Dans l'Inde (de Ceylan au Népal)

Part 9

Chapter 93,765 wordsPublic domain

L’immense esplanade est entourée de soldats en armes, les troupes évoluent, les musiques militaires se croisent, se répondent, et tout d’un coup un air connu me fait me tourner brusquement, cherchant les yeux de S., qui attendait ce muet appel; c’est le vieux chant français, _Fils de Brennus, chef des Gaules, Nous ne craignons rien sinon_... qui en même temps nous penche l’un vers l’autre, brusque évocation de jours anciens et du pays si lointain.

Mais mon mari est confondu avec les petites gens, princes et généraux seulement! Cependant le Maharaja me parle de la guerre. Je lui rappelle qu’il y a vingt-quatre ans, (il n’était alors que général), il avait demandé à S., sur cette même place, quand l’Alsace-Lorraine reviendrait à la France. Nous causons en vieux amis, il faut que je me rappelle de temps en temps qu’on doit l’appeler His Highness, si vraiment familière se prouve son amitié.

Les enfants jouent et se bousculent, le petit prince et la petite princesse sa sœur, surveillés par leurs nourrices-soldats, descendent les marches et jouent au milieu des troupes; la petite bonne femme avec sa longue jupe rose bouffante et sa coiffure, une sorte de mantille en tulle brodé de perles bleues retenue sous sa ceinture, fait penser à la petite fille au poulet de la Ronde de Nuit. Les jeux s’achèvent, appels de clairon, coups de canon, salutations: je me suis rappelé cette fois qu’il s’agissait de saluer un roi!

Dans le même tourbillon s’éloigne l’apparition royale. Toute la famille Sham Shere nous presse les mains, nous assure de son amitié, de sa volonté de nous être utile, agréable; le fils aîné du Maharaja, général Mohan, nous conduit à notre voiture, nous demande quelle sera notre promenade, et au milieu de la foule que tant de faveur rend respectueuse, nous allons finir cette mémorable journée à Svayambhou Nath, le vieux site bouddhique, pèlerinage saint et sacré entre tous autres, où affluent les pèlerins de l’Asie lamaïste.

Le stoupa et les treize parasols dorés qui le surmontent et les quatre chapelles qui le flanquent, aux quatre points cardinaux, couronnent une colline à quelque distance de Katmandou; de bien loin on voit la blancheur de l’édifice et l’or de sa décoration. Au pied, de grandes statues du Bouddha; un escalier à pic conduit au sommet; je voulais en compter les marches, mais au tiers de la route j’avais déjà le cœur aux dents tant la montée est rapide.

Un monde de petits singes gris à taches fauves monte et descend, bondit et s’arrête, narquois, tout au long des degrés; on envie leur inlassable agilité. Les stoupas de toutes tailles élevés par les fidèles se dressent tout autour du sanctuaire central comme des monuments funéraires.

C’était la fin du jour, le soleil descendait tout rouge dans le brouillard; nous étions à peu près seuls; une grande mélancolie, celle de l’heure et celle aussi des choses et des religions qui finissent, enveloppait le site vénérable. Les voiles de fer souple et ajouré étaient retombés devant les images saintes et les singes, se disputant la place, se tirant par la queue et par la patte, se glissaient sous le rideau pour grignoter le riz, les grains offerts tout le jour aux divinités par les fidèles. L’ensemble de toutes ces constructions pieuses et des abris qui les entourent est très beau; le bois sculpté des fenêtres, des portes et des poutres encadre les pierres sculptées des stoupas de toutes tailles. Ici comme à Bodh Gaya, la disposition générale répond plus à nos habitudes, à notre goût, que le fouillis exubérant, intarissable, des conceptions hindoues. Nous sommes rentrés à la nuit tombée par le bazar tout éclairé à l’électricité.

* * * * *

_Mercredi 29._--Nous sommes allés en promenade matinale à Patan, ancienne capitale du temps où trois rois régnaient dans la vallée, et copieusement s’y pignochaient jusqu’au jour--il y a environ cent cinquante ans--où enfin les Gourkhas vinrent imposer assez lourdement la paix. Dans une ville qui vaillamment leur résistait, qui ne leur céda que devant des promesses de complète amnistie, ils firent couper tous les nez!

Katmandou, capitale officielle, éclipse maintenant ses deux autres rivales, Patan et Bhatgaon; je n’ai pas vu cette dernière ville, mais je suis restée éblouie devant la place du Durbar de Patan. On va en Espagne ou en Italie pour voir les villes, une ou deux églises, un ou deux palais; mais ici... La pierre, le bois, le bronze doré, les briques, la peinture, l’art décoratif le plus original se mêlent, se complètent dans un ensemble d’édifices qui est pour les yeux un ravissement; des volumes de descriptions, des centaines de photos, ne pourraient en donner l’idée et ne sauraient rendre la couleur, la lumière de cet incomparable ensemble.

* * * * *

_Dimanche, 2 avril._--Nous avons été en grande cérémonie, sur l’invitation personnelle du Maharaja, lui rendre visite au Palais pour être présentés à la Bara Maharani, sa femme, sensiblement plus jeune que lui.

C’est au mur et aux fenêtres les tentures et les rideaux Louis XVI que nous connaissons, et le piano crapaud (combien de coolies l’ont amené ici? et en combien de temps?), des meubles comme chez nous. Qu’est-ce qui fait ce grand salon si oriental?

Le général Mohan Sham Shere, le fils aîné, nous recevait à la porte; accueil charmant du père; je suis présentée à la grande princesse et à deux dames suivantes, pareillement vêtues de rose, gantées l’une de violet, l’autre de vert; la Maharani, toute jeune encore, une petite toque noire brodée de fleurs et de perles sur la tête, une robe rose brodée, emperlée, ornée de tout ce qu’elle peut porter d’ornements et les bijoux fulgurants, un gros croissant sur la toque, étoiles énormes et bracelets et perles partout où l’on peut en placer. Une aimable figure malicieuse et fardée, deux petits signes rituels à la base du nez, le front couvert par les cheveux ramenés et plaqués en une sorte de frange, une longue mèche accroche-cœur devant chaque oreille.

Elle est visiblement intimidée, c’est encore aux trois quarts une dame pardah; on invite mon mari à ne pas la saluer et à s’asseoir en lui tournant le dos; il cause avec le Maharaja et le rajgourou, le prêtre du royaume, respectivement en anglais et en sanscrit.

Entre les dames une conversation lente, coupée de longs silences et de sourires, péniblement s’engage; le général Mohan sert d’interprète; elle s’étonne de me voir dans ma vieillesse entreprendre de si longs voyages. Je lui fais compliment sur la beauté de ses parures, elle rit, gentille, contente.

Cependant les bagues dont les doigts du général sont couverts me donnent des distractions.

Après trois quarts d’heure de réception pendant lesquels le Maharaja n’a pas quitté sa femme des yeux, sur l’invitation de son mari et de son beau-fils, cette grande dame me tend sa main gantée de rose et par la salle du trône aux innombrables lustres de cristal, une haute fontaine de cristal dans le milieu, avec des jeux de lumière de différentes couleurs pour le soir, des peaux de tigres partout, nous avons rejoint notre carrosse et sommes rentrés pour recevoir le jeune ménage électricien.

Je ne sais pas trop son nom, mais le mari nous a promis de nous installer une lampe sur la table, ce qui sera précieux. Les gâteaux et les fruits et les fleurs et les serviettes et les cigares, tout venait du Palais. Encore nous demande-t-on si cela suffit, si une seconde voiture ne serait pas nécessaire ou si quelque besoin ou quelque désir ne reste pas à satisfaire. Nous prenons de mauvaises habitudes.

Le ministre anglais n’est pas encore ici; il rentre dans quelque trois ou quatre jours; il chasse le tigre avec une soixantaine d’éléphants! Mais ceci n’est rien à côté de la partie de chasse à laquelle, l’an passé, le Maharaja avait invité tout simplement un de ses ingénieurs; pour le camp seul de Sa Hautesse, domestiques coolies, rabatteurs, etc., il y avait dix mille hommes.

Je termine ce long bavardage au matin, devant la fenêtre ouverte; la brume persiste, légère, suffisante pour cacher la montagne. Comme chaque matin, S. est à la bibliothèque, aidé de Bagchi, il a classé les livres chinois; on a déniché pour lui deux lamas tibétains qui ne savent pas un mot d’aucune langue, tels poèmes de crasse qu’il redoute de les amener ici; avec son pandit bouddhiste, les brahmanes et l’appui du grand prince, il peut beaucoup espérer.

19

LA FÊTE DU PETIT DIEU BLANC

Dès la semaine dernière nous avions vu les temples les plus importants dans Katmandou même, les temples hindous d’abord, les temples bouddhiques ensuite, dans les cours d’anciens couvents qui servent maintenant de logis à ce qu’il y a sans doute de plus pauvre et de plus pouilleux dans toute la ville. Et cependant quels asiles de paix et de beauté durent être ces monastères!

Les murs intérieurs sont encore garnis de ces boiseries, de ces fenêtres sculptées qu’on voit ici par milliers; la cour plantée d’un oranger enferme les constructions de tout ordre que comporte ici le temple: devant la porte, ces délicieux piliers surmontés de figures de bronze doré, depuis le roi prosterné jusqu’au paon et à l’écureuil; à côté le petit portique supportant la cloche, gloire des fondeurs de ce pays et dont chaque fidèle agitera le battant au moment de sa prière pour éloigner les mauvais esprits. Les toits retroussés sont supportés obliquement par de minces poutrelles ornées d’une des statues de ces innombrables panthéons, figures divines ou grimaçantes aux bras multiples, aux gestes consacrés. Comme ornement en bas de la poutrelle, sous la figure divine, une sorte de bas-relief où l’imagination de l’artiste s’est laissée librement aller, et jusqu’où elle va, je ne puis décemment le décrire.

Nous avons été mardi à Harigaon, un village assez près d’ici où des inscriptions avaient été signalées; mais mercredi nous avons observé la fête du petit Matsyendra Nath, comme de bons citoyens de la ville. La divinité est le petit dieu blanc, réplique de la véritable divinité toute rouge qui est à Patan. C’est le culte d’un grand ascète, très puissant sur les eaux et les pluies; pendant quatre jours on le promène à travers la ville, le départ au matin étant fixé par l’astrologue, son arrêt déterminé par le crépuscule. Le char est une lourde machine, sorte d’autel à deux étages surmonté par une haute pyramide de feuillage; le porte-parasol, les deux émouchoirs, rien ne manque pour marquer la souveraineté. Tout cela traîné à bras, brinqueballant, s’accrochant à tous les arbres. La ville était pleine de musiques et de cortèges, et nous nous sommes trouvés à point pour voir installer sous son dais, dans son palanquin, la petite fille de sept ans environ qui a été choisie pour représenter une des Koumari, une des Énergies Vierges. Un soldat la portait, vêtue comme une petite idole, la figure fabuleusement fardée, les fleurs faisant sur sa tête un véritable petit bosquet; très digne, elle se prêtait complaisamment à l’adoration populaire.

C’est aussi un des jours de grand sacrifice; nous avons été jusqu’à l’entrée seulement de la cour où les troupes sacrifiaient devant le drapeau. Une foule se pressait et suivait silencieusement l’opération: le silence passionné des gens qui regardent la douleur et la mort. Je ne sais comment ils s’y prennent pour que les bêtes égorgées, quatre à cinq cents buffles pour ce seul jour, tombent sans un cri; nous n’avons pas eu envie d’y aller voir.

Dans les rues, ce ne sont que bêtes décapitées, que des hommes emportent comme des proies; les jets de sang plus ou moins bien dirigés ont couvert les images des dieux, giclé sur les murs, une odeur fade se répand autour des temples. Et où s’arrête-t-on, dans cette fureur de tuer? Est-on bien sûr que le sacrifice toujours ne demande que des bêtes? L’élève de S. nous dit qu’il y a quatre ans, au Bengale, une mère affolée par un sannyasi a sacrifié ses deux enfants. La justice est intervenue.

Nous sommes revenus sur l’esplanade où toute la ville s’était massée, je ne dis pas le Tout-Katmandou, car les dames ne sortent pas. C’est décidément une grande fête. Le char est immobilisé, la voiture de l’ingénieur électricien voisine avec la nôtre. L’ingénieur suit anxieusement la procession; les fils qui portent la lumière ont dû être coupés sur le trajet, ce sont justement ceux qui intéressent le palais du roi; les ouvriers sont perchés sur les poteaux, attendant le moment où Matsyendra Nath ayant tourné le coin de la route, la communication pourra être rétablie, et le soir tombe!

Le fils du Maharaja vient nous saluer; un joli petit prince de treize ans, à cheval, avec son escorte; il nous dit sa sympathie pour la France et son désir d’apprendre le français. Un charmant petit homme déjà plein d’autorité; quel gentil élève il m’aurait fait! Il nous annonce sa prochaine visite, faveur unique!

Et soudain, grand mouvement, la masse des cavaliers qui se promenaient sur l’esplanade se précipite: la voiture du Maharaja vient d’apparaître, un postillon armé, deux soldats sur le siège baïonnette au canon, des soldats par derrière; l’escorte farouche fonce sur la foule pacifique qui se presse, mais sans arriver à l’écarter, et un Maharaja bien-aimé passe au milieu des salutations de ses fidèles sujets, les mains se portent devant la bouche à petits coups,--le geste du mime qui demande à manger dans nos pantomimes.

Il nous voit, sa voiture s’arrête; bon toujours, très bon, il s’informe de nous, de notre bien-être, de notre confort, nous demande la permission de poursuivre sa route et dans un dernier sourire, ce Maharaja talon rouge disparaît.

La nuit est presque tombée, le char est décidément arrêté; mais non, les gens font un suprême effort, il s’ébranle; l’ingénieur regarde, en suspens, attendant. Le fatal tournant est passé, le roi aura de la lumière.

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_Vendredi 7._--Nous avons été à Déo Patan, un petit coin charmant, plein de singes; la police du lieu, nos deux soldats, notre sergent, maintiennent le populaire autour de ce vieux monsieur à genoux par terre devant de vieilles pierres.

On s’écarte à peine pour laisser passer quatre porteurs avec leur fardeau suspendu à une longue perche, une sorte de lit: mal recouverte d’une mince étoffe, une femme mourante qu’on emmène près des bords sacrés et consacrés de la Bagmati, à l’endroit saint entre tous, la Bénarès du Népal, les temples et les sanctuaires de Pasoupati, Siva sous sa forme pastorale. Le petit cortège suit la gauche de la route sans exciter la moindre attention.

Peu après, nous nous rendions nous-mêmes à la sainte rivière. Un site charmant: la Bagmati sort d’une gorge rocheuse et prend là figure de torrent, l’eau court entre les roches; les temples, les autels, les points consacrés encombrent les degrés, les places, les rives; mais pourrons-nous approcher? Le capitaine Thapa ne le croit pas, et pourtant il foule avec ses souliers les pierres vénérées, et toute une multitude en guenilles y joue et s’y épouille, les fakirs sortent de leurs abris, les singes par centaines grimpent et escaladent, obscènes et obsédants avec leurs gestes d’hommes. Sommes-nous réellement plus impurs que ces gens, que ces bêtes?

Conciliabule. Enfin nous pouvons passer la petite place, traverser le pont, monter cet escalier, prendre quelques photos. On circule au milieu des constructions pieuses pressées comme les tombes au cimetière; des mamans singes, leurs petits sur le dos, traversent la rivière; une tente mal close abrite les moribonds; les pierres sont encore noires du dernier bûcher, mais rien qui évoque la tragédie de la mort telle que l’Occident l’a conçue; l’Oriental l’accepte, placide, comme la vie elle-même, et la fatalité. Cependant ici on porte le deuil en blanc du père et de la mère pendant un mois, je crois, et après la mort, comme dans l’Inde, pendant dix jours la famille couche par terre. Mais il n’y a pas à Pasoupati cette atmosphère d’intellectualité mystique, si l’on peut dire, qui impressionne tant à Bénarès.

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_Dimanche 9._--Nous avons été, l’après-midi, à Patan, l’ancienne capitale déchue de son ancienne splendeur. Les quelques travaux de drainage entrepris à Katmandou dans les principales voies n’existent pas encore ici, la chaussée chemine entre deux larges ruisseaux où s’amassent et croupissent toutes les immondices d’une grande ville; il fait chaud, le soleil cuit tout cela qui sent vraiment mauvais et cependant les orangers en fleurs arrivent par moments à faire oublier ces relents.

Je voudrais pouvoir demander au Maharaja de faire prendre seulement une seule vue cinématographique du Népal, une seule, et, au retour, montrer, même sans le prestige de la couleur et de la lumière, ce qu’est par exemple la place du Durbar à Patan.

Le Durbar naturellement est vide, le gouvernement est à Katmandou; mais cette haute construction en briques rouges, les fenêtres et les portes de bois sculptées, fouillées, les poutres, les piliers, c’est un monde d’enchantements; et sur la place les temples innombrables, en pierre, en bois, en bronze doré, les mille inventions d’un peuple artiste à l’intarissable imagination, les portiques avec les cloches, les piliers de toutes grandeurs avec leurs décors imprévus. Il n’y a pas au monde quelque chose de comparable.

Mais le Maharaja ne m’entendrait pas, le Népal est fermé. Pas de cinéma d’ailleurs à Katmandou, il y en a bien un au palais, d’autres dans les maisons de quelques riches particuliers, mais le bon peuple vit encore dans la simplicité des premiers âges et très heureux, semble-t-il, plus heureux en tous cas, et sans comparaison possible, que l’Hindou dans l’Inde.

Il faut se hâter de finir; S. vient de partir retrouver ses deux lamas. Je les ai vus, le jour de la procession, leurs loques, leur crasse, leurs tignasses embrouillées, leurs bonnes figures hilares et le salut qu’ils nous ont fait, amicaux et respectueux, en nous tirant une longue langue. Non, le pittoresque n’est pas mort.

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_Katmandou, 17 avril 1922._--Je vous écris ce matin, toutes fenêtres closes; le vent souffle en rafales et, entre les nuages noirs qui s’amoncellent, des pans de montagnes apparaissent livides. Une jolie petite tempête se prépare; ainsi presque chaque jour depuis que Matsyendra Nath s’est promené dans sa bonne ville de Katmandou, nous sommes régalés pour le moins de lointains roulements de tonnerre ou d’une brusque averse, tant est grand le pouvoir des dieux. Cela nous vaut de larges éclaircies, des après-midi radieux où, dans l’azur étincelant, tout un monde surnaturel de glaciers, de pics, de l’est à l’ouest, barre le nord de la vallée: on ne se lasse pas de les contempler.

Et voilà que nous avons entamé notre quatrième semaine de séjour himalayen; on ne peut dire que la faveur qui nous entoure grandit, c’est vraiment impossible, mais elle trouve chaque jour de nouveaux moyens d’expression: ce sont des mangues succulentes, des fraises, envoi particulier de la Maharani, qu’accompagnent de petits messages charmants.

Le tailleur de la cour, c’est-à-dire l’ouvrier qui travaille à l’année au palais, est venu prendre mes mesures, ou plutôt, sous sa haute direction, S. les a prises pour lui,--qui de nous deux souillerait l’autre?--et le capitaine au joli sourire les a inscrites, mais je reste ignorante de ce que ce sera: une jupe de trente mètres de tour ou bien quelque chose de bâtard entre la robe de tout le monde et le sari qu’on porte chez la Maharani?

Le lendemain, sur l’ordre exprès de Chandra Sham Shere, ce même _darzi_ est revenu pour prendre cette fois les mesures de S., et demander si notre petit enfant était une fille ou un garçon. Quand nous nous promènerons tous trois, à Paris, dans ces atours, ce sera impressionnant.

Mais ce ne sont pas là les faveurs qui touchent le plus le cœur d’un orientaliste, et l’appui tout-puissant assuré à son travail lui est infiniment précieux: des hommes sont envoyés pour battre le pays, rechercher inscriptions et manuscrits; les piliers ou les dalles enfouies sont déterrés; les estampages sont pris et le directeur spirituel du palais, le rajgourou, a fait envoyer tout ce qu’il avait récemment acquis pour la bibliothèque, afin qu’à loisir les vieux manuscrits puissent être examinés, analysés, identifiés. Mon pauvre homme travaille comme un fou; tous les matins, séance de tibétain ou de névari avec deux ou trois pandits et le lama; tous les après-midis nous courons la ville à la recherche des vieilles pierres.

Dans quels endroits cette chasse particulière ne nous a-t-elle pas conduits! Ce sont de longs arrêts dans des fonds de fosses à ablutions, à moitié desséchées et où la boue comporte... Ou plutôt que ne comporte-t-elle pas?

C’est là-dedans que, depuis huit jours, nous furetons, abandonnant les grands temples, examinant de préférence ces toutes petites chapelles construites au ras du sol, pour une seule image, et, tout alentour, les débris accumulés au cours des siècles, socles, petites statues plus ou moins abîmées; c’est ce qu’il faut inventorier, sans pouvoir y entrer.

L’événement de la semaine a été la fête du 1er jour de l’an, le premier du mois de Vaisakha; à cette occasion l’interdiction du jeu, formelle dans toute la vallée, est levée pour vingt-quatre heures. L’esplanade est transformée en un vaste terrain de roulette, jeux de cartes et autres hasards. Toute la population s’y rend et y risque ce qu’elle a ou n’a pas; nous avons été salués jusqu’à terre par notre personnel à qui nous avons donné dix roupies pour tenter le sort. La partie ne s’arrête pas là, elle prend toute son ampleur au palais, où le troisième fils du Maharaja, général Kaisar, a gagné ou perdu,--la question pour lui-même n’a pas grande importance,--trois lakhs, 300.000 roupies. Il y a de très grosses fortunes dans ce petit pays et le Maharaja, nous dit-on, est riche, fabuleusement. Ses confrères de l’Inde propre le sont aussi, mais terriblement endettés. Depuis l’an passé l’Angleterre, reconnaissant l’appui prêté par le Maharaja pendant la guerre, lui verse annuellement dix lakhs, (un million de roupies).

L’impôt qui, sous les gouvernements précédents, prélevait la moitié du revenu a été réduit au sixième, et le pays s’enrichit. Entre le vieux Katmandou et Patan, deux milles environ se sont peuplés de belles maisons particulières, sans parler d’innombrables palais; chaque fils du Maharaja a ou aura le sien, car cet homme assure le sort de ses enfants et bâtit beaucoup. D’ailleurs il sait tout, est au courant de tout, veut être informé de tout; chaque matin, dès huit heures, audience à portes ouvertes; tout le monde peut entrer, parler, demander, réclamer. Il sait ceux qu’il envoie à l’asile des vieillards et des malades, les enfants qu’il prend dans l’orphelinat, il sait aussi comment nous vivons, ce que nous mangeons, le travail fait dans l’après-midi, ce qui a été trouvé, et on n’a rien à lui apprendre quant aux plus menues ficelles de la comédie universelle. On pense, en le voyant, au Sultan légendaire des Mille et Une Nuits et le contraste est grand, très amusant aussi, entre les différents soucis de sa charge, telle que, Oriental traditionaliste et esprit moderne très averti, il la comprend.