Dans l'Inde (de Ceylan au Népal)
Part 10
Enfin, après des jours et des jours de visites opiniâtres, nous sommes presque arrivés à la fin de notre inspection dans Patan; je ne sais si nous aurons vu exactement tous les cent quatre-vingts temples bouddhiques avec leurs monastères plus ou moins ruinés et les innombrables temples, autels, sanctuaires hindous de toutes grandeurs, de toutes matières, depuis la pagode aux cinq toits retroussés, superposés, bâtie en haut d’une terrasse à cinq étages d’escaliers, jusqu’aux simples pierres dressées ou bossuées représentant à l’imagination populaire le linga de Siva ou la trompe de Ganésa et qui sont adorées, beurrées, huilées et rougies de minium; au beau milieu de la rue, il y a même de vieilles pierres inscrites qui reçoivent de pareils hommages.
Et, parmi tout cela, que de merveilles! Un temple bouddhique par exemple, un des derniers visités, le plus ancien, disent les prêtres, assurément le plus riche; la cour est à elle seule une salle de musée: éléphants de bronze que chevauchent des dieux, lions et dragons dorés, statues de pierre, de bronze, de donateurs ou de rois adorant, tout un peuple d’animaux fantastiques; la porte du sanctuaire où nous n’entrerons pas, et son cadre, sont d’argent ciselé; tout alentour les vieilles fenêtres, les vieux balcons fouillés, ajourés comme une dentelle, peints d’éclatantes couleurs et, dans ce petit enclos, plus de cinq cents personnes qui se pressent et se bousculent, s’écrasant, étouffant les gosses, pour voir Sahib et Memsahib. Nous avons du succès, un peu trop à mon goût, car il est des animaux sauteurs...
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VISITES PRINCIÈRES
Nous avons pris et gardé l’habitude d’une promenade en voiture à l’heure fraîche; nous rentrons chez nous après le coucher du soleil. La première nous a conduits au petit village de Balaji, juste au pied de la montagne au nord, d’où part le chemin--j’allais dire la route!--qui mène par la passe de Kouti au Tibet; le lendemain, allant du côté de Pasoupati, en passant, mon épigraphiste remarque une pierre; on arrête, il descend; c’est une vieille inscription qui, depuis quatorze cents ans subit les outrages du temps et des saisons, un peu effacée sans doute, mais prête à en affronter bien d’autres.
Ce site de Pasoupati est certainement ce qu’il y a de mieux ici. C’était l’heure de la pouja du soir, les femmes se rendaient toutes au bord de la rivière sacrée, les singes aussi, les vaches flânaient, les sannyasis exhibaient leurs extraordinaires tignasses, mais le Sahib a bien vite fait à Siva-berger une concurrence victorieuse, et les gosses et les dévotes et les flâneurs ont reformé autour de nous leur cercle curieux et inquiétant.
Nous avons rencontré en rentrant le troupeau des prisonniers, hommes et femmes, qu’on ramenait de leur travail quotidien à la briqueterie. Quand S. était venu, il y a vingt-quatre ans, seule la charité particulière les nourrissait; un prince d’esprit moderne les fait travailler et manger. Ce sont gaillards et gaillardes qui ne paraissent pas fort à plaindre; on les reconnaît seulement aux anneaux de fer qu’ils portent, un à chaque jambe, mais pas d’entrave, et ces dames, fardées, parées de fleurs, prodiguent œillades et sourires.
C’est l’heure aussi où en quittant le Toundi Khel, la magnifique esplanade où s’exercent les troupes, se passent les revues, se courent les courses et se joue le polo, près du temple très fréquenté de Lomri Maï (la mère Chacal, la Dourga népalaise) aux autels couverts de sang, on voit les Caboulis, comme on les appelle ici, les Afghans offrant aux amateurs très nombreux les beaux chevaux qu’à grand’peine, à grands frais, ils ont amenés d’Afghanistan, vous imaginez le chemin! Les montagnes afghanes et la passe de Khyber, la descente au Penjab, le long trajet à travers la vaste plaine et l’ascension ici...
Avec leurs larges culottes blanches bouffantes serrées à la cheville, la veste blanche qui fronce sur les hanches et l’étroit gilet sombre qui prend le buste, c’est toute une évocation du monde musulman. Beaux hommes propres et élégants près desquels la loque, la crasse et la laideur tibétaines n’ont rien à gagner. Mais les Tibétains sont des philosophes et, sans arrière-pensée, ils jouissent du spectacle offert; ils sont là, avec leur drôle de petit chapeau de feutre aux petits bords retroussés, leurs petites bottes de feutre, leurs chapelets de gris-gris, leur veste largement ouverte sur la poitrine pour pouvoir sans doute plus commodément se gratter, leur bonne figure ronde, tout sourire. Je ne suis pas encore arrivée à reconnaître du premier coup d’œil ces Messieurs de ces Dames et j’ai été surprise d’entendre qu’un des lamas salués à la procession de Matsyendra Nath était la femme de l’autre.
* * * * *
_Katmandou, 8 mai 1922._--Une belle matinée toute fraîche encore après des jours de ciel de plomb, d’orages et d’averses, car le deuxième jour de la procession du Grand Matsyendra Nath la pluie tomba avec abondance, transformant le Toundi Khel en étang et amenant l’eau dans nos réservoirs particuliers. Grâces en soient rendues au grand ascète.
Nous nous reposions samedi d’une de nos dures expéditions, c’est-à-dire que mon mari travaillait à la maison, lorsque Joseph se précipite, arrange les fauteuils, met les choses en ordre: les jeunes princes viennent nous rendre une petite visite, faveur rare que nous apprécions vivement.
Ce sont les deux fils aînés de la présente Maharani avec leur neveu, fils de leur demi-frère, second fils du Maharaja: Vishnou, Shankar, Brahma, les trois dieux de la Trinité hindoue. Ils s’asseyent; le charmant petit Shankar nous invite à en faire autant avec une grâce et une autorité manifeste qui plaisent et amusent; trois jeunes garçons bien doués, cultivés, très fins; le neveu a le même âge que ses oncles, il est assis, une guirlande de fleurs au cou, deux gros diamants aux oreilles, son petit chapeau tout à trac sur la tête! Shankar d’un geste un peu brusque lui fait signe de se décoiffer. Enfants à l’esprit très ouvert. Nous leur disons et leur répétons qu’ils devraient visiter l’Europe, Paris. Mais traverser la mer! Quelles purifications pourraient laver une telle souillure?
Ils ont regardé les livres, les lettres, les journaux français, et sont repartis dans leur petite charrette anglaise, le prince Vishnou conduisant, des cavaliers les escortant. Aucun des princes, même des plus petits, ne fait un pas sans avoir sur ses talons toute une escouade; s’ils marchent comme de simples mortels, le porteur de parasol les suit comme une ombre; pour la toute petite princesse de trois ans, on tient ce fameux parasol, insigne de la souveraineté, par en haut, le long manche traînant par terre, car ce n’est pas, on le pense bien, une ombrelle ordinaire, mais une énorme machine, grande comme une roue de voiture, avec des soies, des franges et qui doit être lourde à porter.
Nous aurons visité la vallée de fond en comble, comme peu de voyageurs l’ont fait; nous aurons vu le Maharaja et, près de lui, ses fils, son frère, les jeunes princes, une fois la Maharani à laquelle sans doute nous irons dire adieu au moment du départ, les officiers qui nous sont attachés, le pandit. S. rencontre à la bibliothèque le rajgourou et un savant bengali. Et c’est tout.
On ne peut tout avoir, l’Himalaya, le séjour dans un pays archi-fermé, les faveurs, l’amitié d’un des derniers autocrates qui est aussi un prince charmant, disons plutôt un charmant prince, un travail qui rend excellemment, et quoi encore?
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AU PIED DE L’HIMALAYA
_Baber Mahal, 15 mai 1922._--Les semaines s’écoulent et nous trouvent et nous laissent sur notre perchoir himalayen. Mon mari arrivera-t-il à s’arracher à ce paradis d’inscriptions et de vieux manuscrits, maintenant que cette chasse rend à plein, une chasse telle que ces pays réputés chez les chasseurs en ont rarement vue?
Il faudra cependant partir avant que les torrents grossis par les pluies ferment les passages. En attendant, chaque jour presque apporte sa trouvaille, même des pays situés en dehors de la vallée, interdits aux Européens, à peu près aussi connus, géographiquement, que le pôle, et où le Maharaja a envoyé des hommes chargés d’inspecter et d’estamper les vieilles pierres. Cela nous conduit aussi dans des coins écartés de la ville ou au loin, dans la vallée, promenades ou longues excursions toujours intéressantes. C’est ainsi que nous nous sommes rendus deux jours de suite à Lajanpat, faubourg de Katmandou, à la recherche d’une vieille image déjà vue il y a vingt-quatre ans. S. l’a retrouvée, immuablement fixée sur ce terre-plein à l’ombre des arbres. Des étoffes teintes des plus tendres couleurs s’entassent sur un côté; les petits sanctuaires, comme il en est tant ici, arrêtent chaque pas.
C’est le moment de l’année où chaque famille népalaise fait son sacrifice solennel et ses dévotions à la divinité qui la protège. Une troupe nombreuse est venue prier sa _Koula devata_; elle a apporté dans une petite chapelle l’image sainte toute enguirlandée, parée, entourée de mille colifichets brodés, bariolés; la chèvre vient d’être égorgée, la tête saigne encore devant un petit autel, le corps à côté, tout couronné de mouches, et les dames ont arboré leurs plus beaux atours. C’est la famille d’un herboriste dont les affaires sont prospères, si on en juge par les parures des femmes: larges plaques d’or ciselées sur la tête, lourdes masses d’or enfilées en colliers, énormes anneaux de chevilles en argent. C’est jour de dévotion, c’est aussi l’occasion d’un joyeux pique-nique, et tout ce monde avec enthousiasme accepte de se faire photographier. Le lendemain, quand, assez tard, nous avons dû y retourner, même spectacle, les acteurs seuls avaient changé, chèvre et gens. Dans ce pays si friand de nouvelles, on avait su que le Sahib avait photographié le pharmacien; immédiatement ces gens ont réclamé la même faveur: «ils paieront ce qu’il faudra!» Comment résister à une pareille clientèle! Ils se sont tous redressés, bien assis devant les feuilles sèches qui servent d’assiettes. Comme il était cinq heures et demie, la photo a été ratée. C’est dommage, car il y avait là deux gentilles figures, longs et minces ovales, lèvre supérieure un peu courte, des yeux à la fois dédaigneux et étonnés, des sourcils si fins et si bien dessinés qu’on pense à quelque artifice, un type que les estampes japonaises nous ont fait connaître. Ce n’est pas la vraie beauté comme on la rencontre si souvent dans l’Inde. Dans ce Népal où tant de races vivent côte à côte, Nevars, Gourkhas, Tibétains, Chinois, Hindous de toutes provenances, ces magnifiques Afghans, et enfin des Anglais qui sans doute n’ont pas refusé toute collaboration,--peu de jolies femmes dans le peuple.
Au retour un cortège nuptial a ralenti la marche de notre somptueux carrosse: sous les trois parasols rituels, le pot d’eau sainte orné de fleurs, la mariée dans son palanquin, invisible sous ses voiles rouges, petit tas d’ornements et d’étoffes, et le marié dans sa dandi se suivaient processionnellement. Les musiciens, flûtes, cymbales et cornet à piston, les précédaient, et, fermant la marche, les porteurs de la dot et des cadeaux; il y avait trois coffres et un gros paquet, quatre porteurs pour toutes ces richesses. Le mari est peut-être un employé à vingt roupies par mois--et roupies népalaises! Les autres, celles de l’Inde, font prime, on les appelle encore roupies compagnie, le vieux mot a subsisté.
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_Jeudi 11._--Nous avons été à Sankou, au plus lointain nord que nous soyions autorisés à atteindre. Le petit pays est déjà dans la montagne, à dix milles environ de Katmandou. Nous sommes partis en voiture dès le matin. Nous avons pu rouler jusqu’à Gokarna par une route très bonne, mais là plus de voie carrossable, des chevaux attendent les hommes, une dandi pour moi. Nous nous engageons sur les levées de champs ou dans les fonds inondés. La récolte de seigle et d’orge qui bat son plein autour de Katmandou est terminée ici, c’est maintenant le gros travail qui prépare les champs pour le riz: hommes et bêtes remuant et retournant la bonne boue; l’eau claire ruisselle de partout.
Nous arrivons à ce joli village de Sankou, si propre dans ses eaux courantes, nous montons au temple de Vajra Yogini, un des plus grands pèlerinages du Népal, perché comme Syambhounath, mais bien plus haut encore, au sommet d’une colline élevée; on y accède par des centaines de degrés. Dès les premières marches, un peuple de singes fait pressentir un sanctuaire particulièrement fréquenté; tels ils pullulent à Pasoupati et au très bouddhiste Syambhou, éclectiques, ils acceptent toutes les offrandes et de toutes mains.
A mi-chemin, une grosse pierre symbolisant quelque Vierge-Mère, à côté une statue de Ganésa, ruissellent du sang des sacrifices. On nous dit qu’à certains jours particulièrement solennels plus de deux cents chèvres y sont égorgées.
Le temple de Vajra Yogini, pareil à tous les temples, briques rouges, portes de bronze doré, lions de pierre gardant l’entrée, étendards de métal, s’élève dans un site ravissant; les montagnes sont toutes proches, les derniers plans fondus dans une vapeur lumineuse. On voit serpenter en courts zigzags le sentier qui monte rapide au Tibet par la passe de Kirong.
Les arbres de la forêt magnifique nous ombragent; des lianes étendent leurs manteaux de fleurs violettes, une grande paix, un grand silence, une brise délicieuse, on resterait là des heures, assis sur ces plates-formes, abris destinés aux pèlerins et qui partout entourent les temples, on resterait à regarder les singes effrontés, gourmands et impudiques, si S. n’avait la passion épigraphique. Il faut quitter trop vite ce petit coin charmant, tout tintinnabulant de ses mille clochettes que le moindre souffle agite.
A Sankou nous attendait un ami du pandit, qui consentait à montrer au Sahib sa collection de manuscrits. Nous sommes entrés dans une maison toute neuve, une longue chambre, des tapis par terre, deux fauteuils Empire, dénichés, Dieu sait où, pour les barbares de l’Ouest. La chambre se remplit immédiatement d’une quarantaine de personnes et tout le monde s’installe. La science du Sahib surprend, on admire plus encore lorsque le pandit explique que ce Sahib sait tout et qu’il est malgré cela si bon.
Le barbier est venu et notre lady-balayeuse a été remplacée par son époux, sa petite fille est malade. Elle est venue chercher du lait, l’enfant sur son dos, la pauvre gosse pleurant, la figure hérissée de boutons. La petite vérole? Le père et la mère en sont déjà marqués. «Elle l’aura, prononce Joseph, puisque c’est dans la famille». J’objecte la vaccination. «Sans doute, lui-même a été vacciné en Mésopotamie, pendant la guerre, mais tout de même le mal est héréditaire». Que n’ai-je noté jour par jour le trésor de ses expériences, de sa sagesse, de sa religion, les contes innombrables recueillis tant avec les Anglais ou les Américains, ses patrons successifs, que ceux qu’il ramasse au bazar! Il y aurait là un trésor pour un folkloriste, cette tête de chrétien hindou est le plus merveilleux bric à brac que l’on puisse rencontrer.
Nous avons été invités à la noce de C., le chimiste, qui épouse, à quarante ans, une demoiselle de trente ans, graduée d’université. Ages extraordinairement anormaux pour ce pays où les enfants peuvent être mariés au berceau. La lettre est de magnifique papier jaune, couleur de bon augure pour le mariage ainsi que le rose et le rouge. Le blanc, couleur du deuil, est exclu. Il lui donnera en gage d’«alliance» un mince bracelet de fer qu’elle fera probablement dorer et elle s’abstiendra dorénavant de prononcer son nom, l’usage l’interdisant absolument, à moins que, pour se prouver à elle-même qu’elle est émancipée, pour taquiner sa mère, elle l’appelle tout haut; la maman choquée protestera et pareille à toutes les mamans demandera qu’au moins elle évite de pareils manques de tenue devant les domestiques.
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_Katmandou, 22 mai 1922._--Une semaine sans histoire, nous sommes installés maintenant dans notre vie népalaise comme si c’était pour toujours. S. travaille éperdument, les pandits se succèdent, et nous avons depuis une petite quinzaine de jours le grand plaisir de voir ici, trois fois par semaine, le lama tibétain. Il arrive avec ses longues boucles d’os où pendillent des pierres de couleur, ses robes en loques, les bagues qui couvrent ses doigts crasseux, ses petites bottes de feutre rose toutes crevées, sa tignasse où le peigne se briserait et qu’on distingue à peine de sa coiffure, une sorte de torsade en loques, grise comme ses cheveux. S’il n’avait pas de barbe on le prendrait pour une vieille femme et, tel quel, c’est à une femme à barbe qu’il fait penser. Il s’approche souriant, tire poliment une longue langue, et le travail commence dans la galerie où des tables ont été portées. Car pour le faire entrer dans les chambres, il faudrait ne pas craindre sa vermine, et lorsque de ses deux mains on le voit se gratter, on redoute.
Il semble que la série d’orages annonçant la mousson se soit installée; tous les après-midis, depuis quatre jours, grosse artillerie et trombes d’eau. C’est ce moment que mon mari choisit pour me proposer une petite promenade sur notre toit, un toit qui ressemble à un chemin de ronde, un large balcon bordant une toiture de zinc peu élevée où courent les paratonnerres. J’objecte, et vieille habitude, je suis: le ciel est d’encre; dans cette atmosphère de pluie, les lointains semblent plus proches, on distingue un à un tous les plans des montagnes. La vallée est vraiment belle, encaissée entre ces hauteurs couvertes de forêts; sur une des premières collines le temple de Svayambhou s’élève tout blanc avec sa flèche dorée; on voit passer et défiler, comme des rideaux, les averses successives. Brusquement, dans ce ciel tragique la montagne apparaît étincelante, les arêtes se découpent rudement dans un pan d’horizon, on regarde béant ce spectacle merveilleux.
Et cependant, j’ai déjà dit à mon mari que je ne me souciais pas de nous voir électrocutés là-haut, et si la besogne n’était pas parachevée, d’aller expirer de compagnie les pieds dans la Bagmati. La pratique est universelle dans l’Inde, nous dit Bagchi, vivant répertoire, on porte les mourants vers la rivière, s’il n’y en a pas, un petit trou d’eau creusé dans une cour en tient lieu; c’est ainsi que, pieusement, on meurt. Mais si, trompant tous les pronostics, on ne meurt pas? On ne rentre pas chez soi, mort pour sa maison, on va attendre l’heure finale, la vraie, en quelque sainte retraite.
Et mes craintes, elles sont, je le sais bien, superflues. Jamais nos pieds _mlecchas_ ne risqueront de souiller les eaux saintes, et toutes les rivières sont saintes aux Indes. On cite pourtant, au Bengale, le cas de deux Européens, un Suédois et une Irlandaise, qui s’étaient fait tant aimer qu’ils purent être brûlés comme des Hindous, sur le terrain de crémation hindou. Leur dévouement, leur attachement leur avaient ouvert cette société si fermée qui les accueillit au moins pour la mort.
J’allais oublier de vous dire que nous avons pu voir quelques marchands, d’abord une petite échoppe d’orfèvre à Patan: dans un coin, une image, et, tout à l’entour, les éclaboussures du dernier sacrifice. Ensuite, dans un vihara, monastère bouddhique où la plus crasseuse, la plus pouilleuse des populations est entassée, il y a des tapis et des bois. Mais là on ne nous propose même pas d’entrer; on nous apporte un banc, un cercle se ferme autour de nous: des centaines de gens de tout âge, une femme, dont les deux jambes me font soudain comprendre ce qu’est une vraie éléphantiasis, des glandes, des plaies, des pelades, les mains s’enfonçant en chasse sous les loques, un lépreux tout blanc. Et je ne veux plus de tapis, j’ai peur de ces maladies épouvantables, je demande au petit sergent d’élargir ce cercle inquiétant, je veux partir.
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LOIS, ESCLAVAGE, ÉRUDITION
_Katmandou, Baber-Mahal, 12 juin 1922._--Après la pluie incessante de ces derniers jours, et suivant un programme immuable, nous dit-on, une période de beau temps relatif s’est établie; de lourds nuages restent accrochés aux cimes, le tonnerre roule sourdement et il semble que sous le chaud soleil nos corps aient à évaporer toute l’humidité de ces premiers jours de mousson; cette délicieuse vallée s’est transformée en hammam. En voilà, paraît-il, pour une bonne quinzaine.
C’est encore sous une pluie diluvienne que son Honneur le Général Baber Sham Shere, notre propriétaire, est venu nous faire visiter son palais. Nous avons fait le tour des kilomètres de salons, aux murs couverts de photos ou de peintures de famille: le père surtout à tous les âges, sous tous les aspects, dans tous les costumes, ce père admiré, adoré! Et ce sont tous les Maharajas avec leurs Maharanis. Jang, le héros romantique de la vallée, en avait cinq au moment de sa mort, dont trois se sont fait brûler en même temps que lui; quelques rois très gras; il y a là une collection de figures et de costumes qui feraient rêver un directeur de théâtre; des bibelots tels qu’on les fabrique à Delhi ou à Londres pour les touristes pressés; des statuettes, des bustes de femmes s’élançant de tiges de fleurs, dont on ne sait à qui faire honte de leur production, disons que c’est de l’art allemand, bien que sur un des socles s’inscrive le nom de «Suzon». Et sur tous les coins des étagères, sur tous les rebords de glaces, les flacons d’odeur s’alignent en bataillons; le palais étant inhabité, ils ne sont pas débouchés, le seront-ils jamais?
Le Général Baber aussi bon que brave s’indigne de nous voir si «étroitement» installés. Nous lui faisons doucement observer que nous ne sommes que deux, d’habitudes et de goûts très simples, et que nos trente-cinq mètres de chambres nous suffisent amplement. Mais il proteste, nous considérant, dit-il, comme gens de sa famille, il veut nous savoir plus à notre aise et fait ouvrir à notre intention trois salons nouveaux; nous pourrions y donner des bals pour chacune des quatre castes sans qu’elles risquent de se confondre ni de se toucher; d’un bout à l’autre de ces immensités, je peux faire cent seize pas, sous l’œil des Sham Shere de tous âges, de toutes générations: l’expression seule reste la même, fixée par le peintre ou le photographe, dignité guindée qui atténue, sans pouvoir le faire disparaître, tout ce qu’il y a de fort et de mystérieux dans ces étranges et puissantes personnalités.
Il a fallu huit jours pour que nous pensions à l’agrément de la terrasse bordant ces salons mirifiques et hier soir seulement nous avons été nous y asseoir dans des fauteuils de cuir vert pareils à ceux qu’aimaient les gens de loi au temps de Balzac. D’ailleurs, les portes qui s’ouvrent devant nous se ferment à clef immédiatement sur nos talons quand nous sortons; la méfiance des domestiques entre eux est la règle ici, aucune politesse ne la dissimule, chacun se méfie de chacun; les balayeurs du palais ne peuvent entrer sans que le domestique qui a la garde des chambres balayées ne soit avec eux, ils ne sortent pas non plus sans être inspectés; le marchand le mieux connu ne peut pénétrer sans un mot d’autorisation, et de haut en bas la surveillance est étroite, minutieuse; nous avons vu un de nos vieux sergents, le brahmane, pleurer parce qu’un oiseau avait disparu d’une volière, et il ne se prend sûrement pas une prune aux pruniers qui ploient sous les fruits.
Notre excellent hôte nous a reproché amicalement de ne cueillir jamais ni un fruit ni une fleur. Tout, gestes, paroles, est rapporté; si nous voulons faire le moindre achat, le pandit amène le marchand, notre Siddhiraj voit les objets, les prix, et rien ne peut être conclu, même si les objets et les prix nous conviennent, tant que le capitaine n’a pas approuvé.