autres cavaliers, j’achève de m’étourdir dans la course.

La ville grise, débordante de fidèles, est dépassée à travers la plaine et les cimetières immenses, nous recommençons à fuir. On dirait qu’une force surnaturelle anime nos chevaux: sans se lasser, ruisselants de sueur, blancs d’écume, ils s’élancent toujours, irrésistiblement, vers l’horizon vague.

* * * * *

La plaine n’est plus qu’un océan humain versicolore, la foule qui ne cesse point de grossir l’a envahie, et les trois bannières flottent maintenant au-dessus de milliers et de milliers de Croyants.

Et l’homme vers qui monte l’amour et la confiance de cette foule continue de marcher, lentement, silencieusement, impassible, isolé dans le bruit et les acclamations.

* * * * *

Autour de la grande mosquée de la zaouïya surmontée d’une haute coupole, la plaine d’El-Beyada s’étend, déserte et infinie, inondée de lumière subtile.

Plus loin, derrière les maisons d’habitation, un camp nomade immense s’est dressé, une ville née en un jour, peuplant soudain de tentes noires les solitudes désolées d’El-Beyada, qui sont l’entrée de toutes les régions mystérieuses de l’intérieur: Ber-es-Sof, Ghadamès, le Soudan noir.

Là-bas continue le bruit sourd et cadencé des tambourins; de là-bas montent des chants et les sons enchantés, modulés et doux, des petites flûtes bédouines, faites d’un roseau léger...

Ici, un grand silence lourd pèse sur la mosquée délabrée, sur les tombeaux et sur le sable fauve.

* * * * *

La nuit vint: elle s’était faite sans crépuscule, et presque aussitôt la clarté de la lune baigna le désert.

En contre-bas, dans une petite vallée stérile, semée de pierres grises aux formes singulières et de tombes abandonnées, sans inscriptions, anonymes, se dresse une muraille étrangement dentelée, qui se profile en noir sur tout l’infini bleu de la nuit... Dans cet enclos, sans un arbuste, sans une fleur, participant de la stérilité éternelle du sable, des petites pierres sont dressées, attestent des sépultures, et, dans ce champ, nous distinguons une autre tombe toute blanche, toute laiteuse, sur laquelle coulent les ondes glauques de la clarté lunaire.

... De la porte ogivale de la mosquée, une forme surgit, haute et sombre. Lentement elle glisse à travers l’espace magiquement illuminé, puis descend vers la vallée funéraire, et voici que cette apparition entre dans l’enclos, s’y arrête, immobile, la tête penchée en une contemplation muette, devant la petite tombe blanche.

* * * * *

Non loin de là, dans la grande cité éphémère, sous les tentes noires, la masse des fidèles chante la gloire de cet homme et celle de ses aïeux qui semèrent les grains de la foi renouvelée à travers le pays illimité d’Islam...

Mais le marabout s’est écarté de la foule. Il est venu, poussé par les forces de son cœur, dans la nuit et sur cette tombe, sur cette tombe qui est celle de son premier né, de son fils disparu dans l’abîme du Mystère, alors que ses yeux commençaient à s’ouvrir joyeux et avides sur l’horizon de son pays...

Et l’homme qu’un peuple acclame, et qu’il suivrait jusqu’à la mort, rêve seul, en silence, sur un tombeau d’enfant...

ENVELOPPEMENT

Eloued, 18 Janvier 1901.

Malade depuis quelque temps, souffrant de douleurs intolérables dans tous les membres et d’une inappétence absolue, je me demande parfois si je dois rester ici. Cette idée ne m’effraye pas... Je ne désire, en tous cas, aucun changement d’existence.

Je me suis attachée à ce pays--cependant l’un des plus désolés et des plus violents qui soient. Si je dois jamais quitter la ville grise aux innombrables petites voûtes et coupoles, perdue dans l’immensité grise des dunes stériles, j’emporterai partout l’intense nostalgie du coin de terre perdu où j’ai tant pensé et tant souffert, et où, aussi, j’ai rencontré, enfin, l’affection simple, naïve et profonde, qui, seule, éclaire en ce moment ma triste vie d’une lueur de soleil.

Il y a trop longtemps que je suis ici, et le pays est trop prenant, trop simple, en ses lignes d’une menaçante monotonie, pour que ce sentiment d’attachement soit une illusion passagère et d’esthétique. Non, certes, jamais, aucun autre site de la terre ne m’a ensorcelée, charmée autant que les solitudes mouvantes du grand océan desséché qui, des plaines pierreuses de Guémar et des bas-fonds maudits du Chott Mel’riri, mène aux déserts sans eau de Sinaoun et de Ghadamès.

Souvent, au coucher du soleil, accoudée au parapet en ruine de ma terrasse fruste, attendant l’heure où le mueddine voisin annonce que le soleil a disparu à l’horizon et que le jeûne est rompu, en contemplant les dunes fauves, sanglantes ou violettes, ou livides sous le ciel bas et noir de l’hiver de plus en plus glacial, je sens une grande tristesse m’envahir, une sorte d’angoisse sombre: on dirait qu’à cette heure plus que jamais, par un réveil soudain de mon esprit, je sens l’isolement profond de cette ville inscrite dans l’infranchissable--me semble-t-il-- derrière les dunes, à six jours du chemin de fer et de la vie d’Europe... Et il me semble alors que, sous la grande nuit violette, les énormes dunes, en bêtes monstrueuses, se rapprochent et s’élèvent, qu’elles enserrent de plus près la ville et ma demeure, la dernière du quartier des Ouled-Ahmed, pour nous garder plus jalousement, et à jamais.

Par moments je me mets à mâchonner du Loti:

«Il aimait son Sénégal, le malheureux!»

Oui, j’aime mon Sahara, et d’un amour obscur, mystérieux, profond, inexplicable, mais bien réel et indestructible.

Maintenant il me semble même que je ne pourrai plus vivre loin de ces pays du Sud.

Il me faudrait pourtant la force d’en partir, de m’arracher à cet enveloppement... Mais où trouver cette force de réaction contraire à ma nature?

A L’HOPITAL MILITAIRE

Ballottée depuis près de trois heures sur un brancard, par les dunes, sous un ciel gris d’hiver, je vois enfin passer, au-dessus de ma tête, d’abord la voûte élevée de la porte du quartier, j’aperçois la sentinelle, impassible figure bronzée, sa baïonnette aiguë en éclair, les figures curieuses des hommes de garde, puis une autre voûte plus basse, à droite--et une odeur d’acide phénique me prend à la gorge.

* * * * *

Je souffre: c’est la torture physique, bête et lugubre, où toute l’animalité se révolte et pleure; c’est la peur de la boucherie chirurgicale, tandis que je suis couchée, accablée et grelottante, sur la table d’opération dans la petite salle claire.

* * * * *

Je revois cette salle: la porte de bois gris, surmontée d’une fenêtre ouverte; à gauche, une tablette avec quelques livres et l’indispensable almanach du Drapeau. Le long du mur, des casseroles fumantes contenant des tampons et des bandes, le tableau des températures, le thermomètre; puis la table chargée de bocaux et de grandes cuvettes émaillées, où trempent des instruments barbares, pinces, bistouris, curettes, ciseaux, aiguilles, tout un atelier de la souffrance... et la flammèche bleuâtre de la lampe à alcool, tel un feu follet ironiquement vacillant.--Au fond, une fenêtre haute donnait sur la galerie voûtée et sur l’Intendance, qui semblait lointaine dans la perspective fausse de cette cour aux proportions indéfinissables. Et voici, au milieu, la table où je suis couchée sur un matelas avec, sous mon côté gauche, une toile cirée noire aboutissant au seau d’eau sanguinolente. Devant moi, l’armoire aux drogues, sorte de commode en bois gris. Les murs se confondent avec la voûte, ce qui donne à la pièce un air pesant de cachot ou de sous-sol. Ils sont peints d’un ton farine, avec soubassement noir à flammèches rouges. Le sol est dallé en gris.

Là, autour de moi, se meuvent le docteur en paletot de toile grise, avec sa bonne figure jeune et son lorgnon de myope, le caporal Rivière, son képi en arrière, avec sa barbe double de Jésus rubicond, le petit caporal Guillaumin, gosse imberbe: tous en manches de chemises, manches retroussées sur des bras nets et blancs, avec de grands tabliers à bavettes. Enfin, en tenue de toile blanche, ceinture rouge et chéchiya plate, le tirailleur Ramdane, jeune montagnard, à la figure calme et franche, riant rarement, très susceptible, se piquant facilement aux plaisanteries taquines du «toubib» sur la religion.

* * * * *

La tête vague, les membres brisés, on me remet sur le brancard pour me transporter dans la chambre voisine, et là, on me couche dans un lit haut et étroit, où je ne trouve point de place pour mon corps moulu et pour mon bras horriblement douloureux.

La chaleur torride d’été n’est point là pour parfaire l’illusion de l’agonie, mais «l’odeur de mort» y est, et les ténèbres funestes des nuits de fièvre viennent engendrer les visions troubles, les terreurs sans objets, les angoisses indéfinissables, les désespoirs aigus, dicter les appels fous à la mort délivrante.

* * * * *

Pensées d’isolement, d’abandon et de morne tristesse, surtout depuis le 9 février...

La chambre longue étroite et voûtée, peinte en jaune, soubassement gris, avec ligne rouge brun de séparation, dallage gris, était en face de la buanderie. Sur l’enseigne de la porte pesante on lisait: «Salle des Isolés».

Deux lits séparés par la table de nuit à tabouret. Les dossiers des lits sont surmontés d’une planchette portant un pot à tisane, un verre en étain et un crachoir blanc. Sur la table de nuit, un petit chandelier, le tabac, le kif, les éternels verres de café pas bus et s’accumulant. En face de mon lit, clouée au mur par quatre triangles de papiers à punaises, une feuille blanche, avec, pour titre, en belle ronde «Annexe d’El-Oued.--Hôpital militaire.--Règlement du service de santé.»

Cette feuille, œuvre de quelque sergent d’antan ou de notre Gauguain lui-même, se terminait par cette rubrique: «Punitions disciplinaires infligées aux malades civils.»

A gauche de la fenêtre voilée d’une couverture de troupe brune, la veilleuse à huile, dont la pâle lueur rosâtre éclaire mes nuits affreuses. Au-dessous, la «valise de la classe» en cuivre poli...

* * * * *

Tantôt gai, tantôt énervé et acerbe, observateur et penseur, chercheur d’âme, étonné de moi, fraternel, admiratif et agressif souvent--surtout quand il parlait de la question religieuse--le docteur Taste devint très vite mon ami, confiant et camarade, me contant son âme comme on vide son sac.