Dans l'ombre chaude de l'Islam

Part 13

Chapter 133,750 wordsPublic domain

Je garde de cet hospice, de cette maison de la douleur, perdue dans l’oasis lointaine, un bon et attendri souvenir. Je l’aimais et souvent depuis, surtout aux jours noirs de Batna, je l’ai regrettée. «Mouroir» militaire, comme ils disent là-bas, vestibule du cimetière, fabrique à macchabées... souvent, soit! Mais aussi, parfois, refuge béni pour l’abandonné, l’exilé, l’infortuné, le pauvre et le soldat sans foyer, sans famille--et cela plus souvent, je crois...

PRINTEMPS AU DÉSERT

Du printemps, au Souf, je n’ai pas vu grand-chose, captive dans le quartier gris où tout est de sable et de pierre, et où rien ne reverdira jamais...

L’air cependant, avant les terribles tourmentes de sable des derniers jours, était devenu plus tiède et plus doux, et une grande langueur s’était répandue sur tout le pays, aux chaudes après-midi de soleil, lors de mes promenades avec le toubib ou avec Ahmed le tirailleur. J’ai aussi vu les jardins d’Elakbab, beaux d’une beauté unique, d’une splendeur que je n’avais encore jamais vue jusque-là, le soir où avec le toubib j’avais d’abord pris le thé chez Sidi Lachmi et où, ensuite, nous avions poussé une pointe jusqu’à Elakbab, sachant pourtant que l’énorme cheikh roux, le colosse aux yeux bleus, était dans le Djerid.

Alors nous étions revenus par les sentiers des jardins de l’est, retombant à El-Beyada, près des dunes.

Mais là où je vis l’étrange printemps saharien en toute sa mélancolie douce, ce fut en route dans les solitudes qui séparent Eloued de Biskra.

Sur cette route, après la petite ville fanatique et sombre de Guémar, citadelle des khouans Tidjanya, pas un hameau, pas un douar, pas une tente nomade, rien que les bordjs solitaires, aux noms étranges: Bir-bou-Chahma, Sif-el-Ménédi, Stah-el-Hamraïa, El-Mguébra (le cimetière) et les «gmira» de pierre, petites pyramides à échelons, phares gris, disséminés dans l’immensité grise.

D’abord, jusqu’à Sif-el-Ménédi, la plaine onduleuse, coupée de dunes, semée d’innombrables buissons d’un vert sombre, à rameaux rouges, tordus, contournés, comme crispés en une éternelle douleur... des jujubiers épineux, des touffes de drin vert pâle et or, des «chih» argentés qui répandent leurs senteurs résineuses par les matins enchantés et roses...

A Sif-el-Ménédi, un peu en contre-bas du bordj, un luxuriant jardin, enclos de toub, comme ceux de l’Oued-Rir’.

Voûtes argentées des dattiers, enchevêtrement encore sans feuilles des figuiers, des grenadiers et des vignes couvertes de bourgeons pâles, pieds de «nana», de basilics et de menthes odorantes: la richesse des plantes... Plus bas, des poivrons, des herbes menues penchées sur le murmure doux de la séguia magnésienne. La nuit, de tous ces ruisseaux limpides, s’élève la voix multiple, douce et mélancolique d’innombrables crapauds minuscules.

C’est là qu’après de longs mois je revis, pour la première fois, de la terre et de l’herbe fine et sauvage, choses également inconnues dans le Souf.

Plus loin, la route descend dans des bas-fonds argileux, colorés, coupés de sebkha encore sèches, d’un brun obscur, et tourne quelques mamelons en forme de pitons, d’une alumine bleuâtre.

Nous entrons ensuite dans la région des grands chotts, l’une des plus étranges de la terre.

Nous suivons d’abord une piste un peu pierreuse et solide, entre les fonds perfides, cachant sous une croûte, sèche en apparence, des abîmes insondés de boue.

A droite et à gauche, on aperçoit deux mers d’un bleu presque blanc laiteux, vers l’inappréciable horizon, sous le ciel pâle avec lequel elles semblent se confondre. Et ce sont aussi, dans l’immobile cristal des eaux salées, d’innombrables archipels d’argiles et de pierres multicolores, aux saillies perpendiculaires et stratifiées.

Pas un être animé, pas un arbre, pas un buisson, rien. Nous remarquons deux petites pyramides de pierres sèches. Là, jadis, deux tribus vinrent vider, les armes à la main, une querelle ancienne. La poudre parla, il y eut des morts... Quelque pieuse main musulmane aura dressé là ces pierres, pour servir de monument aux défunts. Près de trente années ont passé sur cet épisode obscur de la vie nomade, et les pyramides minuscules sont toujours là, perpétuant la mémoire de ces morts, dont personne ne sait plus les noms.

Là commence le vrai Bou-Djeloud, dédale de canaux profonds, d’îlots, de fondrières, de boues de sel et de salpêtre... région lépreuse où toutes les chimies secrètes de la terre s’étalent au grand soleil.

Vers la gauche, à l’ouest, c’est l’horizon vaporeux, imprécis, du chott Merouan inondé, qui s’étend là-bas, vers les oasis basses de l’Oued-Rir’. Vers l’est, c’est le grand Melriri, qui s’en va rejoindre les sebkha et les chotts du Djerid tunisien.

Une grande tristesse inconnue règne sur cette région singulière, «d’où la bénédiction de Dieu s’est retirée», vestige peut-être d’une Mer Morte oubliée, où règnent maintenant le sel amer, la glaise stérile, le salpêtre et l’iode...

Tristes lacs éphémères sans poissons, sans oiseaux et sans bateaux, tristes îles sans végétation, désert absolu, plus lugubre que les plus desséchées des dunes!

Là-bas, la vie peut être engendrée par l’homme, le sol est fertile. Ici, la mort est irrémédiable et, sauf l’inondation hivernale, rien ne vient y marquer la succession des jours.

Et, cependant, ils ont leur splendeur et leur magie, les vallons de sel gemme, les lacs transparents où se jouent les mirages, où se mirent les cités chimériques, les bois de palmiers et les mosquées de rêve, où viennent s’abreuver les troupeaux innombrables qui ne sont que de blanches vapeurs surchauffées par le soleil! Pays d’illusions, de reflets, de visions et de fantômes, pays d’irréel et de mystère, souvenirs encore intacts des origines océaniques de la planète, ou plaies de lente désagrégation, lèpres, gangrènes prématurées éclatant déjà à la face de la terre... Qui sait?

* * * * *

Stah-el-Hamraïa, le plus charmant des bordjs, perché sur le sommet d’une colline aride, dominant l’immensité des chotts, semble une sentinelle gardant les solitudes.

Au pied de la colline, un petit jardin sans clôture, inondé, quelques palmiers solitaires, quelques figuiers chétifs et dénudés, et des arbres à feuilles caduques qui doivent être des trembles ou une espèce malingre d’eucalyptus... Sur le sol, dans l’eau, de hautes herbes dures et sombres, telles des chevelures noyées...

Puis, la route, après avoir traversé la zone argileuse et rougeâtre, semée de cailloux aigus, s’engage dans une sorte de maquis. Là, tout revit et reverdit.

Les grands buissons sahariens au feuillage d’aiguilles sombres se sont dépouillés des poussées hivernales et semblent vêtus de velours. Les jujubiers, ratatinés, comme ramassés sur eux-mêmes, d’aspect méchant, se couvrent de folioles rondes d’un vert tendre, presque doré; les genêts s’étoilent de petits sabots candides et parfumés; des herbes se dressent gonflées de sève; les touffes de «drinn», faisceaux rigides et brillants, montent, en panache; çà et là, une asphodèle érige sa haute hampe et ses petites clochettes pâles; voici l’iris violet et les fleurs qui se cachent dans l’ombre amie des buissons...

De toute cette verdure, de toutes ces richesses écloses d’hier, étalées pour quelques jours sous le ciel qui sera de plomb bientôt, qui cessera de sourire pour des mois et des mois, un parfum s’évapore, composite et grisant.

Dans le désert en fête chante une infinité d’oiseaux. Les alouettes montent vers le jour naissant, lancent en battant des ailes leur appel tendre, puis retombent dans les buissons comme pâmées.

Et sur toute cette joie éphémère plane aussi la tristesse mystérieuse de l’espace.

* * * * *

A la débandade, la caravane avance.

Les chameaux broutent. Les hallassa, hommes de corvée, grands Souafa bronzés de la tribu des Ouled-Ahmed-Achèche, chantent, comme en rêve, d’interminables complaintes tristes. Perdus dans cette fête de la terre fécondée, ils regrettent leurs dunes stériles et leur ville grise, aux mille coupoles basses. Les deux méhara géants des deïra Lakhdar et Nasser déambulent gravement, avec leur selle targui, leurs longs glands de laine, en faisant tinter à chaque pas leurs clochettes. Le petit tirailleur Rezki, «qui a fini son temps» et qui s’en retourne vers les montagnes natales du Djurdjura, chante pour lui tout seul des cantilènes gracieuses, que personne de nous ne comprend.

* * * * *

Le matin, à l’aube, nous quittons le bordj de Chegga, bâti au milieu d’un marais, et dont le salpêtre et l’iode désagrègent lentement les vieilles murailles.

Ce n’est plus l’Oued-Souf immaculé, la terre âpre et splendide des sables. C’est bien l’Oued-Rir’ salé, les terres hostiles et mortelles, l’Oued-Rir’, avec sa beauté à part et ses enchantements spéciaux, tenant du sortilège.

Là-bas, à l’horizon, nous apercevons déjà depuis hier, depuis le bordj d’El-Mguébra, les dentelures géantes de l’Aurès bleuissant et, plus bas, dans la plaine, les lignes déliées et noires des oasis dernières: Biskra-Laouta, Beni-Mora, Sidi-Okba.

Ils sont désolés, stériles et gris, ces environs sans charme de Biskra, où s’indique déjà une route véritable, au lieu de l’imprévu charmant des pistes sahariennes. Ce n’est pas plus le désert que Biskra n’est aujourd’hui la reine des oasis. Biskra, reine déchue, souillée, oasis d’étalage, aménagée pour distraire les oisifs, et qui perdit son âme, l’âme profonde, l’âme mystique et pure du Sahara.

... C’est le soir, le dernier, hélas! Nous arrivons seuls, sous les ombrages poudreux du Vieux-Biskra--et c’est fini.

Finies les chevauchées longues dans le décor des sables prestigieux, finies les rêveries goûtées dans l’ombre des zaouïya saintes, finis aussi les réveils joyeux au désert! Nous tournons une dernière fois la tête de nos chevaux vers le Sud, et, en silence, nous regardons, avec des yeux d’exilés, le Sahara obscur, au-dessous duquel descend le grand disque sanglant du soleil.

Quand te reverrons-nous, pays ensorcelant, pays unique, pays du silence et de la paix, loin du siècle bruyant, pays du rêve et du mirage que les agitations d’Europe n’émeuvent point?

... Le soleil achevait de s’éteindre au loin. Un instant, avec son horizon élevé et net, avec ses ondulations d’un bleu d’abîme, le désert fut semblable à une haute mer houleuse par un crépuscule clair.--Et, depuis ce dernier soir de printemps, je n’ai plus revu le Sahara de l’Est, blond de tous les crins du soleil.

HEURES DE TUNIS

Pendant deux mois de l’été 1899, j’ai poursuivi mon rêve de vieil Orient resplendissant et morne, dans les antiques quartiers blancs de Tunis, pleins d’ombre et de silence.

J’habitais, seule, avec Khadidja, ma vieille servante mauresque, et mon chien noir, une très vaste et très ancienne maison turque, dans l’un des coins les plus retirés de Bab-Menara, presque au sommet de la colline.

C’était un labyrinthe que cette maison, mystérieusement agencée, compliquée de couloirs et de pièces situées à différents niveaux, ornées des faïences multicolores de jadis, de délicates sculptures de plâtre fouillé en dentelle et courant sous les coniques plafonds de bois peint et doré.

Là, dans la pénombre fraîche, dans le silence que seul le chant mélancolique des mueddines venait troubler, les jours s’écoulaient, délicieusement alanguis et d’une monotonie douce, sans ennui.

Pendant les heures étouffantes de la sieste, dans ma vaste chambre aux faïences vertes et roses, Khadidja, accroupie dans un coin, faisait glisser, un à un, les grains noirs de son chapelet, avec un remuement rapide de ses lèvres décolorées. Étendu à terre dans une pose léonine, son museau effilé posé sur ses pattes puissantes, Dédale suivait attentivement le vol lent des rares mouches. Et moi, étendue sur mon lit bas, je me laissais aller à la volupté de rêver, indéfiniment.

Ce fut une période de repos, comme une halte bienfaisante entre deux périodes aventureuses et presque angoissées. Aussi les impressions que me laissa ma vie de là-bas sont-elles douces, mélancoliques et un peu vagues.

*

* *

Derrière ma demeure, séparée de la rue par des maisons arabes habitées et farouchement closes, il y avait un vieux petit quartier caduc, sans issue, tout en ruines. Pans de murs, voûtes, petites cours, chambres sombres, terrasses encore debout, le tout envahi de vignes vierges, de lierres et d’un peuple pariétaire de fleurs et d’herbes dévorantes: une cité étrange, inhabitée depuis des années. Personne ne semblait s’inquiéter de ces maisons, dont les habitants devaient tous être morts ou partis sans retour...

Cependant, dans le silence mystique des nuits de lune, la plus voisine d’entre ces demeures ruinées s’animait d’une manière étrange.

De l’une de mes fenêtres à grillage ouvragé, je pouvais plonger mes regards dans la petite cour intérieure. Les murailles et deux pièces de cette maison sans étage étaient restées debout. Au milieu, une fontaine à vasque de pierre toute ébréchée, mais toujours pleine d’une eau claire venant je ne sais d’où, disparaissait presque sous la végétation exubérante qui avait poussé là.

C’étaient des buissons énormes de jasmins tout étoilés de fleurs blanches, entremêlés des ramures flexibles des vignes. Des rosiers semaient le dallage blanc de pétales pourpres. Dans la tiédeur des nuits, une odeur chaude montait de ce coin d’ombre et d’oubli.

Et tous les mois, quand la lune venait éclairer le sommeil des ruines, je pouvais assister, à demi cachée derrière un rideau léger, à un spectacle qui bientôt me devint familier, que j’attendis dans la langueur des journées, mais qui, pourtant, m’est demeuré une énigme.--Peut-être d’ailleurs tout le charme de ce souvenir réside-t-il pour moi en ce côté de mystère.--Sans que j’aie jamais su d’où il venait et par où il entrait dans la petite cour, un jeune Maure, vêtu de soieries aux délicates couleurs éteintes, drapé d’un léger burnous neigeux qui lui donnait des airs d’apparition, venait s’asseoir là, sur une pierre.

Il était parfaitement beau, avec le teint mat et blanc des citadins arabes, avec aussi leur distinction un peu nonchalante; mais son visage était empreint d’une tristesse profonde.

* * * * *

Il s’asseyait là, toujours à la même place, et, le regard perdu dans l’infini bleu de la nuit, il chantait, sur des airs d’autrefois éclos sous le ciel d’Andalousie, des cantilènes suaves. Lentement, doucement, sa voix montait dans le silence, comme une plainte ou une incantation...

Il semblait surtout préférer ce chant, le plus doux et le plus triste de tous:

«Le chagrin vivace étreint mon âme, comme la nuit étreint mon cœur, et le remplit d’angoisse, comme le tombeau étreint les corps et les anéantit. A ma tristesse, il n’est pas de remède, sauf la mort sans retour... Mais si, plus tard, mon âme se réveille pour une autre vie, fût-ce celle d’Éden, ma tristesse renaîtra en elle.»

Quelle était donc cette tristesse incurable, dont l’inconnu chantait la puissance?--Le chanteur singulier ne le dit jamais.

Mais sa voix était pure et modulée, et jamais aucune autre ne m’avait livré aussi pleinement le charme secret et indéfinissable de cette musique arabe de jadis, qui enchanta, avant la mienne, bien d’autres âmes tristes.

Parfois, le jeune Maure apportait là la petite flûte murmurante des bergers et des chameliers bédouins, le roseau léger qui semble garder en ses mélodies quelque chose du murmure cristallin des ruisseaux où il germa.

Longtemps, au silence des heures tardives, où tout dort de la Tunis musulmane, dans la griserie des parfums, l’inconnu distillait ainsi des mélancolies et des soupirs. Puis il s’en allait comme il était venu, sans bruit, avec toujours ses allures de fantôme, rentrant dans l’ombre des deux petites pièces qui devaient communiquer avec les autres ruines...

Khadidja, ancienne esclave, avait vécu, quarante années durant, dans les plus illustres familles de Tunis et avait bercé sur ses genoux plusieurs générations de jeunes hommes. Un soir je l’appelai et lui montrai le musicien nocturne. La vieille superstitieuse hocha la tête:

--Je ne le connais pas... Et pourtant, ceux des grandes familles de la ville, je les connais tous.

Puis, plus bas, tremblante, elle ajouta:

--Dieu sait, d’ailleurs, si c’est bien un vivant. Peut-être n’est-ce que l’ombre d’un des habitants de jadis, et cette musique, un rêve, un sortilège?

Connaissant le caractère de cette race, pour qui toute interrogation sur sa vie privée, sur ses allées et venues est une insulte, je n’osai jamais interpeller l’inconnu, de peur de le faire fuir à jamais son refuge.

Pourtant, un soir, je l’attendis longtemps en vain. Il ne revint jamais. Mais le son de sa voix et le susurrement doux de sa flûte me reprennent encore souvent, aux heures lunaires. Et j’éprouve parfois une sorte d’angoisse indéfinissable à penser que jamais je ne saurai qui il était et pourquoi il venait là.

*

* *

Tout en haut, près de la Casbah banalisée et des casernes, il est un endroit charmant, empreint d’une tristesse particulière et très orientale. C’est Bab-el-Gorjani.

D’abord, sur un terrain un peu élevé au-dessus de la rue, dont il n’est séparé que par une vieille muraille grise, un cimetière antique, où l’on n’enterre plus et où les tombes disparaissent sous le fouillis des herbes sèches, des rosiers, dans l’ombre centenaire des figuiers et des cyprès noirs.

En Tunisie, l’accès des mosquées et des cimetières coraniques n’est licite qu’aux musulmans.

Comme les sépultures y sont très anciennes et qu’il n’y passe point de curieux, personne ne vient troubler les morts oubliés de Bab-el-Gorjani, où seuls l’appel des mueddines et celui des clairons des zouaves parviennent de tous les bruits de Tunis, qui s’étale en pente douce jusqu’au miroir immobile de son lac.

J’ai toujours aimé à errer, sous le costume égalitaire des bédouins, dans les cimetières musulmans, où tout est paisible et résigné, où rien de ce qui rend ceux d’Europe lugubres ne vient déparer la mort. Et tous les soirs, je m’en allais seule et à pied vers Bab-el-Gorjani.

A l’heure élue du magh’reb, quand le soleil va disparaître à l’horizon, les tombes grises revêtent les plus splendides couleurs, et les rayons obliques du jour finissant glissent, en traînées roses, sur ce coin d’indifférence auguste et d’oubli définitif.

Plus loin, on passe sous la porte qui donne son nom à ce quartier, et on se trouve sur une route pulvérulente, qui, vers l’ouest, descend dans l’étroite vallée du Bardo et, vers l’est, va aboutir au grand cimetière maraboutique de Sidi Bel-Hassène, d’où la vue s’étend sur le lac El Bahira.

Cette route monte au sommet de la colline basse de Tunis, abrupte et déserte sur ce versant. Je l’ai suivie bien des fois.

*

* *

Le soleil est très bas. Le Djebel Zaghouan s’irise de teintes pâles et semble se fondre dans l’incendie illimité du ciel.

Le disque énorme et sans rayons descend lentement, entouré de légères vapeurs d’un violet pourpre.

Tout en bas, dans la vaste plaine, le chott Seldjoumi s’étend, desséché par l’été, et sa surface unie, d’un ton lilacé, où seules quelques efflorescences salines jettent des taches blanches, prend, dans cet éclairage merveilleux, des aspects trompeurs de mer vivante, d’une profondeur d’abîme.

Au pied de la colline, sur les bords du chott, on a planté des eucalyptus odorants, pour combattre les miasmes des eaux stagnantes et salpêtrées. Et cette multiple rangée d’arbres, au très pâle feuillage bleuâtre, est une couronne d’argent sertissant la plaine maudite, où rien ne pousse, où rien ne vit.

Je retrouvai là certaines impressions anciennes, éprouvées dans la région des grands chotts sahariens, pays de visions.

* * * * *

Les dernières lueurs du jour jettent de longues traînées sanglantes sur le chott désert, sur les eucalyptus tout à fait bleus maintenant, sur les rochers rougeâtres et sur la muraille grise. Puis, brusquement, tout s’éteint, comme si les portes de l’horizon s’étaient refermées, et tout s’abîme dans une brume bleuâtre qui remonte en rampant vers la muraille et vers la ville.

On l’a dit et redit, toute la beauté si changeante de cette terre d’Afrique réside uniquement dans les jeux prodigieux de la lumière sur des sites monotones et des horizons vides.

Ce furent sans doute ces jeux, ces levers de soleil irisés, délicieux, et ces soirs de pourpre et d’or qui inspirèrent aux conteurs et aux poètes arabes de jadis leurs histoires et leurs chants.

*

* *

Sous la porte de Bab-el-Gorjani, tous les jours, un vieillard aveugle vient s’asseoir, vêtu de loques grises. Dans la nuit éternelle de sa cécité il répète indéfiniment sa litanie de misère, implorant les rares croyants qui passent par là, au nom de Sidi Bel-Hassène-Chadli, le grand marabout tunisien.

Souvent, en face des vieux mendiants de l’Islam, aveugles et caducs, je me suis arrêtée, me demandant s’il y avait encore des âmes et des pensées derrière ces masques émaciés, derrière le miroir terne de ces yeux éteints... Étrange existence d’indifférence et de morne silence, si loin des hommes qui, pourtant, vivent et se meuvent alentour!

Là errent aussi parfois, à la tombée de la nuit, des créatures en loques, sordides et innommables, juives du Hara ou siciliennes de la «Sicilia serira» (petite Sicile), quartiers dangereux et mal famés avoisinant le port.

Ce qui les attire là, ce sont les casernes. Mendiantes et à l’occasion prostituées, elles s’avancent, à l’heure de la soupe, le long des murs, et, dans les encoignures noires, elles attendent la sortie des soldats...

Bab-el-Gorjani reste pourtant l’un des coins les plus déserts et les plus délicieusement paisibles de Tunis.

*

* *

Une nuit de tristesse plus intense, d’angoisse vague et sans cause appréciable, après avoir erré dans le silence des rues arabes où la vie finit après le Magh’reb, j’étais venue échouer dans un vieux petit quartier tout en ruines, resté debout de par la grande insouciance islamique, au milieu des rues et des marchés, à la porte du Souk-el-Hadjemine où, tous les jours, une foule s’agite et vit.

Là, dominant un monceau de ruines, il est un petit minaret carré, trapu: c’est la mosquée d’El-Morkad.

Il n’y avait personne dans les ruelles et sous les toits en planches légères des souks. Lasse d’errer ainsi sans but, je m’assis sur une pierre, pour y attendre le jour.

En Afrique, de toutes les heures, la plus délicieuse, la plus charmante est celle de l’aube matinale. Il y a dans l’air, encore frais et limpide, quelque chose d’infiniment léger qui pénètre l’âme et le corps, et qui grise les sens, heure joyeuse de jeunesse retrouvée et d’espérance renaissante.

Il pouvait être trois heures à peine, et il faisait encore nuit dans la ville. Mais là-bas, vers l’est, les terrasses des maisons commençaient à se détacher en noir sur un fond d’un vert glauque, encore à peine distinct.

Sèchement, au-dessus de ma tête, un volet de bois claqua, et un jet de lumière jaune glissa dans la nuit: le mueddine se levait.

Comme en rêve encore, il commença son appel, par l’attestation séculaire de l’omnipotence divine:--Dieu est le plus grand! «_Allahou akbar!_»

Doucement, lentement, sa voix semblait planer au-dessus de la ville endormie... Elle avait un accent de foi absolue, de sincérité, de recueillement solennel, cette voix venant d’en haut, qui semblait descendre du ciel, ferme et consolante.

De loin, d’autres voix lui répondirent, semblables. Dans un jardin voisin des oiseaux se réveillaient. Et ce fut un grand concert de voix vibrantes, harmoniques, le cantique chanté chaque jour, de par tous les pays d’Islam, au Seigneur des Univers, Souverain au Jour de la Rétribution, Maître des Orients et des Occidents, Roi du jour qui se lève...

--La prière vaut mieux que le sommeil!