Dans l'ombre chaude de l'Islam

Part 3

Chapter 33,825 wordsPublic domain

On m’a souvent reproché de me plaire avec les gens du peuple. Mais où donc est la vie, sinon dans le peuple? Partout ailleurs le monde me semble étroit. J’ai la sensation, en certains milieux, d’une atmosphère artificielle: j’y respire mal. Je ne sais jamais ce qui sera «convenable». A vrai dire, je ne souffre pas trop des pauvretés et des naïvetés, pas même des grossièretés. Je n’en souffre pas profondément. Ce qui me semble à la longue insupportable, c’est l’éternelle honte médiocre de certaines gens. Et puis ce manque de bravoure qui les distingue, cette prudence, cette affectation de vivre d’une façon raisonnable et bien calculée. En fait, j’ai toujours vu qu’on aboutissait par cette méthode à des erreurs de calcul. J’ai toujours été très étonnée de constater qu’un chapeau à la mode, un corsage correct, une paire de bottines bien tendues, un petit mobilier de petits meubles encombrants, quelque argenterie et de la porcelaine suffisaient à calmer chez beaucoup de personnes la soif du bonheur. Toute jeune j’ai senti que la terre existait et j’ai voulu en connaître les lointains. Je n’étais pas faite pour tourner dans un manège avec des œillères de soie. Je ne me suis pas composé un idéal: j’ai marché à la découverte. Je sais bien que cette manière de vivre est dangereuse, mais le moment du danger est aussi le moment de l’espérance. D’ailleurs, j’étais pénétrée de cette idée, qu’on ne peut jamais tomber plus bas que soi-même. Quand mon cœur souffrait, il commençait à vivre. Bien des fois, sur les routes de ma vie errante, je me suis demandé où j’allais et j’ai fini par comprendre, parmi les gens du peuple et chez les nomades, que je remontais aux sources de la vie, que j’accomplissais un voyage dans les profondeurs de l’humanité. Contrairement à tant de psychologues subtils, je n’ai découvert aucun sentiment nouveau, mais j’ai récapitulé des sensations fortes; à travers toutes les mesquineries de mes hasards, la courbe voulue de mon existence se dessinait largement.

On s’expliquera par ces mots,--qui n’ont peut-être pas assez de suite, mais que je sens sincèrement, pourquoi je peux m’intéresser à beaucoup d’humbles choses.

Maintenant mes yeux se reposent sur cette petite cour de la redoute de Béchar, ils en photographient les aspects, ils la possèdent dans sa simplicité.

POUR TUER LE TEMPS

Sous une petite tente de nomades en loques, envahie de mouches, un ksourien blanc de Kenadsa a installé un café maure. Des selles et des fusils du Makhzen, de pauvres hardes de soldats traînent là en dépôt.

Mokhazni et spahis viennent, sous cet abri précaire, boire du thé tiède et jouer d’interminables parties de «ronda» espagnole ou de dominos avec la passion que tous les Arabes apportent au jeu.

Quand ils jouent, le siroco peut secouer la tente, le sable peut fouetter les visages, les mouches peuvent aveugler les yeux: rien, sauf un appel de service, ne saurait détacher les regards des joueurs de leurs cartes crasseuses ou des petits rectangles d’ébène et d’os. Des cris, des rires, souvent de terribles disputes qui, sans la crainte des chefs, finiraient dans le sang, accompagnent ces jeux où passe le plus clair de la solde.

Attendons le soir avec la même insouciance qu’eux.

* * * * *

Dans la cour du Bureau arabe de Béchar, comme à Beni-Ounif, comme ailleurs, au Sud, dans l’ombre chaude, après la prière, de grands chants libres éveillent les échos de la plaine morte...

L’âme songeuse, insouciante et sensuelle des nomades monte en beaux chants sauvages, rauques parfois, comme des cris de chats dans la nuit, et parfois suaves comme la musique la plus douce. Ce sont des ondes de passion et de sentiment qui vont mourir sur la grande plage du ciel, et leur mélancolie déborde aussi mon cœur.

KENADSA

Kaddour ou Barka, le chef des khouans Ziania de Béchar, me donne pour guide un nègre esclave, le «khartani» Embarek. Nous quittons le douar du Makhzen à l’heure rose et verte de l’aube. Le temps est limpide, sans indices de siroco. Seule une brume légère voile les palmeraies, au fond de l’oued.

Comme toutes les petites vallées de cette zone, celle où nous cheminons, moi à cheval et Embarek à pied, s’allonge entre deux chaînes de coteaux. Sur la gauche, au-dessus de ces vallonnements bas, se dresse la silhouette puissante du Djebel Béchar. Du sable blond, des ondulations molles, toujours, comme depuis les Bezaz el Kelba, le même paysage, la même harmonie monotone de grandes lignes sans angles, sans heurts, presque même sans aspérités.

A mesure que nous nous éloignons vers l’ouest, les collines s’abaissent.

Nous longeons, à droite, l’étrange dune couronnée de pierres en porte-à-faux qui commande Béchar. Cela dure longtemps ainsi, tandis que le soleil, tout de suite brûlant, monte derrière nous et allonge nos ombres sur le sol qui pâlit.

Enfin nous arrivons au sommet d’une côte pierreuse, semée de silex et de fragments d’ardoise, comme la lugubre vallée de Ben Zireg.

A l’horizon, embrumée de vapeurs roses, Kenadsa apparaît: des taches noires d’arbres disséminés, une ligne bleuâtre qui est une grande palmeraie, et, montant au-dessus des sables, un minaret cassé, qui, dans le soleil encore oblique, semble de bronze roux...

Plus loin, nous suivons un sentier bordé, pendant plus d’un kilomètre, d’une rangée de hauts dattiers, tout seuls dans le vide de la vallée.

Sous leur ombre mouvante, une séguia souterraine, avec, par ci, par là, de petits regards, coule limpide et fraîche.

Kenadsa monte devant nous, grand ksar en toub de teinte foncée et chaude, précédé, vers la gauche, de beaux jardins très verts. Le ksar dévale en un désordre gracieux de terrasses superposées, suivant la pente douce d’un monticule. A droite, la dune dorée, avec ses entablements de pierre, se dresse, presque abrupte.

Une koubba, très blanche, abrite la sépulture d’une sainte musulmane, de la famille de l’illustre Sidi M’hammed-ben-Bou-Ziane, fondateur de Kenadsa et de la confrérie des Ziania:--Lella Aïcha.

Autour de la koubba, d’innombrables tombes disséminées dans le sable, qui les envahit peu à peu: elles sont là comme une marge prévue aux habitations des vivants.--Toutes les cités sahariennes commencent par des cimetières.

Nous passons près de ces terres vagues, nous côtoyons toute cette poussière humaine accumulée là depuis des siècles, dans l’abandon et l’oubli, et nous prenons le chemin qui contourne le rempart du ksar, fait d’une muraille en terre sombre, sans créneaux et sans meurtrières.

Sur une petite place, des hommes sont à demi couchés, kharatine pour la plupart, qui se soulèvent à peine pour nous regarder.

On entre dans le ksar par une grande porte carrée aux lourds battants.

Nous traversons le _Mellah_, le quartier salé, le quartier des juifs, qui gîtent en d’étroites boutiques à même la rue.

Ici, à l’encontre des mœurs figuiguiennes, les juives, qui portent cependant le même costume, ne sont pas cloîtrées. Elles jacassent, cuisinent, se débarbouillent devant leurs portes.

... Encore un tournant, et nous voici dans une autre rue plus étroite et plus propre, qui finit en des lointains de clair-obscur, sous des maisons qui la voûtent.

L’ENTRÉE A LA ZAOUÏYA

Où allons-nous, vers quelle retraite, vers quelle ombre propice à la méditation, au repos, au rêve, à l’oubli?

J’aime les ruelles dont je ne connais pas l’issue. A les suivre, il me semble toujours qu’il va se passer quelque chose dans ma vie.

L’esclave s’est arrêté, il a pris mon cheval par la bride, il m’a fait signe de mettre pied à terre. Nous franchissons une dernière porte, nous sommes dans la zaouïya.

* * * * *

Les marabouts Ziania sont réputés pour leurs sentiments favorables à la France. Ce sont des gens paisibles et humains qui saluent une puissance de justice. Ils apportent tous les jours des preuves nouvelles de leur sentiment de déférence et de respect de la parole donnée.

Kenadsa est située hors frontière et reconnaît la suzeraineté du sultan de Fez. Nous voici donc en territoire marocain, à vingt-cinq kilomètres de Béchar, terre française.

En réalité, où est la frontière? où finit l’Oranie, où commence le Maroc? Personne ne se soucie de le savoir.

Mais à quoi bon une frontière savamment délimitée? La situation actuelle, hybride et vague, convient au caractère arabe. Elle ne blesse personne et contente tout le monde...

* * * * *

Trois ou quatre esclaves noirs nous reçoivent. Mon guide leur répète ce que Kaddour ou Barka lui a dit: je suis Si Mahmoud ould Ali, jeune lettré tunisien qui voyage de zaouïya en zaouïya pour s’instruire...

On me fait donc asseoir sur un sac de laine plié, par terre, pendant qu’on va avertir le marabout actuel, Sidi Brahim ould Mohamed, à qui je fais tenir une lettre d’introduction de l’un de ses khouans d’Aïn-Sefra.

Rangés contre le mur, les esclaves attendent, muets. Deux d’entre eux sont des kharatine. Jeunes, imberbes, ils portent la «djellaba» grise des Marocains et un chiffon de mousseline blanche autour de leur crâne rasé. Le troisième, plus noir, plus grand, en vêtements blancs, est un Soudanais, et son visage porte de profondes entailles au fer rouge. Tous trois sont armés de la _koumia_, le long poignard à lame courbe, à fourreau de cuivre ciselé, retenu par un beau cordon en fils de soie de couleur vive, passé en bandoulière.

Enfin, après un bon quart d’heure d’attente, un grand esclave noir, d’une laideur bizarre, avec de petits yeux vifs et ronds et fureteurs, vient baiser respectueusement les cordelettes de mon turban.

Il m’introduit dans une vaste cour silencieuse et nue, dont le sol s’abaisse en pente douce.

Déjà je respirais une atmosphère de paix un peu inquiétante. Cette succession de portes qui se refermaient sur moi ajoutait à la distance que je venais de parcourir.

Encore une petite porte basse, et nous entrons dans une grande pièce carrée qui ressemble à l’intérieur d’une mosquée. Le jour atténué s’y diffuse par une ouverture quadrangulaire dans un plafond fait de poutrelles disposées avec goût.

On étend des tapis; je suis chez moi. C’est là que j’habiterai... Dieu sait combien de temps.

Tandis que les nègres vont me chercher du café et de l’eau fraîche, mes yeux s’habituent à la pénombre, et j’examine mon logement--un peu au point de vue de la sécurité.

Un escalier étroit et raide, en pierre noire, conduit sur la terrasse. A gauche, un renfoncement profond, garni d’un brasero en fer servant à préparer le thé et dont la fumée s’échappe par un trou dans le plafond. Au milieu de la pièce, un petit bassin carré, et, au bord, une cruche en terre pleine d’eau: le nécessaire pour les ablutions. L’eau tranquille dans le bassin peut servir de miroir. Quatre colonnes faisant corps avec la muraille étayent le plafond. Au fond de la pièce, une porte en bois, au panneau peint, étale des fleurs naïves en couleurs éteintes.

Cette chambre des hôtes doit être très ancienne, car la toub des murs et les poutres du plafond ont pris une teinte d’un noir vert. Les colonnes, à hauteur d’homme, sont douces et luisantes, comme polies par le frottement des mains et des vêtements...

Après tant d’autres voyageurs, je m’assoupirai dans cette retraite.

VIE NOUVELLE

J’allais fermer les yeux quand Sidi Brahim, le marabout de Kenadsa, est entré. Il se tient debout devant moi, de forte corpulence, le visage marqué de variole avec un collier de barbe grisonnante. Ses gestes sont lents et graves, son sourire doux et avenant. Rien de farouche en lui. Il porte des vêtements très simples et très blancs sous un mince haïk de laine. Un gros turban rond roule sur une chéchia, le coiffe, sans voile encadrant la figure. Son type tient à la fois du marocain des villes, dont il a l’accent zézayant, et du ksourien du Sud.

Si Mohamed Laredj, neveu et homme de confiance de Sidi Brahim, l’accompagne.

Plus petit, mince sous ses voiles d’une blancheur neigeuse, il a, lui aussi, un visage doux, un sourire presque timide, mais des yeux intelligents et profonds, sans dureté.

Avec beaucoup de dignité, Sidi Brahim me souhaite la bienvenue, puis il me questionne sur un ton discret.

Cela dure un instant, avec des silences et des reprises de politesses. Les marabouts se retirent bientôt comme des ombres blanches.

Notre entrevue a été courte et me laisse une impression de sécurité. Je suis l’hôte de ces hommes. Je vivrai dans le silence de leur maison. Déjà ils m’ont apporté tout le calme de leur esprit, une ombre de paix a pénétré les replis de mon âme. Des jours vont venir qui passeront sur moi, longs et sans désirs, et ma curiosité se fera douce comme une veilleuse dans la chambre d’un convalescent. Je m’approfondirai dans les secrets de ma conscience tumultueuse. Les grands incendies qui nous enflamment de science, de haine ou d’amour dormiront sous la cendre, je pourrai respirer ma vie d’un souffle égal.--Est-ce donc là ce que je venais chercher? Toute ma soif va-t-elle enfin s’apaiser, et pour combien de temps?

Une pensée de bon nirvana amollit déjà mon cœur: le désert que j’ai traversé était celui de mes désirs. Quand ma volonté se réveillera, il me semble qu’elle voudra des choses nouvelles et que je ne me rappellerai plus rien des souffrances du passé. Je rêve d’un sommeil qui serait une mort, et d’où l’on sortirait armé, fort d’une personnalité régénérée par l’oubli, retrempée dans l’inconscience.

... Embarek monte sur la terrasse et jette une natte sur l’«œil de la maison.»

Alors, dans l’obscurité, les nuées de mouches qui m’assaillaient se dissipent. Un peu de fraîcheur, un souffle d’air me vient d’en haut, avec un immense silence qu’on sent éternel.

Je me couche sur le tapis. Je suis seule et je passe peu à peu d’un repos très calme à l’accablant sommeil de la méridienne.

ESCLAVES

Être toujours entourée de visages noirs, en voir tous les jours de nouveaux, n’entendre que la voix grêle des esclaves à l’accent traînant, c’est ma première impression quotidienne à Kenadsa, une impression étrange et forte.

A part quelques rares familles berbères, tous les habitants du ksar sont des kharatine noirs. A la zaouïya, l’élément soudanais ajoute encore une note de dépaysement plus lointain.

Fils de captifs du Souah et du Mossi, les pères de ces esclaves sont venus à Kenadsa, après de longues souffrances et des pérégrinations très compliquées.

Pris d’abord par des hommes de leur race, au cours des perpétuelles luttes des villages et des roitelets noirs, ils ont été vendus aux trafiquants maures, puis remis entre les mains des Touareg ou des Chaamba, qui, à leur tour, les ont passés aux Berabers.

Leurs enfants n’ont pas conservé la langue de leur pays d’origine, que, seuls, quelques vieillards comprennent encore. A Kenadsa, tout le monde parle arabe. L’idiome berbère, le chelha, si répandu sur la frontière du Maroc, est lui-même inconnu ici.

Les Soudanais de la zaouïya, tant que leur sang reste pur, sont robustes et souvent beaux, d’une beauté toute arabe, qui contraste singulièrement avec le noir d’ébène de leur peau. Ceux qui sont issus de métissages avec les kharatine sont, au contraire, ordinairement chétifs et laids, avec des visages anguleux, des membres grêles et disproportionnés.

L’impression inquiétante et répulsive que produisent sur moi les noirs provient presque uniquement de la singulière mobilité de leur visage aux yeux fuyants, aux traits tiraillés sans cesse par des tics et des grimaces. C’est une impression invincible de non-humanité, de non-parenté animale que j’éprouve puérilement, tout d’abord, en face de mes frères les noirs.

Seul parmi les esclaves, le porte-clefs, l’homme de confiance de Sidi Brahim, Ba-Mahmadou ou Salem, m’est sympathique.

C’est un grand Soudanais tranquille, au visage entaillé de marques au fer rouge. Il porte des vêtements d’une blancheur immaculée sous un long burnous noir. Dans l’expression de sa figure et dans ses gestes, comme dans ses traits réguliers, rien de l’homme-singe, grimaçant et rusé, de cette ruse animale qui sert d’intelligence aux noirs.

Ba-Mahmadou se distingue des autres nègres. Il trouve, au fond de lui-même ou dans sa culture d’esclave, le secret des gestes graves et des attitudes respectueuses. Ce sentiment n’est pas celui de la servitude déprimante. Il met de la noblesse dans les salutations.--Les nègres, d’ordinaire, ne savent pas saluer.

Toutes les fois que Ba-Mahmadou se présente devant des musulmans blancs, il commence par s’incliner trois fois devant eux, et ne s’approche que pieds nus, laissant ses savates à la porte. Cependant le sens qu’il a du respect ne le diminue pas.

* * * * *

Ce serait une bien curieuse étude à écrire que celle des esclaves qui vivent ici. Il faudrait, pour la tenter, n’avoir ni préjugés de droite ni préjugés de gauche, faire de l’histoire naturelle autant que de l’histoire sociale. Il faudrait, je le sens, être guéri du préjugé des races supérieures et des superstitions des races inférieures.

* * * * *

Presque tous ces esclaves possèdent des maisons au ksar, des jardins dans les palmeraies, même de petits troupeaux. Ils vendent la laine, la viande, les dattes, pour leur propre compte, mais ils restent astreints à travailler pour leurs maîtres.

Pour se marier, ils doivent demander l’autorisation du chef de la zaouïya, mais ils sont les maîtres chez eux, «caïds dans leur maison».

Ils mènent ainsi une double existence d’hommes presque libres au dehors, et d’esclaves à la zaouïya, où les fonctions sont d’ailleurs distribuées assez vaguement.

PETIT MONDE DE FEMMES

Les femmes ici composent un petit monde à part avec sa hiérarchie.

Tout d’abord Lella (Madame).

La mère de Sidi Brahim a la charge de toute l’administration intérieure: dépenses, recettes, aumônes. On ne la voit jamais, mais on sent partout son pouvoir; crainte et vénérée de tous, cette vieille reine-mère musulmane vit ici presque cloîtrée, ne sortant que rarement et haut voilée, pour se rendre aux tombeaux de Sidi Ben Bou-Ziane et de Sidi Mohammed, qui fut son époux.

Autour d’elle gravite tout un petit monde de femmes pâles, qui sont les épouses des marabouts. Plus bas, c’est le peuple des négresses, vierges, mariées, veuves ou divorcées.

Parmi ces femmes de couleur règne un grand relâchement de mœurs. Pour quelques sous, pour un chiffon, et même pour le plaisir, elles se donnent à n’importe qui, arabe ou nègre. Elles font ouvertement des avances aux hôtes et s’offrent avec une impudence inconsciente, drôle souvent.

Les esclaves mâles contiennent encore un peu les mouvements de leur sang, mais toute la féminité noire s’abandonne à l’instinct, et ses querelles sont aussi futiles que ses amours. Parfois, dans les cours, éclatent des disputes criardes, qui précèdent des pugilats et des bondissements de nu au soleil.

Un matin, deux noires s’invectivent devant ma porte.

--Putain des juifs du Mellah!

--Renégate! Voleuse! Graine de calamité! Racine amère!

--Dieu te fasse mourir, juive, fille de chacal!

Tout à coup, la voix sifflante de Kaddour, l’intendant, vient mettre fin au scandale.

Elles se séparent, en chiennes hargneuses, avec des dents qui brillent dans l’injure et qui mordent les mots comme de la chair.

TRANSFORMATION

... Voici plus d’une semaine que je suis ici, et ma vie s’écoule doucement, comme une séguia paresseuse. Jusqu’à présent je n’étais pas encore sortie de la zaouïya. Ici, il ne faut pas songer à faire quoi que ce soit sans l’autorisation de Sidi Brahim. On se heurterait au silence des esclaves et à des portes inexorablement closes.

Pourquoi ne voulait-on pas me laisser sortir? Cela commençait à me peser et même à m’inquiéter. Ma chère solitude n’était plus volontaire; ma chambre, si propice aux visions intérieures, ressemblait trop à une prison discrète...

Enfin, ce matin, j’ai demandé à voir le marabout et je lui ai dit mon désir.

Le bon marabout a souri.

--Si Mahmoud, mon enfant, ne conçois aucune amère pensée! si tu veux sortir, qu’à cela ne tienne... Mais alors, il te faut changer de costume. Tu sais que celui des Algériens que tu portes est mal vu ici. Il ne présenterait pas pour toi de danger réel, mais il t’occasionnerait sûrement des ennuis, on te traiterait ouvertement de «M’zani».

En effet, les Marocains abhorrent les Algériens, qu’ils considèrent assez facilement comme des renégats.

Peut-être les Marocains détestent-ils plus profondément les musulmans algériens que les chrétiens eux-mêmes, parce qu’ils croient que les premiers ont abjuré l’Islam, tandis que les autres sont restés ce qu’ils étaient: des infidèles.

Oubliant les principes de tolérance de l’Islam pur, les Marocains nourrissent une haine irréconciliable contre Chrétiens et «M’zanat».

... Et voilà que maintenant, pour sortir, je me suis transformée en Marocain, quittant le lourd harnachement des cavaliers algériens pour la légère «djellaba» blanche, les savates jaunes qu’on chausse sur les pieds nus, et le petit turban blanc sans voile, roulé en auréole autour d’une chéchia.

C’est plus léger, plus frais, mais je songe avec épouvante au terrible soleil du milieu du jour, et je me demande si cette coiffure, presque transparente, sera bien suffisante à me protéger.

Je fais part de mes inquiétudes à Ba-Mahmadou. Le Soudanais sourit sans s’émouvoir.

--Dieu et Sidi M’hammed-ben-Bou-Ziane te protégeront, si tu es venu ici avec confiance et sincérité!

Espérons que la prédiction rassurante de Ba-Mahmadou se réalisera, et que ce nouveau costume, qui m’amuse pour le moment, ne nuira pas à ma sincérité d’âme.

MONTAGNE DE LUMIÈRE

La «Barga» est cette étrange dune qui domine Kenadsa, et que couronnent des blocs de pierre, avec, çà et là, quelques éperons de roc en forme de pyramide.

J’y vais me promener par un clair matin frais.

Je traverse les cimetières. Derrière la koubba de Lella Aïcha qui se pare de teintes roses, comme d’une ombre de pudeur, je grimpe par le sentier de sable, qui passe parfois sous des entablements de pierre prêts à rouler dans le vide.

Les lointains se prolongent en des transparences infinies. A l’horizon, vers l’est, le Djebel Béchar monte, très bleu, commandant tout le pays, de Ben-Zireg à Kenadsa.

Le soleil s’élève lentement. Il nage en un océan de lueurs carminées qui se fondent insensiblement dans l’or vert du zénith. Je pense à des toiles de Noiré, le seul peintre qui ait compris toute la délicatesse des matins du Sud.

Tout ici chante en couleur, s’anime graduellement d’émotion solaire. Le sable se dore et les pierres s’irisent. Des reflets verts, des reflets orangés ou rouges mettent une floraison de lumière sur l’aridité de cette colline. J’y vois vivre la lumière. Elle devient ma palette de rêve.

Et puis, derrière cet écran merveilleux, il y a encore tant de choses. C’est d’abord une vallée étroite comme un ravin. Je m’y suis promenée, j’en ai remué du pied les écailles de pierre noire avec le frisson de marcher sur une peau de serpent. Après, viennent les sebkha salées, coupées de palmeraies sombres; puis des dunes s’enchevêtrent et c’est la route de l’oued Guir...

Quand je monte sur ma petite montagne de lumière, je vois à mes pieds toute la douce vie colorée. Le ksar me semble bâti pour mes yeux, j’en aime la teinte d’ensemble chaude et foncée, tenant du violet sombre et du rouge brun, avec quelques murailles plus neuves, où la terre a encore des teintes d’or mat ou de chamois argenté, comme le sable des dunes.

* * * * *

Deux ou trois hautes maisons à fenêtres grillagées, habitées par les marabouts, se dressent au-dessus du chaos des demeures ksouriennes.

A l’extrémité du ksar, au milieu d’une sorte de place où il y a des tombeaux, voici la koubba de Lella Keltoum (encore une sainte de la descendance de Sidi Ben Bou-Ziane).