Dans l'ombre chaude de l'Islam

Part 4

Chapter 43,925 wordsPublic domain

Je voudrais pouvoir la montrer, cette koubba musulmane, mais ce n’est qu’un cube de terre. Elle est très vieille et porte, aux angles, des ornements en forme de cornes pointues. Au milieu de sa terrasse s’élève une petite coupole à huit pans. Une femme en «mlahfa» rose fané, une mendiante sans doute, est assise sur le seuil. Le minaret d’un blanc jaune, patiné par le temps et le soleil, s’élance vers la lumière blonde d’en haut... Quelques Ouled Djerir, loqueteux et armés de fusils, s’en vont vers le Guir, poussant devant eux une vingtaine de chameaux pelés, chargés de longs sacs en laine noire pleins de blé.

A cette place revient l’heure éternelle, celle qui brilla à l’aube du monde, celle qui passa il y a quelque deux cents ans, quand le bienheureux cheikh M’hammed professait là ses doctrines humanitaires et ésotériques.

L’ILLUMINÉ

Au sommet de la Barga, au milieu d’un amas de rochers sombres, un illuminé vit au fond d’une cellule étroite taillée dans le roc.

Vêtu d’une loque sombre, grand, le corps décharné, avec un fin visage bronzé et émacié, l’anachorète a laissé pousser ses cheveux gris et sa barbe inculte. Son regard est devenu fixe, et ses lèvres ne cessent de murmurer indéfiniment les mêmes invocations mystiques, qui entretiennent depuis tantôt vingt ans sa constante extase.

Dans sa jeunesse, l’Illuminé, que la grâce de l’inconscience n’avait pas encore touché, a beaucoup voyagé, au Maroc, en Algérie, dans le désert et au Soudan. Ce dut être un de ces admirables voyages que, de nos jours, seuls les Arabes savent encore accomplir, s’en allant à pied de village en village, en demandant le gîte et le pain dans le sentier de Dieu.

Puis, lassé de la vanité du savoir humain et de la monotonie des choses, le saint est revenu sur le sol natal et s’est retiré, pour toujours, dans sa cellule grise, d’où il ne sortira plus que porté par les croyants vers le calme définitif des vagues nécropoles d’en bas.

Je le regarde, ce bel anachorète saharien, et je pense que les solitaires chrétiens des premiers siècles devaient lui ressembler, dans les décors pareillement désolés de la Thébaïde et de la Cyrénaïque ardentes.

Eux aussi cherchaient dans l’extase la satisfaction de cet impérieux besoin d’éternité qui sommeille au fond de toutes les âmes simples.

Ce besoin d’éternité, je l’éprouve moi-même parfois... pas toujours. D’autres m’ont dit qu’ils n’en souffraient jamais, et ceux-là n’étaient pas toujours des raisonneurs grossiers; ils aspiraient à la vie, à toute la vie, comme à une illumination rapide que suivra l’éternelle nuit.

L’un d’eux, avec qui j’ai partagé le plus pur de mon âme rêveuse, en des minutes d’exaltation et de nostalgie, me disait:

«Je ne trouve de goût à la vie que dans la certitude de mourir un jour. J’ai besoin de savoir que ça ne durera pas.» Cet état d’esprit m’a étonnée.

L’Illuminé de la Barga possède peut-être l’éternité...

L’INDIGNATION DU MARABOUT

Hier, pendant la sieste, Sidi Brahim entre tout à coup, une lettre à la main, consterné.

--Si Mahmoud, je viens de recevoir une lettre d’Oudjda, où l’on m’annonce que Hadj Mohammed ould Abdelkhaut, chef des Kadriya, a été assassiné par les gens de Bou Amama--que Dieu le confonde!

Et le marabout se laisse choir sur le tapis, me tendant la lettre.

Elle est écrite sur un bout de papier gris tout froissé, cette lettre qu’apporta un serviteur délégué par la zaouïya d’Oudjda vers la zaouïya des Ziania de Kenadsa, à travers cent lieues de pays.

Le serviteur raconte la mort de Hadj Mohammed, qui s’était rendu chez Bou Amama pour l’engager à ne pas porter la désolation et la guerre dans l’Angad.

Bou Amama reçut fort bien l’émissaire et lui prodigua des promesses. Mais, au retour, dans la plaine, un des hommes du vieux détrousseur rejoignit Hadj Mohammed et l’entraîna loin de ses compagnons, sous le prétexte d’un secret à lui communiquer. Dans le lit d’un oued, des bandits embusqués massacrèrent alors le malheureux marabout.

* * * * *

J’achève de déchiffrer le grimoire, et je revois la triste Oudjda en proie aux soldats affamés et exaspérés, la tourbe quémandeuse et menaçante piétinant dans la boue où pourrissaient des charognes et, au bout de toute cette épouvante, derrière des ruines où fleurissaient les pêchers roses, la zaouïya blanche des Kadriya recueillie, si calme, que dirigeait ce Hadj Mohammed qu’on vient d’assassiner traîtreusement et chez qui, il y a à peine trois mois, nous avions trouvé un accueil fraternel.

* * * * *

--Si Mahmoud, le Mogh’rib est perdu, si on commence à tuer là-bas les inoffensives créatures de Dieu, les hommes de prière et d’aumône, qui ne portent ni épée ni fusil, me dit Sidi Brahim. Il faut certainement que Dieu ait aveuglé les fils du Mogh’rib, pour qu’ils abandonnent ainsi son sentier, pour qu’ils trahissent leur Sultan descendant du Prophète--la prière et le salut soient sur lui!--par Mouley Idris, et pour suivre qui? de misérables imposteurs, comme Bou Amama et le Rogui Bou Hamara!

De sa voix douce et lente, Sidi Brahim continue à se lamenter sur le sort du Maroc.

--En vérité, par quoi expliquer, sinon par la folie, la popularité de Bou Amama, fils d’un infime brocanteur de Figuig, homme sans origine et sans instruction, fauteur de discordes et de massacre, dispensateur de faux miracles, de fallacieuses promesses? Par Dieu, la maison de Bou Amama est bâtie sur les assises chancelantes du mensonge et de l’iniquité! Mais les nomades du désert ne sont-ils pas ainsi faits que, plus grande est l’invraisemblance, plus forte est leur croyance! Quant à celui qui vient leur annoncer la vérité, malheur à lui: ils le méprisent et, s’ils le peuvent, ils l’exterminent... Et que dis-tu, toi qui as lu la parole de Dieu, qui as visité beaucoup de villes et de pays, que dis-tu du Rogui? Comment expliques-tu l’incroyable aventure de cet homme que personne ne connaît et qui, du jour au lendemain, s’improvise Sultan, émir des croyants? Il dit qu’il est Moulay M’hammed, frère dépossédé de Mouley Abdelaziz. Mais comment ne se trouve-t-il pas un seul homme digne de foi, parmi ceux qui ont connu Mouley M’hammed, pour dire à la face des croyants «en vérité, c’est lui» ou alors pour confondre l’imposteur? D’autres prétendent que Bou Hamara est originaire des Sanhadja du Djebel Zerhaoun. Mais comment personne, parmi les Sanhadja et les Beni-Zerhaoun, ne connaît-il cet homme? On croirait vraiment que ce Bou Hamara n’est pas un fils d’Adam, mais bien un «djenn», esprit d’essence ignée, un signe des temps, un fléau de Dieu, descendu du ciel ou sorti de terre pour châtier le Mogh’rib dépravé et criminel!... Vous autres, les fils de l’Est, vous êtes heureux. Vous jouissez en paix des biens que vous accorde le Dispensateur. Et nous, malheureux fils du Mogh’rib, nous vivons dans un pays de loups affamés, où les fleuves débordent de sang et où l’iniquité triomphe. A chaque heure du jour et de la nuit, nous tremblons pour notre vie et pour nos biens... Vois, Si Mahmoud, nous avions des revenus importants au Tafilala, à El-Outtat, à Fez et surtout dans la région de l’Angad. A présent que les armées des imposteurs ont envahi le pays, nous ne recevons plus que le quart des revenus d’antan... Et ici, les pauvres, les orphelins, les femmes sans protection, les étudiants et les voyageurs affluent et nous demandent l’asile et le pain, que nous devons leur donner selon la règle pure de notre maître--Dieu soit satisfait de lui!--Ah, Si Mahmoud, prions Dieu d’anéantir Bou Amama, le fils du brocanteur, l’inventeur des fourberies, et Bou Hamara, l’homme ténébreux qui, sur le dos d’une ânesse, veut escalader les marches d’un trône millénaire et conquérir l’héritage que Mouley Idris a légué à sa postérité par la volonté de l’Héritier des Mondes...

--Et ainsi, tous les jours, Sidi Brahim vient me communiquer les nouvelles de l’Ouest, les tristes nouvelles, et les bruits du dehors. Pourtant, ils n’arrivent que très atténués en cette retraite lointaine, les échos de la tourmente qui gronde à travers le Maroc pourri...

Ici, rien ne se passe, et les nouvelles du monde extérieur ne portent plus en elles, en entrant dans cette ombre chaude et pure, le frisson glacial de la réalité tragique.

Dans la monotonie de ma vie à Kenadsa, je perds peu à peu la notion de l’agitation et des passions déchaînées. Il me semble que partout, comme ici, le cours des choses s’est arrêté.

MESSAGE

Une longue journée de fièvre et de souffrance, des heures lourdes passées dans la petite chambre de la terrasse, couchée sur une natte, en face de l’horizon de feu...

Le soir, comme l’air fraîchit un peu, je me sens mieux, et je me lève pour me traîner jusqu’au parapet: l’une de mes sensations les plus douces, molles jusqu’à la volupté, c’est de regarder ainsi, tous les soirs, se coucher le soleil sur Kenadsa auréolée de pourpre royale.

... Pourtant, les esclaves tardent à venir, aujourd’hui. La nuit tombe, une nuit lunaire d’une transparence infinie.

Toujours rien, ni thé, ni dîner, à peine un peu d’eau au fond de la «delloua» en cuir qui s’égoutte lentement.

J’appelle.

Sur une terrasse voisine, une vieille négresse surgit de l’ombre: les esclaves sont tous partis pour une veillée mortuaire dans le quartier de la mosquée.

Alors, j’installe tant bien que mal mon tapis sur la terrasse encore chaude, et je me couche, dans la clarté rose de la lune, qui descend vers l’horizon.

Dès l’aube, Ba-Mahmadou vient, l’air contrit avec des salutations encore plus respectueuses qu’à l’ordinaire:

--Sidi Mahmoud, «Lella» m’envoie te dire qu’elle te supplie, au nom de Dieu et de Sidi ben-Bou-Ziane, de lui pardonner et de chasser de ton cœur toute amertume. Hier soir nous sommes tous allés l’accompagner auprès du corps d’une sainte femme, Lella Fathima Angadia, qui est morte à l’heure du Mogh’rib.--Dieu lui donne sa miséricorde! C’est pourquoi «Lella» a oublié de t’envoyer le thé et le repas du soir. Elle te demande le pardon de cette offense involontaire et appelle sur toi la bénédiction de Dieu et de ses ancêtres.

... Je ne la verrai jamais, cette «Lella» toute-puissante, si vénérée, et qui pousse le culte de l’hospitalité jusqu’à mander à un inconnu un message empreint d’une aussi douce humilité, pour solliciter le pardon d’un oubli sans conséquence...

Comment est-elle, cette grande dame musulmane, auprès de laquelle je ne puis pénétrer, puisque je suis Sidi Mahmoud et qu’on continue à me traiter comme tel?--Si même, par les indiscrétions de Béchar, on a des soupçons, on se gardera bien de me le faire sentir, car ce serait gravement manquer à la politesse musulmane.

A-t-elle les manières graves de son fils? Et quelles sont les pensées qui occupent le cerveau de cette femme placée dans une situation si particulière, à la fois cloîtrée et investie d’une autorité devant laquelle son fils lui-même plie?

VISION DE FEMMES

Des rayons couleur de cuivre rouge glissaient, obliques, sur la toub fauve des murs, dans la grande cour. J’étais assise sur une pierre, et j’attendais Sidi Brahim. Comme tous les soirs, les femmes venaient à la fontaine, et je regardais leur procession lente et la splendeur de leurs haillons dans la lumière.

Il y en avait de jeunes et de vieilles, de belles et de hideuses, et d’autres qui passaient, la tête courbée, sans qu’on sût rien d’elles qu’un salut à peine murmuré.

Sous la voûte basse de la porte qui donne sur la cour intérieure, deux jeunes femmes s’arrêtèrent.

L’une était une négresse soudanaise au visage rond, aux larges yeux roux d’une douceur animale. De lourdes chaînettes d’argent, passées dans les lobes de ses oreilles, retombaient sur ses épaules, et des serpents d’argent attachaient les deux longues nattes de ses cheveux très noirs, étalées sur sa poitrine.

Une mlahfa jaune citron s’enroulait en plis mous autour de son grand corps maigre. Assise, les coudes aux genoux, elle parlait, avec des gestes expressifs de ses mains aux paumes tournées et des cliquetis de bracelets.

L’autre, une mulâtresse, restait debout, attirante, et d’une étrange beauté, avec son sombre et fin profil aquilin, ses grands yeux tristes, ses lèvres voluptueuses et arquées découvrant des dents aiguës.

Une mlahfa de laine rouge, d’une teinte de sang pâli, drapait souplement ses formes pures. Un des pans de ses voiles tombait droit et raide de sa tête à ses reins cambrés, en passant derrière son beau bras nu, couleur de bronze ancien. Elle se tenait très droite, avec sa grande amphore en terre cuite posée sur sa hanche arrondie.

La mulâtresse écoutait sa compagne, gravement, sans sourire.

... Une brise légère agita leurs voiles qui répandirent une odeur pénétrante de cannelle poivrée et de chair noire en moiteur.--Contre le fond gris rosé de la muraille, les deux femmes restèrent longtemps à bavarder dans la lueur violette du soir, qui s’assombrissait peu à peu sous l’arche de la porte.

Elles me parurent très belles ainsi, dans le décor de ce coin de cour, les deux Africaines aux draperies vives...

PRIÈRE DU VENDREDI

Aujourd’hui vendredi, sortie à la mosquée, pour la prière publique.

Un peu après midi, dans l’accablement et le silence de la sieste, de très loin, comme en rêve, une voix traînante me parvient: c’est le «zoual», le premier appel.

Je me lève et, par un bain froid, j’essaye de dissiper un peu ma somnolence lourde, puis, à la suite de Farradji, un Soudanais silencieux, je m’aventure dans l’aveuglante clarté de la cour. Instinctivement nous nous portons du côté des murailles, les pieds dans le ruban d’ombre qui les borde. Nous suivons des ruelles étroites, nous longeons des murs croulants de jardins, et nous voici dans la vallée de sable...

Tout brûle et tout reluit, avec des reflets métalliques sur les pierres arides de la Barga et sur le sable salé des sebkha, où oscillent des vapeurs rousses esquissant de vagues mirages. C’est l’heure mortelle des insolations et de la fièvre, l’heure où on se sent écrasé, broyé, la poitrine en feu, la tête vide.

Enfin nous arrivons. Entrons dans le ksar, où persiste un peu d’ombre. Des formes nous précèdent, nous suivent, une foule sans paroles, conduite par la même pensée. Sur le passage des fidèles, des mendiants aveugles psalmodient leur supplication. Il nous faut enjamber la clôture de la mosquée, barrée assez haut d’une poutre, pour empêcher enfants et bêtes d’entrer. Du même geste, ici, tous les musulmans retirent leurs savates jaunes et les portent à la main.

A notre tour nous traversons la cour, pieds nus, courant presque pour échapper à l’intolérable brûlure du sable surchauffé.

Dès l’entrée du sanctuaire, c’est une sensation délicieuse de fraîcheur, de clair obscur, de paix infinie.

Tout est blanc et nu dans ce très vieux asile saharien, les murs, les lourds piliers carrés et accouplés qui supportent le plafond en vieilles poutrelles de dattier rogneuses. Un jour tamisé, diffus, tombe d’en haut par des «regards» fendus, qui font des traînées bleues et blondes et qui laissent tout le fond de la mosquée dans l’ombre. Sur les nattes usées, les gens de Kenadsa et les nomades prient. A droite, sous une lucarne plus large, baignée de lumière plus chaude, les étudiants et les professeurs de la médersa, les tolba, psalmodient le Koran. Derrière eux, les enfants de l’école répètent la leçon de leurs aînés.

Çà et là, accroupi près d’un pilier, un taleb isolé récite à voix haute les litanies du Prophète.

Et toutes ces voix, les voix graves des hommes, quelques-unes très pures et très belles qui dominent les autres, et les voix claires des enfants se mêlent en un grand murmure confus, sur un air monotone et mélancolique, aux finales tombantes.

Comme il se traîne et comme il monte, et quelle sensation de durée il porte en lui, ce chant berceur dans la nef sonore!

Puis, tout à coup, là-haut, sur le minaret, le moueddhen clame son second appel. Sa voix semble descendre des sphères inconnues, simplement parce qu’il est très haut et parce qu’on ne le voit pas. Et d’ailleurs, ici, par une singulière disposition d’esprit, nous sommes toujours sur la marge du merveilleux.

A la fin du dernier verset, les voix des tolba traînent encore plus longuement et s’éteignent dans un soupir; et, comme pour mêler un peu de naïveté et de joie vivante à la grande oppression du mystère, aussitôt, avec un clair bruit de planchettes heurtées, les enfants sortent en courant.

Tout se tait, maintenant, toutes les têtes s’inclinent, attentives.

De l’obscurité où s’enfonce le mihrab, la grande niche qui indique la direction de La Mecque, la voix cassée et chevrotante de l’imam s’élève. Il lit la «Khotba», la longue prière mêlée d’exhortations qui tient lieu de sermon et qu’on écoute assis et en silence.

... L’imam n’est point un prêtre,--on sait que l’Islam n’a point de clergé régulier--c’est simplement le plus savant, le plus vénéré taleb de l’assistance. Tout homme lettré peut servir d’imam: il doit simplement réciter la prière.

Dans l’Islam, pas de mystères, pas de sacrements, rien qui nécessite l’intermédiaire du prêtre.

... Pendant la Khotba, encore des instants de rêve vague, de grand calme doux.

Un homme en chemise blanche, ceinturée d’une simple corde, tête nue, porte un seau d’eau fraîche et une tasse en terre: il donne à boire aux vieillards et aux malades. C’est une bonne œuvre qu’il s’impose ainsi, tous les vendredis.

... Un dernier appel du moueddhen, et le vieil imam termine sa lecture et commence à prier.

Un jeune homme à la voix forte et sonore est placé près de lui et répète les invocations sur une sorte de plain-chant.

Toute l’assemblée se tient debout, les deux mains à hauteur du visage, puis les bras retombent le long du corps, et le peuple répète avec l’imam et le chantre «Allahou Akbar» (Dieu est le plus grand).

On s’incline et on se prosterne...

La prière finie, je reste avec les tolba et les marabouts, qui psalmodient encore les litanies rimées du Prophète.

--«La prière et la paix soient sur toi, ô Mohammed, Prophète de Dieu, toi la meilleure des créatures à toujours et à jamais, en cette demeure et dans l’autre... La prière et la paix soient sur toi, ô Mohammed Moustapha, Prophète arabe, Flambeau des ténèbres, Clé des croyants, ô Mohammed le Koreïchite, Maître de La Mecque et de Médine la Fleurie, Seigneur des musulmans et des musulmanes, à toujours et à jamais...»

Les marabouts ont de belles voix graves. Ils savent l’air ancien, qui porte si noblement les versets sonores de cette litanie, que les gens du commun se contentent de réciter très vite sur un mode nasillard et saccadé.

C’est fini... On se lève, et chacun reprend ses babouches déposées sur les nattes et renversées l’une sur l’autre.

Encore une fois il va falloir traverser la fournaise aveuglante de la vallée.

Le courage me manque, et je demande à Farradji de me conduire par le dédale de corridors noirs du ksar, si bas qu’il faut se courber en deux pendant plus de cent mètres. L’obscurité est opaque dans ce boyau au sol raboteux, où règne une humidité séculaire de cave.

Succédant au calme de l’heure passée dans la pénombre bleue de la mosquée, ce retour est un cauchemar...

Il me semble que l’essence de la prière, comme du rêve, est de ne pas finir.

LELLA KHADDOUDJA

Ba-Mahmadou rêvasse sur les marches de l’escalier, tandis que l’eau du thé chante doucement dans la bouilloire. Il regarde la chambre et les naïves peintures de la porte du fond.

--Où est-elle, la maîtresse de ce logis, à cette heure! dit-il tout à coup avec un soupir.

Comme je le questionne, le Soudanais me conte que cette maison appartient à une certaine Lella Khaddoudja, parente de Sidi Brahim. Restée veuve très jeune, avec deux enfants, un garçon et une fillette, la maraboute qui était très pieuse a épousé en secondes noces l’un de ses cousins, sous la condition expresse qu’ils partiraient aussitôt pour La Mecque. Le cousin a tenu sa promesse, et Lella Khaddoudja a quitté la zaouïya en n’y laissant que son fils.

--Le jour où elle a quitté Kenadsa, dit Ba-Mahmadou, nous tous, les serviteurs, nous l’avons accompagnée jusqu’à la fontaine Aïn-ech-Cheikh, sur la route de Béchar. Du haut de sa mule, elle a regardé une dernière fois le ksar, et elle nous a dit qu’elle ne reviendrait jamais plus, car elle désirait vivre et mourir sur le sol sacré du Hedjaz... Cet hiver, il y aura deux ans qu’elle est partie. Elle a écrit depuis à son frère pour lui faire savoir qu’elle était arrivée en retard pour le pèlerinage de Djeddah et qu’elle attendait à Bith-el-Kods (Jérusalem) celui de cette année, après quoi elle se fixerait définitivement dans une des deux villes saintes... Dieu lui accorde secours et miséricorde! Elle était pieuse et charitable envers nous tous, pauvres esclaves!

... A mon tour je me mets à rêver à cette Lella Khaddoudja inconnue, et qui a sans doute une âme un peu aventureuse, puisqu’elle a rompu, de sa propre volonté, avec la routine somnolente de la vie cloîtrée de ses pareilles, pour aller ailleurs recommencer une existence nouvelle, sous un autre ciel.

Que s’est-il passé dans le cœur de cette maraboute voyageuse? Pourquoi s’est-elle résolue brusquement à quitter pour toujours le ksar natal? Quel roman d’âme seule fut le sien?... un roman qu’on n’écrira pas, que personne ne connaîtra.

--Voilà la vie! conclut Ba-Mahmadou. On connaissait Lella Khaddoudja, on la voyait tous les jours, on lui demandait son aide et, à présent, elle est si loin, si loin... et on ne la reverra plus jamais... voilà!

En effet, pour le Soudanais illettré, ce Bith-el-Kods, ces villes de Syrie et d’Arabie sont au plus profond des lointains terrestres... Elles doivent lui sembler des cités de rêve, presque imaginaires...

SEIGNEURS NOMADES

Cinq heures du soir, sous les arceaux blancs du «riad» le grand portique qui s’ouvre sur le jardin intérieur, dans la maison de Sidi Brahim.

Dehors, dans la vallée, le siroco soulève des tourbillons de poussière, mais ici, ce n’est plus qu’un souffle léger qui dissipe la lourdeur de l’air, aux dernières ardeurs du soleil...

Sur un grand tapis de Rabat aux belles couleurs vives, Sidi Brahim est à demi couché, accoudé sur un coussin de soie brodé d’olives d’or. Smaïn fait tomber, un à un, les grains d’ébène de son chapelet; assis contre le mur, Si Mohammed Laredj verse sur un carré de soie écarlate deux sacs de douros espagnols, oxydés par l’humidité des silos.

Devant lui, accroupis en demi-cercle, trois chefs des Douï-Menia de l’Oued Guir.

L’un, très vieux, le visage couturé de rides profondes, tanné par le soleil, couleur de terre, avec une barbe blanche aux poils durs et hérissés, est enveloppé dans un vieux haïk de laine mince, avec une koumia à poignée et à gaine de cuivre.

Le second, vieux aussi, roulé dans un burnous usé, cache ses armes sous ses voiles et prend des attitudes solennelles, qui cadrent mal avec ses manières anguleuses et son profil rapace au long nez recourbé sur une bouche édentée. C’est un représentant des Ziana du Guir.

Le troisième, le plus jeune des trois, et cependant le plus important, peut avoir trente-cinq ans. Il est grand, musclé et, sous un lourd burnous en poil de chameau noir, porte des vêtements blancs. Sa koumia damasquinée, à poignée dorée, est retenue par un épais cordon de soie violette passé en sautoir. Un autre cordon orangé soutient une sacoche en filali rouge avec des broderies dorées de Fez. Il porte encore un magnifique revolver à crosse d’argent ciselé.

Pourtant il est pieds nus, il a laissé ses sandales, ses «naala» archaïques de nomade près de la porte.

Très bronzé, le regard intelligent et fuyant, avec une expression fine, de face énergique encadrée d’une forte barbe noire, le cheikh Embarek serait beau si ses dents de loup ne s’allongeaient pas trop, dépassant sa lèvre, ce qui donne à son visage, dès qu’il remue les lèvres, quelque chose de cruel et répugnant.