Dans l'ombre chaude de l'Islam

Part 2

Chapter 23,624 wordsPublic domain

Par un guichet dans la muraille de la baraque, le commis des entrepôts francs de Beni-Ounif distribue les vivres aux ouvriers. Je remarque que ceux-ci ont presque tous abandonné leurs belles loques indigènes pour l’affreuse défroque européenne du «trabadjar», qui jure avec leur large turban blanc.

Voici des Marocains du Nord: figures barbues et énergiques; beaucoup de caractère pittoresque; des traits réguliers et durs, avec de longs yeux farouches.

J’observe, au nombre de ces travailleurs, quelques Berbères blonds, aux yeux bleus, de ce type particulier qu’on rencontre en Kabylie et qui est certainement dû à un lointain apport de sang vandale.

Seuls, les Figuiguiens et les gens du Tafilala conservent leurs guenilles arabes: travailleurs provisoires, il leur aura suffi d’avoir gagné quelques sous pour rentrer aussitôt dans leurs ksour.

* * * * *

Bou-Ayech nous fut un repos.

Comme nous cuisions des pommes de terre dans un trou de sable, un peu à l’écart des baraquements du poste et du café maure, à l’ombre circulaire de beaux lentisques grands comme des chênes, des hommes en vareuse et en béret gris circulaient autour de nous, sous l’œil des légionnaires. Je reconnus en eux des «exclus» de l’armée, de la dernière catégorie, des condamnés militaires, qu’on emploie aux travaux publics dans les postes reculés. Quelques-uns étaient nus jusqu’à la ceinture. D’une autre sauvagerie sur cette terre sauvage, ils étalaient d’extraordinaires tatouages parisiens, soulignés de devises pessimistes, révoltées ou obscènes.

Par ennui, exclus et légionnaires viennent nous parler. Cela m’amuse d’abord, et j’ai peine à ne pas rire en les entendant dire entre eux:

--Il est girond, le petit spahi, il a la peau fine!

Quelques mokhazni nous rejoignent. Ils sont de Beni-Ounif et je reconnais en eux des figures amies de l’an dernier.

Avec eux nous préparons le café dans une gamelle et nous causons, comme causent les gens du Sud, en répliques courtes, avec des plaisanteries naïves sans mots malsonnants.

Des sokhar Douï-Menia, campés sur la hauteur, en plein soleil, viennent s’asseoir à côté de nous. Les mokhazni les taquinent, tournant en ridicule leur parler bizarre. Les nomades répondent de leur mieux, sans colère apparente. Mais au fond on sent très bien la vieille haine qui divise les gens des Hauts-Plateaux algériens et les Marocains.

Les sokhar finissent par s’en aller, et les mokhazni se mettent à préparer la «mella», le pain de route saharien.

L’un d’eux pétrit la semoule avec de l’eau de peau de bouc sur une musette pliée. Djilali creuse un trou dans le sable, avec ses mains, tandis que les autres apportent des brassées de bois.

--La mella, déclare un cavalier Trafi, c’est pour les hommes comme l’alfa pour les chevaux: ça n’engraisse pas, mais ça donne du nerf.

* * * * *

Le soir, les sous-officiers du 1er Étranger, qui m’ont vue l’an dernier en excursion à Hadjerath-M’guil, m’ont reconnue et fêtée.

J’emporterai d’eux un souvenir d’autant meilleur que, sachant fort bien qui je suis, ils respectent strictement mon incognito.

Nous nous sommes attardés en une causerie insignifiante, pour le seul plaisir de parler du pays saharien, du «bled», des mouvements de troupes, des travaux de construction, de l’avenir de ce coin de terre perdue. Ce soir-là, après la «popote», je me sentais l’âme camarade d’un soldat du Sud. Sans aucune contrainte je m’intéressais aux histoires de ces braves gens, comme on se plaît aux contes de la veillée dans une ferme de paysans, trouvée après une longue marche de campagne...

J’ai comme cela des familles, des foyers et des feux de bivouac dans mon souvenir. Aux heures d’isolement et de rêvasserie, je retrouve tout cela dans la fumée d’une cigarette, et ce m’est encore plus tonique que le souvenir des grands enthousiasmes, qui laissent après eux des trous, et que les grandes espérances, fondées sur la valeur des êtres, qui finissent toujours, presque toujours, en désillusions et en faillites.

J’en arrive à cette conclusion, qu’il ne faut jamais chercher le bonheur. Il passe sur la route, mais toujours en sens inverse... Souvent je l’ai reconnu.

* * * * *

Maintenant, la nuit sommeille toute bleue sur le calme de la vallée.

A la redoute, le clairon de la Légion égrène lentement les notes mélancoliques de l’extinction des feux.

Dans ces petits postes isolés, au milieu des solitudes silencieuses, la sonnerie du soir a quelque chose de poignant: après elle, on sent autour de soi le désert...

Les derniers bruits et les dernières lumières s’éteignent. Je m’endors en un bien-être infini. Demain, je m’en irai vers d’autres paysages, et qui sait si je reviendrai jamais dormir là, au pied de cette redoute, dans ce décor qui m’a plu?...

BEN-ZIREG

Nous quittons Bou-Ayech dans la délicieuse fraîcheur d’avant l’aube. La lune décroissante nage dans un ciel verdâtre, et sa faible lumière triste glisse sur les pierres noires de la piste. Djilali, songeur, finit par me dire qu’il vaut mieux attendre le jour pour franchir les gorges de Ben-Zireg, le vieux passage des rôdeurs.

Nous mettons pied à terre dans le lit large et peu profond d’un oued à sec, et, les chevaux lâchés dans l’alfa, nous nous couchons sur le sable fin, pour un assoupissement léger de sieste.

Quand nous nous réveillons, il fait grand jour.

Nous avons dormi dans un site charmant. Des arbustes sauvages, à fleurs en minces grappes violettes, s’élèvent au-dessus de la houle très verte de l’alfa, où les lavandes et les absinthes font de larges taches argentées. A l’ombre des grands lentisques, des asters éparpillent leurs petites étoiles mauves c’est tout un luxe naïf de fleurs, de vie végétale en pleine hamada.

Nous entrons dans des gorges ravinées, tortueuses, où la route surplombe un oued profond, encastré entre de hautes falaises rouges, et bientôt nous débouchons dans la vallée de Ben-Zireg.

Quelle inoubliable vision désolée à la sortie des gorges! Le plus lugubre, le plus désolé de tous les décors arides du Sud s’étend devant nous.

Entre l’éperon abrupt du Djebel-Béchar et la haute muraille de l’Antar, des collines aiguës comme les dents d’une scie, des chaînes de pitons enserrent encore la vallée inclinée en pente douce vers l’oued. Et tout, les collines, le sol d’ardoise pulvérisée, les pierres rugueuses, tout est noir, d’un noir olivâtre et terne de foie corrompu. Au pied des coteaux que domine le Béchar, la redoute blanche, d’une blancheur livide, accentue l’horreur de ce paysage de deuil.

Le «village» ne compte encore que quelques masures, cantines militaires et cafés maures.

Sur la rive opposée de l’oued s’alignent les croix en bois du cimetière chrétien.

Pas une ombre, pas une herbe, seulement deux ou trois maigres dattiers dans l’oued.

Affreux pays d’exil, où les imaginations d’un visionnaire appelleraient les phalanges de la mort. Jamais rien ne poussera dans ce vallon maudit. Quel misanthrope, quel amant surhumain de la solitude stérile, quel fou sublime du tombeau, consentirait à vivre ici, en face de ces collines de suie, dans ce cirque calciné et sans horizon?

J’éprouve une impression de grandeur et de malaise: Ben-Zireg ressemble à ces pays funestes qu’on voit dans les mauvais rêves. Il y a quelque part, dans _les Mille et une Nuits_, un de ces paysages de basalte qu’habite un géant nègre enchaîné.

Le plus féroce caprice d’un halluciné d’opium n’imaginerait pas cette funèbre splendeur minérale.

La chaleur devient accablante. Des légions de mouches se collent sur nos yeux. Une haleine de four brûlant me prend à la gorge.--J’ai tendu les rênes de ma jument blanche dans un sentiment d’effroi, quand je suis entrée dans cette dernière vallée de la sécheresse...

* * * * *

Nous avons attendu le soir avec angoisse. Le jour s’est éteint en vapeur d’incendie. La redoute flambait comme un métal en fusion. Et pendant les courts instants d’avant la nuit, ce sombre coin de Ben-Zireg sembla beau, d’une saisissante beauté d’apothéose.

Puis, tout de suite, ce fut fini. Brusquement la nuit tomba, pleine, brumeuse, riche de mystère, et veloutée comme des ailes chaudes.

Nous couchons devant le café maure, sur une natte.--Je partirai avant le jour, pour garder de Ben-Zireg la dernière vision du soir.

EAU DE MENSONGE

Aujourd’hui l’étape sera longue. Nous en avons pour des heures à cheminer lentement, au pas régulier et patient de nos juments.

Depuis que nous sommes sortis du cirque de Ben-Zireg, la vallée, toujours la même, s’élargit; çà et là un oued avec un peu de verdure et de beaux lentisques puis, de nouveau, de la poussière et des pierres à l’infini.

A Hassi-en-Nous, à mi-chemin, nous déjeunons et nous allons ensuite prendre le café chez les mokhazni du poste de Bel-Haouari, des nomades «Rzaïn» du cercle de Saïda, campés sous de légers gourbis.

On les prendrait facilement pour un «djich», ces braves gens qui, dans le désert, ont repris leurs burnous terreux de bédouins.

Au delà de Bel-Haouari[4], dans une perspective d’horizon incandescent, immensément ouvert, nous longeons une double chaîne de collines d’un aspect amusant et singulier. Comme il convient de s’instruire en voyage, je demande à mon compagnon le nom de cette architecture géologique.

[4] Pour suivre cet itinéraire on consultera avec intérêt la belle carte de l’Extrême-Sud de l’Algérie, partie occidentale, dressée à l’échelle de 1/800.000e et publiée, en 1904, par les soins du Gouvernement général de l’Algérie.

--Regarde bien, dit-il, et tu sauras pourquoi les gens d’ici disent les _Bezaz el Kelba_ (mamelles de la chienne).

En passant, il me désigne encore du doigt une ligne noire dans la vallée ouverte comme une plaine: la palmeraie d’Ouagda.

* * * * *

Sous le flamboiement du soleil, déjà les perspectives commencent à se déformer. Impossible d’apprécier les distances: une sorte de vertige danse devant nos yeux et toujours, à droite et à gauche, ces fantastiques «bezaz el kelba».

Les moindres variations de terrains influencent la lumière et sont pour ma vue des souffrances ou des repos.

Après la région des pierres s’ouvre une zone de sable pur. Pour la première fois dans le Sud-Oranais, je retrouve l’impression profonde éprouvée jadis à l’entrée d’autres régions sahariennes.

Je la reconnais dans toute sa splendeur, avec ses enchantements mornes et ses féeries, la terre qui se pâme dans une éternelle caresse solaire, sans aucune secousse volcanique, sans l’immense effort des montagnes.

Tout à coup, l’horizon oscille, les lointains se déforment et le sable roux disparaît. Une grande nappe d’eau bleue s’étale au loin, et des dattiers s’y reflètent.

L’eau miroite sous le soleil, d’une pureté infinie... Djilali se met à rire, en grand enfant qu’il est.

--Si Mahmoud, vois comme le _srab_ (mirage) se moque de nous qui avons si soif! Si nous n’avions que cette maudite eau de mensonge pour nous désaltérer, nous pourrions tirer la langue ou téter les mamelles de la chienne!

... Au bord du lac chimérique, une troupe de cavaliers rouges s’avance. Au-dessus des rangs serrés, un grand étendard écarlate flotte au vent... L’escadron passe et disparaît.--C’étaient des ânes qui rentraient à Ouagda, et c’était aussi la haute armature d’un puits saharien où le mirage avait accroché des lambeaux de pourpre.

* * * * *

L’arrivée à Béchar ravive ainsi en moi les souvenirs déjà lointains de l’Oued-Rir’ et des chotts salés, dans le Sud-Constantinois, autre pays de fièvre et de mirage.

* * * * *

Nous longeons de loin la palmeraie d’Ouagda, entre les petites tombes semées le long de la route. En face, une dune rousse, avec, au bas, une tache blanche: la redoute de «Collomb».

Béchar, Taagda, Collomb, tous ces noms divers se sont confondus. En fait, Béchar est le nom du pays, comme il est celui de la montagne qui ferme l’horizon.

Taagda, c’est le ksar et la palmeraie supérieure au-dessus d’Ouagda.

Un nom dépaysé «Collomb» désigne le village en construction.

LE PARFUM DES OASIS

... Le lac mystérieux a disparu. Au loin, quelques flaques subsistent seules, lambeaux d’azur éparpillés dans les sables fauves. Mais déjà l’ombre de la palmeraie tente nos montures. Nous arrivons enfin sous les arceaux serrés des dattiers, et nos chevaux allongent leurs naseaux saignants vers de la vraie eau, en entrant à mi-jambe dans l’oued très large au milieu des joncs.

Quel soulagement, quelle joie toute physique, cette arrivée à l’ombre, où la brise est un peu fraîche, où nos yeux douloureux se reposent sur le vert profond des beaux palmiers, sur les grenadiers aux fleurs de sang et sur les lauriers-roses en touffes.

Après l’eau de mensonge, le goût de la vérité.

Nous nous étendons à terre, pour n’entrer à Béchar que vers le soir, après la sieste.

Djilali s’endort, et moi je regarde ce décor nouveau qui ressemble à d’autres que j’ai aimés, qui m’ont révélé le charme mystérieux des oasis. J’y retrouve aussi cette légère odeur de salpêtre, si spéciale aux palmeraies humides, cette odeur de fruit coupé qui pimente tous les autres parfums de la vie à l’ombre.

Dans la quiétude profonde de cette clairière isolée, d’innombrables lézards d’émeraude et des caméléons changeants se délectent dans les taches de soleil, étalés sur les pierres.

Pas un chant d’oiseau, pas un cri d’insecte. Quel beau silence! Tout dort d’un lourd sommeil, et les rayons épars glissent entre les hauts troncs des dattiers comme des chevelures de rêve...

REGARD EN ARRIÈRE

Vivre seule, c’est vivre libre. Je ne veux plus penser à rien. Pendant des mois j’espacerai mon âme... J’ai connu des jours nombreux où je menais une existence de «chien perdu». Ces jours sont loin, derrière les vastes solitudes, derrière les montagnes écrasantes, par-delà les Hauts-Plateaux arides et le Tell cultivé, dans la ville aux nuits d’angoisse où les choses chaviraient devant mes yeux, où mon cœur se gonflait de pitié et d’impuissance. Maintenant, j’ai reconquis l’orgueil, et les figures amies me sont plus douces. Je ne souffrirai plus de personne.

* * * * *

--Petite rue du Soudan, où je travaillais la tête penchée sur des papiers, dans ma chambre pavée de faïence, sur une terrasse haute, parmi les linges qui séchaient au soleil, avec des voisinages d’hôtes inconnus,--je ne tendrai plus l’oreille aux bruits de l’escalier: je n’attends aucun camarade, et les heures ne sont plus pour moi que des moments de lumière!

Si j’écrivais des mots sur les marges des lettres que j’ai reçues, ils seraient amers; mais j’ai laissé toutes les lettres et tous les souvenirs derrière moi. J’ignore aussi l’heure des journaux et les dernières nouvelles. Les feuilles m’arriveront par le bureau de Collomb. Je saurai, de temps en temps, ce qui se passe ailleurs, pas toujours... ainsi j’aurai mieux le loisir de vivre de moi-même. Il me semble que j’entre dans ma vie en avançant dans les terres inconnues.

* * * * *

--Cette route fut longue et morne, mais nous marchions: c’était assez.

BÉCHAR

A Béchar, au pied de la dune, la vallée s’incline insensiblement vers la ceinture verte de l’oued.

Sur la rive, derrière les grands cimetières où le vent et le pas des chameaux effacent peu à peu les tombes, le vieux ksar de Taagda, flanqué de tours carrées, ceinturé de hautes murailles grises sans une brèche, où l’on pénètre par de basses portes voûtées, Taagda a des airs farouches de citadelle.

... A l’intérieur, sur la terre douce et silencieuse, nous suivions des ruelles en ruines, de longs passages couverts, si obscurs qu’en plein jour il fallait y marcher à tâtons. Où sont les beaux alignements et les courbes pleines de Figuig? Ici, c’est un fouillis. Les hautes maisons en toub, dont quelques-unes ont deux étages, se pressent les unes contre les autres, enjambent les rues.

A Béchar, comme dans tous les ksour, tout dort et tout croule. L’activité ksourienne épuisée s’éteint lentement, les sources d’énergie sont taries, et une lourde somnolence d’agonie pèse sur ces essais avortés de vie sédentaire et laborieuse, au milieu des déserts voués aux nomades.

«Kharatine» noirs, pour la plupart, mais de langue arabe, les gens de Béchar sont silencieux et méfiants. Ils ont déjà un peu de morgue marocaine, de la répulsion pour les gens de l’Est, les «M’zanat»; pourtant ce sont des ksouriens, des jardiniers paisibles, et non des hommes de poudre.

* * * * *

L’an dernier, lors de l’occupation de Béchar, Taagda et Ouagda ont été razziés par le Makhzen et les tirailleurs. Cette année, rassurés un peu, les ksouriens reprennent courage et retournent à leurs jardins.

Le centre de Collomb n’est encore qu’un chaos de bâtiments inachevés, de matériaux et de plâtras. Encore les laides «cagnes» en toub, blanchies à la terre blafarde, de tous les postes du Sud-Oranais, réduits construits à la hâte pour abriter les cantines, le bric-à-brac et les cafés maures.

L’élément espagnol et juif domine, ici comme partout ailleurs, dans le pays nouveau.

Les juifs de Kenadsa, vêtus d’oripeaux verts et noirs, viennent y dresser leurs tentes loqueteuses, et vite ils allument leurs petites forges pour transformer les «douros» des officiers et des spahis en bijoux.

J’ai retrouvé, dans les jardins de Béchar, des sensations éprouvées jadis dans le lit de l’oued de l’inoubliable Bou-Saâda, la perle du Sud.

Là, accroupies sur les galets, des femmes en «mlahfa», bleue ou noire, lavent des loques qu’elles battent avec des tiges de palmes... oui, ce sont bien les souvenirs charmants de l’oued Bou-Saâda, aux jours lumineux de l’été, mais avec une note plus lointaine, plus sombre--la note marocaine--qu’évoque ce décor des palmeraies dormantes de Béchar.

Dans les jardins, sous les grenadiers touffus et dans l’ombre malsaine des figuiers, s’offrent des coins délicieux, auxquels la voûte glauque des dattiers donne quelque chose du mystère des vraies forêts. Des séguia d’irrigation chuchotent dans l’herbe rase et, de toutes parts, monte la petite voix triste des crapauds du Sud, une note unique, répétée à l’infini, jusqu’aux dunes arides de la route de Kenadsa, dans les dernières séguia à moitié ensablées.

L’ÉTALON NOIR

Le soir, un soir rouge aux lourdes vapeurs sanglantes, sur le vide de la plaine. Au delà de l’oued, sur les confins du désert, un monceau de ruines rousses, des pans de murs, des assises de tours foudroyées, l’ancien ksar de Zekkour, détruit par le Sultan noir, et dont les décombres durent ainsi indéfiniment, achevant lentement de s’effriter au soleil et servant de repaires aux tribus venimeuses des scorpions et des vipères.

Nous passons lentement devant cette désolation, et tout à coup une autre vision surgit, qui me secoue d’une sensation étrange.

Sur le bord de la route, une masse noire s’agitait, souffrait. Quand nous passâmes, cette carcasse se dressa dans un effort saccadé: c’était un cheval, les deux pieds de derrière brisés, qui agonisait là, tout seul, dans le soir mourant.

L’étalon noir s’arc-bouta sur ses deux jambes nerveuses, lancées en avant; son poitrail tremblait, et il tendait ses naseaux sanglants vers nos juments.

Soudain, son grand œil déjà terni se rallume, et il pousse un long hennissement, dernier appel tendre vers les frémissantes femelles, comme un cri de révolte et de douleur.

Djilali décroche son fusil, ajuste la bête mourante, un coup part, sec, brutal: l’étalon noir roule sur le sol rouge, foudroyé, avec son regard troublé, avec son dernier cri d’amour.

Et inconsciemment Djilali me dit, dans un rire sain et puéril: «Il a de la chance, celui-là, il est mort amoureux.»

La nuit tombe sur les ruines de Zekkour la dévastée et sur le cadavre de l’étalon noir...

LÉGIONNAIRES ET MOKHAZNI

Sur la hauteur, la redoute de Béchar avec ses murs bas en pisé, ses larges portes toujours gardées et, à l’intérieur, des matériaux, des tas de pierres, tout le chaos d’une bourgade en construction.

Nous entrons dans la grande cour où les petits chevaux maigres du Makhzen français, entravés, mâchent paresseusement l’alfa dure. Sous les gourbis, les mokhazni couchés par terre, la tête sur l’arçon de leur selle, le fusil à portée de la main, la cartouchière serrée sur la gandoura terreuse... Ils rient, ils plaisantent, ils chantent, attendant avec insouciance l’ordre de partir, et--qui sait?--peut-être pour ne jamais revenir.

Qu’importe! Ils ont confiance, ils se reposent sur la destinée, ils pensent que ce qui est écrit doit arriver quoi qu’on fasse, et ils vivent leur vie. Le fatalisme n’est pas toujours une faiblesse. Ils ne pensent à la mort que pour composer des complaintes.

L’Arabe connaît l’honneur viril, et il veut mourir en brave, face à l’ennemi, mais il ignore absolument le désir de la gloire posthume; ceux-là surtout, ces hommes simples, ces frustes nomades ignorent l’aventure de la renommée. Ils apportent volontairement au service de la France leur vaillance, leur belle audace et leur endurance inlassable; ils «servent» en loyauté, et cela leur suffit.

* * * * *

... A côté des mokhazni, d’autres insouciants, d’autres enfants perdus, mais bien plus compliqués ceux-là,--les légionnaires--construisaient à Béchar, quand nous y passâmes, les bâtiments du Bureau arabe.

Partout, dans tous les postes du Sud-Oranais, ce sont les légionnaires qui ont élevé les premiers murs, qui ont, à force d’énergie et de patience, semé les premières graines dans les petits jardins apparus comme par magie. Ils ont bâti aux jours troublés où il fallait se défendre contre les pillards, après les nuits passées aux écoutes, dans l’angoisse des surprises probables.

Il n’est pas un mur, pas une cagna en toub, à Béchar ou ailleurs dans le pays, qui ne soit l’œuvre de la Légion, œuvre anonyme, peut-être plus ardue et plus méritoire que les beaux actes de courage accomplis tous les jours dans le pays profond et sans échos.

Il y a, me semble-t-il, dans l’exaltation de la gloire, quelque chose qui diminue le courage et qui lui enlève une partie de sa beauté. Le vrai courage est aussi fait d’inconscience et de ténacité. Sa récompense est dans la joie de l’action. C’est en ce sens que les bons ouvriers ont du courage, du vrai courage, doublé d’un esprit de sacrifice qui sauve le monde sans le savoir.

RÉFLEXIONS DANS UNE COUR

Parmi ces braves gens je n’ai pas de gêne. Je suis entrée chez eux et je me suis assise dans un coin de la cour. Ils ne m’ont même pas remarquée. Il n’y a rien de remarquable en moi. Je puis passer partout inaperçue. Excellente position pour bien voir. Si les femmes ne sont pas de grandes observatrices, c’est que leur costume attire les regards; elles ont toujours été faites pour être regardées et n’en souffrent pas encore. Ce sentiment me paraît, à la longue, trop flatteur pour les hommes.